IV. — L'enseignement traditionnel d'après les conciles
Notre troisième proposition était celle-ci : On appelle Tradition cette trAxNsmission,. envisagée soit comme enseignement donné par une autorité officielle, soit gomme enseignement transmis par une chaine continue d attestations doctrinales.
S'il existe un pouvoir enseignant, il doit y avoir une doctrine officielle. L'apôtre y fait allusion dans les passages déjà cités (I). Avant d'en alléguer
(i) Voir p. 38.
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d'autres, il importe de comprendre quelles circonstances Tout inspiré, dans quelle sphère intellectuelle s'est affirmée sa pensée.
I. — Plusieurs des Épîtres font évidemment allusion à des hérésies naissantes. Les trois Épîtres dites pastorales désignent à la sollicitude de leurs, destinataires certains adversaires dont la doctrine fait courir un grand péril aux Églises. Spéculationsjudaïques et tendances gnostiques y sont facilement reconnaissahles. Si ce n'est le Gnosticisme, c'est du moins un esprit avant-coureur de cette fameuse école philosophique
Que faut-il entendre par la Gnose? — En quoi consiste ce grand fait historique dont nous pouvons reconnaître à toute époque des traces ou du moins des conséquences?
Tout à la fois philosophie et secte religieuse,, hérésie et paganisme , le Gnosticisme est un fait immense dans l'histoire de l'humanité. Il semble moins avoir été une secte, qu'un large courant d'idées, ayant pour but — depuis dix-huit siècles — la destruction de la Religion chrétienne par la corruption profonde ou par la négation radicale. Vers l'époque qui nous occupe, il se manifeste avec plus d'éclat : c'est un grand fleuve coulant à ciel ouvert ; mais issu de sources mystérieuses, il ne tarde pas à se cacher de nouveau dans.
les profondeurs des sectes occultes. De nos jours il semble reparaître : nous croyons le retrouver en trois branches — isolées en apparence, en réalité reliées par des communications souterraines : Judaïsme, Franc- Maçonnerie y Spiritisme.
Laissant de côté cette histoire générale si intéressante, nous en signalerons seulement quelques traits, nécessaires à la question présente. Un des points essentiels du Gnosticisme, peutêtre son caractère dominant, c'est la tentative de de pervertir la Foi par l'interprétation rationaliste des Écritures : il en sortira le grossier mélange du christianisme et du philosophisme païen. S'emparant des erreurs philosophiques alors les plus communes, spécialement des systèmes Platoniciens, il les introduit dans le texte Biblique violemment détourné de son sens. Gomme ces erreurs étaient généralement des erreurs cosmogoniques, concernant l'origine et l'organisation du monde physique, les systèmes gnostiques prennent parfois une apparence d'apologie scientifique : ils font songer à telle ou telle tentative contemporaine faite avec plus de zèle empressé que de discernement véritable, pour accommoder l'Écriture à de soi-disant systèmes scientifiques.
Trois points principaux serviront d'exemple pour fixer les idées : théorie des esprits, théorie de la création, théorie de la Rédemption.
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En premier lieu, le Gnosticisme accordait une importance extrême au monde des esprits. 11 adoptait sur ce point toute une philosophie mystérieuse, dont Toccultisme contemporain a reproduit certains traits. Cette philosophie, mélangée aux enseignements de la Foi chrétienne, a constitué la base d'interminables rêveries Gnostiques. Nous faisons grâce des détails : on les trouvera chez tous les auteurs qui ont résumé les annalistes et les théologiens anciens.
En second lieu le Gnosticisme s'efforçait d'utiliser la raison humaine pour Tintelligence du dogme de la Création. Il le fit malheureusement, en tombant dans l'erreur dualiste, qui met en face de Dieu une matière éternelle. La matière n'en demeurait pas moins un mystère philosophique, un inconnaissable ; et la variété des conceptions qui prétendaient l'atteindre donna lieu à la variété des systèmes. Ici surtout, l'on peut dire que l'intelligence des systèmes anciens est le meilleur fil conducteur à travers les méandres de la pensée Gnostique.
Tantôt c'est la matière Platonicienne : une ombre, un néant — ne possédant par elle-même ni qualité, ni activité, ni mouvement d'aucune sorte. Tout cela lui vient d'un principe extérieur et supérieur, l'idée Platonicienne, principe de toute force et de toute activité — Être mystérieux sur
lequel on a longtemps discuté : nous ne voulons point y attarder nos lecteurs. Sacrifiant l'exactitude historique qui détaille et distingue les systèmes, au besoin de vulgarisation qui les résume à grands traits, nous dirons simplement que cette matière, informe et inerte véhicule de l'Idée, nous apparaît comme une sorte de fluide, n'ayant pour ainsi dire d'autre réalité qu'un rôle purement passif — d'autre fonction que de subir des transformations incessantes, d'être soumis à des forces diverses, de passer par tous les types, j'allais dire — par tous les moules de l'existence.
Tantôt c'est la matière Manichéisle et Parsiste : sorte de Dieu secondaire opposé au Dieu véritable et principal. N'est-ce pas ainsi que l'entendent certains Lucifériens de nos jours?
A tous ces systèmes on accommodait avec plus ou moins de subtilité les textes de l'Écriture.
Du sein du Dieu suprême une sorte d'émanation faisait sortir toute une procession d'Éons — esprits de plus en plus imparfaits à mesure qu'ils s'éloignaient de leur auteur et se rapprochaient de la matière. Ainsi se formait un mélange d'éléments supérieurs et d'éléments inférieurs, premiers matériaux pour la formation du monde (1).
Enfin, dans le système Gnostique, la Rédemption
(1) Le Dieu des Juifs était le dernier des Éons.
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est la délivrance du monde par l'affranchissement de la matière. Elle s'opère par le ministère d'un Éon, de rang très élevé. C'est Jésus lui-même qui vient révéler aux hommes le monde supérieur. Mais les hommes ne s'affranchissent pas tous pareillement. Il existe des catégories diverses : pneumatiques, c'est-à-dire spirituels, parfaitement affranchis, — hyliques ou matériels condamnés à périr, — entre les deux, les psychiques envoie de transformation.
Cet affranchissement se fait par une sorte cVévoliition, analogue à l'évolution transformiste moderne : elle ne résulte point du libre arbitre, mais de la nécessité des choses-. Elle aboutit au classement final des âmes qui se répartissent en ordres divers, un peu comme les liquides se séparent suivant leur ordre de densité — ou comme des poudres métalliques, triées par l'action d'un crible mécanique.
Ainsi l'œuvre du salut ressemble à un chapitre de Physique ou de Géologie.
En somme, le procédé essentiel de la théologie gnostique consiste dans une physique matérialiste et dans un occultisme spirite : synthèse de mauvais aloi, vulgarisation pseudo-scientifique des idées courantes. C'est un travail humain qui substitue au texte les doctrines platoniciennes et orientales, et les accommode aux notions théolo-
giques; on prétend y ramener ia notiondes Esprits, celle de la Création matérielle, de la Rédemption et de toute l'œuvre du Christ.
Il nous est difficile de connaître le caractère exact des hérésies que saint Paul eut à combattre ; (( Le plus ancien gnosticisme, tel qu'on l'entrevoit dans les hérésies que combattent les Épîtres aux Colossiens et aux Ephésiens, — les épîtres pastorales, johannines, ignatiennes, n'a pas de littérature (1). Toutefois nous y reconnaissons nettement quelques-uns des traits que nous venons de signaler. L'apôtre semble bien faire allusion à un culte des esprits, et à de malsaines corruptions de l'Écriture par la philosophie. Ces allusions, moins précises dans l'Épître aux Colossiens, semblent dans les Pastorales s'accentuer avec plus de netteté et s'appuyer sur des informations plus précises. 11 s'agit de mythes et de généalogies, de questions subtiles... Tout cela correspond bien aux généalogies des Éons, destinées à combler la distance entre Dieu et le monde, et à expliquer ainsi la Création.
A ces rêveries, l'apôtre oppose de vastes conceptions, des aperçus synthétiques sur la doctrine chrétienne. — A \3i fausse gnose, il oppose la vraie gnose. L'expression est la même. Elle revient plu-
(1) Battifol, A?iciennes littératures Grecques, p. 75.
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sieurs fois dans la !!« Épître aux Corinthiens; et l'apôtre semble bien opposer cette gnose véritable à celle qualifiée de fausse dans la I« Épître à Timothée.
II. — S'il existe une gnose chrétienne, quel en est le caractère? La similitude de noms nous permet-elle de soupçonner une analogie de procédés? La fausse gnose était un travail humain s'exerçant sur le texte sacré, une confusion du procédé philosophique et de l'assentiment de foi. La vraie gnose est-elle une négation pure et simple du travail humain? est-elle l'Écriture sans commentaire? Quelle fut, en présence de ce travail humain, l'attitude des Pères et des écrivains ecclésiastiques ? En rappelant les intelligences chrétiennes au respect de la lettre sacrée, ont-ils condamné toute tentative d'interprétation philosophique ? ont-ils condamné le principe ou simplement réprimé les excès? ont-ils même dépassé les bornes d'une louable condescendance? Non contents de concéder aux tendances philosophiques leur légitime satisfaction, ne se sont-ils pas laissé envahir par une tendance rationaliste et païenne (1)? A ces
(1) Dans sa Logique surnaturelle subjective, M. le clian. Didiot nous parait avoir parfaitement montré le caractère de la Gnose et de FÉpignose, indiqué par S.
questions il existe des solutions nombreuses. La plus radicale est la solution rationaliste. L'Église, nous dit-on, s'est laissé envahir par le courant intellectualiste et gnostique. Elle a totalement substitué le travail humain à la lettre sacrée, le système à la Foi : (( Qui ne voit que cette étoffe est grecque de forme, de couleur et par tous les fils de son tissu? D'où viennent ces termes et ces notions que désormais les théologiens de toutes les écoles se jetteront à la tête et que l'hébraïsme n'a pas connus, ces concepts abstraits de substance et d'hypostase, de nature et de personne, d'essence et d'accident, de matière et de forme"! D'où provient la science des Pères de l'Église, leur exégèse, leur histoire, leur logique, leur psychologie et cette haute métaphysique qui a si complètement transformé le ciel des prophètes en un ciel platonicien? Tout cela dérive d'Athènes, d'Éphèse, de Samos, de Milet, en passant par Alexandrie et Pvome. Les Justin et les Athénagore, les Clément et les Basile, Athanase encore plus qu'Arius, Jérôme comme Augustin ont été nourris dès leur enfance aux lettres grecques et latines. Ils ont lu Platon, Heraclite,
Paul, précisé par la tradition chrétienne subséquente. C'est d'après Clément d'Alexandrie et S. Anselme, d'après les témoignages des Pères et des Scolastiques qu'il restaure cette importante notion.
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Zenon, Philon et plus tard Gicéron, Posidonius et Sénèque autant et plus peut-être que l'Ancien Testament. Quoi d'étonnant que leur théologie suive pas à pas celle du néo-Platonisme, au point que celle-ci deviendra pour Augustin la véritable introduction à l'Évangile et qu'au Moyen Age, les noms de Platon et d'Aristote ne seront pas revêtus d'une autorité moindre que ceux d'Isaïe, de S. Paul et de S. Jean » (1)?
Une solution plus modérée est celle d'un rationalisme adouci, ayant parfois la prétention d'exprimer le point de vue catholique : la philosophie grecque, aristotélicienne ou platonicienne, s'est mêlée à l'Évangile comme une scorie. Pour séparer les éléments de cet alliage impur, il a fallu de longs siècles. La tendance gnostique a subsisté
(1) Esquisse cVune Philosophie de La Religion, p. 232. Nous n'avons pas craint de citer cette longue diatribe afin de montrer jusqu'où peut aller l'esprit de secte et la complaisance pour les constructions les plus hâtives de la science. Les questions les plus diverses y sont confondues : confusion de la philosophie et de la théologie des Pères. Les assertions les plus gratuites y sont émises: cette autorité de Platon et d'Aristote est une insoutenable fiction. En ce qui concerne spécialement S. iVugustin, une thèse récente, S. Augustin et le Néoplatonisme, par L. Grandgeorge, fait parfaitement voir à quelles modestes proportions se réduit cette prétendue descendance et filiation de doctrines.
longtemps : la Scolastique en est la dernière expression.
On rencontre parfois des catholiques mal informés qui semblent s'associer à ces tendances du protestantisme. Ce sont peut-être de simples échos d'outre-Rhin, peut-être des disciples inconscients de l'école traditionaliste (i). A leurs yeux le pouvoir d'interprétation que revendique l'Église ne serait qu'un pouvoir d'interprétation littérale; l'interprétation philosophique est nulle, oiseuse, dangereuse même à les entendre. Toutes les tentatives des Docteurs de l'Église, des Pères d'abord, des Scholastiques ensuite pour traduire l'Écriture, pour interpréter l'éternelle génération du Verbe, l'unité des deux natures dans la personne du Christ, la vie de la grâce et l'organisme surnaturel^ tout cela c'est un pastiche de l'œuvre gnostique, c'est l'éternelle et incorrigible illusion du travail humain, c'est la violente et illogique systématisation de la Philosophie païenne et de l'Évangile.
Il importe de comprendre la signification de ces tendances: elles ne vont à rien moins que le rejet de tout le travail accompli par l'Église et
(1) Voir les récriminations de Bonnetty citées dans l'ouvrage : Polémique traditionaliste par l'abbé Gogniat.