AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
La publication d'une nouvelle édition des Pensées de Pasca^ se justifie d'elle-même.
a Chaque époque, écrivait Sainte-Beuve, va refaisant une édition à son usage. Ce sont les aspects et comme les perspectives du môme homme qui changent en s'éloignant. Il ne; me paraît pas du tout certain que l'édition actuelle (Faugêre), que nous proclamons la meilleure, soit la définitive. On a un bon texte, c'est l'essentiel; mais il y aurait bien à tailler
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Pt à rejeter pour que la lecture redevînt un peu suivie, et je dirai même supportable (1). »
Ces réflexions, nous les faisions nous-même, en recueillant dans l'héritage littéraire d'un prêtre vénérable, le manuscrit qu'après bien des hésitations noas avons entrepris de publier.
Plus que tout autre, peut-être, M. l'Abbé A. Guthlin, attaché à la personne de l'illustre évoque d'Orléans en qualité do grand-vicaire, était pénétré de l'importance que présentent, au point de vue de l'apologie de la foi chrétienne, les admirables fragments de Pascal.
Mais, de toutes les éditions existantes des Pensées^ aucune no lui paraissait satisfaisante,
Oubienladispositiondes matièreslui semblait défectueuse: ou bien les plus belles pensées étaient à son avis, comme noyées et perdues au milieu de fragments incomplets, d'un intérêt purement archéologique; ou bien enfin, les notes et commentaires qui accompagnaient le texte, loin d'en faire ressortir la force et la beauté, n'avaient d'autre résultat que d'affaiblir la valeur des arguments qu'ils avaient la prétention de combattre ou de redresser.
11 entreprit donc de recomposer le volume de3 Pensées d'à près un ordre méthodique qui rappelât, d'aussi près que possible, le plan primitivement conçu par Pascal.
Un semblable travail était depuis longtemps dans les vœux des meilleurs esprits. « Pascal, écrivait le P. Lacordaire à « un de ses amis, est illisible dans M. Faugère, et cependant « tout ce qui ne sera pas corrigé sur son texte, devenu le « texte authentique, ne sera plus lisible non plus. 11 faut « absolument, dans une préface étendue et forte, apprécier '- Pascal comme philosophe catholique, puis établir son texte v( dans sa suite logique et dans toute sa pureté... Ensuite il « serait bien essentiel de déterminer la part que les opinions « jansénistes ont eue dans les Pensées ;\k est le nœud que pré- « sente le texte, plutôt que dans une sorte de scepticisme
(i) Port-Royal (3e édition), t. III, p. 388.
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*x philosophique... Il nous faut une édition avec une préface « profonde et des notes lumineuses (1). »
Faire ressortir le point de vue apologétique; saisir la pensée fondamentale de Pascal et diviser son œuvre suivant cette pensée ; établir avec force et clarté l'enchaînement logique des idées, et marquer cet enchaînement dans la distribution et les titres des chapitres ; disposer, dans chaque chapitre, la série des pensées de manière à saisir fortement l'esprit du lecteur; débarrasser les pensé'^s vraiment éloquentes du bagage incommode de ces textes fragmentaires, de ces phrases obscures et inachevées qui n'offrent qu'un intérêt de curiosité et ne peuvent qu'affaiblir l'idée de l'écrivain; ne met tre, dans les notes, que ce qui peut expliquer le sens de l'auteur et non l'altérer ou le détruire ; se borner du reste aux notes les plus indispensables, sauf à placer dans l'Introduction ce qui devra donner ou compléter l'intelligence de l'œuvre; tel était, d'après M. Guthlin, le programme à remplir.
Ce programme, il essaya de le réaliser et soumit son plan à Mgr Dupanloup, qui le trouva parfait.
a Avec le style de fer de Pascal, lui écrivait l'illustre prélat, cela fera un ouvrage magnifique. »
Esprit philosophique de puissante envergure, connu déjà, par de remarquables travaux sur les doctrines positives et matérialistes de notre temps, M. A. Guthlin allait mettre la dernière main à son œuvre, lorsque la mort l'enleva inopinément à la science chrétienne. »
Les confidents de son travail hésitèrent longtemps avant de livrer ce livre au public. Cédant h des conseils autorisés, des mains amies puisèrent facilement, dans les papiers du défunt, les quelques éléments encore nécessaires au dernier achèvement de l'œuvre. C'est ainsi que celle-ci paraît à l'heure où l'attention des critiques s'esl de nouveau reportée sur Pascal.
On a eu beau répéter, en effet, d'un certain côté, que le livre des Pensées avait définitivement vieilli. Le génie a le
(1) Lettres du H. Lacordaire à M. Foisset. Pàvis 1886 t. II, pp. 100-102. Lettres des 10 et 29 mars 1849.
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privilège de conserver le don d'immortelle jeunesse : cela est vrai surtout lorsqu'il touche, comme Pascal, aux éternels problèmes de rintelligence et de l'âme humaine. Et jamais peut-être, cette impression ne s'est imposée plus vivement l{ue de nos jours, ot tant de généreux esprits, écœurés du vide matérialiste, fatigués des hésitations sceptiques, désabusés de l'illusion que la science puisse jamais supprimer le besoin et le problème religieux, « tendent à connaître où est le vrai bien et le suivre ». Pour ceux-là les Pensées seront encore et toujours un livre de prédilection.
La forme sous laquelle nous le leur présentons contribuera, nous en avons la couliaiice, à iaire mieux comprendre et goûter Pascal.
Le texte de notre édition est celui qui résulte des travaux faits par M. Faugère et ses continuateurs sur les manuscrits autographes. On peut regretter, il est vrai, que l'œuvre du penseur apparaisse ainsi imparfaite et incorrecte au point de vue de la grammaire et du style. Ce n'est pas nous qui blâmerons les éditeurs du Port-Royal d'avoir voulu faire subir un complément de toilette littéraire à ces phrases inachevées et irrégulières qui, très certainement, n'auraient jamais affronté telles quelles la « mise en public». Mais noire temps a d'autres exigences que le xvii* siècle, et puisque le texte de ces notes dépareillées nous est connu, l'on ne saurait hésiter à le reproduire.
Le désordre dans lequel furent collés, les uns à la suite des autres, les bouts de papiers, sur lesquels Pascal jetait ses réflexions, est si évident qu'on ne saurait y trouver de données pour dégager ce qui était le plan primitif du penseur. Aussi tous les éditeurs se sont-ils réservé pleine liberté dans l'ordonnance des divers fragments. M. Guthlin a pensé que la restitution du plan de Pascal était possible dans une mesure plus parfaite qu'on ne l'a cru communément.
Cherchant son fil conducteur à la fois dans les indications historiques qui nous restent sur la conférence faite par Pascal à Port-Royal, dans l'étude approfondie de l'œuvre même creusée dans tous les replis de sa synthèse si hautement philosophique, il se préoccupe moins d'adapter les plus mi-
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nimes fragments au cadre habituel des traités de Tapologétique classique, que de pénétrer, et mettre en tout son relief la trame intime de la Pensée de l'austôre philosophe. A cette lumière, la plupart des pensées détachées trouvent aisément hur place, et si Ton peut toujours discuter sur la disposition de tel fragment cela importe assez- peu. Il en est même qui sont trop incomplets et trop obscurs pour être classés avec quelque vraisemblance; d'autres ne se rapportent pas à ToEuvre apologétique, ou du moins n'étaient pas destinés à y être reproduits. Pour que notre édition n'en fût pas moins complète, ceux-là ont été réunis, selon l'avis déjà formulé par M. Cousin, à la fin du recueil, ot ils conservent leur intérêt bibliographique, sans obscurcir l'enchaînement logique des idées maîtresses et fondamentales.
Il est difficile de lire Pascal dans son texte primitif sans le secours de quelques notes; car plus d'une fois la brusquerie, le décousu apparent, le tour original ou elliptique de ses expressions déroutent Tesprit. Mais tout en plaçant au bas des pages un certain nombre de remarques et d'éclaircissements nécessaires, M. Guthlin a estimé que le meilleur moyen de faciliter l'intelligence de l*œuvre était de la faire précéder d'une Introduction qui fût une véritable étude sur Pascal philosophe et apologiste.
Dans cet Essai préliminaire le plan et la méthode du livre des Pensées^ ses rapports avec la question du scepticisme et les doctrines jansénistes, l'histoire du livre, son caractère, ses principes et sa valeur apologétiques ont été l'objet d'un travail approfondi et consciencieux, qui sera considéré sans aucun doute comme l'un des principaux mérites de ce livre.
Celui-ci contribuera ainsi, nous Tespérons, à faire apparaître définitivement, dans sa haute et vraie lumière, la Pensée du grand solitaire de Port-Royal : pensée dont se dégagent, en somme, et quoi qu'on ait dit, les éléments d'une démonstration puissante du Christianisme.
L'auteur de cette intéressante et compacte édition n'a pas eu la satisfaction de mener à bonne fin l'œuvre qu'il avait entreprise avec l'approbation de Mgr Dupanloup ; la mort
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l'enleva inopinément, alors qu'il allait y mettre la dernière main. Adoptant l'opinion de Sainte-Beuve, qui disait que « chaque époque va refaisant à son usage une édition des Pensées de Pascal », le vénérable abbé A. Guthlin (connu [mr des travaux philosophiques) avait voulu recomposer le volume d'après un ordre méthodique qui rappelât d'aussi près que possible le plan primitivement conçu par Pascal. Dans le même esprit, il n'admit point d'autre texte que celui qui résulte des travaux faits par M. Faugère et ses continuateurs sur les manuscrits autographes, texte éclairci d'ailleurs au moyen de notes sobrement rédigées. Ce qui constitua toutefois la partie maîtresse de cette utile réimpression, c'est VEssai préliminaire qui sert d'introduction à tout l'ouvrage. Dans ces 200 pages, M. l'abbé A. Guthlin a consciencieusement et savamment exposé le plan et la méthode du Livre des Pensées, ses rapports avec la question du scepticisme et les doctrines jansénistes, l'histoire du livre, son caractère, ses principes et sa valeur apologétique. On ne saurait, malheureusement, insister présentement davantage sur les mérites de ce travail et de cette édition nouvelle qui constituent, dans leur ensemble, une œuvre considérable et utile.
{JOURNAL DES DÉBATS, êi Juin 1896.)