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La vie du dogme catholique

Des conférences données à l'Institut catholique de Paris, au cours de l'année 1897, ont fourni la matière de ce livre. A part quelques additions et modifications, nos auditeurs en reconnaîtront la marche logique et les points essentiels.

Nous nous sommes efforcé de répondre dans une certaine mesure aux exigences apologétiques de l'heure présente. Toutefois nous avons surtout employé la méthode de simple exposition théologique.

En cela, nous avons voulu satisfaire de légitimes préoccupations. On regrette que le dogme catholique soit si mal connu et, par suite, si souvent défiguré. Les laïques intelligents — les jeunes surtout — réclament un enseignement supérieur de la religion qui les initie aux richesses enfouies dans les vastes dimensions de nos manuels, de

nos (( Cursus dogmalici )) et de nos respectables in-folios.

Ainsi notre premier but est de présenter au granâ public le vieil enseignement classique. Non pas, il est vrai dans toute son austère nudité — on y ferait mauvais accueil — mais sous la forme rajeunie qui ccJnvientà la vérité. Ce qui est éternel peut toujours paraître jeune.

Nous avons étudié les conditions d'existence du dogme.

Notre siècle a successivement constaté la mort du dogme et sa résurrection. On écrivait, il y a cinquante ans « comment les dogmes finissent ». Depuis quelques années, que de voix se sont fait entendre — plus ou moins autorisées, plus ou moins sympathiques — pour nous dire comment les dogmes renaissent. Ce n est pas précisément une résurrection qu'il faut constater : en y regardant de plus près on constate dans le dogme une étonnante vitalité, une indestructible survivance. Seulement, les penseurs qui observent le fait, se divisent sur son explication.

Bien peu savent reconnaître et mettre en lumière l'élément divin de la conservation et de la vie. La plupart, esclaves de préjugés systéma-

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tiques, font du dogme un phénomène essentiellement naturel, un produit spontané de l'esprit humain. Pour eux, le dogme est vivant; mais à cette vie s'oppose un obstacle : V autorité. D'autres, moins confiants dans les aventureuses tentatives de l'esprit humain, lui jettent 1 anathème au nom d'un prétendu conservatisme, cher à l'école traditionaliste, aux fidéistes de toute marque.

Ainsi, pour les uns, progrès spontané, évolution sans règle. Pour les autres, la foi et la tradition, gardiennes vigilantes, doivent impitoyablement s'opposer à toute tentative philosophique sur le terrain du dogme.

Ces Écoles, issues de régions diverses, en apparence opposées, finissent par se rejoindre dans une commune tendance. La première était purement rationaliste ; la seconde prétendait bien être purement catholique. Il vient de se former, sur le domaine du protestantisme rationaliste, une école qui est la résultante logique des deux premières. Elle concède comme un fait historique l'évolution des religions et des dogmes. Et cette évolution s'affirme partout suivant la grande loi du progrès. Mais à l'entendre, le catholicisme.

pour être conséquent avec lui-même, ne saurait avouer aucun progrès logique.

Il devrait s'interdire toute systématisation philosophique.

L'École du Moyen âge fut une brèche par où le rationalisme entra dans la théologie : Depuis ce temps, la doctrine évangélique a perdu son principe directeur. La Foi seule, sans immixtion de la raison humaine : le catholique doit s'en contenter; c'est le seul moyen d'être conséquent avec l'ensemble de son système. L'évolution du dogme est dans le christianisme une absolue nouveauté. Mœhler, en l'introduisant dans sa Symbolique et après lui Newman ont commis l'innovation la plus hardie, la plus éloignée des conceptions théologiques primitives (i).

Ainsi l'école à laquelle je fais allusion affecte d'ignorer Vincent de Lérins, S. Augustin et S. Anselme. La Foi qui cherche Tintelligence est

(1) « Avec ces deux théologiens (Mœhler et Newmaii) Vidée moderne d'une évolution du dogme entre dans <( la dogmatique du catiiolicisme » (Sabatier. Esquisse d'une philosophie delà religion, p. 63). Ce seul exemple fait comprendre quelle confiance on peut accorder aux facultés de théologie protestante lorsqu'elles exposent la doctrine catholique.

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pour elle tantôt une énigme inintelligible, tantôt une visée de Tesprit, une promesse vaine à laquelle ne répond aucun fait historique. En réalité, nous dit-on, le Moyen âge fut la grande tromperie des formules, ou du moins, l'invasion du rationalisme, l'infusion d'une pâte nouvelle et d'un levain nouveau, qui, pénétrant dans les vieux moules, les firent éclater.

Il nous semble qu'une théorie de la vie du dogme, conçue au point de vue catholique, est appelée à réconcilier les tendances diamétralement opposées — je veux dire à les satisfaire dans cequ'elles ont de particulièrement acceptable. Elle devra surtout démentir le rationalisme qui prétend les synthétiser. En réalité, la vie du dogme est régie par des lois immuables en même temps que le dogme se développe et grandit X' est-ce pas la condition de toute forme de vie ([) ?

Le fondateur du positivisme avait jadis reconnu

(1) Nous venions de rédiger ces leçons lorsqu'à paru la brochure de M. Fonsegrive: Le Cattiolicisme et la vie de Vesprit. Nous sommes heureux d"y retrouver la préoccupation des mêmes théories, et une inlellig^nce très nette de cette collectivité sociale qui est la conscience de VÊglise.

dans toute tendance vitale un principe statique et un principe dynamique.

Principe de persévérance dans lêlre initial — principe û.q progrès par une poussée interme : ainsi, croyons-nous, doivent se concilier, dans la naissance et dans la vie du dogme, des conditions d'existence en apparence opposées : Autorité — Évolution.

Notre tâche est surtout théologique.

La théologie j au sens rigoureux du mot, expose et explique le dogme par des procédés scientifiques ; elle fait ainsi ce que toute science fait pour son objet propre. La science part d'un fait quelconque, si mystérieux qu'il soit, pourvu qu'il soit donné dans l'expérience ; et il existe autant de sciences qu'il existe de ces données primordiales. Science du phénomène physique, science de Faction chimique, science de la vie... toute science suppose son objet. — Aussi bien, la théologie part d'un objet spécial, qui ne lui est plus donné dans l'expérience sensible, mais dans la foi. Cet objet — le Dogme — est le point de départ scientifique de la théologie.

Ainsi qudind r apologétique a fini son œuvre, la théologie commence la sienne. En un sens, la

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théologie est plus véritablement une science que l'apologétique : car l'apologétique, plus variée dans ses procédés, plus ce opportuniste », est surtout une niélhode destinée à procurer — tantôt par une voie, tantôt par une autre, — l'état de certitude nécessaire pour l'acte de Foi. L'apologétique est une méthode (1) scientifique. La théologie est une science. Gomme le procédé scientifique cV investigation précède la science déductive proprement dite — ainsi l'apologétjque précède la théologie.

Parmi les dogmes objets de la théologie, le premier de tous dans l'ordre de genèse logique est le dogme de la tradition. Nous l'entendons au sens large que la savante érudition du cardinal Franzelin a vulgarisé (2).

A son exemple, nous rendons au mot tradition l'ampleur de son antique acception. Au lieu de le restreindre à une fraction du dépôt révélé nous y reconnaissons Vacte par où l'Église, héritière et conservatrice de ce dépôt, nous le remet tout

(1) Plus exactement peut-être : TapologéLique fait converger vers son but propre un ensemble de méthodes scientifiques.

(2) Tractatus de divina Traditione et Scriptura.

entier. Autrement dit, pour parler en rigueur théologique, la tradition sera pour nous renseignement — non seulement au sens objectif— mais encore et surtout au sens actif.

Ainsi envisagé, le traité de la Tradition tient dans la théologie la place d'une véritable Genèse.

11 nous dit la naissance du dogme et les conditions de sa vie — tout comme la Genèse nous raconte l'apparition des êtres animés.

Et pour qu.e la comparaison soit complète, il faut, avec la parole productrice, la parole qui donne l'impulsion féconde, après la parole qui appelle les êtres à la vie, celle qui leur commande de croître et de se multiplier.

Ainsi, l'intelligence du dogme de la tradition comporte deux chapitres: celui de leur genèse, et celui de leur croissance (1) ; l'une et l'autre opé-

(4) Croissance c'est-à-dire progrès intellectuel, progrès subjectif dans l'intelligence du dépôt révélé. Objectivement, il n'y a pas (en ce qui concerne le Nouveau Testament), croissance du dépôt par addition de vérités nouvelles. 11 élait bon, dès maintenant de prévenir toute équivoque. Nous verrons que la vérité objective se développe non comme un cristal, mais comme une semence vivante.

En ce qui concerne l'Ancien Testament, la question est tout autre. On y reconnaît un véritable progrès objectif, par voie de révélations successives.

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rées/9«r la proposition de l'Église, autorité enseignante, maîtresse traditionnelle — dans la proposition de l'Église, pouvoir directeur de révolution logique. Révélation et progrès se font ainsi sous une double loi : loi directrice de r Autorité ^ loi dgnamique de V Évolution.

Qu'on veuille bien nous lire à ce point de vue, et l'on comprendra pourquoi — t-raitant à fond dans plusieurs endroits l'importante question de la tradition — néanmoins nous n'avons pas étudié dans toute leur ampleur les conséquences spéculatives et pratiques de ce dogme (en particulier celles qui concernent le Canon des Écritures). Nous nous sommes attachés simplement à faire comprendre son rôle d'enseignement dans la proposition théologique des dogmes et dans leur exposition scolastique. Nous tenons surtout à faire voir comment la notion d'autorité et celle de progrès logique peuvent se concilier — comment elles se rencontrent de fait sans contradiction. Nous tenons à faire voir en quoi consiste le travail humain, préparatoire des définitions et des conciles, le travail scolastique, synthèse des dogmes — en quoi consistent ces définitions du magistère catholique, cette forme de la tradition

que l'oracle d'Outre-Rhin, M. Harnack, appelle avec une certaine désinvolture — qui sied mal au sérieux germanique: (( l'escamotage des nouveautés » (1).

Villa Manrèse, 31 juillet 1898.

[i) Lehrbuch der Dogmengeschicbte, t. II, p. 103.

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