‹ La vie domestiqueChapitre 62 sur 106 · H.Taine, Les origines de la France contemporaine, p · texte numérisé non relu

H.Taine, Les origines de la France contemporaine, p

2. a Je consigne ici une anecdote bien étrange sur Rousseau et la maréchale de Luxembourg, avec laquelle ma mère était fort liée. La maréchale de Luxembourg sut que Rousseau allait avoir un quatrième enfant. Craignant qu'il ne voulût jeter celui-ci, comme il avait déjà fait trois fois, aux Enfanis-trouvés, elle alla trouver M. Tronchin, de Genève, ami particulier de Rousseau, et le pria instamment de lui faire porter cet enfant dont elle prendrait soin. M. Tronchin en parla à Rousseau qui parut donner son consentement. Il le dit aussi à la mère qui fut ivre de joie. Aussitôt qu'elle

cependant le sage qui dictera les lois de la démocratie ; voilà le chef d'école dont les plus graves personnages et des femmes distinguées se feront les adeptes. Les hommes de la révolution, abreuvés de scepticisme par Voltaire, croiront avoir trouvé le restaurateur de l'ordre social dans Rousseau. Le genre humain, diront-ils, avait perdu la charte et la notion de ses droits : c'est Rousseau qui les a fait renaître et revivre.... ^ Et la démocratie moderne continue à suivre ser-

fut accouchée, cette pauvre femme fit avertir Tronchin. Il vint, il vit un bel enfant qui était un garçon plein de vie; il prit l'heure avec la mère pour revenir le lendemain le chercher. Mais à minuit, Rousseau, vêtu d'un manteau de couleur sombre, s'approcha du lit de l'accouchée, et, malgré ses cris, emporta lui-même son fils, pour le perdre sans marque de reconnaissance dans un hospice! « Voilà l'homme dont tant de gens exaltent la sensibilité ! » disait ma mère. Moi, je dis : « Voilà un insensé dont la tête malade a égaré le cœur. » Journal manuscrit de Mme de Lamartine, p. 121.

1. « Dans les classes mitoyennes et inférieures, Rousseau a eu cent fois plus de lecteurs que Voltaire. C'est lui seul qui a inoculé chez les Français la doctrine de la souveraineté du peuple et de ses conséquences les plus extrêmes. J'aurais peine à citer un seul révolutionnaire qui ne fût transporté de ces théorèmes anarchiques et qui ne brûlât du désir de les réaliser. Ce Contrat social, qui dissout les sociétés, fut le Coran des discoureurs apprêtés de 1789, des jacobins de 1790, des républicains de 1791 et des forcenés les plus atroces... J'ai entendu Marat, en 1788, lire et commenter le Contrat social dans les promenades publiques aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste. » Mallet du Pan, Mercure brilannioue, t. II, p. 3G0.

vilement le char de triomphe de l'auteur du Contrat social. Elle en garde et elle travaille de plus en plus à en appliquer les formules !

L'homme est bon, il est même parfait. « Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, et que j'ai développé avec toute la clarté dont je suis capable, a dit le maître, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre, qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits i. »

S'il en est ainsi, la morale ne doit pas être seule changée ; l'ordre de la société doit l'être non moins radicalement.

Jusqu'à ce jour, le respect de Dieu et celui du père ont été regardés par tous les peuples comme les conditions nécessaires de toute œuvre de progrès. Point d'éducation, si l'enfant n'est plié de bonne heure à la loi du devoir. Point de gouvernement des hommes, d'abord sans l'action et la tradition de la famille, ensuite sans le pouvoir donné aux autorités naturelles de la société de dé-

1. J. -Jacques Rousseau, Lettre à M, C'-ristophe de Beau» mont, archevêque de Paris.

2'i6 LE RENVERSEMENT DE LA TRADITION

fendre le bien contre les attaques et les atteintes incessantes de l'esprit du mal. Telles ont été les antiques maximes de la sagesse, et elles se montrent consacrées à la fois par la religion et par le témoignage des plus éminents penseurs.

Mais, la nouvelle maxime, qui relègue dans les ténèbres des époques d'ignorance le dogme du vice originel, renverse les croyances et les institutions pour lesquelles le genre humain a eu une si profonde vénération. Les lettrés du xviii= siècle l'ont déclaré avec Rousseau , et ceux de nos con temporains qui obéissent à sa doctrine le répètent k l'envi : — La civilisation moderne est appelée à se constituer sur des bases différentes des bases anciennes. La famille a fait son temps, et d'archéologiques regrets ne la ressusciteront pas. Elle était la pierre angulaire du passé, elle ne peut plus être celle de l'avenir. Elle n'est pas aussi indispensable qu'on se plaît à le dire, elle a même perdu sa raison d'être. Un mot répond à tout : l'homme est bon, les vieilles institutions qui l'entravaient seules étaient mauvaises ' . — La nouvelle science sociale

1. o 0 monsieur, si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti, avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions de noire système social ! Avec quelle force j'aurais exposé tous les vices de nos institutions ! Avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme naît bon

trouve là le premier article de son Credo ; la politique en tire les conséquences ; et, l'expérience du passé étant vouée au mépris, l'esprit humain étant déclaré capable d'inventer par l'effet du développement illimité de ses facultés des vérités de premier ordre et jusqu'à ce jour inconnues, on arrive à transformer en autant de fétiches de prétendus principes, qui sont la formule même de l'absurde imposée à la foi aveugle des foules. Si la raison et le cœur sont chez tous également droits, tous n'auront qu'à manifester leurs volontés, pour que la souveraineté du nombre devienne celle de la justice. Si la vie future disparaît, il faut nécessairement que cette idée de justice se réalise dans la vie présente, abstraction faite du mérite et du démérite ; car tous ont droit, par la bonté de leur nature, à jouir du souverain bien, c'est-à-dire d'une égale répartition des biens sociaux.

Encore une fois , qui expliquera le phénomène étrange d'une société où les plus puissants et les plus instruits se sont appliqués à inculquer de telles erreurs aux petits et aux humbles ? De sa-

naturellement et que c'est par les institutions seules que les hommes deviennent méchants! » Lettre de J. -Jacques Rousseau à M. de Malesherbes.

vants et brillants écrivains se sont placés dans ces derniers temps en présence du problème ; rompant avec les préjugés qui ont cours, ils n'ont pas craint de dévoiler une part de la vérité '. L'un d'eux vient d'analyser dans un ouvrage saisissant les ferments de désorganisation que l'ancien régime dégénéré a légués à la France actuelle ; il a fouillé dans l'abcès révolutionnaire ; et, avec des idées qui s'éloignent autant que possible de la grande tradition objet de nos études, après avoir décrit en physiologiste la période de formation de l'ancien ordre social, il a fait assister ses lecteurs à l'effondrement de l'édifice que de longs siècles avaient laborieusement élevé ^.

Ces ouvrages n'ont éclairé que le côté politique de la question ; ils ont laissé dans l'ombre ce qui constitue le lien social et l'ordre fondamental, les principes primordiaux, les coutumes inhérentes à la pratique de la loi de Dieu et dont la famille est l'agent nécessaire de conservation.

Les pages rapides que nous venons de consacrer aux deux grands respects ne sont qu'une esquisse;

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