VRAIE GNOSE THÉOLOGIQUE
le grand ouvrage intitulé: (c La soi-disant Gnose démasquée et confondue » (1).
Au III« Livre de cet ouvrage, S. Irénée montre que la doctrine des Gnostiques est totalement différente du Christianisme prêché par les Apôtres et proclamé dans le monde entier par les évêques, leurs successeurs: dans son esprit, le dogme de la Tradition est lié à la notion d'une assistance divine, et d'une garantie d'infaillibilité accordée à l'Église.
(( La tradition des apôtres a été manifestée dans le monde entier : elle est perceptible dans l'Église entière, pour quiconque veut entendre la vérité. 11 nous est facile d'énumérer les évêques institués par les apôtres dans les diverses Églises et leurs successeurs jusqu'à nous. Ils n'ont rien enseigné de semblable aux rêveries de ces hommes... f Puisque la doctrine catholique a une si grande publicité — inutile de chercher ailleurs la vérité facilement connue dans l'Église : puisque les apôtres nous ont légué dans le sein de l'Église, ainsi que dans un riche dépôt , la somme des vérités — en sorte qu'on peut à son gré y puiser la source de vie. Telle est en effet l'entrée de la vie ; ailleurs, c'est le repaire des voleurs et
(1) S. Jérôme y a substitué le titre abrégé : Contre les hérésies.
des brigands intellectuels, il nous faut les éviter: nous attacher aux trésors de l'Église et recueillir ardemment l'enseignement traditionnel de la vérité. D'ailleurs si les apôtres ne nous avaient point laissé l'Écriture — ne serait-il pas nécessaire de nous attacher à la forme d'enseignement (ordinem traditionis) — qu'ils ont transmis aux pasteurs chargés des Églises?
(( C'est à cette forme d'enseignement que beaucoup de nations barbares doivent leur foi dans le Christ sans papier et sans encre, l'Esprit ftyant gravé dans leurs cœurs la doctrine du salut, — ils gardent l'antique tradition avec un soin jaloux et croient en un seul Dieu... Ceux qui professent cette foi sans Écriture, notre langue les appelle barbares : en vérité, ils sont très sages et plaisent à Dieu, vivant dans la justice, la sagesse et la piété. Qu'on vienne leur enseigner quelque invention hérétique, aussitôt ils se bouchent les oreilles et fuient pour ne pas entendre même un discours blasphématoire » (1).
Tertullien n'est pas moins explicite.
A ses yeux les Écritures sont insuffisantes à terminer les controverses : a Avant tout, il nous fallait mettre en lumière l'objet précis de la controverse : Qui donc a des droits sur l objet de notre
(1) Contre les tiérésies, 1. lll, cap. 3.
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Foz? à qui l'Écriture a-t-elle été commise? quel est l'auteur — quels sont les propagateurs de la doctrine? à quelle époque et à quels hommes a été transmis cet enseignement qui fait les chrétiens ? Aussi bien, assigner à la doctrine et à la foi chrétienne leur source authentique, — c'est par le fait désigner le véritable sens des Écritures, son véritable commentaire, enfin toute la vérité traditionnelle » (l).
L enseignement traditionnel est celui que l'Église nous propose comme tel.
Cette doctrine est très nettement professée par Irénée et TertuUien. Quels développements les Pères ont donnés à cette idée fondamentale et quelles conséquences ils ont su en tirer, c'est ce que l'on peut voir dans les manuels de théologie (2). 11 est vrai, le protestantisme
fc
(i) De priescrip. c. 19.
(2) Hurler insiste sur les poiuls suivants : !<> La docl'ine du Christ doit être demandée aux anciennes
glises, fondées par les xVpôtres ; 2° C'est aux successeurs de ceux-ci qu'il faut spécialement nous adresser et plus spécialement aux Pontifes Romains ; 3« 11 faut juger de toute doctrine nouvelle par son accord avec la doctrine primitive — et aussi par son accord avec la doctrine générale de Tépiscopat; 4'^ La preuve par l'Ecriture n'est point nécessaire, — ou du moins le commentaire de YÉcriture do'd être puisé dans Fenseigiiement ecclésiastique. Theolog. gêner. t.I, n. 170-175.
ancien et le rationalisme moderne prétendent relever sur ce point des variations et des incertitudes. L'autorité traditionnelle ne se serait pas toujours affirmée avec la même netteté. Suivant certains Pères r Écriture suffirait; ils auraient protesté contre ce commentaire addilionnet, décoré plus tard du nom de Tradition. On fait valoir à ce sujet le fameux mot de TertuUien : « Je m'incline devant la pleine révélation de VEcriture? » (1). A cette difficulté et à d'autres semblables, la théologie catholique oppose diverses réponses suivant la variété des cas. Tantôt il s'agit d'un dogme spécial., suffisamment révélé dans l'Écriture et que des commentaires hérétiques s'efforçaient de défigurer. Tantôt on repousse des livres apocryphes, par où telle secte voulait grossir les sources de révélation. Tantôt cette suffisante plénitude des Écritures ne doit' s'entendre que de i'objet nécessaire à notre foi explicite. L'Écriture peut suffire à nous donner les affirmations capitales de la science du salut — et en même temps, le commentaire ecclésiastique peut être nécessaire — afin de transformer la lettre morte en un enseignement qui réponde aux légitimes exigences de l'esprit humain (2).
(1) u Adoro Scripiurœ pleniliidinem ».
(2) Voir ces raisons et quelques autres alléguées par Hurter, t. I, n. 210.
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D'ailleurs, il faut admettre chez les anciens Docteurs des contradictions flagrantes si l'on prend au pied de la lettre cette suffisance de V Écriture. Puisqu'ils ont émis de nombreuses affirmations — théoriques et pratiques — relativement à l'enseignement traditionnel, ces affirmations doivent évidemment corriger ce qu'il y aurait de trop absolu dans l'autre point de vue où ils se sont parfois placés. — En un sens^ et pour une catégorie spéciale de dogmes, l'Ecriture est une source suffisante, sans exclure pourtant la nécessité de tel ou tel mode de transmission, de tel ou tel système de distribution.
L'Écriture a toute la richesse, et toute la fécondité d'une parole révélatrice. Mais l'organe qui la profère suivant les lois de l'expression humaine, n'en conserve pas moins toute sa raison d'être et toute sa nécessité.
Encore une fois, cette conclusion est inévitable, puisque la suffisance de l'Écriture est affirmée par ceux mêmes qui en ont donné les commentaires les plus féconds et les plus importants pour le développement du dogme : « Les anciens nous avertissent fréquemment, ail sujet des choses divines, de n'en dire rien de plus que la doctrine des Écritures. C'est le sens de ce passage classique, allégué d'après l'Aréopagite par le prince des Théologiens: « Que personne n'ose —
sur le chapitre de la supersubstantielle et mystérieuse Divinité — dire ou même penser rien de plus que le contenu des Saintes Écritures ». S. Basile exprime la même pensée contre les détracteurs de la Sainte Trinité : a Croire ce qui est écrit — ne rien chercher en dehors de là » (1).
Comment concilier ces affirmations très nettes avec la conduite pratique des théologiens qui les ont émises ? Tout est dans l'Écriture : cette première affirmation n'exclut point la légitimité d'un commentaire. Autrement, les savants théologiens se seraient eux-mêmes démentis. Un jour ils interprétaient l'Écriture, la mettant à la portée des intelligences philosophiques aussi bien que des intelligences populaires : comment pouvaient-ils le lendemain retirer à l'Église le droit qu'ils s'étaient eux-mêmes arrogé ?
Ainsi, les représentants les plus autorisés de l'Église primitive admettaient comme légitime et exerçaient eux-mêmes le droit d'interprétation traditionnelle. Ils ne croyaient pas altérer la parole divine en l'exprimant sous des formules humaines. Ils pensaient au contraire accomplir un devoir, inhérent à leur charge et découlant immédiatement de la mission qui leur était confiée par le Christ.
(1) Petau, Prolégomènes, 1,7.
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Nous trouvons donc, à l'encontre des affirmations protestantes, une doctrine qui se dégage nettement de l'Écriture Sainte et des Pères. Écoutons maintenant la grande voix des Conciles.
IV. — Le Concile de Trente nous affirme l'existence d'une tradition doctrinale ^ faisant aiUorité et placée sur le même rang que la doctrine scriptiiraire.
Voici le texte du décret, en ce qui concerne les traditions :
(( Le Saint Concile œcuménique et général de Trente... attendu que cette vérité doctrinale est contenue dans les Écritures et dans les Traditions non écrites — soit que les apôtres les aient reçues de la bouche du Christ, soit que l'Esprit Saint les ait dictées à ces mêmes apôtres, pour être en quelque sorte transmises de main en main, et parvenir ainsi jusqu'à nous — conformément à l'exemple de nos Pères dans la foi — reçoit et vénère tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament (dont Dieu seul est l'auteur), aussi l)ien que les Traditions elles-mêmes, concernant la Foi et les mœurs : il les reçoit et les vénère avec un même sentiment de piété et un même respect — comme paroles du Christ, ou comme dictée de l'Ksprit Saint, comme dépôt permanent de TÉglise catholique » (Session IV).
Ce décret a été confirmé par le Concile du Vatican.
Voilà donc une triple déclaration : 1° les vérités révélées se trouvent dans les traditions aussi bien que dans les Écritures ; 2» l'Église reçoit et vénère ces Écritures et ces traditions avec un égal sentiment de piété et de respect ; 3*^ celui qui mépriserait ces traditions tomberait sous Fanathème.
La lecture attentive de ce décret et sa comparaison avec les pages qui précèdent soulève une certaine difficulté. Il semble qu'on soit en présence d'acceptions divergentes du mot Tradition : S. Paul dans la 2« Épitre aux Thessaloniciens, les Saints Pères dans la plupart des passages que nous avons cités, désignent sous le nom collectif de Tradition — tout rensemble des enseignements catholiques proposés par l'infaillible autorité de l'Église. D'autre part, le Concile désigne sous le nom de Traditions les doctrines qui ne sont point consignées dans V Ecriture. Comment identifier ou du moins concilier ces deux sens ?
Un théologien contemporain (1) remarque très
(1) M. Vacant, dans son savant ouvrage Études tfiéologiques sur les Constitutions du Concile du Vatican, p. 374. Nous lui empruntons beaucoup dans les quelques pages qui suivent.
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justement: (( ce qui donne à une vérité divine ou humaine le caractère de tradition, c'est son mode de transmission. Pour être traditions, les vérités révélées doivent être transmises autrement que par l'écriture, sine scripto... Mais cette expression (( non écrites... sine scripto » — pourrait s'entendre et a été entendue dans l'Église, au moins du temps des Pères, en trois sens différents ; d'où est résulté qu'à ce point de vue, le mot tradition a eu trois acceptions différentes.
On a souvent appelé tradition surtout dans les premiers siècles, ce qui n'était pas écrit du tout et ne devait pas l'être. — Cette acception tomba en désuétude avec la discipline du secret. Néanmoins, dans le style théologique, la tradition continua à être opposée à l'Écriture. Seulement en formulant cette opposition, on n'entendit plus par Écriture que les écritures inspirées. En ce sens la tradition se compose des doctrines qui ne sont point consignées dans les écritures inspirées, bien qu'elles soient ou puissent être écrites dans d'autres livres. C'est le sens que le Concile de Trente et le Concile du Vatican donnent dans l'autre texte au mot tradition. Ils opposent en effet les traditions aux livres écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament (( In libris scriptis et sine scripto traditionibiis )).
Les Pères du Concile de Trente envisageaient