I. — Du sens catholique
II. — ImmulabiliLé objective: expansion logique. III. — Comment progresse Tintelligence du dogme.
Considérant l'Eglise comme une autorité vivante (en langue théologique: un magistère) — nous avons distingué deux sortes d'attestations : attestations officielles du magistère, — attestations non officielles.
Nous pouvons d'abord nous demander quelles sortes de modifications ont pu se produire avant r attestation officielle"} En d'autres termes, examiner/'et^o/w//o/z logique préparatoire à la définition du dogme.
SENS catholique: évolution 157
En plus d'une circonstance, à la suite d'une hérésie ou d'un débat théologique, un dogme apparaît défini parla voix d'un pontife ou d'un concile.
11 semble une nouveauté ; et à ce titre il est diversement apprécié par les historiens des dogmes : Évolution, disent les uns, — Manifestation du Sens catholique.^ répondent les autres.
Au fond^ il peut bien se faire qu'on soit du même avis malgré la diversité des expressions : révolution des conceptions dogmatiques va précisément nous apparaître comme la manifestation progressive du sens catholique.
I. — Il importe de définir la notion du Sens Catholique. Ici surtout le rationalisme nous reproche de prendre le change, de donner comme révélation ce qui est purement et simplement un fait d'évolution. Voyons bien de quoi il s'agit.
A telle époque — au V« siècle, par exemple — en tel point de la catholicité, une doctrine a surgi comme par une explosion spontanée du sentiment public. Elle a revêtu contre les novateurs le caractère d'une protestation. Une coterie de raisonneurs byzantins était venue soutenir que Marie ne peut mériter le titre de Mère de Dieu. Contre cette affirmation le sentiment populaire se soulève et sans avoir besoin de longues discussions,
sans se préoccuper des ergoteries d'école, il revendique pour Marie le titre contesté.
A telle autre époque, dans une importante fraction de l'univers catholique, en Orient par exemple : c'est la croyance à l'Immaculée Conception de Marie qui se manifeste par des témoignages éclatants.
D'où viennent ces croyances ? Sont-elles le fruit d'une révélation spéciale? Proviennent-elles de la révélation primitive conservée dans toute sa pureté? Faut-il, au contraire, y voirie produit d'un de ces courants intellectuels fréquemment constatés dans les collectivités religieuses ou nationales, se transformant insensiblement sous rinfluence de mille circonstances, soumis au contact dissolvant des doctrines étrangères ? En un mot, ne faut-il pas admettre avec le rationalisme que ces phénomènes dogmatiques appelés manifestations du sens catholique sont le résultat d'un certain travail séculaire et d'une transformation lente opérée dans le dépôt apostolique ? Ou bien faut-il regarder ce sens catholique comme une sorte d'illumination quotidienne et de révélation permanente opérée sous l'influence de la grâce dans le corps social de l'Église?
Notre réponse sera bien simple. Assurément le surnaturel ne cesse d'agir efficacement : mais sans admettre une révélation quotidienne, il nous
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suffit d'un développement logique dont nous allons tâcher de saisir le caractère (i).
Dans l'Église, comme dans tout corps social, il existe un esprit public dont la source — parfois très éloignée — se dissimule au fond des obscurités du passé.
Quand il s'agit d'une société quelconque^ cette source de l'esprit public est un ensemble de principes qui peut-être ne furent jamais nettement définis. De leur ensemble découle pourtant l'esprit du corps social, ou, comme on dit parfois, la « Conscience collective ».
Petit à petit, par une inconsciente logique, par un travail latent de l'esprit public — après que l'idée primitive a profondément pénétré la masse des intelligences — elle s'épanouit en conséquences nombreuses: théories qui sont dans l'air sans que personne les formule explicitement — conclusions universellement adoptées, sans que jamais une formule rigoureuse vienne les définir et les sanctionner.
C'est ainsi qu'une génération lègue son esprit aux générations qui suivent. Héritage complexe, multiple et divers. Il est souvent difficile d'en dresser un inventaire exact; mais que cet héri-
(1) Moehler, dans sa Symbolique, a très bien compris ce point de vue.
16(j LA VIE DU DOGME
tage existe, qu'il y ait continuité, transmission héréditaire des doctrines, c'est un fait indéniable.
Tels sont les éléments, faciles à reconnaître dans r Eglise comme dans tout corps social. D'une part un dépôt primitif won formulé, non défini (1), d'autre part un travail lent^ insensiblement progressif. Il s'exerce sur le dépôt primitif et se traduit finalement par des jugements, en apparence spontanés, par des affirmations dont il est difficile de découvrir l'origine historique.
Aussi bien, pour comprendre la profonde signification de ces mots : sens catholique, sentiment catholique, il est utile de rapprocher ces expressions de ioute une catégorie de sens et de sentiments, fort divers au premier abord, mais auxquels nous reconnaîtrons une physionomie commune, si nous voulons les étudier attentivement.
Que veut-on dire quand on parle de sens pratique, sens artistique, sens critique, sens moral f
Dans toutes ces différentes acceptions, le mot sens caractérise certains jugements ou certaines décisions qui semblent émaner d'un pur sentiment instinctif et spontané, indépendant de tout travail scientifique et mental. Il semble en être
(1) Bien entendu, il ne s'agit pas de la toialité du dépôt primitif — mais de certaines vérités qui peuvent s'y trouver^ implicites et non encore définies.
SluXS GATHOLIQUi:: KVOLUTIÛN 161
ainsi : mais en réalité un travail latent a précédé la formation de ces jugements; il a, pour ainsi dire, préparé leur soudaine explosion. Nous allons le faire voir par des exemples.
Laissons de côté ce qui concerne TÉglise. Au lieu de considérer un corps social, envisageons des individus. Considérant' une intelligence isolée, que faut-il entendre par ces expressions: le sens pratique^ le sens artistique, le sens critique, le sens moral? Nous retrouverons partout les mêmes éléments, qui justifient celle appellation commune. Dans chacun de ces cas, dans tous ces ordres divers le mot sens désigne tout à la fois un dépôt intellectuel et son utilisation logique ; d'une part, un certain nombre de principes cachés — d'autre part, le travail obscur qui les met en usage. Ce n'est pas seulement la possession habituelle d'un certain nombre de principes et de règles, mais en outre le travail inconscient et spontané qui applique les règles et qui va comme instinctivement des principes aux conclusions.
Voici, je suppose, un ingénieur ou un architecte: ils appliquent presque machinalement certaines règles devenues familières. Il en est de même bien souvent de l'artiste ; et de là vient ce préjugé que le génie artistique se passe des règles : en réalité, c'est un instinct qui commande chez lui 1 application même des règles, parfois l'applica-
tion de règles supérieures, de formules inconscientes qui le dirigent jusque dans les plus audacieuses conceptions de son génie.
Il en va de même du sens critique : son procédé n'est point toujours le raisonnement scientifique. II lui serait difficile de justifier tel ou tel arrêt, formulé pourtant sans hésitation. Car le sens critique est doué chez certains hommes d'une admirable sûreté. Comment cela? N'est-ce pas en vertu de règles appliquées instinctivement, en vertu de données fondamentales et de principes dont futilisation est généralement inconsciente?
Dirons-nous que tout cela est affaire de sentiment aveugle ? — Non ; qu'il y ait sentiment, soit. Qu'il y ait instinct, nous le voulons bien encore. Mais non point sentiment aveugle, non point instinct aveugle.
Nous pourrions encore examiner ce qu'on appelle le sens moral, y constater la présence de jugements instinctifs et spontanés. Le syllogisme qui les a produits se perd dans les profondeurs de l'inconscience; nous pouvons dire qu'ils sont irrationnels sans être déraisonnables.
En résumé :
Sens pratique de l'ingénieur, sens artistique du musicien, sens critique de l'historien, sens moral de l'homme vertueux, tout cela suppose un fait incontestable, une explication seule plausible: le
SENS CATIlOLlQL'fc:: ÉVOLUTION 163
travail inconscient de l^ esprit. Y.i ce travail inconscient suppose lai-même des données, des connaissances habituelles, acquises ou innées — peu nous importe pour le moment, — connaissances et données dont le dépôt existe au plus intime de nous-mêmes.
En dautres termes, tous ces jugements, que nous attribuons à un sens ou à un sentiment, exigent la présence de deux éléments : La mémoire, chargée de conserver le dépôt des règlesdes principes et des notions fondamentales, sans y réfléchir et sans raisonner, parfois même sans connaître d'une façon distincte le contenu de ce dépôt, — puis le travail inconscient, utilisation du dépôt : il le met en œuvre et le fait fructifier.
Dépôt et mise en œuvre du dépôt, voilà toute la théorie d'un de ces Sens nombreux dont on méconnaît trop souvent la nature, auxquels on attribue faussement les termes mal définis de sentiment aveugle et d'instinct aveugle. -
Toutes ces considérations se vérifient encore plus sûrement s'il s'agit d'une doctrine pratique: elle est plus durable parce que la pratique grave plus profondément la doctrine dont elle est l'application : elle fructifie mieux parce que la pratique conserve le dépôt et fait fructifier ses conséquences.
Mais revenons au point de vue social : nous y
retrouverons les mêmes éléments. Même développement intellectuel pour le peuple et pour l'individu : dans cette collectivité d'àmes, il se trouve une conscience générale et difVuse, fidèle gardienne du dépôt ; il se produit un travail progressif, fécond en conséquences. Quand certaines idées ont une fois imprégné l'esprit public, elles ne tardent pas à fructifier ; au bout de quelques années, elles forment un vaste système d'opinions, d axiomes ou de préjugés, dérivés des idées primitives.
Il semble que ces conséquences apparaissent spontanément. Elles jaillissent comme de source sans qu'on puisse exactement rendre compte de leur origine. Elles débordent les profondeurs de la conscience, ainsi que d'une nappe d'eau souterraine s'épanche parfois la source d'impétueux torrents. On peut dire que c'est une source, on peut y alimenter Vétude théologique. Seulement il ne faut pas oublier que l'origine est plus haute et plus lointaine.
C'est ainsi qu'apparaissent les sources, quand même leur limpide contenu viendrait de bien loin. Et défait, pour l'homme du peuple, c'est une source parce que l'eau est apparue dans cet endroit. Pour le géologue, la véritable source est là-bas, sur ces collines alpestres que vous voyez à l'horizon.
S!:ns catholique: évolution 165
Ainsi pour l'historien : car le véritable historien est géologue à sa manière. S'il se contentait d'un coup d'œil superficiel, il ne verrait pour une doctrine d'autres sources que les documents écrits où elle est explicitement manifestée une première fois. Si l'historien est vraiment philosophe, s'il sait pénétrer les couches profondes de l'âme humaine et de la vie sociale, la source est à ses yeux plus profonde et plus lointaine. Elle est dans ces infiltrations souterraines qui constituent l'esprit public, qui imprègnent toute la masse d'un peuple, et qui remontent même aux origines d'une civilisation. C'est ainsi qu'une idée peut revendiquer une généalogie authentique. Le penseur devra la retrouver dans la conscience collective d'une société ; et cette conscience collective elle-même doit son origine à quelque grand fait doctrinal ou social.
Aussi bien, l'Église possède sa conscience collective^ son sens catholique. En présence des manifestations multiples de cette conscience, des sentiments qu'elle inspire, des jugements qu'elle dicte, des doctrines orales ou écrites qui sont le fruit de son développement — en présence de tous ces faits et de toutes ces sources — il y a deux attitudes possibles pour l'historien du dogme. Le point de vue étroit, l'intelligence ma-
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térielle des choses s'arrête à la source extérieure et superficielle, je veux dire aux documents historiques et aux petits faits sans pénétrer jusqu'au courant des idées et au développement des théories. Au contraire, un coup d'œil plus compréhensif saura bien reconnaître dans ces faits particuliers les manifestations partielles du sens catholique. Il saura en comprendre et en suivre révolution.
II. — Par une suite de comparaisons psychologiques et sociales, nous avons pu donner une idée du sens catholique. Nous avons comparé la conscience de l'Église à une âme quelconque, individuelle ou collective. Mais ce n'est là qu'un élément de l'évolution dogmatique : élément organique et subjectif qui suppose un élément objectif. Cet élément objectif est la vérité dogmatique ellemême^ vivant et fructifiant par l'expansion de ses conclusions logiques. Si l'on veut un fidèle exposé de la doctrine universellement professée — depuis S. Augustin et Vincent de Lérins jusqu'à nos jours, cette vérité objective s'impose à notre attention: sa vie et son expansion féconde en conclusions rationnelles (i), voilà ce qu'il faut concilier avec son indéniable immutabilité.
[i) Hurler a fort bien dit : « Si qua?1ibet scienlia uiler
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Pareille immutabilité semble chimérique à bon nombre de nos contemporains. Elle cadre mal avec leur état d'esprit, persuadés qu'ils sont d'une absolue relativité des connaissances humaines. Pour eux, to(ute vérité est temporaire et caduque; la science marche d'approximations en approximations.
Une saine philosophie ne saurait accepter ces vues sans les préciser et les corriger: elle doit y faire la part de la vérité et la part de l'erreur.
On distingue dans la science certaines vérités qui demeurent, dont Vexpression seulement acquiert plus de précision et d'exactitude scientifiques, certaines vérités générales, certaines lois, dont la formule peut bien être susceptible d'une plus rigoureuse approximation, mais dont l'identité substantielle persévère (1).
hoiïiiiiesprofeclus est capax, ejusmodi profectus capax erit scientia tidei : id est Theologia. Praîterea veritates revelatce bine quidem non sunt lapidum inslar, sed instar seminum et quo altiores, eo fecundiores conclusionumque feraciores )>. (Tlieol. dogmat. t. î, p. 223). Cette fécondité de la vérité est précisément le secret de révolution doctrinale.
(1) En ce qui concerne les sciences naturelles, ce point de vue a été remarquablement développé par Agassiz (De Tespèce et des classifications, p. 222). L'illustre naturaliste genevois insiste sur l'identité foncière que très souvent l'on peut constater, en compa-
168 LA vie DU DOGMF^
La logique positiviste ne voit dans la science qu'une pure collection de faits. Volontiers elle souscrirait à la fameuse formule de Magendie : (( Des expériences, rien que des expériences, sans mélange de raisonnement )). De la sorte, elle compare la science à une mosaïque, s'accroissant toujours extérieurement, par juxtaposition de nouvelles pièces, à un réseau dont chaque fait vient amplifier les mailles.
Ce point de vue est absolument contesté par les savants les plus illustres, qui ne se sont pas aveuglément inféodés à la méthode positiviste (1).
rant — d'une part, la conception initiale, vulgaire, — d'autre part, la déjhiition précise, telle que la fourni?sent les procédés logiques et scientifiques. — Nous avons invoqué son témoignage et nous nous sommes efforcé de généraliser sa théorie dans notre article SUT l'Évolution systématique des sciences (Voir l'appendice qui termine le présent volume). — Enfin M. J. Martin, dans la Revue Philosophique (Janvier 1807) a donné une très originale et profonde théorie de la Démonstration pliilosopliique, conçue comme une déduction ostensive, se bornant à développer le contenu d'un concept. C'est une ostension, rà-roôs'.^'.!; des Grecs. Affirmer un tel mode de démonstration, c'est précisément concilier Vimmutahiliié objective de l'idée avec son évolution logique.
(1) Consulter un fort curieux ouvrage : Vidée et le fait en biologie, par J.P. Durand (de Gros). Il s'adresse,
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Il fausse absolument la notion véritable de l'évolution logique, suivant laquelle une vérité est une semence qui germe en développant son contenu.
Juxtaposition extérieure et développement intime, sont deux théories bien distinctes, bien opposées. — Autre chose est l'accroissement du cristal dans l'eau mère , autre chose l'expansion du germe.
La seconde théorie est celle qu'adopte la théologie catholique depuis Vincent de Lérins. La vérité est une semence. Quand le gland est devenu un chêne vigoureux, il semble qu'il soit tout autre. Qu'on se détrompe : il y a dans l'espèce séminale quelque chose de constant et d'inaltérable qui doit toujours être reconnu dans ses exubérantes végétations. Ainsi en est-il de l'Idée (i).
dit l'auteur <( aux biologistes qui veulent bien penser et n'être pas de simples entasseurs de faits ». La polémique soutenue par M. Durand contre M, Charles Rictiet est des plus instructives.
(1) On parle souvent de ï édifice de la science, à laquelle chaque travailleur apporte sa pierre. Cette image pourrait bien être empreinte de préjugés positivistes et nous conduire à ne voir dans les sciences que des collections de faits. Toute science est un arbre qui grandit, une logique qui se développe par la poussée interne, par la vitalité de l'idée primordiale.
Telle était la pensée de Vincent de Lérins.
« Mais, dira-t-on, n'y a-t-ii dans l'Église du <( Christ aucun progrès? Si assurément, et un (( très grand progrès. Ce serait trahir Thuma- <( nité, ce serait desservir Dieu que de s'y oppo- <( ser. Toutefois c'est un progrés, ce n'est pas une <( altération de la foi. Qui dit progrès, dit déve- <i loppement; qui dit altération, dit corruption. (( Il doit donc y avoir croissance, il doit y avoir <( progrès... de l'intelligence et de la science, « mais dans la persévérante identité du dogme et <( de l'interprétation ».
(( La croyance religieuse (religio) imitera donc <( les corps organiques dont l'évolution expan- « sive, au cours des années, n'empêche point <( l'identité (1) ».
(1) Commonitorium, c. 13 : <( Sed forsitan dicit aliquis: Ntdlus ne ergo in Ecclesia Christi profectas habebitur religionis? Habeatur plane et maximus. Nam quis ille est tam invidus hominibus, tam exosus Deo, qui istud prohibere conetur ? Sed ita tamen, ut vere profectus ille sit fidei, non permutatio. Si qaidem ad profectum pertinet ut in semetipsum nnaquœque res amplificetur ; ad permulationem vero ut aliquid ex alio in aliiid transvertatur. Crescat igituretvehementor proficiat, non minus hominis quam totius Ecclesia.', «latis ac seculoriim gradibus intelligentia, scientia, sapientia, sed in suo dantaxat génère, m eodem scil. dogmatf', eodem sensu eademque sententia. Imitetur
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. Ainsi la vérité, au cours de son évolution, demeure ohjeclivement identique. A certains moments, ses manifestations explicites peuvent s'obscurcir. Certains éléments, certains aspects de la vérité sont moins accentués dans l'enseignement des Docteurs : d'où les apparences de variation et de défaillance — ou bien, au contraire, un certain progrès modal et subjectif. — Mais dans la conscience collective se conserve le courant traditionnel : telle une nappe d'eau s'infiltre dans les profondeurs d'un sol argilo-sablonneux. Bien plus, l'historien du dogme doit accorder que certaines vérités ont été totalement obscurcies et oubliées dans quelques Églises particulières : le lit souterrain du fleuve a pu se rétrécir en quelques endroits. S'il s'agit de vérités secondaires, quelques docteurs catholiques ont pu les contester, même les nier absolument. Une heure vient où le courant doctrinal, obscurci par des préjugés locaux, enseveli dans les sables mouvants de la controverse — oublié dans ses conséquences pratiques — devra vaincre tous les obstacles— triompher du sophisme et de l'ignorance — jaillir au grand jour. L'Église infaillible parie :
animarum religio raiioiiem corporum, quœ licet aiinorum processu numéros suos evolvant et explicent, eadem tamen quœ eraiit permanent ».
elle a scruté les profondeurs du sens catholique : elle promulgue et définit (1).
C'est ainsi qu'il faut perpétuellement rapprocher la doctrine de Vmitorité infaillible et la notion du sens catholique sans jamais les perdre de vue.
Nos adversaires protestants nous reprochent fréquemment ce qu'ils appellent une « psychologie mécanique » une (( règle extérieure yi aux âmes. Il est facile de voir que la doctrine de V autorité mieux comprise — jointe à la notion du sens caLholique,faittomber ce préjugé. Si l'autorité est Vànie de la société ; si comme telle, elle in-
(1) Voir Hurter. Il cite plusieurs exemples. « C'est, ainsi que les successives opinions des protestauts, qui admettaient tantôt cinq, tantôt quatre, tantôt trois sacrements, ont déterminé le concile de Trente à affirme r le nombre septennaire, comme un nombre précis et exact — enseignement jusqu'alors moins explicite et moins pressant.
« Ainsi encore FÉglise a reconnu expressément dans le Christ les diverses parties de la nature humaine... Elle a mis plus d'insistance à enseigner contre les semi-pélagiens la nécessité de la grâce, même pour le point de départ des œuvres salutaires [salutis inilium] et poui- leur terme (la persévérance) — bien que ces vérités fussent contenues dans l'universelle proposition qui affirmait la nécessité de la grâce, pour toutes les œuvres salutaires ». (Theologia generalis, I, 138).
Voir les autres exemples cités par le savant professeur: sainteté originelle de Marie — baptême des hérétiques etc.
SENS catholique: ÉVOLUnON 173
forme l'organisme, elle est intérieure à cet organisme. D'ailleurs, le dogme qu'elle définit était déjà intimement présent au sens catholique : à ce point de vue encore, ce n'est point une règle extérieure qui s'impose; c'est \e dépôt primitif, d'abord implicite, qui s'affirme et devient explicite par la définition du magistère ecclésiastique (1).
Encore une fois, constatons que le protestantisme est individualiste. Il n'a pu comprendre dans une société autre chose que des unités juxtaposées à la façon d'atomes, agissant par conséquent ea^/me^ireme/zf, sans lien d'unité véritable.
(i) On Fa dit fort justement: « Ni les conciles, ni les papes ne défniissent aucun dogme qui n'ait été d'abord présent de fciçon ou d'autre dans la conscience des vrais croyants unis par la g 7rice à V âme immortelle de l'Eglise. Cela même permet de répondre aux adversaires qui nous plaignent et qui .s'indignent qu'une autorité extérieure vienne gouverner notre conscience et lui imposer du dehors des obligations de croire et d'agir... L'autorité de l'Église n'est pas extérieure à nos âmes; sa foi n'est pas quelque chose d'extérieur à notre foi, sa pensée est notre pensée, sa parole est notre parole même en tant que nous sommes catholiques, et donc nous ne sentons pas dans son gouvernement l'autorité extérieure et tyrannique que l'on croit y découvrir ». {Discours prononcé par M. Fonsegrive à la séance de clôture de la Conférence S. Paul, S. Thomas, 1897).
I'ï4 LA VIE DU DOGME
Seule la conception catholique est une conception sociale.
Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons montré comment certaine traction de l'École traditionaliste avait compris cette fécondité évolutive, cette puissance expansive de l'idée — comment on avait reconnu son intime connexion avec l'acte de la Tradition. C'est la même idée qui se développe et fructifie, tandis qu'à travers les siècles elle se transmet traditionnellement de génération en génération. Nous avons vu comment Lamennais a partiellement reconnu cette vérité^ comment il Fa malheureusement altérée sous l'influence de préjugés révolutionnaires — fortifiés par une superficielle philosophie de l'histoire.
Les exagérations doivent être mises sur le compte du malheureux auteur de V Indifférence. Mais la théorie, sainement comprise, est ancienne et nouvelle dans l'Église. Le tort de Lamennais fut de voir une seule évolution, de faire sortir toute religion d'un seul germe primitif. Mais si nous considérons plusieurs germes, plusieurs dogmes révélés, et si nous suivons dans l'histoire leur développement — au lieu de l'évolution unique source de toute religion d'après Lamennais, nous reconnaîtrons plus exactement des évolutions partielles s'opérant les unes au sein
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de la vérité révélée, les autres sur le domaine de la raison naturelle, en vertu de la force expansive des idées.
Tel est un des principaux points de vue adoptés par le cardinal Newman dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1).
Dans cet ouvrage, abondent les vues philosophiques les plus pénétrantes et les plus originales. Nous y comprenons le développement d'une idée : elle devient comme un sujet d'expérience et d'observation : à la lettre, nous assistons aux phénomènes de sa vie. Sous nos yeux, elle grandit et fructifie comme un être vivant.
Je sais tel de nos mathématiciens les plus profonds pour qui les formes supérieures de l'algèbre ont une vie propre, véritables fonctions organiques, espèces idéales, que l'on peut classifier comme de vulgaires habitants du Jardin des plantes. Newman s'est placé à ce point de vue réellement organique : un de ses chapitres les plus suggestifs est intitulé : (( pouvoir d'assimilation DE l'idée ».
Il aime cette métaphore, il la poursuit avec complaisance jusque dans ses derniers détails.
(1) Ou a discuté quelques-unes des expressions de Newman — et même la valeur Ihéologique de sa concept ion générale. Nous la croyons fidèlement exprimée par les développements qui vont suivre.
Si ridée peut s'assimiler, s'incorporer d'autres idées, c'est qu'elles forment entre elles des constructions réelles, de véritables assemblages logiques ; il y a des idées capitales, c'est-à-dire des idées souveraines, desquelles dépend l'intelligence d'autres idées ; de même que dans les corps célestes il y a des groupements stellaires — parce que telle planète entraîne dans son orbite des satellites prisonniers, — de même dans l'orbite de certaines idées dominantes, il y a des idées secondaires.
Et l'on comprendra facilement que plus une idée se fortifie et se précise dans le progrès des intelligences humaines, plus elle devient dominante et capitale — groupant sans cesse autour d'elle les autres idées vassales et sujettes. Voilà ce que Newman entendait par le pouvoir assimilaleiir de l'idée.
Pourquoi cette métaphore empruntée à la nutrition? Parce que de même que dans la nutrition du corps humain, les molécules viennent d'ellesmêmes s'assimiler, c'est-à-dire se placer sous la •dépendance du tissu primitif chacune au lieu qui lui convient, tantôt pour s'incorporer dans un os, tantôt dans une muqueuse ou un cartilage, de même le progrès de l'idée se fait par l'assimilation logique : chacune venant se rattacher à celle qui lui convient, comme si elles formaient des grappes
SENS catholique: évolution 177
abondantes — ou bien encore ainsi que les pierres d'un édifice, pierres dont l'assemblage pour être idéal, n'en est pas moins architectural, durable et résistant.
Qu'il y ait de réelles connexions logiques entre divers ordres de vérités — que par suite de ces connexions (ou au contraire, du défaut de connexion) les unes conspirent harmonieusement, s'unissent et s'associent en des systèmes cohérents — tandis que d'autres se repoussent, tout cela est incontestable.
C'est ainsi que les dogmes catholiques peuvent être systématisés : c'est ainsi qu'ils sont susceptibles d'une meilleure et progressive exposition. Voilà donc une première application et une première interprétation de la métaphore chère à Newman.
En outre, le dogme catholique peut s incorporer d'autres vérités. Il s'assimile ce qui est assimilable quand il admet les vérités naturelles à s'associer avec lui dans un système cohérent. Et il rejette ce qui est rebelle à l'assimilation. Le dogme est essentiellement intolérant, comme l'est un corps vivant pour toute molécule hétérogène.
Et ce peut être là une autre interprétation de Newman. En ce cas, il exprime poétiquement une doctrine qui est commune parmi les théologiens. Ceux-ci jugent que le domaine {indirect')
du Magistère déborde le champ restreint des vérités strictement dogmatiques. A ces vérités viennent se rattacher^ par des liaisons multiples, des vérités de provenances variées.
Ainsi elles se rattachent au dogme :
A titre de conclusions déduites rationnellement des principes de foi : c'est le sens le plus naturel que l'on envisage, en décrivant la vérité comme une semence fertile, capable de fructifier dans les intelligences humaines.
A titre de vérités concordantes et symphoniqiies (1). Ainsi certaines doctrines philosophiques cadrent mieux avec l'ensemble des dogmes et leur fournissent une base de systématisation plus satisfaisante par sa cohésion.
A titre de moyens : telles sont, dans l'ordre moral et pratique, les affirmations relatives à ta discipline, aux règlements ecclésiastiques, à certaines formes de vie religieuse.
Telles sont les différentes sortes de vérités visà-vis desquelles la vérité dogmatique manifeste son pouvoir assimilateur.
En somme — on ne peut comprendre l'élément essentiel de l'évolution du dogme, si l'on méconnaît cette puissance expansive et assimilatrice de
(1) Hahilu resonantiœ vel dissonantlx, disent les théologiens.
SENS catholique: évolution 179
l'idée. La plupart des malentendus viennent de ce que nos adversaires n'ont pas compris cette notion.
Ou bien, l'ayant comprise, ils se la sont appropriée : de la sorte, il n'ont pas voulu reconnaître le bien de l'Église catholique. Ils ignorent ou feignent d'ignorer les grandes conceptions dun Vincent de Lérins, d'un Mœhler, d'un Newman.
De la sorte, l'histoire du dogme leur paraît un perpétuel démenti aux prétentions théologiques ; ils le constatent avec des airs de triomphe. Triomphe facile : qu'ils en jouissent à leur aise. Nous aussi nous admettons cette force expansive et ce développement logiques. Nous n'y voyons qu'un témoignage de vie et de fécondité.
Nous l'admettons non seulement avant la définition, mais après la définition. Car nos adversaires nous objectent également le travail postérieur aux Conciles, travail d'exposition au sein des écoles théologiques. Et le plus souvent ces griefs s'enchevêtrent confusément. Il est rare qu'une Histoire des dogmes distingue nettement ces deux faits, pourtant essentiellement différents au regard de la théologie catholique. Une pareille confusion est chose naturelle au point de vue rationaliste. Pour cette école, la définition conciliaire est un fait théologique comme un autre, — un moment dans l'histoire du dogme — produit
des causes naturelles, enchâssé dans la trame homogène des faits évolutifs, où la critique ne perçoit aucune différence entre le divin et l'humain.
Pour le catholique, au contraire, pareille homogénéité serait un contresens théologique. Le travail préparatoire à la définition est un travail dont le résultat est consacré : envisagé dans son terme, et sous les garanties de l'assistance divine, il constitue un fait transcendant, il n'est point exclusivement soumis aux lois humaines d'une évolution doctrinale quelconque. Le Magistère intervient comme principe supérieur: c'est un principe directeur, âme de la doctrine, ainsi que le principe vital est directeur du développement embryonnaire.
En général, // n'en est point de même du travail logique, postérieur à la définition.
Il ne se présente pas avec les mêmes garanties d'autorité et d'assistance — il ne jouit pas de la même consécration. Pourtant nous avons indiqué dans quelles conditions l'enseignement des docteurs et des écoles, même postérieur à la définition, s'impose au respectueux assentiment des fidèles.
Au sujet de cette forme du travail théologique, il y aurait à répéter presque tout ce que nous avons dit du travail préparatoire. Les idées de Vincent
SENS catholique: évolution 181
deLériiis — relativement à la croissance de la vérité révélée, à sa végétation expansive — demeurent encore vraies si on les applique au travail des écoles qui exposent le dogme : ce progrès de l'intelligence et de la science, mais dans la persévérante identité du dogme et de l'interprétation » (1).
III. — Tâchons maintenant de préciser la nature du progrès théologique.
Tout d'abord, nous rejetons la théorie rationaliste de Gunther, véritable type de l'évolution isme moderne en matière de dogmatique et comme telle condamnée par Pie IX et le Concile du Vatican.
Pour Gunther, il ne s'agit que d'un progrès philosophique et rationnel quelconque. L'intelligence de la révélation est soumise à ces lois d'évolution et de mutabilité — que les hégéliens et les positivistes se plaisent à retrouver en tout être et en toute science. Aucune notion fixe: la théologie, tributaire de la philosophie, est soumise à toutes les vicissitudes de son perfectionnement. Pour définir le dogme, l'Église doit se contenter de conceptions provisoires.
(1) C'est pourquoi les manuels de théologie confondent souvent les deux périodes historiques du développement.
Cette théorie, pleine de graves et dangereuses conséquences, est surtout condamnable 1^) par son identification des méthodes théologique et philosophique, 2«) par l'instabilité qu'elle entraîne dans l'intelligence et l'interprétation du dogme.
En premier lieu :
Giinlher identifie les deux méthodes. Dans sa pensée, l'esprit humain marche à la conquête et
l'abolition du mystère. Celui-ci disparaîtra finalement, lorsque le système des vérités surnaturelles sera enlacé dans le système des vérités naturelles, — jusqu'à n'en former plus qu'un seul.
Rien de pareil dans les visées de la théologie catholique. Elle conçoit tout autrement l'explication dogmatique : traduction du mystère révélé en analogies rationnelles et systématisation cohérente — rien de plus. Dans cette systématisation entrent certaines vérités d'ordre naturel: mais ce n'est point le divin qui est englobé dans Vhu- /?2a//2, au contraire.
Du système formé, le mystère demeure tout à la fois la base et le centre, inaccessible aux étreintes de notre philosophie .
Contre cette fausse identification est dirigé le premier canon de la session 3^ du Concile du Vatican : « Si quelqu'un dit que la révélation divine ne contient aucun mystère véritable et proprement dit — mais que tous les dogmes de foi,
SENS catholique: évolution 183
soumis à la raison cultivée, peuvent être naturellement compris et ramenés à des principes de démonstration naturelle — qu'il soit anathème ». Au chap. IV de la session, est décrit le procédé théologique (V. le texte cité plus haut, p. 61).
En second lieu :
Gunther ne voit dans les définitions du Magistère qu'une nécessaire succession de formules intelligemment adaptées au besoin de Vépoque. Loin d'avoir une valeur fixe, ces formules sont tout simplement la meilleure interprétation du dogme, relative à un état donné des intelligences, à un moment de la culture scientifique. Celte valeur est donc toute relative : pareillement relative est l'infaillibilité qui les choisit et les proclame.
Formules et conceptions dogmatiques sont donc soumises aux lois d'un progrès indéfini. Nouvelle erreur visée par le Concile du Vatican : (( Si quelqu'un dit — qu'en conséquence du progrès scientifique — rÉglise pourra être amenée un jour, à entendre ses dogmes dans un sens autre que le sens où elle les a entendus et les entend présentement — qu'il soit anathème ».
Et pourtant il y a progrès !
Les anathèmes du Vatican ne détruisent pas les affirmations de Vincent de Lérins, d'Augustin et d'Anselme. Comprendre mieux n'est pas nécessairement comprendre autre chose.
I8i LA VIE DU DOGME
La même vérité dogmatique — inaltérée — peut être mieux comprise dans sa réalité hislorique — dans sa formule scientifique ou systématique — dans ses oppositions polémiques (1).
L'intelligence moderne des formules dogmatique peut être caractérisée par un triple progrès : progrès historique, progrès modal, progrès apologétique.
4» Progrès historique.
Des dogmes importants dont l'objet était particulièrement historique et social, ont pris pour ainsi dire un coj^ps dans la réalisation successive et progressive des faits auxquels ils s'appliquent. Le traité de TÉglise — important chapitre du dogme — est à l'heure qu'il est un chapitre vécu. Aux premiers siècles, il commençait de vivre. Sa réalisation concrète se réduisait à un petit nombre d'événements : les listes pontificales commençaient à peine ; les premiers conciles commençaient à tenir leurs assises et à rendre leurs définitions. L'Église et la Tradition se condensaient en quelques sobres énoncés : à présent l'Église et la Tradition sont toute l'histoire du catholicisme, de son influence sociale et
(1) Voir Hurter — qui résume en quelques pages ces importantes notions. Voir encore Kleutgen, l'héol. der Vorzeit. disp. 6, c. 2, §. 4. (Dernier volume).