LA A^E DU DOGME
solitude^ puisque l'homme qui la reçoit n'écoute point la voix d'un enseignement social, mais celle d'une conscience individuelle — à son immobilité, puisque le rejet du travail social et de l'interprétation philosophique, est en somme l'impitoyable élimination de tout véritable élément d'intelligibilité — partant de toute cause progressive, de tout ce qui peut devenir ferment de vitalité, germe d'évolution légitime.
Dans ce conflit d'opinions, consultons la théologie catholique.
Elle admet une certaine analogie entre son procédé et le procédé gnostique : mais c'est une analogie purement formelle^ analogie de procédé et de méthode, où le fond de la doctrine évangélique demeure inaltéré. 11 ne s'agit pas d'une stihstitiition du Platonisme ou de V Aristotélisme à V autorité de VÉvangile : il s'agit d'une interprétation philosophique qui parlant de VÉvangile le traduit en langage humain et en conceptions humaines.
Il est vrai, pareil procédé est sujet à l'erreur, si on le considère abstraction faite de toute assistance surnaturelle. Engagées dans l'engrenage des systèmes et soumises à des remaniements continuels, ces interprétations humaines, ces traductions de l'Écriture peuvent s'altérer. Elles peuvent subir une évolution corruptrice. Mais elles peuvent encore
évoluer logiquemenl., elles peuvent se dérouler en conséquences heureuses et s'organiser en systèmes harmonieux. De part et d'autre le procédé sera le même : traduction du divin en humain, de l'élément révélé en élément analogique (1) — puis travail logique partant de cette analogie et de cette traduction, d'abord acceptée dans sa simplicité primitive pour aboutir au système philosophique. — Toutefois, qu'on y prenne garde : sous cette identité formelle des procédés, combien diffèrent essentiellement la Gnose païenne et la Gnose chrétienne !
Notre exposé est-il fidèle ? Si vraiment il s'agit du procédé essentiel à la théologie catholique, de l'exposition des vérités de Foi, il faut consulter ceux qui l'ont mis en œuvre. Demandons aux théologiens autorisés entre tous, demandons aux
(1) D'ailleurs, ne pas oublier que cette analogie &i cette traduction nous sont initialement fournis par lÉvangile lui-même. L'Écriture sainte elle-même est humaine dans son expression. Même à supposer que les paroles et les phrases fussent inspirées, elles seraient encore notre langage: « Quamvis per revelationem elevemur ad aliquid cognoscendum, quod alias nobis esset ignotum ; non tamen ad hoc quod alio modo cognoscamus nisi per sensibilia : unde Dionysius dicit quod impossibile est nobis aliter superlucere divinum radium, nisi circumvelatum varietate sacrorum velaminum » (S. Thomas, in Boet. q. VI. a 3).
fondateurs de la théologie comment ils ont compris leur œuvre et comment un catholique doit la comprendre.
III. — Nous trouvons chez bon nombre des Pères cette triple affirmation :
1° // existe un enseignement traditionnel.
2" Cet enseignement traditionnel n'est point une altération de V Ecriture — qui en un certain sens est suffisante.
3° Mais il doit être considéré comme un complément et comme un commentaire de VÉcriture, aussi bien qu'elle s'imposant à notre respect et à notre acceptation.
La notion d'un enseignement traditionnel est remarquablement affirmée par S. Irénée (i).
De ses nombreux écrits il nous reste seulement
(1) S. Irénée est celui des anciens Docteurs qui a le plus accentué l'idée de tradition. On sait qu'il touche de près à l'apôtre S. Jean, dont il n'est séparé que par un intermédiaire : Polycarpe, disciple de Jean. Bossuet nous dépeint en ces termes son importance et son rôle Ihéologique : «Nœud del'Orientet de rOccident,.S. Irénée venu de l'Orient nous apportait ce qu'il avait appris aux pieds de S. Polycai'pe, dont il était le disciple. Il fut le plus grand prédicateur de la tradition parmi les anciens « .
le grand ouvrage intitulé : « La soi-disant Gnose démasquée et confondue » (1).
Au nie Livre de cet ouvrage, S. Irénée montre que la doctrine des G-nostiques est totalement différente du Christianisme prêché par les Apôtres et proclamé dans le monde entier par les évêques, leurs successeurs: dans son esprit, le dogme de la Tradition est lié à la notion d'une assistance divine, et d'une garantie d'infaillibilité accordée à l'Église.
(( La tradition des apôtres a été manifestée dans le monde entier : elle est perceptible dans l'Église entière, pour quiconque veut entendre la vérité. Il nous est facile d'énumérer les évêques institués par les apôtres dans les diverses Églises et leurs successeurs jusqu'à nous. Ils n'ont rien enseigné de semblable aux rêveries de ces hommes... Puisque la doctrine catholique a une si grande publicité — inutile de chercher ailleurs la vérité • facilement connue dans l'Église : puisque les apôtres nous ont légué dans le sein de l'Église, ainsi que dans un riche dépôt , la somme des vérités — en sorte qu'on peut à son gré y puiser la source de vie. Telle est en effet l'entrée de la vie; ailleurs, c'est le repaire des voleurs et
(1) S. Jérôme y a substitué le titre abrégé : Contre les hérésies.
des brigands intellectuels, il nous faut les éviter: nous attacher aux trésors de l'Église et recueillir ardemment l'enseignement traditionnel de la vérité. D'ailleurs si les apôtres ne nous avaient point laissé l'Écriture — ne serait-il pas nécessaire de nous attacher à la forme d'enseignement (ordinem iracUîionis) — qu'ils ont transmis aux pasteurs chargés des Églises ?
« C'est à cette forme d'enseignement que beaucoup de nations barbares doivent leur foi dans le •Christ sans papier et sans encre, l'Esprit ayant gravé dans leurs cœurs la doctrine du salutj — ils gardent l'antique tradition avec un soin jaloux et croient en un seul Dieu... Ceux qui professent cette foi sans Écriture, notre langue les appelle barbares : en vérité, ils sont très sages et plaisent à Dieu, vivant dans la justice, la sagesse et la piété. Qu'on vienne leur enseigner quelque invention hérétique, aussitôt ils se bouchent les oreilles et fuient pour ne pas entendre même un discours blasphématoire » (1).
Tertullien n'est pas moins explicite.
A ses yeux les Écritures sont insuffisantes à terminer les controverses : « Avant tout, il nous fallait mettre en lumière l'objet précis de la controverse : Qui donc a des droits siw V objet de notre
(1) Contre les hérésies, 1. III, cap. 3.
VRAIl-: GNOSE THKOLOGJQUE 129
Fo/? à qui l'Écriture a-t-elle été commise? quel est l'auteur — quels sont les propagateurs de la doctrine? à quelle époque et à quels hommes a été transmis cet enseignement qui fait les chrétiens ? Aussi bien, assigner à la doctrine et à la foi chrétienne leur source authentique, — c'est par le fait désigner le véritable sens des Écritures, son véritable commentaire, enfin toute la vérité traditionnelle » (1).
L'enseignement traditionnel est celui que VÉglise nous propose comme tel.
Cette doctrine est très nettement professée par Irénée et Tertullien. Quels développements les Pères ont donnés à cette idée fondamentale et quelles conséquences ils ont su en tirer, c'est ce que l'on peut voir dans les manuels de théologie (2). 11 est vrai, le protestantisme
(1) I)e pnescrip. c. 19.
(2) Hurler insiste sur les points suivants : i° La doctrine du Christ doit être demandée aux anciennes Églises, ibndées par les Apôtres; 2° C'est aux successeui's de ceux-ci qu'il faut spécialement nous adresser et plus spécialement aux Pontifes Romains ; 3° 11 faut juger de toute doctrine nouvelle par son accord avec la doctrine primitive — et aussi par son accord avec la doctrine générale de Tépiscopat ; 4° La preuve par rÉcriture n'est point nécessaire, — ou du moins le commentaire de VÉcriture doit être puisé dans l'enseignement ecclésiastique. Theolog. gêner. t.I, n. 170-175.
ancien et le rationalisme moderne prétendent relever sur ce point des variations et des incertitudes. L'autorité traditionnelle ne se serait pas toujours affirmée avec la même netteté.
Suivant certains Pères l Écriture suffirait; ils auraient protesté contre ce commentaire additionnel, décoré plus tard du nom de Tradition. On fait valoir à ce sujet le fameux mot de Tertullien : ce Je m'incline devant la pleine révélation, de V Ecriture? » (1), A cette difficulté et à d'autres semblables, la théologie catholique oppose diverses réponses suivant la variété des cas. Tantôt il s'agit d'un dogme spécial, suffisamment révélé dans l'Écriture et que des commentaires hérétiques s'efforçaient de défigurer. Tantôt on repousse des livres apocryphes, par où telle secte voulait grossir les sources de révélation.. Tantôt ce.tte suffisante plénitude des Écritures ne doit s'entendre que de l'objet nécessaire à notre foi explicite. L'Écriture peut suffire à nous donner les affirmations capitales de la science du salut — et en même temps, le commentaire ecclésiastique peut être nécessaire — afin de transformer la lettre morte en un enseignement qui réponde aux légitimes exigences de l'esprit humain (2).
(J) « Adora Scriptune pleniludmein ».
(2) Voir ces raisons et quelques autres alléguées par Hurler, t. I, n. 210.
D'ailleurs, il faut admettre chez les anciens Docteurs des contradictions flagrantes si l'on prend au pied de la lettre cette suffisance de l'Écriture. Puisqu'ils ont émis de nombreuses affirmations — théoriques et pratiques — relativement à l'enseignement traditionnel, ces affirmations doivent évidemment corriger ce qu'il y aurait de trop absolu dans l'autre point de vue où ils se sont parfois placés. — En un sens, et pour une catégorie spéciale de dogmes, l'Écriture est une source suffisante, sans exclure pourtant la nécessité de tel ou tel mode de transmission, de tel ou tel système de distribution.
L'Écriture a toute la richesse, et toute la fécondité d'une parole révélatrice. Mais l'organe qui la profère suivant le& lois de l'expression humaine, n'en conserve pas moins toute sa raison d'être et toute sa nécessité. . .
Encore une fois, cette conclusion est inévitable., :puisque la suffisance de l'Écriture est affirmée par ceux mêmeè qui en ont donné les commentaires les plus, féconds et les plus importants pour le développement du dogme : « Les anciens nous avertissent ' fréquemment, au. sujet des -choses divines- . pie n'en dire rien de plus que la doctrine des Écritures. C'est le sens de ce passage classique, allégué d'après l'Aréopagite par le prince des Théologiens :• « Que personne n'ose —