L'ÉGLISE DE LA PRINCIPAUTÉ DE MONTBÉLIARD
La fin du XVIL® siècle. Le luthéranisme confessionnel. Il triomphe à Tubingue. L'esprit de Tubingue importé à Montbéliard. Le duc Georges. Anne de Chatillon, sa femme. Théologie du prince. Les pasteurs. Leur attachement à la doctrine luthérienne. Leurs exagérations. La confession. L'exorcisme. La vie religieuse n'a pas disparu. Quelques témoignages sur la fidélité des pasteurs du temps.
Pour bien comprendre la vie ecclésiastique et religieuse des Eglises du pays de Montbéliard au xvn"e siècle, il est nécessaire de remonter un peu en arrière et de rechercher rapidement ce qu'elles étaient devenues sous le rapport des idées, de la vie intérieure, des mœurs à la fin du siècle précédent.
Le pays de Montbéliard — nous l’avons vu déjà — français, bourguignon plutôt par son origine, par sa langue et ses mœurs, suivait pourtant les destinées politiques du duché de Wurtemberg.
Ce l'en politique avait amené la luthéranisation de nos Eglises. À la fin du xvri siècle il n’y a aucune différence pour les idées religieuses entre nos paroisses —— françaises de langue — et telle ou telle paroisse de la Souabe. Or on sait ce qu'a été en Allemagne la théologie du xvu”* siècle.
Le beau temps de l’activité féconde et créatrice est passé. Luther lui-même après avoir comme retrouvé et remis en honneur le principe religieux de S'-Paul de la justification par La foi, c’est-à-dire par le libre don de soi-mème à Dieu, avait sur la fin de sa carrière été obligé de reculer sur le chemin royal où il avait engagé la théologie et l'Eglise. IL confondit la foi avec la pure doctrine. Il ne sut pas toujours dégager sa notion de la foi de l’intellectualisme scolastique (!). Après lui ce mouvement intellectualiste avait été en s’accentuant et il avait abouti, à la fin du xvrre siècle, à une scolastique protestante qui ne le cédait en rien à l’ancienne. Il fallait bien en effet que le protestantisme défendit son principe contre les attaques du catholicisme romain et contre les mystiques qui voulaient laisser les consciences religieuses dans un vague dangereux. Une Eglise se renie ellemème quand elle refuse de formuler sa foi en doctrines nettes et précises. On est donc injuste envers les systématiciens du dogme protestant au xvn"% siècle quand on condamne en bloc et leurs efforts et leur théologie sous le nom commode de scolastique. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire en essayant de se rendre compte de leur foi, en précisant leurs doctrines, en s’efforçant d'élever une citadelle inaccessible, un triple rempart autour de la vérité protestante (?).
Sans doute ils se sont servi des matériaux qu’ils avaient sous la main. Ils ont utilisé la méthode scolastique que Mélanchton lui-même avait introduite dans la théologie protestante. Ils ont appelé à leur secours la raison qui met de l’ordre dans les idées, qui distingue, divise, fractionne les
(1) Cf. À. Harnack. Dogmengeschichte, tome II, pages 733-759.
(2) Dorner, Gesch. der prot. Theol., page 520.
résultats de la pensée. Leur effort est louable, admirable parfois. Mais quand leur travail fut terminé, ils étaient tonibés dans une erreur anti-évangélique et anti-luthérienne. Ils avaient confondu l'Évangile et la pure doctrine, la Parole de Dieu qui parle dans la Bible avec les doctrines ct les formules dogmatiques qui paraissaient satisfaisantes à leur esprit. Ils avaient gravement altéré le principe de la justification par la foi en identifiant la foi évangélique avec l’ancien dogme. Ce qui justifie pour eux ce n'est plus seulement la confiance du cœur dans l'Évangile du Christ, c’est l'adhésion aux formules qu’ils ont logiquement, scolastiquement construites et qu'ils croient d’ailleurs sincèrement conformes à l’Écriture. La foi de l'Eglise, l'adhésion aux symboles de l'Eglise luthérienne voilà ce qui sauve. Une tradition protestante s'était ainsi établie en face de la tradition romaine, une autorité extérieure au lieu de la certitude intérieure.
On ne professait nulle part cette fidélité exclusive aux symboles avec plus de tenacité que dans l’Université à laquelle Jacques Andreæ avait appartenu. Wittemberg, la citadelle du luthéranisme confessionnel, avait pris à Tubingue deux de ses plus importants théologiens Aegidius Hunn (1550-1603) et Polycarpe Leyser (1552-1610). Un autre Wurtembergeois, Léonard Hutter (1563-1616) devait à Leyser son appel à Wittemberg. Tholuck a dit avec esprit et avec sévérité que tous ces théologiens du xvre siècle avaient reçu le Saint- Esprit plutôt sous la forme d’un corbeau que d’une colombe. Et cela est exact. Ils sont toujours en quête d’adversaires. J] n’y à pas une doctrine s’écartant peu ou prou de la Formule de Concorde d’Andrex qui n’ait trouvé un adversaire dans les théologiens wurtembergeois. Leurs manuels de dogmatique deviennent des catalogues d’hérésies. C’est l'esprit de Nicolaï,
de Schmid (1652), de Raith (1654), de Wagner (1655), de
Zeller (1661). Et cet esprit dura. C'était celui des professeurs et des pasteurs. Un homme étranger au confessionnalisme strict se fût trouvé fort mal à l’aise en Wurtemberg. Un disciple de Calixte, Schrader, refusa un appel à Stuttgart en disant qu’il aimait mieux être le dernier des diacres à Helmstedt que le premier prédicateur de cour à Stuttgart (1).
L'esprit de Tubingue avait naturellement passé à Montbéliard par les jeunes gens qui y allaient étudier et notre pays, à La fin du xvue siècle, ne le cédait en rien en étroitesse au luthéranisme wurtembergcois.
C'était l'esprit du prince qui régnait alors, Georges II de Wurtemberg, le chef officiel de notre Eglise.
Le duc Georges, dont la vie a été traversée par de grands revers, était un caractère — mais il avait de singulières étrangetés. Il était sérieux, grave, vraiment pieux. Il lisait assidûment la Bible. Il accomplissait à la lettre le précepte de S'-Paul : Priez sans cesse. Il était de mœurs sévères. Et à côté de cela, il était défiant, soupçonneux. Il avait des emportements redoutables. Qualités et défauts se heurtent et se mêlent en lui. Il aimait la science. Il était fort cultivé lui-même. Il avait soutenu dans sa jeunesse des thèses en Sorbonne. Ce qui ne l’empèchait pas de s’écrier : « Puisse la foudre du ciel embraser toutes les écoles d'Allemagne ; ce n'est qu'à ce moyen que la paix et la concorde pourront jamais renaître dans l’empire ».
« Un prince appelé à régner, disait-il une autre fois, n’a besoin de rien apprendre ; la Providence, en l'appelant au trône, saura pourvoir à l’instruction qui lui manque ».
Ce prince, à la fois sérieux et extravagant, avait épousé, uon sans peine, en 1648, l’arrière-petite-fille du grand Coligny, Anne de Châtillon. Fille d’un père mou et faible, sœur
Q) Wäürtlembergische Kirchengeschichte. — Stuttgart, 1893, page 439.
de la belle comtesse de la Suze dont les mœurs n'étaient pas — loin de là — au-dessus du soupçon (1), Anne de Coligny nous parait plus extravagante encore et moins bien équilibrée que son mari. Elle était ardente, passionnée, jalouse; si l’on en juge par son langage, son éducation avait dû être peu surveillée ; elle avait des expressions crues qui ne s’excusent pas toutes par la grossièreté de son temps. Elle faisait à son mari des scènes dont il nous à naïvement conservé le détail dans les Dialogues du ménage d’un seigneur (°). Dans des accès de jalousie elle menaçait de le tuer, puis se faisait soumise et demandait à être battue. Elle eût obéi sans cesse à toutes ses passions déchainées si elle n'avait trouvé un frein dans ses principes religieux qui l'ont préservée, sinon de chutes graves, au moins de l’irrémédiable abaissement. Parfois elle se disait folle et l’on est tenté de la croire sur parole. Que nous sommes loin de Coligny, du pur héros de Saint-Quentin !
Son mari tantôt usait de violence avec elle, tantôt l'exaspérait par ses sermons. Quelquefois il atteignait la conscience en faisant appel à ses sentiments pieux et la paix se faisait.
Anne était huguenote et française, c'était encore un sujet de querelles. Le duc Georges lui reprochait de se confier plus à ses pasteurs qu’à lui-même. « Les pasteurs, lui disait-il, sont pour prescher et baptiser, ils n’ont que faire des secrets des femmes, ils les doivent consoler dans l’Eglise, je n’ai pas lu dans l’Ecriture que le pasteur doit marier les épousées, je
() Cf. France protestante, édition Bordier, article Chütillon. Henriette de la Suze abjura le protestantisme en 1653 afin de ne se trouver avec son époux ni dans ce monde ni dans l'autre. Son mari, tout huguenot qu'il fût, était prodigue et débauché.
(2) Aux archives nationales, copie dans les papiers Wetzel. Ce dialogue n’a pas été et ne sera pas publié, nous l’espérons. Mais il est très précieux à consulter pour les historiens. Il jette une vive lumière sur les idées et les mœurs de la societé princière à la fin du xvr siècle. D'ailleurs il a déjà été utilisé plusieurs fois.
n'ai pas lu dans l’Ecriture que les malades ont eu des pasteurs, pas même les malfaiteurs que l’on a exécutés (sa comtesse attaquait à son tour les pasteurs de son mari « Tous les pasteurs luthériens et les allemands sont des... coquins qui n’osent rien faire sans la permission du prince ou la coutume, sont des poltrons (?) ».
Le prince Georges était un fervent luthérien (°) et il mit une telle insistance à gagner sa femme à la confession d’Augsbourg qu’elle fit sa conversion le jour de Noël 1662. « 1] avait travaillé, ce sont les propres expressions du prince, à lut enseigner le luthéranisme dès le 26 janvier précédent ».
Le comte Georges se piquait en effet de théologie. Il en fait à tout propos ; on la voudrait plus claire ; on s'intéresse à ce prince théologien ; on voudrait suivre sa pensée et tout à coup elle disparait ensevelie dans une phraséologie absolument inintelligible comme ces ruisseaux dont on voudrait retrouver la source et qui disparaissent tout à coup dans un gouffre mystérieux.
Ainsi le comte Georges a écrit un livre intitulé : Traité de la Bible close et d'Elie qui la doit ouvrir (*). Ce livre est dirigé surtout contre les réformés. Il est destiné à prècher aux ministres de s'abstenir désormais des commentaires et in-
@) Dialogue du ménage d'un seigneur.
() Dialogue du ménage d'un scignenr.
G@) Les fortes convictions chrétiennes n'étaient pas rares chez les princes à cette époque. Le duc Georges continuait les traditions des princes chrétiens du xvre siècle. «C'était conforme à l'esprit du temps, que les souverains protestants prissent Ja tête du mouvement religieux dans leurs états : les rois étaient théologiens, les reines écrivaient des prières ». À. de Verdilhac, Curiosités bibliographiques et littéraires. Bibliothèque universelle, août 1894, page 369.
(4) Traité de la Bible close et d’Élie qui la doit ouvrir, traduit d'italien en francais, par N. B. D. L. F. Math. XVII, 2 : De vray Elie viendra premièrement et renouvellera le Tout. MD. CLXVII,
terprétations. Il faut se taire, ne plus écrire ({), attendre «les vifs témoins de Dieu comme ils nous sont promis en l’Apocalypse ». Tout le livre est le développement de cette thèse. « À quoi cela vous a-t-il servi, dit-il aux réformés, de tant écrire? Estce que les catholiques, vos adversaires, n’ont pas une réponse à tout ? » et il continue en exposant les ripostes catholiques d'une manière vraiment forte. C’est la partie intéressante du livre. Mais on se demande par quel aveuglement le prince théologien ne voit pas tout ce qu'il dit aux réformés peut s'appliquer aussi parfaitement aux théologiens luthériens.
Le comte Georges, comme on peut s’y attendre, surveillait étroitement la doctrine des ministres. En 1668, par exemple, le pasteur allemand de Montbéliard, prèchant sur Sap., I, 5, « avait attribué aux choses créées une vertu innée et rejeté entièrement que l'opération de l'esprit de Dieu se fasse jamais sans un moyen extérieur (?). Le prince fut douloureusement ému, il fit venir l’hérétique, il le catéchisa de son mieux, il lui fit lire la théologie mystique de Christian Hoburg et il écrivit ensuite dans son journal : « Le prince a prié ardemment Dieu avec de grands pleurs de jour et de nuit pour que Dieu ne veuille pas punir le discours mal expliqué dans le presche d'attribuer à la créature ce qui appartient seul à Dieu ? »
La stricte orthodoxie confessionnelle que le duc Georges croyait être la sienne était, en tous cas, celle de la très grande majorité de nos pasteurs à la fin du xvrr”* siècle. Un mot du duc Georges peint bien leur état d'esprit. « Ils se croient infaillibles dans leur doctrine » et cette doctrine est celle des livres symboliques de l'Eglise luthérienne.
On peut s’en convaincre en lisant les thèses que nos mi-
(1) Infidèle le premier aux conseils qu'il donne ici, le duc Georges a publié, en 1671, un livre (en allemand) intitulé : Comment on doit comprendre la Bible, in-12°.
(2) Journal du comte Georges. Bibliothèque de Besançon.
nistres en activité à la fin du xvrr"e siècle avaient soutenues à Tubingue ou les sermons qu'ils ont publiés.
Le ministre Pierre Diény, par exemple, a soutenu à Tubingue, sous la présidence de Melchior Nicolaï, en 1644, une thèse intitulée : Exercitatio theologica sive disputatio de sancto Baptismi lavacro Anabapticæ Calvinisiæ ac Papisticæ genti opposita (!). Elle est d’une orthodoxie parfaite (2).
La thèse de Jules-Frédéric Tueflerd, soutenue en 1669, à Tubingue, sous la présidence de Wolfin, un ami de Spener, paraît marquer un progrès. Mais malgré son titre : Exercitatio in sextum caput Johannis Evangelisiæ (*), c'est une thése de polémique dans l'esprit du temps et non un travail d’exégèse.
Après de longues luttes d’idées et parfois de personnes, le luthéranisme strict a pris racine dans nos Eglises. La doctrine de la Cène et du baptème que l’on trouve dans les écrits du temps est ad unguem la doctrine de l’école. Les ministres, dans les personalia qui terminaient tout sermon funèbre, n’omettent jamais de dire que les parents de celui à qui les honneurs funèbres sont rendus « eurent le soin de procurer à leur cher fils, aussitôt après le matin de sa naissance, la lumière d’un jour de grâce par le moyen du S. sacrement du baptesme, où il fut lavé des souillures qui accompagnent la naissance de tous les enfants d'Adam (1) ».
@) Tubingue, 1644. Bibliothèque de Montbéliard.
(2) On en jugera par la citation suivante : « Omnibus orthodoxis Theologis sacrosanctum Baptismi Lavacrum adèo necessarium esse constat, ut extra necessitatis casum, nemo nisi baptixalus salvetur : Sicuti magnus totius mundi sofia Christus, verbo et juramento, Johann. 3. testatur dum inquit Amen, amen dico vobis : nisi quis renatus Juerit ex aqua et Spiritu, non potest ingredi regnum Dei ».
G) Tubingæ, literis Kernerianis, 1669. Bibliothèque de Montbéliard.
(#) Sermon funébre fait à l'enterrement du sieur Jean-Georges Grangier, premier ministre de l’Église française de Montbéliard et commis- -superintendant Ts Églises du pays, prononcé par Frédéric Barthol, diacre de la même Église le VI en Novembre MDCLXXI. — Montbéliard, chez Claude Hyp, 1672, page 42.