‹ La vie domestiqueChapitre 63 sur 106 · De Tocqueville, L'ancien régime et la rciolution ; P&TiSf · texte numérisé non relu

De Tocqueville, L'ancien régime et la rciolution ; P&TiSf

2. II. Taine, Les origines de la Frai ce con'cmporaint, € Lancien régime: » 1876.

elles n'ont qu'un but : tracer la voie, et donner une idée de ce qu'il y aurait à accomplir dans cette direction.

L'arbre est jugé par ses fruits i. Nous avons constaté ceux de la tradition, nous avons produit des faits vivants.

Les fruits des principes contraires sont sous nos yeux , et ils se traduisent aussi dans des faits, sur lesquels il est temps que les bons citoyens portent leurs observations.

Serait-ce trop tôt qu'on demanderait à l'expérience quelles sont les prétendues lois morales, nouvellement révélées au monde à la fin du dernier siècle ? On affirme qu'elles sont souveraines, et que les sociétés modernes n'ont qu'à se laisser porter par le courant pour arriver à la terre promise 2. Quant aux principes éternels, en dehors

1. « Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous couverts de peaux de brebis ; au-dedans, ce sont des loups ravissants. Vous les connaîtrez par leurs fruits. Recueiile-ton des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces? Ainsi tout arbre bon produit de bons fruits, et tout arbre mauvais de mauvais fruits. Un arbre bon ne peut produire de mauvais fruits, et un arbre mauvais de bons fruits... C'est donc à leurs fruits que vous les connaîtrez, » St. Mathieu, VII, 15-20.

2. Les principes de la révolution française ne sont, a dit M. ïhiers, « que la justice sociale proclamée et appliquée

desquels les hommes n'ont jamais pu vivre heureux ni en paix, il n'en est plus question. On parle beaucoup de la dignité humaine ; on vante la prospérité qu'auraient donnée au peuple les dogmes révolutionnaires. Or, n'est-il pas nécessaire de voir sur ce point si les faits répondent aux formules, et de savoir ainsi où nous en sommes?

Il ne suffit pas de célébrer le progrès, il faut être en mesure d'y parvenir. Où est-il? En quoi consiste-t-il? Vous dites que la famille est finie ! Cela vous est facile, si vous n'avez pas besoin d'elle pour trouver le bonheur ou l'adoucissement des peines de la vie. Mais les innombrables populations que l'application rigoureuse de vos principes a conduites au point de ne plus avoir de foyer, de ne plus en vouloir ou d'être privées des moyens d'en conserver un, ces populations souffrent et se

pour la première fois sur la terre, i Message de M. Thiers, président de la République, 15 novembre 1872.

M. Gambetia a dit depuis :

c Quinet était parmi nous un grand dépositaire des théories, comme un grand interprète des principes de la révolution française. Ce qu'il avait toujours voulu appliquer, c'était moins telle administration ou telle politique que de nouvelles lois morales.

« La révolution était surtout à ses yeux une grande révolution morale. C'est par là que Quinet laissera un enseignement toujours fécond, toujours utile. » Discours de M. Gambetia aux funérailles de M. Quinet, avril 1875.

plaignent; elles sont livrées à des passions de révolte implacables. Ouvrons à leur sujet une enquête. Comparons l'état des familles du peuple, dans les pays où Dieu est toujours servi et le père obéi, avec celui des populations agglomérées de nos centres manufacturiers pour lesquelles le but exclusif de la destinée humaine est la satisfaction des appétits sensuels ; et, lorsque nous aurons rapproché leurs éléments de prospérité, nous saurons pleinement de quel côté est le succès.

Il y a eu au xviii" siècle toute une insurrection du matérialisme contre là loi morale ; mais elle fut circonscrite dans ses ravages par la résistance que lui opposèrent, dans les profondeurs du pays, les bonnes mœurs domestiques d'une grande partie des classes populaires.

La situation présente est bien autre. Le monde du travail et des travailleurs est aujourd'hui presque -entièrement envahi par le mal ; et, sous un régime qui livre les destinées de la patrie française à la souveraineté du nombre, des hommes se sont levés qui, se faisant les courtisans du peuple, poussent jusque dans ses conséquences les plus extrêmes la logique de la négation. Au nom de « la Science, » ils suppriment la conscience ; ils vont jusqu'à ne reconnaître que des lois physiques, et,

Toi LE RENVERSEMENT DE LA TRADITION

à les en croire, l'organisation future des sociétés devrait se transformer d'une manière absolue, sous l'impulsion d'une inflexible fatalité.

Ici est le dernier résultat de la doctrine. L'homme est réduit à l'état de pure animalité !

Et c'est au nom de la science que de telles philosophies du progrès s'offrent à l'imagination de la jeunesse et aux passions brutales des foules ! Un éminent esprit disait déjà sur ce sujet, il y a près de cent ans : « Vous vantez beaucoup la méthode scientifique, et vous croyez triompher de nous en nous l'opposant. Or, c'est par cette méthode que seront mises à néant vos hypothèses. La science expérimentale démontrera combien sont vaines vos spéculations de cabinet et vos chimères. Si vous vouliez trouver la vérité, vous renonceriez à tout système ; vous feriez en morale ce qu'on a fait en physique, vous observeriez les phénomènes ; et vous chercheriez ainsi, non à fabriquer l'homme à votre fantaisie, mais à le connaître '. » En l'état,

i. Portails, De l'usage et de Vabits de l'esprit philosophique durant le XVIII^ siècle; Paris, 1820, t. Il, chap. 22.

Ce beau livre, qui contient le tableau le plus vrai de l'état de désorganisation où la France avait été jetée par le» mauvaises mœurs et par toutes les erreurs du xvm' siècle, fut composé par Portails, pendant son exil en Allemagne, après le coup d'état du 18 Iructidor.

ET LE PÉRIL SOCIAL 2'J*i

VOUS ignorez ce dont vous parlez si bruyamment, vous ne savez rien de l'homme que le cadavre.

L'homme vrai, l'être humain capable de faire le ])ien, de se dévouer et de se sacrifier pour élever de nombreux enfants, nous savons quel il est, d'où il vient et où il va. Nous avons essayé de le décrire, et nous l'avons trouvé agissant dans la vie pratique, et unissant la science du monde à celle de Dieu dans une féconde harmonie, lorsque vous nous le représentez comme plongé et perdu dans ce que vous appelez les rêves du mysticisme. Cet homme ATai, tous les pères qui viennent de déposer comme témoins à notre enquête le personnifient en eux. Et, s'ils pouvaient revivre, ils vous répondraient aujourd'hui ce qu'ils pensaient au sujet de ceux qui vous ont précédés dans vos inventions : « Nous avons fondé à la sueur de notre front des familles qui ont fait la France. Où sont les familles modèles, formées par vos principes, que vous nous offrez à imiter ? »

C'est ainsi qu'après avoir commencé nos observations d'histoire, en entendant les pères de famille de tous les temps instruire leurs enfants sur la science de la vie^ nous voyons cette science se dé-

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montrer par ses résultats. Terminons-les par un dernier trait.

Les ennemis acharnés de la tradition, qui promettent au peuple le bonheur au nom des nouveaux dogmes révolutionnaires, sont-ils heureux 2iix-mêmes? Que nous disent-ils, lorsqu'ils nous découvrent le fond de leur âme?

Voici un témoin que l'on ne récusera pas.

« Je suis, écrit John Str-^rt Mill dans ses Mémoires, une des rares personnes d'Angleterre dont on peut dire, non pas qu'elles ont rejeté la croyance de la religion, mais qu'elles ne l'ont jamais eue. A cet égard, j'ai grandi dans un état négatif. Je considérais la religion des temps modernes du même œil que celles de l'antiquité, c'est-à-dire comme une affaire qui ne me regardait en rien... Dès le début, mon père imprima dans mon esprit l'idée que la façon dont le monde avait commencé était un problème, sur lequel on ne savait rien, a A la question : Qui m'a fait ? disait-il, on ne pouvait répondre. »

En même temps qu'il reçoit ces leçons d'athéisme, il devient un prodige de science. A trois ns, il a déjà appris l'alphabet grec; à huit ang, \^

lu Hérodote tout entier, ainsi que la Cyropédie ; à douze ans, il est un philosophe, à treize, un économiste, à dix-sept, il écrit dans des revues et commence son apostolat révolutionnaire. Il voit alors le monde tel qu'il est, et il se trouve en présence du mystère de la douleur. Il la ressent en luimême d'autant plus vivement que, ne croyant pas en Dieu, il est sans espérance. Aime-t-il son père? Non, il le confesse : « L'élément qui manquait le plus, dans les rapports de mon père avec ses enfants, était celui de la tendresse. » Pveporte-tii du moins ses affections sur sa mère? Il ne la nomme même pas. L'humanité est son seul refuge; mais l'humanité, dans kiquelle on ne lui a appris à ne voir que le mal, peut-elle lui donner le souverain bien dont elle est dépourvue?

« J'étais dans cet état d'esprit, quand il m'arriva de me poser directement cette question : « Supposé que tous les objets que tu poursuis dans la \ie soient réalisés, que tous les changements des opinions et des institutions, dans l'attente desquels tu consumes ton existence, puissent s'accomplir sur l'heure, en éprouverais -tu une grande joie? Serais-tu bien heureux ?» — « Non, me répondit nettement une vg^j intérieure que je ne pouvais

réprimer. Je me sentis défaillir ; tout ce qui me soutenait dans la vie s'écroula.

(( Je ne cherchai pas à soulager mes peines en les confiant à autrui. Si j'avais assez aimé quelqu'un pour sentir la nécessité de les lui confier, je ne me serais pas trouvé dans l'état qui faisait mon malheur. Hélas! je sentais que ma souffrance n'était pas intéressante, et qu'il n'y avait rien en elle de respectable, rien qui éveillât la sympathie... Mon père, à qui il eût été naturel que j'eusse recours dans tous mes embarras^ était la dernière personne dont je dusse attendre un remède... Mon éducation était tout son ouvrage; il l'avait conduite , sans avoir jamais songé qu'elle pouvait aboutir à ce résultat.

« Je venais donc d'échouer, me disais-je, en sortant du port avec un vaisseau bien armé •. »

Stuart Mill ne se releva jamais de ce naufrage, et l'on sait comment il aboutit au nihilisme social, après avoir débuté par le nihilisme en religion et en morale.

Et maintenant, après avoir entendu le cri do douleur exhalé par un homme de cette trempe,

1. Jobn Stuart Mill, Mes Mémoires, histoire de ma vie et de mes idées. PariSj Germer Baillière,

après l'avoir vu peindre sous les plus sombres couleurs l'existence que lui a faite l'éducation négative, demandons-nous dans quel effroyable état d'esprit doivent tomber ces masses populaires, absorbées par les soucis de la vie quotidienne, et qui cheminent, sans espoir, sans consolation, au milieu des abîmes de néant creusés sous leurs pas par les nouveaux docteurs.

Quels effroyables désastres n'y a-t-il donc pas encore à craindre ! et quel n'est pas le péril !

Notre race est perdue sans rémission, si les bons citoyens, oubliant enfin les vains objets de leurs discordes, ne remontent à la source du mal et ne se consacrent tout entiers, et d'un accord unanime, à la restauration de la vie domestique, en rétablissant le respect de Dieu et du père.

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