‹ La vie du dogme catholique [microform]Chapitre 29 sur 36 · G LA VIE DU DOGME · texte numérisé non relu

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personnelle, Dieu s'unità l'homme (ainsi subsiste le Christ). Dans telle personnalité, il y a donc mixhive (mixtura) de l'âme et du corps : dans telle autre personnalité, il y a mixture de Dieu et de l'homme. Gardons-nous cependant d'imaginer le phénomène corporel, où se mélangent deux liquides, mutuellement altérés : imaginons plutôt la corporelle, mais incorruptible pénétration de l'atmosphère par l'onde lumineuse » (1).

Nous ne saurions trop le redire, ce n'est point le symbole qui domine le théologien, et commande l'évolution de sa pensée: celle-ci au contraire commande au symbole, pur instrument représentatif.

Assurés de cette conclusion, nous faisant une idée plus exacte du rôle subordonné de l'image — nous ne tomberons point dans les erreurs d'historiens qui voient en elle l'élément essentiel, et par cette raison lui subordonnent tout le déve-

(1) « Sicutin unitate personse anima unitur corpori ut homo sit, ita in unitate personœ Deus unitur homini ut Ghristus sit. In illa ergo persona mixtura est animœ et corporis ; in hac persona mixtura est Dei et hominis, sitamen i-ecedat auditor a consuetudine corporum, qua soient duo liquores Ita commisceri ut neuter servet integritatem suam : quanquam et inipsis corporibus aeri lux incorrupta misceatur ». (August. Ep. i37, ad Volus).

loppement du dogme. Son évolution ne constitue pas essentiellement l'évolution doctrinale.

Encore moins la prendrons-nous comme caractère typique, comme marque infaillible d'une provenance étrangère. Une commune métaphore ne saurait identifier deux systèmes. En passant de l'un à l'autre, elle n'a point rendu le second tributaire du premier. Gomme ces ornements que peuvent utiliser tour à toar la fête religieuse et la fête profane — sans que pour cela l'Église soit confondue avec le Forum — ainsi des métaphores semblables peuvent illustrer deux systèmes, servir deux écoles, sans pour cela les identifier.

Le principe directeur étant l'idée et non l'image, peu importent les métaphores que s'est appropriées le courant intellectuel chrétien.

D'ordinaire un théologien novice éprouve un certain embarras devant ces formes instables et changeantes de la théologie positive- Cette impression sera d'autant plus troublante que les principes généraux seront mal affermis dans son esprit — d'autant plus périlleuse que le sens théologique lui fera défaut. Sous l'empire de certaines autorités dangereuses, sous la maîtrise des théologiens protestants, on s'engage dans une fausse voie, on raisonne sur les mots, les images, au lieu de raisonner sur les idées. On borne son horizon à tout l'appareil de la critique philologique.

A ces aberrations, il faut opposer l'expérience du passé. Que de fois l'on s'est mépris, parce qu'on exagérait les identités de termes jusqu'à y voir des identités de doctrine — en confondant le style de l'écrivain avec sa pensée — et en s'autorisant de caractères aussi accidentels pour le ranger dans une catégorie de Stoïciens ou de Platoniciens. Que désormais l'historien demeure en défiance contre de pareils écarts. Qu'il cherche plutôt à comprendre et à montrer comment les systèmes païens on hérétiques se sont engagés à fond dans les pièges que leur tendait l'imagination — comment, asservis par elle, ils ont exagéré de plus en plus l'élément d'erreur primitive — comment^ au contraire, chez tel docteur catholique l'image, asservie à la doctrine révélée, se plie aux nécessités logiques de celle-ci, entre dans l'exposition théologique pour s'adapter à ses exigences — bien loin de la dominer et de la guider — et tombe enfin en désuétude, lorsque, instrument usé, ou rebelle à de nouveaux emplois, elle ne sait plus s'accommoder aux précisions d'une analyse conceptuelle de jour en jour plus pénétrante. Le symbole est caduc : la maquette est jetée au rebut quand l'œuvre est exécutée, quand l'idée théologique s'est réalisée dans une construction plus parfaite.

Des témoignages impartiaux, des études non

suspectes nous donneraient facilement raison. Citons seulement l'auteur de /a Philosophie cVO- 7'igène, M. Denys:

« Presque tout le détail de la cosmologie des Pères Alexandrins est déjà dans Philon ; mais ce détail au lieu de réagir su?' leur théologie en subit la loi, de sorte qu'en lisant les mêmes choses et souvent exprimées de la même manière dans Philon et dans Clément et Origène, il faut souvent les prendre dans un autre sens » (1). Plus loin il examine les expressions stoïciennes fréquemment employées par Origène pour marquer l'universelle action de Dieu sur la nature et montre qu'elles dépouillent chez lui tout sens panthéiste. C'est d'ailleurs le docteur alexandrin lui-même qui nous en assure : « Celse croit que lorsque nous parlons de l'Esprit, nous parlons'd'un corps comme font les stoïciens, qui chez les Grecs, enseignent que Dieu est un esprit (souffle) pénétrant tout- et comprenant tout en soi. Oui, la surveillance et la providence de Dieu circulent partout; mais ce n'est pas comme l'esprit des Stoïciens. Oui, la Providence contient et embrasse toutes choses; mais non pas comme un corps qui contient ce qui soi-même est corps, mais comme une puissance divine qui contient et enveloppe

(-1) La jyhilosojjhie d'Orir/ène, p. 138.

tout par son action. Donc, dansle système stoïcien, qui pose que les principes sont corporels et que, par cela même tout est soumis à la corruption... le Verbe de Dieu n'est pas autre chose qu'un esprit corporel. Mais selon nous... il s'en faut de beaucoup que ce Dieu- Verbe soit un corps, lui par le ministère de qui tout a été fait... » (1).

Il faut donc avouer que dans l'évolution des idées, l'élément matériel et symbolique -^ je veux dire le mot et l'image — n'ont point l'influence prépondérante et directrice qu'on leur attribue. Un même instrument représentatif peut cadrer avec des conceptions diverses — tantôt utilisé par le système erroné, tantôt par la théorie vraie.

V. — La philosophie des sciences et leur méthodologie comparée nous révèlent un procédé semblable, d'un continuel emploi.

Pour venir en aide au raisonnement abstrait, pour soutenir et fixer l'attention, le rôle de l'imagination, est immense. Qu'importe, si elle n'est pas rigoureusement exacte dans ses constructions ! Qu'importe même, si dans le détail, certains éléments de l'image ne répondent pas à la réalité scientifique objective. Il se peut que leur présence

(1) (Contre Celse VI, 7). Cité dans le même ouvrage p. 131.

dans l'ensemble Imaginatif n'altère en rien la justesse du raisonnement. On sait cette définition "pittoresque: « la géométrie est V art de raisonner juste sur des figures fausses». Tout aussi vraie est celle-ci : ce La physique est l'art de raisonner juste sur des modèles grossiers et inexacts ». L'esprit sait concevoir le général en éliminant V accidentel : il sait, dans de rigoureuses déductions, se frayer un chemin à travers les imperfections de l'image : elles ne sauraient le faire dévier de la route où passe la logique victorieuse.

Ces constructions Imaginatives et symboliques sont bien connues de la physique anglaise qui les appelle des modèles. Le modèle sert uniquement à fixer l'imagination : l'esprit y saisit certains rapports qu'il abstrait et qu'il universalise. Il néglige le reste. Les récentes théories de Clerk Maxwell et de Will. Thomson sont pleines de semblables procédés (1).

(1) Rien de plus curieux que ce besoin de matérialiser et d'imaginer, caractéristique des savants d'école anglaise. Voici comme le décrit un physicien Français, maître incontesté dans cet ordre de questions : « Les « notions abstraites ne satisfont pas son besoin cVima- « giner des choses matérielles visibles et tangibles... « C'est pour satisfaire ce besoin qu'il va créer un « modèle. Là où le physicien français concevait une « famille de forces, il va imaginer, lui un paquet de

Sans aller chercher si loin n.os exemples, nous pouvons faire appel à la science du baccalauréat. La cosmographie la plus élémentaire va tout entière à la confirmation de notre vue. On peut y vérifier la même assertion que tout à l'heure nous avons formulée au sujet des métaphores philosophiques :

Un même instrument représentatif peut cadrer avec des conceptions diverses — tantôt utilisé par le système erroné — tantôt par la théorie vraie (i).

C'est ce que nous allons essayer de montrer brièvement.

«■ fils élastiques, collés par leurs deux extrémités aux « divers points des surfaces conductrices, distendus, « cherchant à la fois à se raccourcir et à grossir, à « diminuer de longueur et à augmenter de section ; « lorsque les deux corps électrisés se rapprochent fun « de l'autre, il les voit tirés l'un vers l'autre par ces « fils; tel est le célèbre modèle des actions électrosta- « tiques imaginé par Faraday, admiré comme une « œuvre de génie par Maxwell et par l'école anglaise « tout entière. L'emploi de certains modèles méca- « niques, rappelant par certaines analogies plus ou « moins grossières lés particularités essentielJes de la « théorie qu'il s'agit d'exposer, est constant dans les « traités de physique anglais ». (Duhem, Revue dos Quest. scient. 1893. II. p. 348-50.

(1) Notre assertion pourrait être formulée de la sorte : « 07i j^Giit faire une suite de raisonnements rigoureux et 'probants, auxquels pourtant se trouve per-

Remarquons-le bien. Je ne dis point que les raisonnements ou théories scientifiques reposent sur cette imagination fausse comme sur une hypothèse véritable (évidemment, en pareil cas, la fausseté de la supposition invaliderait le raisonnement tout entier). Je dis seulement que pareille supposition ou imagination se trouve mêlée à la trame du raisonnement.

Par exemple : Je dis qu'en astronomie on peut faire toute une suite de raisonnements justes en imaginant perpétuellement que le soleil tourne autour de la terre, — supposition fausse. Cette supposition Imaginative peut être involontaire et inconsciente. Parfois l'erreur existe sans qu'on s'en aperçoive ; mais parfois aussi, Ton accepte cette supposition erronée. Elle facilite la clarté du raisonnement : elle est plus conforme à ce que nous observons habituellement puisque le soleil nous semble se déplacer.

pétiiellemeni mêlée une imagination fausse ». Mais il faut soigneusement s'expliquer sur ces mots: imagiginaiion fausse. Il s'agit d'une image inexacte, extérieure à la conception véritable et essentielle, par conqaent constamment combattue par elle. Elle n'est fausse que par sa. possibilité de fausser le raisonnement si l'intelligence venait à faiblir, subissant les enti-aînemeuts et les fascinations de la connaissance sensible.

Employer une supposition de ce genre, c'est employer le langage des apparences (1).

Dans ce cas, le raisonnement est juste, parce qu'il ne dépend pas des apparences fausses. Il dépend de certaines quantités qui sont exactes — de certaines mesures qui sont justes, indépendamment de la supposition. Par exemple : il est évident que la distance entre deux astres ne change point, quel que soit celui qui est satellite de l'autre.

Ainsi la supposition purement Imaginative et le langage des apparences n'interviennent que pour aider l'esprit, pour représenter les éléments objectifs tandis qu'on les soumet au raisonnement. Mais ces données fausses ne sont nullement des anneaux insérés dans la chaîne dialectique.

En résumé, dans maint raisonnement scientifique on rencontre des éléments qui sont purement représentatifs sans avoir aucunement la valeur de preuve. S'il arrive que des naïfs ou des ignorants ne sachent pas distinguer la valeur réelle et la valeur Imaginative d'un énoncé scientifique, il serait injuste d'en rendre responsable la science. Demandons la même justice pour les

(i) Inutile de faire remarquer l'importance de ces considérations, quand ou les transporte sur le terrain brûlant des questions bibliques.

IMAGES SYMBOLIQUES 22i>

opinions physiques et cosmogoniques des Pères. Demandons-la surtout par leur terminologie philosophique. Et s'il est équitable de reconnaître que la physique moderne ne souffre point de ces représentations imparfaites, il est encore plus équitable d'avouer qu'en aucune façon elles ne sont la source du dogme.

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