CHAPITRE PREMIER
Naissance de Richelieu. — Qui est le pcrc? — Un baptême royal. — Le précepteur commode : le vin et les jeux. — La belle-mère. — Le jeune paye et le roi sévère. — Un sourire de Saint-Simon. — Premières audaces. — Sous le lit de la Dauphine. — Au château de la duchesse de ***. — Après la douche ou la revanche d’Adam. — Comment cède une honnête femme. — Les suites d’un mariage blanc. — A la Bastille. — L’épouse fieux fois déçue. — Départ pour l’armée.
Le 13 mars 169G naquit Louis François Armand, duc de Richelieu. C’est à lui qu’il appartenait de prolonger la lignée, car sa mère, nce d’Acigné, bonne maison de Bretagne, et le vieux duc n’avaient encore que trois filles, dont deux entrèrent en religion.
Dès la naissance de l’enfant, le bruit courut aussitôt dans Versailles qu’au père, de qui l’impuissance était notoire, s’était adjoint un M. de Charmont, diplomate. Encore l’enfant était-il né avant terme, dans un état de faiblesse tel qu’on dut à la lettre l’envelopper dans du coton. Le père, furieux des on-dit, voulait écarter les médecins du berceau; ü répétait ; « Qu’au
laisse agir la nature à sa volonté». Mais dans cette dangereuse extrémité, la nature donna au futur maréchal les premières preuves d’une faveur qu’elle devait lui poursuivre jusqu’à l’âge de quatre-vingt douze ans.
Il lui fut dévolu le duché de Fronsac, apanage de la famille, qui revenait de droit à l’aîné. Sa mère mourut en 1698 d’une étrange maladie. On lui trouva « tous les os de la tête cariés jusqu’au col, et tout le reste parfaitement sain ». Un jour, l’enfant faillit périr dans des convulsions. La maison le croit mort. On l’abandonne. Une femme de chambre curieuse qui rôde à son chevet, surprend une ombre de mouvement. Elle s’approche, bouleversée, prend sur elle de le soigner, le sauve. Ce fut sa dernière maladie.
Rien de plus important alors que le baptême. Non que la foi s’en mêlât. Mais les courtisans y voyaient une occasion d’étaler leur crédit, tant par l’importance des convives que par le choix des parrains. Fronsac fut baptisé à trois ans dans la chapelle même de Versailles. Louis XIV et la duchesse de Bourgogne, sa belle-fille, le tinrent sur les fonds. Preuve inaccoutumée de faveur, due non seulement au souvenir de son grand’oncle le cardinal, mais encore à la reconnaissance de Mme de Maintenon, obligée du duc son père qui, dans des temps plus humbles, avait facilité sa présentation au Roi.
Cette première gloire reçue, Fenfanl tomba.
selon l’usage, aux mains des précepteurs. L’écolier préférait à tout la chasse et l’escrime; il y passait son temps. Le gouverneur, pour garder son emploi, vantait à tout venant les progrès de son élève. Pour mieux se l’attacher, il lui révéla le jeu et le vin.
Possesseur d’une immense fortune, mais accablé de dettes, brouillé avec la terre entière, considéré par tous comme un fou, le vieux duc fit, en 1702, un mariage de raison. La duchesse de Noailles, veuve avec deux filles et très riche, désirait un tabouret à la cour. On troqua millions contre tabouret. De plus, le mariage des enfants fut décidé. Fronsac, alors âgé de six ans, épouserait Mlle de Noailles, âgée de treize ans, qui apporterait 400.000 livres de dot et 200.000 d’espérances. Si Mlle de Noailles mourait, sa cadette la remplacerait.
La nouvelle duchesse de Richelieu était avare. Elle pourvoyait avec parcimonie aux plaisirs et au vêtement de Fronsac. On se moquait un jour de son habit mesquin.
— « C’est un habit de belle-mère. » Ce mot d’un enfant de quatorze ans le mit à la mode au moment de sa présentation à Versailles.
Louis XIV à soixante-douze ans, va lentement vers le tombeau. La France décline. Quelques vieux maréchaux, des survivants, s’efforcent au loin de couvrir les frontières. Les jeunes hommes sont à l’armée. La cour est un collège de vieillards, inépuisablement frappés par les deuils, réduits aux souvenirs et aux
regrets. Les fêtes sont finies, les antichambres désertes. Une sombre dévotion courbe les têtes et le pain noir apparaît sur la table royale.
Aussi le Roi voit-il au milieu des fantômes surgir cet enfant plein de caprice et de vie avec une sorte de complaisance triste; il aime son ardeur; et quand au jour de la présentation, Louis XIV voit cette jeunesse hardie se troubler et s’anéantir de respect, il y démêle un des premiers hommages funéraires que rend le siècle à venir à celui qui s’en va. Fronsac est l’enfant gâté de la Cour. Il arrache des phrases aimables à Saint Simon lui-même :
— « Ce petit duc de Fronsac est la plus jolie créature de corps et d’esprit qu’on puisse voir... Mme de Main tenon en a fait comme de son fils, et par conséquent Mme la duchesse de Bourgogne, et tout le monde lui a fait merveille, jusqu’au Roi. Il a su y répondre avec tant de grâce, de finesse, de liberté, de politesse, qu’il est devenu la coqueluche de la Cour. »
Sa figure enchante les dames.
Quant à Mme de Maintenon, elle lui sert de mère avec une affection froide et passionnée. Elle l’aime pour lui-même et parce qu’il divertit le Roi.
« Le Roi parla à la promenade au petit duc de Fronsac qui fut à la mode ce voyage-ci et qui a beaucoup d’esprit », rapporte Dangeau.
Il passa vite pour le héros des plus agréables
aventures. Une jeune femme, fraîchement mariée, le suivait partout et le regardait avec des yeux brûlants. Un jour qu’il l’avait prise sur ses genoux et qu’elle poussait des soupirs de bonheur, le mari survint.
— Pourquoi donc refuser de m’embrasser, s’écria Fronsac sans perdre l’esprit. Vous avez parié et perdu. Même devant monsieur le marquis, vous devez vous acquitter et payer, pousuivit-il en prenant le mari à témoin.
— Vous le devez, Madame, approuva le mari. Si vous avez perdu, acquittez-vous, c’est dans l’ordre.
La dame feignit de se défendre. Fronsac répara en secret le désordre de sa toilette.
— Eh bien, Madame, poursuivit le mari, acquittez-vous, je suis témoin.
Toute rougissante, la chevelure en désordre, la jeune femme tendit ses lèvres à Fronsac.
— Sans moi, vous auriez eu bien de la peine à recouvrer votre créance, conclut le bon mari content de lui-même.
Mlle de Noailles, sa fiancée, était morte en 1703; la cadette la remplaça. Anne de Sansac possède tous les avantages de l’esprit et de l’âme, mais elle est laide, de tournure médiocre. Fronsac ne se plaît qu’à l’agrément des corps et commence, non sans éclat, à témoigner cette préférence aux dames de la Cour. Mlle de Sansac souffre, se renferme dans la retraite, car elle l’aime.
Tout jeune qu’il est, îî n’hésite pas à porter
son choix sur la duchesse de Bourgogne, femme du Dauphin. Elle avait dans son visage irrégulier beaucoup de feu et d’esprit, la peau éclatante, une majesté gracieuse qui semblait tout à la fois appeler et contenir les désirs. Fronsac lui plut.
Il sut pour se la gagner profiter des circonstances. Un jour la duchesse de Bourgogne ouvrit le bal avec le due de Berri et le duc de Bourbon. Etant fille de France, elle ne pouvait danser qu’avec des princes ou des ducs. Après son premier menuet, elle invita le duc de Brissac, et, quoiqu’il fût d’usage que le menuet fini, l’homme invitât la dame pour une nouvelle danse, Brissac distrait se tourna vers une autre princesse. La duchesse de Bourgogne, ne pouvant imaginer que Brissac l’oublierait, s’était déjà levée. Elle demeurait debout, interdite, quand Richelieu qui l’observait de loin glissa sur le parquet, abandonna la dame qu’il avait invitée et dit à la duchesse de Bourgogne, en lui serrant furtivement la main.
— Permettez-moi, Madame, de réparer les fautes de mon ami Brissac.
La duchesse qui allait se rasseoir eut un sourire charmé et des murmures d’admiration coururent à travers la salle. Ce qui aurait paru impertinent de la part d’un homme d’un autre âge fut loué chez ce jeune garçon comme la plus exquise gentillesse.
Ils entrèrent dans une familiarité qui fit la réputation de Fronsac. Peu à peu le respect
dû à une fille de France s’oublia, il ne vit plus dans Mme la duchesse de Bourgogne qu’une « brune piquante ». Il s’enhardit jusqu’au baiser. Un autre jour qu’elle recevait, il se mit à l’insu sous son lit, afin de surprendre les conversations et de savoir ce qu’on pensait de lui. L’audacieux fut découvert, tiré de sa cachette au milieu des murmures, réduit à attendre la sentence, de la duchesse. Tous observaient en silence. La Dauphine lui pardonna avec une facilité qui fut mal jugée. On dit que pour incliner à tant d’indulgence, elle avait beaucoup plus à lui pardonner. Il est certain que sa conduite était légère. Elle courait la nuit les jardins de Marly, avec des jeunes gens.
— « Trois ans avant sa mort, écrivait la duchesse d’Orléans, mcrc du Régent, la Dauphine s'était entièrement changée à son avantage. Elle ne faisait plus d’escapades et ne buvait plus à l’excès. Au lieu de se comporter comme un être indomptable, elle était devenue raisonnable et polie, se tenait selon son rang, et ne souffrait plus que les jeunes dames se familiarisassent avec elle en trempant les mains dans le plat... »
Fronsac fait une diversion. Il s’engage dans la seule aventure de sa vie qui lui inspire quelque amour. Par une discrétion, qu’il dépouilla vite, il tint secret le nom de l’héroïne. Nous ne le trahirons pas.
La duchesse de *** avait la taille élancée.
les cheveux dorés, les yeux bleus où se mêlaient la lumière et la langueur, la bouche petite aux lèvres pesantes de sang. Après le départ de son mari, diplomate réputé, chargé d’une mission dans le Midi, elle s’était retirée dans une maison de campagne près de Paris. Elle y invite Fronsac, en qui il lui plaît de nd voir qu’un enfant étourdi. Il lui a déclaré tout net qu’il l’aime, et s’est frotté les yeux pour en tirer des pleurs.
— « J’ai réfléchi, écrit-il ensuite, combien le don des larmes était persuasif en amour. Je me sus bon gré de l’avoir provoqué en moi, et j’ai eu grand soin d’en faire usage dans plus d’une occasion. L’habitude contractée, on pleure assez facilement, et il y a des femmes auprès de qui cela fait merveille. s>
Mais la duchesse de *** était une vertu. Leurs rapports risquaient de s’en tenir au badinage agréable et sans conséquence qui s’établit entre une femme jeune et un garçon de jolie figure. Le hasard vint au secours du duc, pour lui rendre plus profitable son séjour au château de Mantes.
— « Je fus très bien reçu, raconte Pdclielieu. La duchesse rougit et pendant quelques jours évita toutes les occasions d’être seule avec moi. Cette femme combattait, et, tout en m’impatientant, me faisait rire sous cape de voir la vertu aux prises avec l’amour. Je prévoyais bien que cette première ne manquerait pas d’avoir le dessous, et je m’apprêtais à me
payer bien complètement d’une si longue attente.
« Enfin ce beau jour, ce jour charmant arriva. Nous avions cherché depuis mon arrivée tous les moyens de ranimer la gaieté; j’avais banni cet air de langueur qui avait déjà gagné la société, et chaque jour on inventait des jeux, presque toujours d’enfants, où on s’amusait à se faire des espiègleries. J’avais joué des tours à plusieurs femmes, et elles étaient sur leurs gardes, de crainte de surprises. Elles tinrent comité, la duchesse à leur tête, pour me rendre ce que j’avais fait. Il fut décidé d’ôter les cloisons d’une chambre près de la mienne, et de les placer de manière qu’avec peu d’efforts elles pussent tomber; on les avait percées de tous les côtés, et on avait adapté des ficelles qui, attachées à de certains meubles, devaient, en les tirant d’une chambre voisine, les faire mouvoir à volonté. Il ne s’agissait plus que de me faire déloger de mon appartement, sans que je pusse en soupçonner la cause.
« Le soir on ôta les rideaux démon lit où l’on jeta beaucoup d’eau; on brûla du linge dans ma chambre, et on fit courir le bruit que le frotteur, en allant porter de l’eau, que mon laquais lui avait demandée après le dîner, avait mis le feu à ces rideaux sans y prendre garde. Des gens mis dans la confidence répandirent l’alarme, et j’arrivai dans mon appartement, qui était encore rempli de fumée; je vis mon lit entièrement mouillé. Après s’être récrié sur