LA VIF, DU DOGME
ception — jusqu'à celle région que nous appelons région surnaturelle, tout ce qu'il semble y avoir de divin dans les origines de l'homme, dans les aspirations infinies, dans le mystère de sa destinée — tout cela ce sont des empreintes humaines; au jugement de la pensée moderne, c'est du divin que la Science est en train d'humaniser chaque jour. C'est du divin, qui ne vient point du dehors, mais du dedans. Il jaillit des profondeurs de l'esprit humain et de la conscience humaine.
Théorie séduisante pour nos ambitions humanitaires; promesses d'apothéose bien semblables à la tentation biblique : (( Vous serez comme des dieux ».
Mais après tout, c'est un système et je n'ai qu'à rappeler en passant ce mot de Voltaire : ce les systèmes .sont comme des bulles de savon que l'enfant ne peut enfler outre mesure » ; alors que le système grandit, sa cohésion diminue. Plus on s'efforce de l'appliquer à l'universalité des faits, plus on voit s'approcher Theure de l'irrémédiable banqueroute.
La thèse catholique, au contraire, ne consent pas à identifier dans une forme d'évolution unique les diverses manifestations morales, sociales, religieuses. Elle refuse énergiquement d'identifier lame humaine à une végétation quelconque, sou-
mise aux lois fatales et nécessaires de ] 'espèce. Elle croit à des actions directes par oi^i le divin agriculteur, non seulement entretient la vie intellectuelle et morale, mais encore produit certaines lumières, excite certains mouvements particulièrement divins.
Suivant nos adversaires, le dogme serait un produit de l'évolution intellectuelle; et pour nous prouver leur dire, l'iiistoire en main, ils nous désignent les sources du dogme et ses transformations.
Ses sources: Il porte k son origine l'empreinte d'une fabrication humaine; ce sont des formules humaines, empruntées à des conceptions alors dominantes, à des systèmes philosophiques ou scientifiques maintenant démodés. Les Pères de l'Église n'ont-ils pas été tantôt Platoniciens, tantôt Aristotéliciens? La théologie de S. Thomas n'est-elle pas à chaque instant souillée par les grossières erreurs scientifiques du Moyen Age ?
Les tvaîisformations du dogme: Ces formules humaines ont été soumises à de fréquentes variations: ou bien elles sont apparues lentement, progressivement — d'abord indécises et confuses — puis nettement formulées dans le symbole d'un Concile ou dans les puissantes méditations d'un Augustin, d'un Thomas d'Aquin.
Telles sont les opinions les plus accréditées
as LA VIE DU DOGME
parmi ces théologiens de Ja critique indépendante. Mais il y a des écoles plus ou moins radicales, des évolutionismes plus ou moins négateurs du surnaturel.
Au dire du protestantisme rationaliste avancé, ce que nous appelons révélation n'est qu'un épisode de l'évolution universelle. Le sentiment religieux évolue comme évoluent toutes les facultés humaines. Or ce que nous appelons dogme est un produit de ce sentiment religieux: produit éphémère et changeant, phénomène qui apparaît et disparaît sur la mobile surface de cet Océan toujours inquiet, toujours dans un flux perpétuel : l'esprit humain. En tout cela rien que de naturel (1).
Au dire du protestantisme conservateur, il existe une révélation consignée dans TÉcriture, mais cette unique source de connaissance surna-
(1) Telle est la thèse radicale de M. Sabatier dans son Esquisse (Vune pfïilosophie de la religion. On en trouvera une magistrale réfutation — tout entière formulée sur le ton de la polémique la plus modérée, la plus courtoise et la plus bienveillante — dans un article de Mgr Mignot, évêque de Fréjus : VEvolutionisme religieux (Correspondant, 10 avril 1897). L'éminent prélat, tout en faisant la part la plus large aux modifications possibles, apportées à la forme extérieure de nos dogmes par les influences du milieu social, observe qu'elles ne pourront jamais en altérer
turelle est elle-même livrée au cours fatal de révolution naturelle. Elle en subit toute la destinée, toutes les vicissitudes, toutes les défaillances inévitables.
Ainsi, pour les uns la source est bumaine ; pour les autres, la source est divine. Mais, de part et d'autre, l'évolution accomplit son œuvre où le divin s'abîme dans l'humain.
En quoi consiste l'affirmation catholique '?
Pour le théologien catholique, la source de la doctrine est unique : c'est la parole divine sous ses formes diverses — Écriture et enseignement traditionnel. Elle nous arrive proposée par l'organe vivant du magistère ecclésiastique.
Cette assertion peut-elle soutenir l'examen ? Rien de tel que la pratique et les faits pour décider une question. Où donc l'enseignement ecclésiastique puise- 1- il quotidiennement ses dogmes ?
Un homme du monde intelligent vient à feuilleter un manuel de théologie pour se rendre compte des sources doctrinales : que trouve-t-il?
Des documents de toute sorte: ici un texte de
le caracLère fondamental. Pour le catholique, c/est une certitude.
On doit également à M. Tabbé Bricout une remarquable étude du livre de M. Sabatier (Revue du clergé Français, 1897). °
la Bible, là une formule éditée par un concile, là une autorité de S. Augustin ou de S. Thomas d'Aquin, là des témoignages encore moins imjDosants, des formules de prières usitées aux premiers siècles, des médailles trouvées dans les catacombes. Puis de temps en temps, au milieu de cet amas de textes et de ces autorités, le raisonnement se glisse comme à la dérobée. Il y a des apparences de démonstrations : mais au fond elles reposent toujours sur des autorités telles que l'Ecriture sainte, les Conciles, les Pères. Toujours, au point de départ du raisonnement, nous trouvons une autorité divine ou ecclésiastique.
Parviendrons-nous donc à débrouiller la méthode essentielle d'un manuel de théologie ?
Essayons.
La plupart des thèses de théologie contiennent un triple argument : Écriture, Tradition, Raison théologiqiie. En quoi consiste ce dernier argument? Gonsiste-t-il, comme on le dit parfois, à démontrer un mystère ? Non, c'est une expression impropre; on ne démontre pas un mystère. L'argument consiste tantôt à démontrer que ce mystère est contenu dans l'Écriture ou la tradition — , ce qui n'est pas toujours visible du premier coup — tantôt à rendre ce mystère plus intelligible, au moyen de considérations ration-
nelles et le plus souvent ces considérations rationnelles sont empruntées à la tradition.
En tout cas, la raison n'est pas une source ; elle est un instrument. Sur ce point la science sacrée peut soutenir comparaison avec d'autres méthodes. En bien des sciences, on se sert de mathématiques, non pas à titre de sources, mais à titre d'instruments; car, en tout ordre de science, il faut distinguer d'une part la logique ou le calcul qui sont des instruments généraux — et, d'autre part, les sources spéciales à chaque ordre de science, les faits primitifs qui peuvent être historiques, physiques, chimiques, astronomiques.
De même en Théologie, il y a des points de départ ou faits primitifs, source de la science : ce sont r Ecriture et la Tradition (1).
Est-il vrai que la tradition ne soit point une source légitime pour le travail théologique, mais une corruption de la vérité révélée, une infiltra-
(1) L'apologétique a pour but d'établir le caractère transcendant et la certitude historique du fait de la révélation ; mais une fois cette œuvre accomplie, Vœuvre Ifiéologique commence. (Notons toutefois qu'une certaine apologétique peut être appelée intrinsèque à la Théologie : celle qui consiste à bien faire comprendre le dogme proposé, à dissiper les malentendus, à montrer les convenances de la Révélation avec l'esprit humain).
io2 LA VI I-: DU DOGME
tion d'éléments humains et de systèmes philosophiques dans le Credo primitif? C'est toute la question présente.
A parler rigoureusement, c'est toute la question de l'évolution du dogme; elle dépend de l'idée qu'on se fait de la tradition. Pour le catholique^ au cours de révolution, le dogme reste immuable à cause de la tradition. Pour le protestant^ au contraire, révolution n'est qu'une instalnlité perpétuelle du dogme. Pourquoi? à cause du travail tîumain. Cequenous appelons Tradition, le rationaliste l'appelle travail humain. Pour le catholique, le dogme c'est l'Écriture Sainte et la Tradition (c'est l'ensemble des documents non écrits, y compris les décisions conciliaires) : pour le protestant, le dogme est l'Écriture Sainte, plus le travail humain, c'est-à-dire les décisions conciliaires, sanctionnant les formules athanasiennes ou cyrilliennes: ce que M. Harnack appelle {'escamotage des nouveautés (1).
(i) « L'inspiration attribuée aux Conciles n'avait point pour conséquence leur droit d'enseigner à l'Eglise de nouvelles révélations ; mais au contraire — pour preuve d'une assistance particulière de l'Esprit Saint — ils alléguaient les témoignages certains de l'antique Tradition. Et pourtant les Conciles en ont pris occasion pour de nouvelles formules dogmatiques. Dans quelle mesure ils s'y sont livrés, c'est ce que montre le cours
Ainsi la question présente est bien définie :
La tradition peut-elle être tenue comme source légitime où le théologien puisera la vérité révélée"! Des sources étrangères ne viennent-elles point s'y mêler? Sur ces questions, rimmense majorité des protestants et des rationalistes s'accordent contre l'Église catholique. Cette unanimité sur un seul point est chose si rare qu'il faut en profiter.
Aussi nous ne chercherons pas à établir la divinité partielle ou totale de l'Ancien et du Nouveau Testament; nous assumons une autre tâche sur un point où nous avons l'avantage de trouver nos adversaires unis dans un même sentiment. Mieux vaut avoir à faire à une théorie définie que de se trouver en face d'hypothèses multiples et confuses dans une sorte d'anarchie scientifique.
Nous ne chercherons pas non plus à savoir si tout ce qui est dans la tradition était déjà de quel-
des disputes théologiques... En dépit de toutes ces nouveautés, on affirmait que les nouveautés ne s'introduisaient jamais dans TÉglise ». (Harnack, Lehrbuch der Dogniengeschichte, t. II, p. 104). Il est évident que Tauteur de cette Histoire des dogmes ignore — ou feint d'ignorer — la distinction élémentaire entre le dogme de l'Inspiration et celui de l'Assistance promise à l'Eglise.
que façon contenu dans l'Écriture ; la question actuelle est celle-ci :
Nous nous bornons à supposer un dogme formulé par la tradition orale^ c'est-à-dire par un concile ou par l'enseignement des docteurs (1) et à nous demdinder s'il est vrai que le dogme soit une altération de la vérité contenue dans te dépôt écrit ?
Est-il vrai, suivant l'affirmation des protestants rationalistes, quon puisse suivre ce travail d'altération, quen y regardant de près on distingue les surcharges et les interpolations faites au dépôt écrit ?
Ou bien encore est-il vrai que l'exposition théologique — l'usage de la raison qui intervient pour expliquer et systématiser le dogme — soit une intervention malheureuse, une déviation plutôt qu'un progrès théologique? Est-il vrai, par exemple, lorsque S. Augustin compare le Verbe divin au Verbe humain, et lorsqu'il poursuit cette comparaison dans ses conséquences — est-il vrai que ce soit une infiltration philosophique, corruptrice de la révélation, provenant de l'école de Platon et des rêveries alexandrines?
En un mot : le travail logique dans ses rapports
(1) L'enseignement des Docteurs n'est renseignement traditionnel — au sens strict — que dans certaines conditions que nous avons spécifiées plus haut (p. 100 et sq.).
avec la tradition, — telle est la question qui doit nous occuper.
Suivant notre habituelle méthode, nous nous placerons presque toujours au point de vue expositif d.i\n d'é\iler les subtilités hargneuses de la polémique.
Nous chercherons d'abord à comprendre ce que pensent les théologiens catholiques: puis nous nous demanderons quelle est sur le même sujet la portée des objections et des théories rationalistes. En d'autres termes, nous étudierons d'abord le développement logique du dogme dans ses rapports avec le sens catholique et le magistère ecclésiastique — puis les prétendues altérations doctrinales que nous signale la critique contemporaine.