‹ La vie du maréchal de RichelieuChapitre 15 sur 24 · LA VIE BU · texte numérisé non relu

LA VIE BU

seule et tranquille à Ménars, mais que le Roi ne saurait plus que faire si elle le quittait; et en m’ouvrant ainsi son cœur, qu’elle ne pouvait, me dit-elle, ouvrir à personne, elle devint, pour me peindre ses tourments, d’une éloquence et d’une énergie que je ne lui avais jamais vues... Bref, elle me parut folle et enragée, et je n’ai jamais ouï de plus beau sermon pour prouver les malheurs attachés à l’ambition; et en même temps je la vis tour à tour si misérable, si insolente, si violemment agitée et si embarrassée de sa suprême puissance, que je sortis de chez elle, après une heure de cette conversation, l’imagination frappée qu’il ne lui restait plus d’autre visite que la mort. »

Elle fut enlevée par une fluxion de poitrine. Aussitôt morte, on enleva le corps, à peine couvert d’un drap, sans attendre son carrosse. Le soir du 17 avril, vers six heures, le convoi se forma à l’église Notre-Dame-de-Versailles. Des rafales de pluie éteignaient les torches; un grand vent soufflait. Le cortège dans sa marche vers Paris traverse la place d’Armes, en vue du Château. Le Roi le guettait. Il avance sur le balcon, suivi de son valet de chambre. La pluie fait toujours rage. Il n’y prend pas garde. Il demeure plongé dans ses pensées et quand la dernière voiture a disparu dans la nuit il rentre dans son bureau; de grosses larmes roulent encore sur son visage.

— Voilà les seuls devoirs que j’aie pu lui

rendre dit-il à son valet; nue amie de vingt ans,

Richelieu revient à Paris et tourne dans le même cercle d’intrigues que trente années auparavant. Le Roi n'a pas encore de maîtresse déclarée. On a songé à la duchesse de Grammont, sœur de Choiseul; mais cette femme altière est sans attrait pour un homme habitué aux raffinements de l’amour. On a mis en avant Mme d’Esparbès, « le plus beau bras de la Cour », mais Choiseul l’a exilée. Le maréchal trouve la place encore libre. Il passe en revue les femmes titrées : il voudrait, par respect pour le trône et par amitié pour ses pairs, rendre aux femmes de sa caste une charge dont elles avaient eu la prérogative jusqu’à la Pompadour. Plus que septuagénaire, il espère de la nouvelle favorite le ministère tant attendu, où il brûle d’égaler par un prompt éclat la gloire de son grand-oncle le Cardinal.

Le Roi n’a que des désirs. Ses regrets sont vite partis. A Mme de Séran.

— Je n’ai jamais aimé Mme de Pompa-

dour.

— Vous l’avez cependant gardée aussi longtemps qu’elle a vécu.

— Oui, fit le Roi avec un geste de lassitude, parce que la renvoyer, c’eût été lui donner la mort. »

Rien n’empêche donc le Roi de rentrer sous le servage des sens. Le difficile pour Richelieu

est de trouver la favorite qui se pliera à ses volontés et servira son ambition. Dans son pavillon de Hanovre, où il héberge la pire société, un ruffian titré, M. du Barry, lui propose pour Louis XV une femme d’une beauté céleste, Mlle Lange, courtisane de son état. Richelieu, survivant d’une autre époque, hausse les épaules. Du Barry tient bon. Le maréchal n’admet pas qu’une fille de basse classe puisse entrer à Versailles. Du Barry le plaisante sur ses principes arriérés; tant et si bien que Richelieu excédé l’envoie à Lebel, pourvoyeur des aventures quotidiennes du Roi, ne doutant pas que celle-là finisse aussi vite que les autres.

A peine devant Lebel, Mlle Lange lève ses grands yeux vers lui, découvre son col, qu’elle a le plus beau du monde, et le vieux valet de chambre, qui avait pourtant vu déjà bien des charmes, ne peut s’empêcher de baiser la gorge. Richelieu avait fait la leçon à Mlle Lange, qui se borne à soupirer :

— Si ce n’était pas vous.

Lebel est enchanté; et arrache d’une main sénile les vêtements qui lui cachent encore ce corps ardent, l’accable des caresses qu’il peut encore faire, et ne songe plus qu’à faire profiter le Roi de sa découverte.

Il la met sur le passage de Louis XV, elle plaît, elle se rend à l’endroit qui lui est prescrit. Grâce à son expérience de courtisane, elle remporte la plus éclatante des victoires.

L’organisme blasé du Roi s’échauffe sous des caresses que les grandes dames ou les bourgeoises connaissaient mal; elle lui devient plus chère de jour en jour; toute la Cour le sait; malgré la désapprobation de Choiseul, Louis XV ne peut s’empêcher de conter sa joie à tout Versailles.

Du Barry voit approcher la fortune. Richelieu devient empressé. Il est choqué qu’une fille des rues entre dans le lit royal; mais ce reste de dignité ne va pas jusqu’à lui commander la retraite.

Louis XV appelle Richelieu, lui assure qu’il ne sera pas satisfait tant que Mlle Lange ne sera pas sa maîtresse en titre, lui demande conseil. Richelieu confère avec Du Barry. Ce dernier a un frère idiot et avare qui ne demandera pas mieux que d’épouser moyennant finance.

Lebel, qui n’avait cru qu’à une passade, s’épouvante, et représenta au Roi le scandale qu’il va causer.

— J’en suis fâché pour toi si cela te fait de la peine, répond le Roi, mais ta protégée est adorable, j’en suis fou; je veux lui donner une preuve publique de ma tendresse. Elle sera présentée et personne ne dira mot.

Le serviteur insiste.

Louis XV impatienté prend la pincette et la lève sur son vieux confident.

La nouvelle comtesse du Barry était bonne fille et généreuse comme beaucoup de ses pa-

reillés, peu intelligente, un peu vaniteuse et jolie. Elle montra, quand les tempêtes se levèrent, assez de grandeur d’âme pour faire sortir de prison à sa place la fille du duc de Cossé-Brissac qui avait été son amant, et il est juste d’attribuer à ses nerfs de femme plutôt qu’à la bassesse de son caractère ses pleurs et sa révolte devant l’échafaud.

Certain du succès de la favorite, Richelieu, (pii s’était réservé, entre en scène. Il va la voir, l’inonde des conseils et des avertissements dont il avait muni Mme de Châteauroux, et lui peint sous les couleurs les plus noires le ministre en fonction, Choiseul, qui dans sa haine a remplacé Maurepas. Il reprend son éternelle comédie avec moins de brio et plus de maîtrise. Il forme la Du Barry aux manières et aux visages de la Cour. Les progrès de son élève le stupéfient. Mme de Pompadour n’avait jamais pu dépouiller ses façons ni son langage de petite bourgeoise. Mme du Barry, lorsqu’elle apparaît pour la présentation officielle devant une Cour observatrice et haineuse, arrache par sa beauté et son aisance dos rumeurs d’admiration aux plus hostiles.

Mais on ne lui pardonne pas sa naissance scandaleuse. On rend Richelieu responsable de la présentation. Louis XV écrit à M. de Choiseul :

« Vous connaissez Mme du Barry; ce n’est

assurément point M. de Richelieu qui me l'a fait connaître, quoiqu’il la connaît, et il n’ose pas la voir; et la seule fois qu’il l’a vue un moment, c’est par mon ordre exprès . »

Riciielieu se défend lui-même, en écrivant de sa main une note qui témoigne chez cet académicien d’une singulière incompétence en matière d’orthographe :

« Il éloit à son gouvernement de Bordeau quand il apris cette liaison avec le Roi et qu’il V étonne beaucoup. A son retoure de son gouvernement, ü ala à Versailles, ou il en apris tonies les particuliarité. Le Roy fut iongtemps sans lui en pariere et lui profita de se silence pour ne pas être obligé d’allere chez ladite dame. Cependans, quelque joure le Roy lui demanda s’il aimait le caffait aux lais d’amande. M. de Richelieu lui répondit qu’il ne le connaissait pas de cette manière; alors le Roy lui dit qu’il voulais lui en faire goutté le lendemain pour son déjeuné, et qu’il avait qu’à vendre chez lui sur les neuf heure du malin et qu’il le mènerait chez une belle, damme qui le savait faire. M. de Richelieu ce doutta qui pouvait être cette belle dame et il a suivi lés ordres du Roy. Quoique tout les courtisans voulait faire croire qu’il était très bien dans cette coure, et confondant alors son cousin d’ Aiguillon, M. de Richelieu a toujours été très réservé vis à vis cette favorite, même a éloigné le moment de sa présentation. Il était trop

attachez à la gloire du monarque pour ne pas crindre que cela pouvait un peut la compromettre. »

Le duc d’ Aiguillon, l’ancien duc d’Agénois, amant de Mme de la Tournelle, était en effet secrètement l’amant de la Du Barry. Il était neveu de Richelieu, et fils de cette marquise de Richelieu qui, allant passer le carnaval à Venise, écrivait à l’abbé de Grécourt :

« Tous les romans qui paraissent sont bien dénués d’événements piquants. Si j’écrivais ma vie, vous verriez bien d’autres aventures. Par exemple, en allant un jour à tel endroit je fus arrêtée dans un bois, loin de tout secours, par un voleur. Mes gens prirent la fuite. Quand il m’eut bien volée, le galant s’avisa de me trouver belle et en conséquence il en fallut passer par ce qu’il voulut; il demandait le don d’amoureuse merci d’une façon si pressante et si tendre, avec un pistolet à la main, qu’il n’y avait pas moyen de le refuser. Ah, charmant voleur! Ah, voleur charmant... »

La Du Barry fit entrer d’ Aiguillon dans le triumvirat de 1770 avec Terrav et Maupeou.

Ecarté du ministère une fois de plus, Richelieu ne désespère pas. Il sait qu’il ne peut guère compter sur Mme du Barry dont l’ambition ne va qu’à posséder des robes charmantes et une toilette d’argent massif. Mais il reste dans la faveur du Roi, qui se divertit de voir à 74 ans le maréchal prendre à l’amour une part aussi active que durant sa jeunesse,

et ne peut se passer des anecdotes scabreuses que Richelieu vient chaque jour lui conter, et auxquelles il sait mieux que tout autre donner le tour piquant.

— C’est une vieille connaissance de ma famille, disait Louis XV de Richelieu, on l’a trouvé caché sous le lit de ma mère.

Richelieu répondait qu’il s’agissait là d’une simple plaisanterie, qu’il avait eu bien trop de respect pour Mme la duchesse de Rourgogne.

— Bon, bon, répliquait le Roi, du respect, on passe par là-dessus quand on est jeune et qu’on est aimé. Au surplus, vous faites bien d’être discret; je serais décemment obligé de me fâcher, puisque c’était ma mère.

Le duc riait complaisamment. Il n’avait plus d’autre ambition que de respirer cet air de Versailles qui lui était famillier depuis un demi-siècle. N’ayant pu faire la grandeur du royaume par ses hauts faits et ses lumières, il se contentait de faire le plaisir du Roi par ses histoires libertines. Ils étaient tous deux des vieillards; il fallait que les récits fussent de plus en plus pimentés pour le divertir. Richelieu osait tout. Il alla jusqu’à raconter qu’autrefois le Régent ayant prouvé sa flamme à la duchesse de Berri, sa fille, s’était brusquement retiré d’elle de crainte de l’engrosser.

— Je baptise vos enfants tant qu’ils vivent, avait dit Mme de Berri en jetant de l’eau sur le tapis maculé.

Cependant le Roi devenait mélancolique.

Il vivait dans la terreur de la mort et les présages néfastes s’amoncelaient autour de lui.

« Encore quarante jours, Sire, avait osé prêcher l’abbé de Beauvais, et Ninive sera détruite. »

Autour de lui, tous mouraient. L’ambassadeur de Gênes fut frappé subitement; le marquis de Chauvelin roula à ses pieds durant une partie de cartes; l’abbé de la Ville périt d’apoplexie sous ses yeux; la foudre tomba à ses côtés tandis qu’il chassait dans la forêt de Compiègne.

Une jeune paysanne qui avait un commencement de petite vérole lui donna sa maladie; il avait déjà une autre maladie secrète qui faisait dire que chez les grands tout est grand. Les symptômes devenaient affreux.

Tantôt le Roi chassait la favorite, tantôt, il lui glissait dans le sein des mains toutes purulentes.

Les scènes de Metz se renouvellent pour la troisième fois. Richelieu et son fils montent la garde à la porte des appartements et menacent le curé de Versailles de le jeter pâlies fenêtres s’il parle de confession au Roi.

— Si vous ne me tuez pas, répond le prêtre, je rentrerai par la porte parce que c’est mon Roi.

Le Roi se confesse pourtant le 7, reçoit l’Extrême-Onction, et meurt le 10 mai 1774.

Son corps déjà pourri dégageait de telles exhalaisons qu’on dut appeler les vidangeurs pour le mettre en bière. Ses filles seules pleuraient. Paris donna des fêtes.

Comme on avait prié Sainte Geneviève pour son salut et qu’on plaisantait l’abbé de Sainte-Geneviève sur l’impuissance de la châsse.

— De quoi vous plaignez-vous, répondit-il, n’est-il pas mort?

L'avènement de Louis XVI déchaîna selon la coutume un torrent de disgrâce. La Du Barry fut exilée; une foule de courtisans reçurent l’ordre de ne plus reparaître à la Cour. Le vieux Maurepas fut tiré de sa disgrâce. Pour Richelieu, il s’attendait à toutes les défaveurs. A peine écoulé le délai de six semaines qui écartait de la Cour selon l’étiquette, les courtisans qui soignent un Roi dans une maladie contagieuse, il accourut à Versailles pour se rendre compte des choses. Louis XVI ne le regarda même pas. Marie- Antoinette lui tourna le dos. Le Roi et la Reine l’accusaient d’avoir traîné Louis XV dans ses débauches, mais par égard pour Page du maréchal, qui avait 78 ans, ils voilèrent leur haine sous une froideur glaciale. Puis à force de souplesse, il se fit de nouveau tolérer.

— Comme vous, disait-il à Maurepas, de qui la Vieillesse l’avait rapproché, j’ai vu trois règnes : sous le premier il fallait nous taire;

sous le second parler tout bas; mais aujourd’hui on parle tout haut. »

Lui-même abandonnait toute décence et se jetait dans les aventures. Il adressait aux femmes des compliments, d’une bouche édentée. Il se détournait des grandes dames, car l’heure était venue où l’on le trouvait démodé, et où ses façons d’être ne passaient plus que pour les gestes surannés d’un vieillard que la jeunesse tourne en dérision.

— M. de Richelieu, disait plus tard Mme de Brienne au prince de Ligne, aurait été reconnu parfaitement aimable si seul à Versailles il n’avait gardé les talons rouges, l’air guindé et les formules complimenteuses du dernier règne.

Le maréchal se consolait avec des filles à soldats, qu’il trouvait sur les boulevards, et qu’il étonnait dans l’alcôve par une vigueur demeurée entière.

Parfois il retrouvait l’esprit dur de sa jeunesse. Une présidente aigre et dévote déclare dans un salon que Richelieu, avec un visage de pomme cuite, ne peut plus prétendre à séduire que des beautés faciles. Le maréchal piqué lui fait la cour, lui laisse espérer le mariage à condition qu’elle se rende d’abord, tant et si bien qu’elle tombe dans ses bras en soupirant:

— Voyez combien je vous aime; je me damne pour vous.

— Et moi je me sauve, réplique-t-il en s’enfuyant.

Sa légèreté et sa sécheresse lui rendent peu sensible la perte de Voltaire, son « ami » de toujours. Toute leur vie ils s’étaient joué la comédie de l’amitié. Ils n’avaient ni confiance ni abandon, faisaient assaut de sentiments déclamatoires et, par derrière, de médisances. Ils ne se rejoignaient que dans un commun amour de détruire.

Un beau jour, il tombe malade; on le crut à toute extrémité. Un messager envoyé en hâte court prévenir son fils qui chassait dans la plajne de Gennevilliers. Le duc de Fronsac arrive à brides abattues, espérant enfin hériter. Ses amis le félicitaient déjà. Son bonheur est à son comble quand il vit sur le lit son père les traits décomposés et présentant toutes les apparences de l’agonie. Mais Richelieu rouvre les yeux, voit tout ce monde qui l’épie et s’écrie :

— Je ne suis pas encore mort. Vous n’hériterez pas encore cette fois-ci.

Le lendemain il faisait de nouveau des visites dans Paris.

Richelieu retourne à l’Académie, suscite des candidatures, en empêche d’autres; un candidat évincé compose cette épigrannne :

Vieux courtisan mis au rebut Vieux général sous la remise A la Cour tu n’es plus de mise,

Il t’a fallu changer de but.

Sans intrigue, point de salut Richelieu, c’est là ta devise;

Confus de l’inutilité Où languit ta futilité Ton petit orgueil dépité Dans un vain tracas se consume;

Jusqu’au baigneur qui te parfume,

Tout se rit de ta vanité;

Tu n’as plus de grâce à prétendre,

Tu n’as plus de rôle à jouer.

Voltaire est las de te louer.

Tout le monde est las de t’entendre;

Que faire? A quel saint te vouer?

Il te reste l’Académie,

Et tu viens de t’imaginer Que ton importante manie Là du moins pourra dominer;

Qu’il t’en soit venu la pensée On n’en dit pas être surpris;

Mercure, avec son caducée Faisait, dit-on, peur aux esprits.

Il tombe en proie au despotisme des vieillards. Témoin ce début de lettre à l’abbé de Voisenon, de qui Mme Geoffrin disait ainsi que de Richelieu : Ces deux hommes-là ne sont que les épluchures des grands vices.

« M. l’abbé, vous êtes une vieille catin qui n’avez que les vices de ces créatures sans en avoir conservé aucun des agréments. Si vous ne venez pas, comme vous me l’avez promis, à l’Académie, je ne veux vous voir de ma vie; je vous ferai fermer la porte de mon hôtel, et vous serez le seul à qui j’ai fait cet affront... »

Pour se distraire, il devient intendant général de la Comédie Italienne. Il choisit les pièces et les interprètes. Point d’actrice qui ne sache de quel salaire elle devra payer son engage-

ment. Il se mêle de donner des leçons de diction aux comédiens. Il déclame d’une voix discordante et aiguë le Racine, le Corneille, le Voltaire; les auditeurs étouffent mal leurs rires. Les actrices l’appellent : Papa Maréchal.

Las de la solitude de son foyer, il veut se marier une troisième fois. Il songe à une princesse d’Allemagne, puis fixe son choix sur une dame du chapitre de Remiremoni, Mlle de Lavaulx, veuve avec cinq enfants d’un M. de Rithe mort aux Indes.

— « Elle n’étciit, dit Mme du Deffand, ni belle, ni laide , ni jeune, ni vieille, ni sotte, ni spirituelle ; on ne peut être plus dans l’ordre le plus commun. »

A Fronsac qui ne lui cache pas son étonnement de le voir se marier à 84 ans. ■

— Eh oui, dit Richelieu, et si nous avons un fils, je le ferai cardinal; vous devez vous souvenir que cela n’a pas fait de mal à notre famille.

L’union fut stérile, mais pourtant la troisième duchesse de Richelieu fit une fausse couche.

Marie-Antoinette demandait un jour au duc si sa femme était grosse.

— Je ne le pense pas, répondit-il a moins qu’elle ne le soit d’hier ou de ce matin.

La nouvelle femme du maréchal avait pour lui les attentions les plus minutieuses et les plus grandes, elle allait jusqu’à chasser les mouches qui venaient le tourmenter; et elle

mettait à sa disposition sa fortune, afin qu’il pût conserver son train de vie fastueux. On dépensait par an 100.000 livres pour la table et le reste à proportion.

Sa ténacité et son grand âge avait rendu à Richelieu une sorte de place à part à la Cour. Il s’acquittait toujours de ses charges, allait chez les ministres, les recevait, et l’on le voyait avec une sorte de surprise et de crainte résister aux infirmités de la vieillesse.

Cependant il devint sourd; mais le Roi eut assez d’indulgence pour ne pas le renvoyer. Un soir, il présentait selon l’usage la robe de chambre au Roi. Louis XVI, tout occupé à parler chasse, ne l’aperçoit pas et va se mêler à un autre groupe. Le maréchal le suit, en chancelant, les bras tendus, avec la robe de chambre. Le Roi, plein du sujet, revient et repart plusieurs fois de suite sans voir Richelieu, qui le suit les jambes tremblantes et n’en peut plus de fatigue.

Il ne renonce pas à son goût des femmes. La maréchale, qui craint qu’il ne s’épuise, a beau le surveiller, il la trompe, et ses tromperies ne font jamais tort au devoir conjugal, qu’il lui rend avec ferveur.

Il obtient un jour rendez-vous d’une jeune femme qui habitait au carrefour de la Comédie Italienne. Il y rencontre une blonde de vingt ans, complaisante, prête à tirer quelque argent des caresses d’un barbon, mais persuadée que fout se bornera à quelques baisers.

Richelieu avait 88 ans. Il regarde ces jeunes yeux, ces seins qui se débarrassent de leurs voiles, et devant la femme il sent renaître son printemps. Il murmure à la jeune blonde qu’il est prêt à rendre hommage à tous ses charmes. Elle croit que le vieillard aime employer encore des phrases qui lui font illusion, et gentiment elle se glisse dans ses bras, persuadée qu’elle ne court aucun risque; mais quelle n’est pas sa surprise de sentir Richelieu la prendre avec fougue, et lui donner de son goût des preuves réitérées.

Quand son fils, malade de la goutte, est retenu au lit, il va le trouver, s’étonne de sa faiblesse, lui dit que si l’on a la goutte à un pied il faut se tenir sur l’autre et joignant l’exemple à la parole, il reste plusieurs minutes en équilibre sur une seule jambe.

Au mariage de son petit-fils le duc de Chinon avec Mlle de Rochechouart, il donne un bal costumé. Il se livre toujours à de longues randonnées à cheval. Puis peu à peu, il incline vers le tombeau.

Un jour, il est pris d’une crise qui manque l’emporter. Il n’en perd pas pour si peu la répartie. A sa belle-fille Fronsac qui se penche sur son chevet et lui dit pour le rassurer :

— Vous avez bien bon visage, il est aimable et frais.

— Vous le prenez donc pour votre miroir, répond-il en souriant.

Peu à peu, il perd le fil de ses idées. Durant

les répits que lui laissent ses derniers plaisirs, il regarde l’homme d’action mourir en lui. Il avait entrevu par éclairs l’art d’être chef, et il savait qu’il ne réaliserait jamais plus ce qu’il avait rêvé à ces minutes de génie. Il avait vécu dans la compagnie secrète d’un homme de valeur qu’il avait pris pour luimême et qu’il n’avait jamais rejoint. Il échappait à la tristesse en se faisant apporter les énormes albums où il conservait les miniatures, quelque bout d’écrit et une touffe de la crinière de toutes les femmes qu’il avait eues. Il en contemplait longuement les feuillets en laissant couler sa salive.

Sa jeunesse avait prolongé son éclat hors des limites communes. Elle se flétrissait soudain comme une fleur obstinée que le vent emporte sans qu’elle ait formé le fruit. Comme il s’était chaque matin durant plus d’un demisiècle offert tout entier aux sollicitations de la journée, il avait donné une image d’abondance et de vie; mais la course touchant à sa fin on s’apercevait qu’il n’avait été que stérile. Il n’eut pas une seconde le sentiment de sa misère. Les divertissements et les plaisirs résonnèrent dans sa cervelle jusqu’au dernier jour, comme des grelots. De son matin à son crépuscule, il en usa avec la journée terrestre comme si elle n’admettait pas de lendemain.

Un an avant la Révolution, il mourut gâteux.

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