J02 LA VIE DU DOGME
ne connaissent point la division du travail, et où un même tissu satisfait à diverses fonctions — organismes parfaitement centralisés, au contraire
— où des ganglions nerf eîzcc^ diversement répartis et hiérarchiquement subordonnés, se partagent les diverses fonctions sensitives, végétatives, locomotrices etc.. Plus l'organisme est parfaitement centralisé, plus la plénitude des fonctions vient se concentrer dans la subordination hiérarchique d'un centre nerveux ou ganglion dominateur.
Assurément la fonction enseignante s'exerce bien par un organe spécial : le Concile œcuménique. Mais ce serait une erreur de s'en tenir là. Ce serait assimiler l'Église à des organismes moins parfaits. On peut concevoir, d'une part, un organe plus central que la collectivité épiscopale — d'autre part, des organes plus spéciaux et plus nombreux.
Un organe plus central, c'est le Pontife Ptomain
— concentrant, ainsi qu'un véritable organe cérébral, la plénitude du pouvoir enseignant. Un ensemble d'organes plus spéciaux, nous serait représenté par les Pères et Docteurs de l'Église — (bien que ces Pères et Docteurs, parfois étrangers à la hiérarchie, ne soient pas toujours les organes accrédités et les représentants officiels du Magistère).
l'analogie rniLosoPHiouE 103
Tout cela est-il bien exact?
Insistons plus spécialement sur ce dernier point, très défiguré par les écrivains modernes, absolument méconnu par les écrivains Jansénistes et Protestants — et par les tenants d'une certaine méthode Théologique — dite purement historique.
On appelle Pères: des hommes d'une sainteté spéciale, ayant joué un rôle Providentiel dans r éducation doctrinale de F Eglise.
Cette définition nous révèle trois éléments : la sainteté^ la doctrine ei Vantiquité.
« Si les Pères ne représentent plus la tradition d'une manière juridique et officielle^ ils la représentent cependant en fait et moralement ; et leur témoignage constant et uniforme doit être considéré comme un écho suffisant de la tradition
générale Envoyés de Dieu selon les lieux et
les temps, ils occupent dans le corps doctrinal — même s'ils ne sont que des aides — une position centrale^ en ce qu'ils sont en mesure, par les dons de la nature et de la grâce dont ils sont pourvus, d'embrasser d'un regard plus net et plus étendu les matières de la révélation et la tradition ellemême dans son état présent et antérieur — de faire briller au loin leur lumière par la parole et par l'Écriture — d'exercer une influence notable" sur la doctrine et sur la Foi, comme aussi de se
créer des adhérents et des approbateurs » (1).
Dans l'évolution formatrice de cet organisme, qui s'appelle théologiquement le Magistère ecclésiastique, on peut dire qu'ils jouent un rôle analogue à ces organes trophiques, qui dans un embryon quelconque apparaissent les premiers à cause de leur importance fonctionnelle, hiérarchique, nourricière (2).
Le titre de Docteur est un titre officiellement accordé à des hommes remarquables par leur doctrine théologique et leur sainteté. Pour continuer la comparaison, on peut dire que ce sont encore des organes: mais ce ne sont plus nécessairement les organes prédominants dès le début de l'évolution.
Les écoles auxquelles nous avons fait allusion, — Jansénistes et Protestants, tenants de la mé-
(1) Scheeben, Dogmatique, n" 241. — Ils sont ainsi dans le corps doctrinal quelque chose d'analogue à ce que Le Play nommait les « autorités sociales ».
(2'; Les derniers Pères en date sont S. Grégoire-le- Grand f 604 et S. Jean Damascène f 764. Ils terminent l'époque où Tenfance de l'Eglise réclamait des soins paternels : u Si parfois on donne le même nom à des auteurs plus récents, vivant jusqu'au XII*' siècle, c'est une désignation inexacte {minus apta], telle et telle Eglise particulière a pu se trouver alors en voie de développement infantile, mais non l'Église universelle » (Ch. Pesch. Prœlectiones dogmatica?, t. i, p. 344).
l'analogie philosophique 105
Ihode purement historique, — procèdent d'une erreur commune : dans toutes ces écoles on traite la tradition au point de vue purement historique : on pèse uniquement à ce point de vue la valeur des témoignages. La vraie méthode historico-théologique entend autrement la tradition. La valeur d'un témoignage patristique ou d'un document conciliaire s'apprécie par la situation de tel témoin dans Vorganisme doctrinal entendu tel que nous le décrivons actuellement (1). C'est ce que l'on
(1) Scheeben a fort bien dit à ce propos : « Les Jansénistes, en voulant introduire dans TÉglise l'ancien mysticisme protestant, et les Fébroniens, en essayant plus tard d y acclimater le rationalisme protestant moderne, ont travesti et profané la tradition, comme les protestants ont fait de TÉcriture. En même temps qu'ils l'exaltaient aux dépens de la règle vivante de la foi, ils l'enfouissaient sous elle-même et la déshonoraient.
La tradition ecclésiastique se distingue essentiellement de toute tradition purement humaine, — soit générale ou transmise par le témoignage et la conviction d'une réunion d'iiommes, — soit scienlitique. ou provenant de la culture savante, des travaux exégétiques des maîtres et docteurs profanes, tradition n'ayant qu'une garantie humaine et pouvant selon les circonstances, décroître ou cesser complètement avec le temps.
Sans doute, la tradition même ecclésiastique, entant qu'elle s'accomplit par le travail de l'homme, est aussi une œuvre humaine, tantôt populaire et savante, tan-
peut appeler Ja saine méthode des localisatioîis traditionnelles. La théologie catholique enseigne que le consentement unanime des Pères dans les choses de foi et de mœurs doit être considéré comme un oracle de la tradition. De tous temps ce fut la croyance théorique et pratique: au nom de cette croyance les hérétiques furent condamnés et plus d'une fois l'anathème fut spécialement lancé contre les contempteurs de l'autorité des Pères. Telle fut en particulier la doctrine et la
tôt historique ou exégéticfue. Mais en tant que tradition ecclésiastique, elle a: 1° pour organes matériels, non pas des individus, des foules, des savants quelconques, mais ceux-là seuls qui appartiennent à l'Église fondée par Jésus -Christ, et seulement en tant qu'ils lui appartiennent. 2» Elle a aussi pour organe formel l'Église, cet être collectif toujours vivant, organisé par Dieu lui-même, animé et conduit par son Esprit.
De là vient: 1" que le témoignage de l'Église, quand il se manifeste validement, est tenu non pour un témoignage humain, mais pour le témoignage du Saint- Esprit, 2^ que la validité de ce témoignage ne dépend pas de la valeur tiaturelle des masses ou des individus, mais de la position organique et de i importance qu'ont les représentants dans le corps de V Église, et de leur rapport au Saint-Esprit ,3° que l'authenticité et l'infaillibilité du témoignage demeurent les mêmes sur tous les points du courant traditionnel, qu'ils soient plus ou moins éloignés ou rapprochés de leur source ». (Dogmatique, t. i, n. 308-309).
l'analogie philosopittque 107
conduite des Conciles d'Éphèse et de Chalcédoine ainsi que du viF et viii'^ Conciles Œcuméniques (1).
C'est cette persuasion que V. de Lérins exprime en ces termes:
« Assurément pour tout catholique qui veut se montrer un fils légitime de notre sainte mère l'Église, un devoir s'impose: s'attachera la Foi sainte de nos Pères — y adhérer (adglutinentur)
— y mourir )) (Commonitoire).
Cette unanimité est suffisante. Est-elle toujours requise?
Le consentement des Pères Occidentaux est suffisant: bien plus, le témoignage de quelques Pères, d'une autorité — générale ou spéciale
— de première valeur, peut être suffisant. C'est ainsi que certains Conciles ont regardé comme un témoignage suffisant l'autorité de dix ou douze Pères (2).
Nous avons dit : autorité générale ou spéciale : (( L'autorité théologique et ecclésiastique qui s'attache aux saints Pères en général n'est pas la même pour tous ni la même pour toutes les doctrines d'un seul... Comme l'éclat de leur sainteté, de leurs lumières, de leur savoir est différent,
(1) Voir Hurter, Theologia generalis, t. i, thèse xix,
(2) Voir Hurter, loc. cit., thèse xx.
tous ne sont pas reconnus par l'Église au même titre et placés à la même hauteur sur le chandelier. D'autres raisons extérieures peuvent accroître soit V autorité générale d'un Père, soit U autorité d'un de ses ouvrages, soit enfin l'autorité de ses doctrines. Par exemple sa position dominante dans rÉglise comme pape ou patriarche — ses relations fréquentes avec toute l'Église par ses lettres ou ses voyages — la vogue particulière qu'ont eue ses écrits, surtout s'il a combatlu Tune ou l'autre erreur à la face de toute l'Église. Dans un même Père le langage peut varier d'autorité, suivant qu'il affirme une doctrine ex professo, avec insistance^ et après de sérieuses études — qu'il la défend et la fait valoir plus au Inoins expressément comme doctrine catholique » (1).
Autre est le rôle des Pères, autre le rôle des Docteurs. (Et parfois un Père de l'Église expose la Foi plutôt qu'il n'en témoigne: son autorité est alors celle d'un Docteur). — Le rôle du Docteur est essentiellement un rôle d'exposition, une tâche d'enseignement technique et méthodique. Aux Docteurs nous sommes redevables des grandes thèses qui constituent la Théologie spéculative, souvent opposée à la Théologie positive.
Le rôle de Docteur est-il inférieur ? Il est vrai
(1) Scheeben, Dogmatique, t. I, n" 374.
l'analogie philosophique 109
que ce mode d'exposition didactique n'appartient pas à la foi, et que par conséquent pris isolément l'autorité du Docteur est moindre que celle du Père. Pourtant (( s'ils s'accordent dans tel mode didactique^ dans tel ensemble de conceptions et de preuves, on ne peut rejeter ce système d'explications et de preuves — on n'a pas le droit d'y voir des théories purement subjectives, puisqu'il constitue une manifestation du sens catholique, énoncé et précisé sous l'assistance directive du Saint- Esprit » (1).
(1) « Si vero specteiitur ut doctores qui fidei doctriiiam defeudunt vel subtiliter expoiiunt; cum iiec argumenta nec expositionis moclus semper pertineant ad revelationem^ minor est singulorum auctoritas. Quod si tamen in modum dogmata concipiendi vel probandi conspirant, non licet hanc dogmatis explicationem vel probationem tanquam mère subjectivam rejicere, cum ea nonsit nisi intellectus catholicus formatas et expolitus sub assistentia et directione S. Spiritus ». Hurter (Theolog. gêner, t. 1, n. 194). Nous nous appliquerons dans la seconde partie — à faire comprendre la nature de ce sem catholique ou conscience catfiolique - dont nous avons déjà plusieurs fois parlé.