LA VIE DE
le bonheur qu’il y avait de ce que cet accident n’avait pas eu de suite, accident qui aurait pu consumer le château, si on n’y avait pas pris garde, on décida qu’il était impossible que je pusse coucher dans cette chambre et l’on fit porter mes effets dans celle qui avait été préparée pour se venger de mes tours. Les femmes me félicitèrent de ce que je n’avais rien perdu; la joie paraissait sur leur visage, et j'attribuais à l’intérêt que je croyais qu’elles prenaient à moi leur apparente satisfaction. Je n’imaginais pas qu’elles jouissaient d’avance du plaisir qu’elles se promettaient. J’étais, je l’avouerai, sans aucune défiance, et je complimentai moi-même la duchesse qui souriait, de ce que tout était si heureusement apaisé.
« On soupa gaiement; mais à peine la compagnie fut-elle passée dans le salon qu’on parla de s’aller reposer. On prétexta que l’accident arrivé dans ma chambre, quoique sans conséquence, n’en avait pas moins effrayé an premier moment et qu’on se ressentait de cet effroi; on se plaignit de mal de tête, de lassitude, et, au lieu de se remettre à jouer, suivant la coutume, le salon, qu’on ne quittait jamais avant une heure ou deux, fut désert au plus tard à onze. Je me rendis dans mon nouvel appartement, faute de pouvoir faire mieux. Il était disposé de manière que mon laquais couchait loin de moi. Après avoir lu pendant quelque temps, j’éteignis ma lumière, et je m’occupai de ma chère duchesse. Je ne voulais
pas quitter la campagne sans avoir eu des preuves certaines de sa tendresse, et je me promettais bien de ne pas laisser échapper la moindre occasion qui se présenterait. Rempli de ces idées qui satisfaisaient mon imagination, je m’endormis. Je fus bientôt réveillé par un bruit que j’entendis; un fauteuil qui était près de la fenêtre se traînait pesamment vers mon lit. Je me mis à mon séant. Le bruit continue; je demande :
— « Qui est là? »
« Personne ne répond, et au même instant une carafe d’eau placée sur la cheminée tombe par terre avec fracas. Je ne savais ce que cela voulait dire. Je saute au bas de mon lit, et sans aucun dessein que celui peut-être de sortir de ma chambre, je touchai avec la jambe une ficelle qui s’était dérangée; je la suivis avec la main, et je vis bientôt ce qui en était. Je me recouchai et restai tranquille. J’entendis de l’autre côté des éclats de rire, et en même temps je sentis de l’eau qu’on seringuait vers moi.
« Pour me garantir je tirai mon lit et mis les rideaux entre la muraille et moi; je plaisantai en même temps les acteurs, et leur criai d’avoir de meilleures inventions. Tout cesse tout à coup; mais un autre bruit succède au premier: des coups de marteau annonçaient une démolition, et j’attendais la fin de ce tapage quand tout à coup la cloison tomba en plusieurs morceaux, comme une décoration d’opéra.
Figurez-vous ma surprise de voir huit ou dix femmes, coiffées de nuit, armées d’une tasse remplie d’eau, qui font le cercle autour de mon lit, et qui, disant qu’il fait assez chaud pour se rafraîchir, me jettent sur la figure l’eau que contenaient leurs vases! Je me tapis entièrement dans mes draps; j’entendais dire:
— Il a peur! bon! il faut le punir des tours qu’il nous a joués; encore de l’eau!
— Non, non, s’écria une autre voix; il faut l’attacher dans son lit de manière qu’il nous demande pardon demain matin pour en sortir.
« Je n’étais pas à mon aise, et il me passa par la tète de prendre ma revanche; j’ôtai doucement ma chemise, et, sortant précipitamment de mon lit, je parus aux yeux de ces dames dans le costume du bon père Adam quand il était dans le jardin d’Eden, avant d’avoir été désobéissant.
« Cette apparition fit jeter un cri universel; la vue du diable ne ferait pas sauver plus vite un troupeau de religieuses qui sortiraient de confesse que la mienne ne fit retirer ces femmes : c’était à qui fuirait la première. La plupart des lumières furent éteintes dans cette fuite, que j’accélérais encore en criant que j’allais me saisir d’une d’entre elles pour la retenir avec moi. Mon lit étant mouillé, je trouvai très juste d’aller m’emparer de celui d’une de ces dames. Elles s’étaient réfugiées dans le salon, et moi je pris un escalier dérobé, que je connaissais peu, mais qui me conduisit
par un petit détour que j’ignorais, dans l’appartement de la duchesse; il ne s’y trouva personne; tout le monde avait été occupé à préparer la niche qu’on m’avait faite. Je ne balance pas. Je me mets dans le lit en entrant par la ruelle, de manière à n’être pas vu. Je me tiens entre la muraille et le lit, la tête cachée, de façon qu’il était impossible de rien soupçonner. Je n’étais pas bien gros, et j’aurais défié d’apercevoir qu’un homme était là. Le cœur me battait d’impatience et de désir. Peu d’instants après la duchesse arriva en disant à sa femme de chambre :
— « Il y a plus que de la légèreté dans ce que vient de faire monsieur de Fronsac. »
« On convint pourtant qu’on m’avait un peu maltraité, et, tout en parlant, la toilette de nuit s’avançait. Je soulevai doucement la couverture; j’apercevais de temps en temps la duchesse qui agissait sans contrainte, puisqu’elle se croyait seule avec sa femme de chambre.
« Mon imagination exaltée embellissait tout ce que je voyais; les moindres détails de sa toilette me séduisaient plus que tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors; j’étais dans une ivresse inconcevable et je baisais les draps, ne pouvant mieux faire. La duchesse crut sentir quelque chose courir sur elle; sa femme de chambre chercha, et la mit presque dans le même état où j’étais dans ma chambre en paraissant devant ces femmes. Je dévorais des
yeux ce que j’aurais déjà voulu sentir et caresser; Vénus, que les peintres font si belle en sortant de l’onde, n’eût rien été pour moi. La duchesse me parut céleste, et le cœur me battait si fort que je craignais de me trouver mal.
« Enfin elle se mit au lit. Je n’osais respirer; j’étais coi et tapi dans un petit coin. Je tenais bien peu d’espace, et j’aurais voulu le resserrer encore. Elle demande un livre. J’étais au supplice. La femme de chambre sort, ferme les portes, et me laisse avec ce que j’avais de plus cher au monde. J’étais combattu par le désir de l’approcher et la crainte de l’effrayer. J’étouffais sous la couverture, qui était remise en place; je présumais que ma duchesse lisait, je l’entendis soupirer et prononcer ensuite mon nom. Je me hasardai de sortir doucement la tête du lit où je ne pouvais plus tenir. Ma duchesse, occupée, ne s’en aperçut pas; elle lisait toujours. Quelques minutes après elle passa le livre sur la table de nuit et dit :
— « Non, on ne peut aimer comme cela. »
« Ensuite un soupir. Elle avait la tête tournée
du côté opposé à celui où j’étais.
— « Ah! reprit-elle, les hommes sont donc nés pour notre malheur! »
« Un silence...
— « J’aimerais un enfant! s>
« Encore un silence.
— « Du moins, pour mon repos, il ne le saura jamais... »
« J’attendais que la bougie fût éteinte; mais .je n’y pus tenir plus longtemps. Je m’élançai près d’elle. Un cri que j’étouffai en lui mettant la main sur la bouche, fut le premier signal de son effroi.
— « C’est moi, lui dis-je, ne criez pas! C’est Fronsac, que vous aimez, qui vous adore, et qui se trouve près de vous. »
« Elle voulut sonner, je lui pris les mains; elle se mit à pleurer et me conjura de me retirer. Ma réponse fut de la serrer dans mes bras. Le désespoir s’empara d’elle; je vis le moment où j’allais être obligé de la laisser. Tous les noms d’usage dans cette occasion me furent prodigués; mais, malgré sa résistance, je fus bientôt si coupable qu’elle craignit de se compromettre en faisant trop de bruit. L’amour fut le vainqueur, et mes serments firent alors plus d’effet qu’ils n’en avaient encore produit. Nuit délicieuse, et dont je me rappelle encore le souvenir, plus de trente ans après, avec grand plaisir! Une femme honnête qui s’égare est plus tendre qu’une autre. »
On échangea des promesses éternelles, qui ne passèrent pas la grille.
— En m’éloignant d’elle, avoue Richelieu avec une mélancolie cynique, je perdais le souvenir de mes serments.
Les hommes de cette race ne sont point infidèles. On ne peut les accuser de briser leurs liens, car rien ne les assujettissait vraiment.
La présence les rebute, l’absence les détache; leur seule ressource est de faire l’amour et de croire qu’ils aiment. Comme sa victoire sur la duchesse de *** lui avait demandé du temps et de la ruse, Richelieu s’v crut huit jours fort attaché. S’il eut l’illusion d’un sentiment dans sa vie, c’est cette victoire difficile qui la lui rendit possible.
La famille irritée attendait son retour. Il rentre glorieux et las, un peu hargneux comme les jeunes hommes après une longue volupté. Son père, occupé à rétablir une fortune perpétuellement embrouillée, lui reproche de compromettre par ses écarts le crédit de sa famille. Fronsac feint de ne pas entendre. Entre la belle-mère. Elle joint ses récriminations aux doléances du duc, elle énumère tous les affronts qu’il inflige à Mlle de Sansac, qui souffre en silence; elle se retire majestueusement. Le duc, courroucé, la suit. Fronsac demeure un instant soucieux. Mais le souvenir et I’atten,te des beaux corps consolent de tout.
Le Roi lui-même commence à regarder Fronsac sans bienveillance. Le père prend peur, veut le mariage. Au cours d’une scène où il va jusqu’à frapper le jeune duc, il lui assure que le Roi ne rendra sa faveur qu’au mari d’Anne de Sansac. La rage au cœur, le jeune homme se soumet. Un sourire passe sur son visage durci. Il se jure que Mlle de Sansac, si elle doit à la volonté royale de porter son nom, n’aura rien de plus.
« Ils crurent qu’en me donnant une femme, écrit-il, c’était un motif pour renoncer ans autres. »
On bénit à Saint-Sulpice, en 1711, cette union si péniblement acquise. Fronsac écrit à la duchesse de *** :
« Mon cœur est à vous, et ma femme n’aura de moi absolument que la main que je suis forcé de lui donner. »
Le soir même, il lui témoigne un respect tel que la malheureuse, tout innocente qu’elle est, en demeure étonnée. Il éprouve de la joie à observer ce désir chaste et timide, à voir ces yeux suppliants qui ne savent pas ce qu’ils implorent. Sa beauté croit avec le trouble qu’il répand. Il laisse Anne de Sansac dans l’attente d’elle ne sait quel hommage. Il se livre au vin, au lansquenet, aux femmes. Elle est en proie à un supplice inconnu, sans que Richelieu daigne s’intéresser à la mélancolie ardente qui la consume.
Il redouble alors d’empressement auprès de la Dauphine. La cabale se reforme. Les calomnies vont leur train. Le Roi conçoit des soupçons. Habile diplomate, le vieux duc va conférer avec Mme de Maintenon.
Elle sermonna d’abord l’enfant.
« Monsieur le duc de Fronsac, écrit-elle au duc, sort de ma chambre, pénétré de douleur de ce qu’il a fait et de vous avoir fâché. Il n’ose se présenter devant vous; il doit demain vous écrire pour vous en demander la permis-
sion; il désire que ma lettre soit reçue avant la sienne. Il m’assure qu’il n’a joué qu’une fois sur sa parole, et qu’il n’a fait qu’un seul voyage de mille louis; il m’a donné sa parole plusieurs fois de ne jamais jouer qu’argent comptant et à de petits jeux. Il m’a parlé avec tout l’esprit possible et m’a montré des sentiments dont on doit tout espérer, s’ils sont sincères. Il comprend son malheur d’avoir perdu en un moment tout ce qu’il avait acquis d’estime. Je l’ai assuré que, s’il ne retombait plus, on pardonnerait une folie à son âge, et qu’il se retrouverait avec toute sa réputation. Je lui ai dit que je dirais au roi que j’ai sa parole, et que, s’il ne la tient pas, il achève de se noyer. Je lui ai déclaré qu’on ne l’abandonnerait pas à quinze ans, que vous essayeriez par toutes sortes de voies de le corriger, que le roi s’en mêlerait, et qu’il serait encore bien des années très malheureux. A tout cela il a répondu avec douceur, esprit, politesse et une grande tendresse pour vous. Voilà, mon cher duc, tout ce que j’ai pu faire, achevez, et surtout affligezvous le moins qu’il vous sera possible. »
Ils convinrent, pour éviter à Fronsac le plus grave chef d’accusation, de mettre en avant les dettes de jeu, la légèreté du jeune homme, et de le faire embastiller, en avril 1711.
Les premiers mois furent durs. Au secret, privé de correspondance et de visites, 11 comprit peu à peu à quel point ses jeux avec la Dauphine avaient été téméraires. Le doute
s’en mêla. II se demanda s’il n’avait pas été le jouet d’une jeune femme égoïste. Il jurait de se venger des femmes. Pour le divertir, Mme de Maintenon lui offrit un précepteur, l’abbé de Saint-Rémi. Il lui dut la notion de quelques sciences.
— « Les gens de notre sorte en savent toujours assez, répétait-il. »
Il traduit Virgile.
A défaut des plaisirs qu’il avait goûtés avec tant d’ardeur, il avait les ressources de la mémoire et de l’espérance.
Parfois il avait le maigre divertissement de dîner chez le gouverneur.
« Je suis convenu1, écrivait Bern avilie le 8 mai 1711, avec M. le Cardinal de Noailles, M. le duc de Richelieu et Mme la Duchesse, que M. le duc de Fronsac viendrait dîner avec moi et y resterai jusqu’à 5 heures, que ses maîtres de langues et de mathématiques se rendent chez lui. Il ne in’a pas paru possible qu’il passât seul ses journées dans sa chambre sans intéresser sa santé. Ils sont persuadés que je ne vois personne qui lui donne de mauvais exemples; et j’ose me flatter que vous avez assez, bonne opinion de moi pour croire qu’il ne se passe rien en ma présence et celle de M. de Launay, soit clans ma chambre ou à nos promenades dans la cour et sur le bastion, qui soit contre les bonnes mœurs. s>
Il reçut des visiteurs : les princes de Conti et d’Espinoy, puis, au bout de quelques se-
maiiies, sou père. Il sait depuis longtemps remplacer la sincérité par la ruse. Au vieillard qui s’attendait à des supplications ou à des révoltes, et qui avait préparé une longue mercuriale, il dit la mine contrite, en baissant les yeux, que c’est pour lui une grande grâce de faire pénitence, qu’il est enchanté d’être privé de la liberté, dont il faisait un mauvais usage, et qu’il considérerait comme un grand mal une délivrance trop prompte. Le vieux due part étonné, ému.
Le plus clair de son temps se consumait en rêveries. Jamais il ne rendit un si sincère hommage aux charmes de la duchesse de ***.
— « La captivité portait mon âme à la mélancolie et à la tendresse. Je voyais dans la perspective la fidélité comme une chose charmante. »
Il était pénétré de ces bons sentiments, quand à Fimproviste, à l’aide d’une autorisation extraordinaire, entra dans sa cellule, toute tremblante et toute heureuse, celle qui n’était encore sa femme que de nom.
— « Elle s’approcha de moi, me prit les mains et me dit du ton le plus pénétré qu’elle plaignait ma captivité. Elle me raconta qu’elle avait été désolée de l’apprendre et que si ses prières avaient été de quelque valeur, j’aurais été bientôt libre, ou que du moins on aurait rendu ma prison si commode en tout qu’elle m’aurait été plus supportable... Ce ; n’est qu’ après avoir promis de ma part que je tien-
tirais une conduite plus régulière que le Roi s’était laissé toucher; mais il exigeait des preuves de mon changement et ces premières preuves étaient de bien vivre avec ma famille, qui m’était excessivement attachée. En disant ce dernier mot, un regard plus tendre fut baissé sur moi; des larmes coulèrent; sa tête se pencha, et des soupirs répétés marquèrent l’agitation de l’âme de Mme de Fronsac. Un mouvement involontaire me la fit prendre dans mes bras; je reçus quelques baisers bien mouillés de pleurs, et mes sens combattaient pour elle d’une manière très victorieuse. Je n’étais plus trop à moi; depuis longtemps je ne voyais que des hommes, et Mme de Fronsac était une femme, quoiqu’elle fût la mienne. La privation d’un sexe le fait rechercher plus vivement; ma tête était exaltée; je ne me souvenais plus de ma résolution quand Mme de Fronsac, qui vit approcher l’instant de sa victoire, s’écria :
— Ah! mon ami, si vous m’aviez toujours traitée ainsi, vous ne seriez pas où vous êtes.
Le charme fut rompu. Richelieu se retira en éclatant de rire dans le fond de la pièce. Sa femme partit en larmes, blessée. 11 fut traité durement par représailles.
Mais il tombe malade en septembre. Le médecin La Carlière constate une grosse fièvre et le saigne. Sa femme, son père accourent à son chevet. Au bout de trois jours, la petite vérole se déclare. Parents et amis fuient avec rapidité, ne reparaissent plus. 11 ne lui reste
dans sa chambre sinistre que St-Rémy et un valet de chambre. Il a recours à toutes les prières. Il envoie à la châsse de Sainte Geneviève faire toucher un mouchoir. La dévotion était le dernier de ses soucis quand il se trouvait bien portant.
Le 17 octobre, Bernaville envoie à Pontchartrain le billet suivant :
« Je m’assure que M. le duc de Fronsac est parfaitement guéri et qu’il n’est point marqué. Il se leva hier; et on ouvrit les fenêtres après avoir brûlé dans sa chambre de la poudre à canon et toutes sortes de choses. Il mange tous les jours des bouillons et plusieurs potages avec deux ailes d’un gros poulet et le corps, ce qui ne lui suffît pas à ce qu’il dit, et, je le crois bien, car il a bon appétit. »
Le Roi ne désarmait pas. Fronsac demeura sept mois encore à la Bastille. On lui dicta enfin un placet pour Pontchartrain qu’il écrivit d’une plume rageuse :
« Mon père, qui est ici, a la bonté de vouloir bien consentir à mon élargissement, et m’ordonne de vous supplier de vouloir bien le demander au Roi. Je tâcherai de mériter toutes les grâces qu’il m’a bien voulu faire et de montrer qu’une telle retraite m’a bien changé par les solides réflexions que j’ai faites. »
A deux lieues de Paris, lorsqu’on lui eut ouvert les portes de sa prison, un paysan se dressa devant son cheval. Il remit à Fronsac un billet
de la duchesse de *** qui l’attendait dans une auberge voisine. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent un long baiser silencieux. Toute malade qu’elle venait d’être, la duchesse avait retrouvé assez de force pour courir voir le jeune homme une dernière fois. Elle avait oublié toutes les craintes qu’elle ne cessait de nourrir pour sa réputation, et elle regardait Fronsac avec des yeux noyés de larmes. Celui-ci voulut au bout de quelques secondes lui prouver sa joie de la revoir, mais elle secoua la tête.
— Je suis à vous, dit-elle, je ne vous le montre que trop; je ne respire que pour vous, mais je vous connais; la présence d’une femme suffit pour vous mettre dans l’état où je vous vois. Si je suis votre maîtresse, je vous perdrai. Sachez que vous êtes tout ce que je possède de plus cher au monde, mais tenons-nous en à l’amitié. J’ai besoin pour mon repos de vous voir toujours, et c’est seulement ainsi que je vous conserverai.
Elle parlait avec tendresse, elle luttait pour ne pas laisser sa tête rouler sur l’épaule de Fronsac, elle résistait au désir de s’ensevelir encore dans ses bras dangereux.
— Je choisis le seul moyen de ne pas lasser un homme tel que vous, acheva-t-elle en écrasant une larme, je serai votre confidente.
La duchesse était plus belle que jamais; Fronsac la pressait dans ses bras; il la sentait trembler; elle ne refusait plus que faiblement;
son visage exprimait une grande détresse, mais de tout son corps frissonnant s’élevait un sourd, un instinctif appel; Fronsac qui suivait avec curiosité toutes les phases de sa chute, lui donna un baiser plus profond, et la fit rouler sur le lit sans effort.
Elle éprouvait tant d’amour pour Fronsac, il avait si durement marqué sa proie, qu’elle ne lui fit aucun reproche; elle demeurait étendue à côté de lui, les yeux noyés, et elle écoutait avec volupté les mots d’amour dont elle douterait le lendemain.
Quand elle le vit remonter à cheval, sur la route de la guerre, elle resta pâle et défaillante,
— Hélas, soupira-t-elle, je vous aime trop, je suis trop soucieuse de votre gloire pour vous conseiller de fuir le danger.
Elle remonta dans sa voiture, et s’effondra dans les coussins.
Il eut un large salut du chapeau, piqua des deux. Fronsac s’abandonnait à la joie du galop; l’air lui fouettait les yeux. Il ne songeait plus qu’aux aventures et à la gloire.
CHAPETRE II
Retour glorieux à Paris. — Une conquête à l’église : Jeanne Michelin. — L’art de vaincre une bourgeoisie. — La maîtresse confidente. — Un déjeuner qui finit mal. — Une voisine facile : la Renaud. — Richelieu se montre infatigable. — Les gravures galantes ou le plaisir tiré au sort. — Mort de Jeanne Michelin. — Sa lettre touchante . — Un amour qui finit mal. — Mésaventure de Mme de Guébriant. — Le billet d’adieu. — Un duel de dames au Bois de Boulogne : Mme de Polignac et Mme de Nesle.
Fronsac gagne la Flandre à franc étrier. Depuis dix ans durait la monotone et terrible guerre de la succession d’Espagne; les armées du Roi étaient réduites à la défensive; le prince Eugène assiégeait Landrecies. Cette citadelle fermait aux armées impériales la vallée de l’Oise, route de Paris. Le petit pont de Denain permettait seul au prince de communiquer avec ses réserves de Marchiennes. C’est alors qu’aidé du vieux Montesquieu, Villars, par une feinte heureuse, fondit sur les retranchements de Denain, emporta la place d’un élan, le 24 juillet 1712, et contraignit îe prince Eugène, séparé de sa base d’opération, à fuir vers le
Nord. Le jeune duc de Fronsac parvint à l’armée au lendemain de cette victoire. Le maréchal avait reçu l’ordre d’occuper sans répit la nouvelle recrue, qui ne mérita que des louanges. Fronsac se montra homme de guerre avec autant d’ardeur qu’il s’était révélé galant de cour. Il galopait le jour à portée de mousquet autour des remparts à enlever, banquetait le soir et jouait avec les autres officiers dans la tente du maréchal.
Il restait à prendre Marchiennes. La maîtresse du prince Eugène, une Italienne fort jolie, s’y était enfermée.
— Ma foi. Messieurs dit le maréchal, si vous , emportez la place, je vous cède la dame.
Le comte de Broglie, aidé de Richelieu, s’empara des avant-postes. Six bataillons défendaient la ville; un immense fossé bourbeux l’entourait; le 30 juillet, la ville tomba; mais la belle Italienne parvint à s’enfuir sous un déguisement et retrouva le prince Eugène. Les jeunes officiers en furent pour leurs rêves romanesques. Le prince Eugène leva le siège de Landrecies.
Le Roi confia alors à Villars, qui venait de sauver son royaume, le commandement de ses armées en Allemagne. Villars mit le siège devant Fribourg. Le maréchal, que Richelieu ne quittait pas d’une semelle, attaqua avec trente bataillons; le combat dura deux heures; Richelieu fut blessé à la tête d’un coup de pierre dont il garda les marques toute sa vie; deux
mille hommes furent tués. Viliars accorda une suspension d’armes pour enterrer les cadavres qui empestaient. La désolation régnait à l’intérieur de la ville. Le gouverneur fit demander qu’on laissât sortir les dames de qualité, pour leur épargner les horreurs du siège. Mais Viliars, craignant que leur présence ne fût dangereuse pour ses officiers, refusa. Les drapeaux blancs apparurent peu après sur les remparts, la ville se remit à sa discrétion.
Le maréchal décida l’envoi d’un émissaire à Versailles; Fronsac, de nouveau visité par la fortune, fut désigné pour porter l’heureuse nouvelle au Roi.
A dix-sept ans, la Bastille et la guerre, jointes à la pratique du plaisir, lui avaient enlevé le je ne sais quoi de spontané et d'exubérant propre à la. jeunesse; le cœur était déjà caché ou mort; la sensualité ne se couvrait plus du voile de tendresse que les faibles essaient d’y jeter; de froids calculs augmentaient la force d’un beau visage; il s’exercait à la ruse, au silence; il naissait à la maîtrise.
Envové en émissaire à Versajlles pour annoncer la victoire de Viliars sur le Rhin, pressentant la fin de sa précoce disgrâce, il joua vis-à-vis du Roi la mesure, la timidité, fit un récit modeste de la prise des villes, attira d’autant plus de louanges qu’il en semblait moins demander. La cour unanime vanta sa réserve, Mme de Maintenon sa métamorphose; le Roi daigna dire à la vue de son front bande ;
LA VIE DXJ
— L’appareil de votre blessure efface la honte de la lettre de cachet que je signai contre vous. Comportez-vous bien car je vous crois destiné à de grandes choses.
Puis il lui ac orda douze mille livres et un logement à Maily.
La duchesse de Fronsac, ayant perdu son innocence et sa patience, se consolait dans les bras d’un bel écuyer des dédains de son mari. Il l’apprît, en rit; confusément heureux de jeter, en livrant à la risée une épouse considérée jusque-là comme sage, le discrédit sur toutes les femmes, il divulgua lui-même cette chute, n’appelant jamais l’écuyer autrement que « le mari de ma femme ».
C’est à celte époque qu’il s’engagea dans la touchante aventure, dont tant de narrateurs se sont emparés avec des fortunes diverses. Rue Saint-Antoine, il découvre par hasard dans la boutique d’un miroitier une blonde aux yeux noirs qui excite son désir. Il apprend par ses gens qu’elle se nomme Jeanne Michelin et qu’elle assiste le matin à la messe de l’église Saint-Paul. IŸ va chaque jour se placer non loin d’elle, l’accoutume à sa présence, réussit à lui parler. Il dissimule sous des paroles aimables sa morgue naturelle, se fait aimer de cette bourgeoise. La volupté demeure incomplète si quelque plaisir pour le cerveau ne s’y mêle. Ayant emprunté à sa maîtresse de naguère, la duchesse de ***, il aborde le mari, achète des meubles au nom de la duchesse, loue un
appartement, y fait porter par Michelin luimême le lit où il espère jouir de sa femme.
Le présent et le passé se rejoignant ainsi, il attire par un subterfuge Jeanne Michelin dans ce logis nouveau; il se jette à ses pieds; il lui assure, avec des larmes, qu’il mourra si elle ne répond pas à son amour. Jeanne Michelin, toute confuse, lui avoue qu’elle l’aime innocemment, mais qu’elle ne peut, sans offenser Dieu, trahir le mari qu’elle a et qui est bon pour elle. Elle est émue; des pleurs ruissellent sur son visage; sa gorge gonfle la guimpe immaculée. Richelieu maintient ses mains sur ses yeux, feignant des larmes d’amour; il la guette dans l’ombre; cette douleur honnête l’enchante, ce regret lui prépare sa proie; doucement il se relève, appuie ses lèvres chaudes sur une bouche qui se ferme en vain; son bras léger glisse autour de la taille; les cils de Jeanne battent; puis ses paupières demeurent closes; Richelieu sourit et rejette au milieu de la chambre son collet de drap fauve.
Elle s’enfuit, les joues ardentes, comme ivre. Le plaisir a mille formes : une heure après, Richelieu pénètre, sous un prétexte, dans la boutique de Michelin, qui se confond en politesses, tandis que les yeux de Jeanne essayent d’exprimer le courroux, ne révèlent que l’amour; le duc feint de ne rien voir; il badine avec une voisine qui se trouve là, une veuve de vingt-deux ans, nommée Renaud.
Jeanne vaincue lui cède à son gré. Il donne
lucidement à cette femme innocente l’habitude de l’amour. Habile à éclairer les goûts mal connus d’un corps, il l’asservit par des caresses justes. Le remords vacille dans l’âme encore pure; la nécessité du plaisir ne se discute plus.
Cetle flamme allumée dans les veines d’une femme vertueuse par un enfant de dix-neuf ans exaltait son orgueil. Il trouve piquant de divulguer cette aventure à la duchesse de **% son ancienne maîtresse, curieux de l’observer durant son récit. Celle-ci rougit, battit plus rapidement de l’éventail, feignit l’indignation, puis éclata en sanglots; mais clic eut la sagesse ayant surpris dans ses larmes une lueur d’impatience aux yeux de Fronsac, de feindre le calme, et même la complaisance, persuadée que si une maîtresse obstinée se traite en ennemie, une sorte d’affection et de faveur devient le partage de celle qui sait à temps se changer en confidente. Le récit terminé, elle ne put s’empêcher de plaindre Jeanne Michelin en termes qui révélaient sa blessure comme son amour, mais sur le désir de Fronsac, elle invita le jeune homme et sa nouvelle maîtresse à déjeuner.
Le repas est d’abord gai; Fronsac se penche tour à tour vers l’une et l’autre femme, compare leurs mérites. Malgré les éclats de rire, les cristaux, la bonne chère, une ombre douloureuse emplit la salle. Au rôti, la duchesse fond en larmes au milieu des fleurs;
Fronsac éprouve plus d’ennui que de pitié; les vins et la table le portent à la bonne humeur; il ne veut point s’en laisser distraire par une scène touchante; en homme qui a eu, une fois pour toutes, l’art de faire accepter ses caprices comme des lois, il se lève, et les yeux brillants, s’en va. Il revoit dans son imagination la Renaud, celte voisine de Jeanne Michelin, telle qu’il la rencontra, appuyée au chambranle de la porte, brune, souriante; il quitte les deux femmes sans une parole, galope faubourg Saint-Antoine.
Moins d’une heure après, la Renaud, échevelée dans ses bras, lui avoue en baissant les yeux qu’il sait trop bien leur épargner les préliminaires de la défaite pour ne point séduire toutes les femmes. Il descend l’escalier content de lui, aperçoit Jeanne Michelin revenue dans sa boutique seule; il entre, lui reproche ses scrupules, sa froideur, ne l’abandonne qu’en larmes. Il demande, pour assaisonner son plaisir, des larmes, comme d’autres exigeront du sang.
Le lendemain il prépare d’autres rencontres. Michelin voyage pour ses atl'aires. Fronsac obtient de Jeanne qu’elle le recevra dans la chambre conjugale jusqu’à deux heures du matin; puis il monte avertir Mme Renaud, veuve, libre, que sorti d’un bal vers deux heures, il lui rendra visite quelques minutes après. Il court annoncer le tout à la duchesse de ***.
Mme de *** plaide avec noblesse la cause de
Jeanne Michelin; elle trahit son cœur en défendant Jeanne, son désintéressement, en défendant sa rivale heureuse. Richelieu, venu pour goûter un plaisir cérébral, sent par un étrange et commun retour cette beauté de l’ame agir sur ses sens; il jouit de cet attrait aussi renouvelé qu’imprévu; ne se hâte ni d’y résister ni d’y céder; puis au moment où la duchesse profère d’une voix grave les plus élevées des maximes, curieux de ramener sur terre des préoccupations si célestes, il se livre à une attaque rapide; la duchesse se débat; il fait des progrès; elle est grande, forte; à la seconde où sa défaite se consommait, elle parvient à saisir une sonnette; un laquais surgit sans tarder. Richelieu quitte la place avec un sourire furieux.
Ayant fait l’amour selon ses projets avec Jeanne Michelin, il gratte à la porte de Mme Renaud. Les hommages qu’il avait rendus à Jeanne ne font en rien tort à ceux qu'il adresse à son amie. Le sommeil vient. De bonne heure, par une erreur de la servante, qui ne savait pas que sa maîtresse eût galante compagnie, la porte s’ouvre : Jeanne Michelin, venue pour conter à la Renaud quelque récit futile ou ménager, est introduite sans préambule. Elle étouffe un cri; demeure sur le seuil; Mme Renaud jette précipitamment le drap par dessus sa tête et disparaît dans le lit; le duc seul se met à rire. Au bout de quelques minutes de silence, Mme Renaud prend le
parti inévitable d’avouer; supplie son amie de lui conserver quelque estime, ou du moins quelque affection, lui rappelle avec des larmes que l’indulgence est le propre de la vertu. A ces éloges immérités, Jeanne ne peut s’empêcher de rougir; d’autant plus que Fronsac la considère d’un œil narquois. Il se lève, et malgré ses supplications à la dérobée, assure qu’elle pardonnera, à la Renaud, celte faiblesse si naturelle, et à lui, Fronsac, une si excusable trahison, puis il l’embrasse. La Renaud n’en croit pas ses yeux. Sans parler, les deux femmes se lancent un regard aigu. Fronsac rompt les chiens, assure aux deux bourgeoises interdites que rien n’est plus honorable et plus fréquent pour deux femmes charmantes que d’éprouver de concert la même inclination pour le même cavalier. Elles hésitent, le regardent ingénument avec un mélange de haine et d’attrait. Fronsac prend Jeanne par la main, la traîne, malgré ses regards farouches, jusqu’au lit où la Renaud est encore étendue dans le déshabillé de la nuit; il saisit la main moins réservée de Mme Renaud, fait en sorte que les doigts de ses maîtresses se touchent en signe de paix.
La Renaud, sur les instances de Fronsac, offre le chocolat, que Jeanne ne peut refuser, si peu apaisée qu’elle soit dans son cœur. Je ne sais quoi dans les amours-propres, se contente avec les appétits; la brune et la blonde se jettent dans les bras l’une de l’autre, en
s’écriant avec amour que Richelieu est un monstre.
Si effacée qu’ait été durant cette nuit l’image de la duchesse de ***, Richelieu, pour lui montrer quelles agréables compensations il avait trouvées à sa récente résistance, va lui faire le récit de l'aventure, après le dîner, à l’heure où elle se trouve seule. A la peinture détaillée qu’il ne lui épargne pas de chacun de leurs plaisirs, elle atlecte de rire pour cacher son trouble; une lueur involontairement tendre et impatiente éclaire ses yeux. Richelieu, plus séduisant que jamais, n’a qu’à faire un geste; malgré sa vertu coutumière, elle l’attend, le souhaite : il se retire après un congé cérémonieux, la laisse rougissante, déçue, trouvant alors plus de plaisir à laisser qu’à prendre.
La Michelin et la Renaud se piquent chacune en son for intérieur d’obtenir une préférence du duc; elles lui écrivent des lettres d’injures et de tendresse, le suppliant de renoncer au partage. Richelieu leur donne rendez-vous à la même heure dans le même appartement. La dévote Michelin s’y rend la première. La Renaud la suit de peu. Aux deux femmes stupéfaites de se rencontrer là, Richelieu explique en souriant qu’elles sont trop charmantes pour qu’il puisse sans désespoir renoncer à l’une d’elles. L’une et l’autre s’asseoient en boudant dans des fauteuils aux extrémités de la pièce. Le duc va embrasser la Michelin* puis
la Renaud. Elles résistent d’abord. Il les met avec rapidité dans cet état d’égarement où l’on n’aspire plus qu’au plaisir. Il leur propose de passer dans un cabinet voisin, qu’il veut leur faire admirer. Elles se regardent, troublées par cette fantaisie nouvelle, se reneoignent dans leurs fauteuils avec des regards offensés. Richelieu saisit sur une étagcre un recueil libertin, leur propose de l’ouvrir toutes deux au hasard; celle qui aura la lettre la plus près de FA sera forcée de le suivre. Ni l’une ni l’autre ne veut commencer. La Renaud pique enfin dans le livre, et tire un F. La Michelin fait sortir un E. Elle passe la première dans la pièce voisine, dont la porte reste entrebâillée et, tandis que la Renaud feuillette les gravures, elle est à même de constater que le duc ne lui faisait pas une offre dérisoire. La Renaud à son tour passe dans le cabinet, non sans craindre que Richelieu ait usé les plus persuasifs de ses arguments à convaincre Jeanne Michelin, mais le duc lui démontre victorieusement qu’il ne demeure jamais à court de réplique.
Les deux femmes ainsi réduites au point de complaisance et d’obéissance qu’il leur avait fixé, Richelieu ne voit plus en elle que des bourgeoises ennuyeuses, et les abandonne. La succession embarrassée de son père, mort à cette époque, le contraint à lutter contre les hommes d’affaires, l’occupe, car il est âpre au gain. Quelques mois après, il aperçoit de son
carrosse le bonhomme Michelin, de noir vêtu. Il le fait monter. Le pauvre homme lui apprend à travers ses sanglots que Jeanne est morte d’on ne sait quelle maladie de langueur. Richelieu, de retour à son hôtel, relit en haussant les épaules une lettre encore récente qu’il avait jetée dans un tiroir :
« Monsieur le duc, je vous ai aimé dès le premier instant où je vous ai vu. J'étais heureuse avec un mari compatissant qui me dédommageait de l'amour, que je n’avais pas pour lui par mille soins persévérants qu’une honnête femme ne peut recevoir sans reconnaissance. L’amitié la plus tendre tint lieu de l’amour. Les exercices de ma religion, auxquels je me livrais avec la plus grande ferveur, remplirent ce cœur qui avait besoin d'aimer. Vous connaissez mieux que moi quel fut le hasard qui me fit faire votre connaissance. J’allais tous les jours ci l’église prier Dieu comme à mon ordinaire, et je ne m apercevais pas que j’étais conduite par le désir de vous g retrouver. Ce fut dans ce même appartement que, égarée par vous, je manquai pour la première fois à des devoirs sacrés. Je ne vous cache pas que le plaisir, le premier que je goûtai aussi vif, me subjugua au point de ne pouvoir plus réfléchir sur mes égarements. Quand le souvenir de ma première conduite venait se présenter à mon esprit, le vôtre plus puissant écartait le repentir. Le jour où j’eus le malheur de voir
que vous m’étiez infidèle, ma raison revint me présenter le miroir et j’y vis toutes mes fautes. Je crus qu’en m’égarant de nouveau j’éloignerais le remords qui me troublait, et j’eus la douleur d’être plus criminelle sans être plus heureuse. Vous devez vous ressouvenir que je n’opposai aucun obstacle à vos désirs, la dernière fois que nous nous trouvâmes dans ce même lieu. Je me flattais que le plaisir que j’éprouvais toujours avec vous m’arracherait ci moi-même : vaine espérance. Le plaisir me fuit et je sens bien qu’il ne peut plus revenir. Ma santé se détruit, je succombe aux tourments que j’éprouve, et je ne veux plus que vous disputiez à Dieu un cœur qui ne doit plus implorer que sa miséricorde. Je suis à vous pour la dernière fois, si la jouissance d’une femme gémissante peut vous tenter encore, et demain je vais aux pieds des autels pleurer mes erreurs et demander au ciel le pardon de mes fautes. »
Trop faible pour la vertu, trop pure pour le vice, Jeanne Michelin avait quitté ce monde. Richelieu chassa quelques ombres en passant une joyeuse soirce au milieu de scs amis.
Richelieu alla quelques jours à la campa' gne chez la maréchale de Villars. Il y vit une jeune princesse charmante et mélancolique dont il connaissait l’histoire. Orpheline à quinze ans, elle avait rencontre a un bal d© la maréchale le prince qu’elle devait épouser;