CHAPITRE III
La vraie Gnose théolbgique : d'après S. Paul et les Pères.
I. — Gnose païenne et rêveries cosmologiques. II. — La Gnose chrétienne — préjugés rationalistes. III. — L'enseignement traditionnel d'après les Pères. lY. — L'enseignement traditionnel d'après les conciles.
Notre troisième proposition était celle-ci :
On appelle Tradition cette transmission^
ENVISAGÉE soit COMME EIsTSEIGNEMENT DONNÉ PAR UNE AUTORITÉ OFFICIELLE, SOIT- COMME ENSEIGNEMENT TRANSMIS'PAR UNE CHAINE CONTI- NUE d'attestations doctrinales.
S'il existe un pouvoir enseignant, il doit y avoir une doctrine officielle. L'apôtre y fait allusion dans les passages déjà cités (1). Avant d'en alléguer
(1) Voir p. 38.
d'autres, il importe de comprendre quelles cir-" constances l'ont inspiré, dans quelle sphère intellectuelle s'est affirmée sa pensée.
I. — Plusieurs des Épîtres font évidemment allusion à des hérésies naissantes. Les trois Épîtres dites pastorales désignent à la sollicitude de leurs destinataires certains adversaires dont la doctrine fait courir un grand péril aux Églises. Spéculations judaïques et tendances gnostiques y sont facilement reconnaissables. Si ce n'est le Gnosticisme, c'est du moins un esprit avant-coureur de cette fameuse école philosophique.
Que faut-il entendre par la Gnose ? — En quoi consiste ce grand fait historique dont nous pouvons reconnaître à toute époque des traces ou du moins des conséquences?
Tout à la fois philosophie et secte religieuse, hérésie et paganisme , le Gnosticisme est un fait immense dans l'histoire de l'humanité. Il semble moins -avoir été une secte, qu'un large courant d'idées, ayant pour but — depuis dix-huit siècles — la destruction de la Religion chrétienne par la. corruption profonde ou par la négation radicale. Vers l'époque qui nous occupe, il se manifeste avec plus d'éclat : c'est un grand fleuve coulant à. ciel ouvert ; mais issu de sources mystérieuses, il ne tarde pas à se cacher de nouveau dans
les profondeurs des sectes occultes. De nos jours il semble reparaître : nous croyons le retrouver en trois branches — isolées en apparence, en réalité reliées par des communications souterraines : Jii- -daïsme, Franc-Maçonnerie, Spiritisme.
Laissant de côté cette histoire générale si intéressante, nous en signalerons seulement quelques traits, nécessaires à la question présente. Un des points essentiels du Gnosticisme, peutêtre son caractère dominant, c'est la tentative de de pervertir la Foi par l'interprétation rationaliste des Écritures : il en sortira le grossier mélange du christianisme et du philosophisme païen. S'emparant des erreurs philosophiques alors les plus communes, spécialement des systèmes Platoniciens, il les introduit dans le texte Biblique violemment détourné de son sens. Comme ces erreurs étaient généralement des erreurs cosmoconiques, concernant l'origine et l'organisation du monde physique, les systèmes gnostiques prennent parfois une apparence d'apologie scientifique : ils font songer à telle ou telle tentative contemporaine faite avec plus de zèle empressé que de discernement véritable, pour accommoder l'Écriture à de soi-disant systèmes scientifiques.
Trois points principaux serviront d'exemple pour fixer les idées : théorie des esprits, théorie de la création, théorie de la Rédemption.
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En premier lieu, le Gnosticisme accordait une importance extrême au monde des esprits. 11 adoptait sur ce point toute une philosophie mystérieuse, dont Foccultisme contemporain a reproduit certains traits. Cette philosophie, mélangée aux enseignements de la Foi chrétienne, a constitué la base d'interminables rêveries G-nostiques. Nous faisons grâce des détails : on les trouvera chez tous les auteurs qui ont résumé les annalistes et les théologiens anciens.
En second lieu le Gnosticisme s'efforçait d'utiliser la raison humaine pour l'intelligence du dogme de la Création. Il le fit malheureusement, en tombant dans l'erreur dualiste, qui met en face de Dieu une matière éternelle. La matière n'en demeurait pas moins un mystère philosophique, un inconnaissable ; et la variété des conceptions qui prétendaient l'atteindre donna lieu à la variété des systèmes. Ici surtout, l'on peut dire que l'intelligence des systèmes anciens est le meilleur fil conducteur à travers les méandres de la pensée Gnostique.
Tantôt c'est la matière Platonicienne : une ombre, un néant — ne possédant par elle-même ni qualité, ni activité, ni mouvement d'aucune sorte. Tout cela lui vient d'un principe extérieur et supérieur, l'idée Platonicienne, principe de toute force et de toute activité — Être mystérieux sur
lequel on a longtemps discuté : nous ne voulons point y attarder nos lecteurs. Sacrifiant l'exactitude historique qui détaille et distingue les systèmes, au besoin de vulgarisation qui les résume à grands traits, nous dirons simplement que cette matière, informe et inerte véhicule de l'Idée, nous apparaît comme une sorte de fluide, n'ayant pour ainsi dire d'autre réalité qu'un rôle purement passif — d'autre fonction que de subir des transformations incessantes, d'être soumis à des forces diverses, de passer par tous les types, j'allais dire — par tous les moules de l'existence.
Tantôt c'est la matière Manichéiste et Parsiste : sorte de Dieu secondaire opposé au Dieu véritable et principal. N'est-ce pas ainsi que l'entendent certains Lucifériens de nos jours?
A tous ces systèmes on accommodait avec plus ou moins de subtilité les textes de l'Écriture.
Du sein du Dieu suprême une sorte d'émanation faisait sortir toute une procession d'Éons — esprits de plus en plus imparfaits à mesure qu'ils s'éloignaient de leur auteur et se rapprochaient de la matière. Ainsi se formait un mélange d'éléments supérieurs et d'éléments inférieurs, premiers matériaux pour la formation du monde (1).
Enfin, dans le système Gnostique, la Rédemption
(1) Le Dieu des Juifs était.le dernier des Éons.
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est la délivrance du monde par l'affranchissement de la matière. Elle s'opère par le ministère d'un Éon, de rang très élevé. C'est Jésus lui-même qui vient révéler aux hommes le monde supérieur.
Mais les hommes ne s'affranchissent pas tous pareillement. Il existe des catégories diverses : pneumatiques, c'est-à-dire spirituels, parfaitement affranchis, — hyliques ou matériels condamnés à périr, — entre les deux, les psychiques en voie de transformation.
Cet affranchissement se fait par une sorte cV évolution, analogue à l'évolution transformiste moderne : elle ne résulte point du libre arbitre, mais de la nécessité des choses. Elle aboutit au classement final des âmes qui se répartissent en ordres divers, un peu comme les liquides se séparent suivant leur ordre de densité — ou comme des poudres métalliques, triées par l'action d'un crible mécanique.
" Ainsi l'œuvre du salut ressemble à un chapitre de Physique ou de Géologie.
En somme, le procédé' essentiel de la théologie gnostique consiste dans une physique matérialiste et dans un occultisme spirite : synthèse de mauvais aloi, vulgarisation pseudo-scientiiique des idées courantes. C'est un travail humain qui substitue au texte les doctrines platoniciennes et orientales, et les accommode aux notions théolo-
giques; on prétend y ramener Ja notiondes Esprits, celle de la Création matérielle, de la Rédemption et de toute l'œuvre du Christ.
Il nous est difficile de connaître le caractère exact des hérésies que saint Paul eut à combattre ; (c Le plus ancien gnosticisme, tel qu'on l'entrevoit dans les hérésies que combattent les Épitres aux Golossiens et aux Ephésiens, — les épîtres pastorales, johannines, ignatiennes, n'a pas de littérature (1). Toutefois nous y reconnaissons nettement quelques-ans des traits que nous venons de signaler. L'apôtre semble bien faire allusion à un culte des esprits, et à de malsaines corruptions de l'Écriture par la philosophie. Ces allusions,, moins précises dans l'Épître aux Colossiens, semblent dans les Pastorales s'accentuer avec plus de netteté et s'appuyer sur des informations plus précises. 11 s'agit de mythes et de généalogies, de questions subtiles... Tout cela correspond bien aux généalogies des Eons, destinées à combler la distance entre Dieu et le monde, et à expliquer ainsi la Création.
A ces rêveries, l'apôtre oppose de vastes conceptions, des aperçus synthétiques sur la doctrine chrétienne. — A la fausse gnose, il oppose la vraie gnose. L'expression est la même. Elle revient plu-
(1) Battifol, Anciennes liltéraiures Grecques, p. 7t>.
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sieurs fois dans la 11° Épître aux Corinthiens; et l'apôtre semble bien opposer cette gnose véritable à celle qualifiée de fausse dans la 1° Épître à Timothée.
IL — S'il existe une gnose chrétienne, quel en est le caractère? La similitude de noms nous permet-elle de soupçonner une analogie de procédés? La fausse gnose était un travail humain s'exerçant sur le texte sacré, une confusion du procédé philosophique et de l'assentiment de foi. La vraie gnose est-elle une négation pure et simple du travail humain? est-elle l'Écriture sans commentaire? Quelle fut, en présence de ce travail humain, l'attitude des Pères et des écrivains ecclésiastiques ? En rappelant les intelligences chrétiennes au respect de la lettre sacrée, ont-ils condamné toute tentative d'interprétation philosophique ? ont-ils condamné le principe ou simplement réprimé les excès ? ont-ils même dépassé les bornes d'une louable condescendance? Non contents de concéder aux tendances philosophiques leur légitime satisfaction, ne se sont-ils pas laissé envahir par une tendance rationaliste et païenne (1)? A ces
(1) Dans sa Logique surnaturelle subjective, M. le chan. Didiot nous paraît avoir parfaitement montré le caractère de la Gnose et de FÉpignose, indiqué par S.
questions il existe des solutions nombreuses. La plus radicale est la solution rationaliste. L'Église, nous dit-on, s'est laissé envahir par le courant intellectualiste et gnostique. Elle a totalement substitué le travail humain à la lettre sacrée, le système à la Foi : ce Qui ne voit que cette étoffe est grecque de forme, de couleur et par tous les fils de son tissu ? D'où viennent ces termes et ces notions que désormais les théologiens de toutes les écoles se jetteront à la tête et que l'hébraïsme n'a pas connus, ces concepts abstraits de substance et cllujpostase, de nature et de personne, d'essence et d'accident, de matière et de formel D'où provient la science des Pères de l'Église, leur exégèse, leur histoire, leur logique, leur psychologie et cette haute métaphysique qui a si complètement transformé le ciel des prophètes en un ciel platonicien? Tout cela dérive d'Athènes, d'Éphèse, de Samos, de Milet, en passant par Alexandrie et R.ome. Les Justin et les Athénagore, les Clément et les Basile, Athanase encore plus qu'Arius, Jérôme comme Augustin ont été nourris dès leur enfance aux lettres grecques et latines. Ils ont lu Platon, Heraclite,
Paul, précisé par la tradition chrétienne subséquente. C'est d'après Clément d'Alexandrie et S. Anselme, d'après les témoignages des Pères et des Scolastiques qu'il restaure cette importante notion.
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Zenon, Philon et plus tard Gicéron, Posidonius et Sénèque autant et plus peut-être que l'Ancien Testament. Quoi d'étonnant que leur théologie suive pas à pas celle du néo-Platonisme, au point que celle-ci deviendra pour Augustin la véritable introduction à l'Évangile et qu'au Moyen Age, les noms de Platon et d'Aristote ne seront pas revêtus d'une autorité moindre que ceux d'Isaïe, de S. Paul et de S. Jean » (1)?
Une solution plus modérée est celle d'un rationalisme adouci, ayant parfois la prétention d'exprimer le point de vue catholique : la philosophie grecque, aristotélicienne ou platonicienne, s'est mêlée à l'Évangile comme une scorie. Pour séparer les éléments de cet alliage impur, il a fallu de longs siècles. La tendance gnostique a subsisté
(1) Esquisse d'une Philosoj^hie de LaBeligion, p. 232. Nous n'avous pas ci^aint de citer cette longue diatribe .afin de montrer jusqu'où peut aller l'esprit de secte et la complaisance pour les constructions les plus hâtives de la science. Les questions les plus diverses y sont confondues : confusion de la philosophie et de la théologie des Pères. Les assertions les plus gratuites y sont émises: cette autorité de Platon et d'Aristote est une insoutenable fiction. En ce qui concerne spécialement S. Augustin, une thèse récente, S. Augustin et le Néo- Platonisme, par L. Grandgeorge, fait parfaitement voir à quelles modestes proportions se réduit cette prétendue descendance et filiation de doctrines.
longtemps : la Scolastique en est la dernière expression.
On rencontre parfois des catholiques mal informés qui semblent s'associer à ces tendances du protestantisme. Ce sont peut-être de simples échos d'outre-Rhin, peut-être des disciples inconscients de l'école «traditionaliste (1). A leurs yeux le pouvoir d'interprétation que revendique l'Église ne serait qu'un pouvoir d'interprétation littérale; l'interprétation philosophique est nulle, oiseuse, dangereuse même à les entendre. Toutes les tentatives des Docteurs de l'Église, des Pères d'abord, des Scholastiques ensuite pour traduire l'Écriture, pour interpréter l'éternelle génération du Verbe, l'unité des deux natures dans la personne du Christ, la vie de la grâce et l'organisme surnaturel^ tout cela c'est un pastiche de l'œuvre gnostique, c'est l'éternelle et incorrigible illusion du travail humain, c'est la violente et illogique systématisation de la Philosophie païenne et de l'Évangile.
Il importe de comprendre la signification de ces tendances: elles ne vont à rien moins que le rejet de tout le travail accompli par l'Église et
(1) Voir les récriminations de Bonnetty citées clans l'ouvrage : Polémique traditionaliste par l'abbé Cogniat»
par ses Docteurs, c'est-à-dire d'un travail éminemment collectif, social^ historique.
Les prétentions rationalistes ont quelque chose de spécieux et de plausible en présence de tel ou tel système bizarre, éclos dans l'esprit aventureux d'un théologien. Mais croyez-vous que ces débauches d'intellectualisme soient seules en question? Détrompez- vous : la querelle va bien plus loin. Lisez avec soin tel chapitre d'Harnack ou de ses disciples : vous verrez combien dans la pensée de nos adversaires sont intimement associées toutes les tentatives de systématisation ou d'interprétation philosophique du dogme, quelle que soit l'autorité qui les ait sanctionnées. C'est le procédé même qui est condamné sommairement, quels qu'en soient les résultats.
A entendre ces historiens du dogme, les termes adoptés par l'Église et incorporés dans ses définitions et ses symboles sont étrangers à la foi pri- •mitive. Ce sont des intrus: ce Ainsi [^ovxç, -rptaiî,
où(T[a,cp'jçiç, 'u7ro/.î([J!.£Vov, 'uTrôtjxaariç, irpoawTtov Un
grand nombre de gens les regardaient même dans leur ensemble comme suspectes et non bibliques. Les œuvres de Grégoire Thaumaturge, disciple enthousiaste d'Origène, le théologien le plus influent de l'Asie Mineure, nous présentent l'image la plus fidèle de l'état de la dogmatique. On y reconnaît que les « scientifiques », eux-mêmes com-
mencent à éprouver des inquiétudes de ce qu'ils introduisent un paganisme subtil, et de ce que la Christologie est devenue une affaire de philosophie pure )) (1).
C'est ainsi que l'on oppose à la tendance philosophique des Pères ou de l'École, la Tradition conçue comme force conservatrice : comme si la Tradition et la Raison Théqlogiqiie appartenaient à des ordres d'idées totalement divers^ on oppose la Positive à la Scolastique. On ne s'aperçoit pas qu'en réalité, la Tradition, c'est V enseignement donné par V Eglise en vertu de son magistère : que cet enseignement prenne la forme plus positive des premiers siècles — ou bien la forme plus systématique d'un développement ultérieur, peu importe. Dès que cet enseignement est un enseignement conciliaire^ ou l'enseignement collectif des • Docteurs (sous les • conditions suffisantes d'autorité et à' universalité) — dès lors, c'est toujours la Tradition doctrinale, telle que la définit l'Église.
(1) Précis de VHistoire des Dogmes de Harnack, p. 129. Telle est la doctrine essentielle du Livre II intitulé : La Fondation Elle s'affirme particulièrement au cliap. YI : La Tradition ciirétienne est transformée eu une 2}fiilosoptiie religieuse, et au chap. VII : La SjJéculation théologique remjjorte un succès décisif sur le terrain de la règle de Foi.
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Sous ce point de vue nettement délimité, le résultat du travail doctrinal, en apparence purement humain, s'impose au respect et à l'adhésion du croyant. Qu'il s'agisse du consiibstantiel à Nicée — ou de la Transsiibslantiaiion à Trente — le travail rejeté par les Protestants comme purement humain a fourni un résultat sanctionné par une autorité doctrinale. Il faut réellement y voir le travail collectif et social de l'Église : et au terme de ce travail une formule sanctionnée par son autorité.
Cette simple remarque nous fait mieux comprendre l'essence de la doctrine protestante réduite à ces deux points :
1° Individualisme niant l'Église et n'admettant que l'interprétation privée.
2° Bejet du travail d" interprétation philosophique, pour ne laisser subsister que la lettre.
Qui ne voit l'intime connexion de ces deux points? Ils convergent vers le même résultat pratique, auquel aboutissent fatalement les protestants orthodoxes (1) : le culte de la lettre scripturaire, conduisant par son exagération à la solitude et à l'immobilité de la parole divine. A sa
(1) Il est entendu que les autres — tels que M. Sabatier — aboutissent à la négation de tout ordre surnaturel et de toute révélation proprement dite.