DUCHESSE DE WURTEMBERG
SÉe,
Mer!
C’est la formule consacrée.
La foi est un acte intellectuel, le salut une connaissance : « connaître Dieu veut dire aussi l’aimer, le craindre et s’étudier à faire sa volonté. Une âme fidèle qui est une avec son Sauveur, qui connait sa personne, ses deux natures, ses propriétés, ses œuvres, ses ofhices, son mérite et ses bienfaits, ayme cordialement ce bénin Sauveur, devient son imitateur, luy obéit et se conforme à ses ordonnances (1) ».
À Montbéliard mème, le luthéranisme est représenté par le ministre Grangier. C'était, au témoignage de ses contemporains, un homme bien doué, savant, zélé, très attaché à la doctrine : « La pure doctrine de la confession d’Augsbourg est celle de laquelle il ne s’est jamais relâché, ayant toujours eu en aversion ces esprits lasches et complaisants qui nagent entre deux eaux, qui veulent complaire aux uns et en mesme temps ne pas déplaire aux autres (2?) ».
Lorsqu'on est aussi ferme en sa doctrine, il est bien rare que cette fermeté ne s'accompagne pas de quelque intolérance. Grangier avait des exagérations dans son zèle. Le duc Georges, dans son journal, le lui reproche souvent. Il faut bien le dire, Grangier nous apparait plus comme un fonctionnaire exact et redouté que comme un messager aimé et respecté de la paix et du salut qui sont en Christ (*).
Les étudiants de Tubingue étaient trop nourris de polémique pour qu'on en retrouve pas des traces dans leur acti-
(1) L'union mystique de Jésus-Christ avec l'âme fidèle. Sermon funèbre, par Jules- Frédéric Malblanc, page 23.
(2) Sermon funébre de Grangier, page 54.
(3) A la suite du sermon funébre qui lui est consacré, on trouve cette épitaphe :
Il fut si craint dedans ce lieu
Qu'on peut bien dire sans hyperbole Qu'on appréhenda sa parole Presqu'autant que l’ire de Dieu.
ïO , L'ÉGLISE DE MONTBÉLIARD
vité. Et en effet la polémique entrait jusque dans la chaire. Certains ministres, non seulement se servaient de la chaire chrétienne pour attaquer ouvertement les errants ou les pécheurs, mais y portaient même leurs querelles personnelles.
Le ministre Morlot, de Montécheroux, fait son devoir en instruisant les enfants, mais il est « querelleur en chaire », au témoignage de Léonard Cuvier, ancien. «Il à invectivé longtemps une femme qui avait coupé les ongles des poules de son voisin ». Morlot invective une autre de ses paroissiennes « dans ses presches, disant qu’elle est un tronc sec, qu’elle est inutile au monde, parce que ceux qui ne font point d’enfants ne servent de rien dans le monde (!)». A d’autres il fait le reproche tout contraire : Il reproche à David Courant, arquebusier : « que luy et sa femme faisaient des enfants tous les jours qui seraient contraints de mendier leur pain, qu'il luy fera mener un autre mesnage et qu'il portait des habits de gentilhomme... de tout quoy ledit déposant a été tellement affigé qu’il a bien été quatre jours sans pouvoir manger qu'avec dégoût (?) ».
On avouera que le ministre de Montécheroux rabaissait singulièrement le rôle de la prédication chrétienne.
On rencontre les mêmes errements à Montbéliard. Nous lisons, par exemple, dans le journal du duc Georges : « Le 12 février 1669 Walter s’est plaint contre Macler ; on a jeté une pierre dans la cuisine de Walter, on a étrillé sa servante sur la rue, la femme de Walter doit avoir appelé Macler un double Jean. Le pire est qu’on à prèché en chaire les folies que les femmes et les servantes font. Macler prèche contre Barthol qu'il hante les femmes, c’est pourquoi qu’elles aiment ses presches.. »
@) Visite de 1672. Archives nationales, K. 2174.
(2) Visite de 1672. Archives nationales, K, 2174.
D'un autre côté nous savons par ce même journal que certains pasteurs avaient rétabli la confession privée : « On s’en sert, dit-il, pour exercer sa passion privée ». Cette pratique n'était cependant pas admise par tous : « Le pasteur allemand s’est plaint du diacre de ce qu’il fait des risées quand il confesse les personnes » (mars 1667).
Quelques pasteurs pratiquaient même l’exorcisme. En 1697 la bergère du bétail du Vernoy, Sara Marion, ayant été accusée d’avoir introduit deux diables dans le corps d’un garçon de 14 ans, le ministre de la paroisse de Désandans, Jean-Georges Parrot — un luthérien ardent — avait pratiqué des exorcismes auxquels les esprits malins et diaboliques résistèrent, quoique le nom de Dieu eût été invoqué à réitérées fois. Ce ne fut qu'à la faveur d’une bouillie appelée paipai que ces diables demandèrent et qu’on leur donna par lorgane de la bouche du garçon que l’on parvint à les expulser. Ce paipai fut composé « de farine blanche et de cinq œufs pondus par une poule noire et trouvés dans le râtelier du bétail. G) »
Allons-nous conclure maintenant avec les historiens du piétisme que l'Eglise était morte et qu'il était temps qu’un sauveur vint pour elle ? Non. L'Eglise chrétienne n’est pas pour nous comme ce phénix des légendes antiques qui mourait périodiquement pour renaitre de ses cendres. L'Eglise est un organisme vivant qui ne peut pas périr, mais qui passe, comme tout organisme en son évolution, par des périodes de crise. Il faut se défier, en matière historique, des jugements trop absolus et des généralisations hâtives sur lesquelles ils reposent trop souvent. Certes, l'Eglise montbéliardaise du xvrre siècle à son déclin souffrait de son intellec-
(1) Éphémérides de Ch. Duvernoy, page 354, cf. À Tuetey, La sorcellerie dans le pays de Montbéliard, — Dôle, 1886.
tualisme et les guerres du siècle, les habitudes qui en étaient sorties lui avaient causé des préjudices graves. Mais elle n’était point morte. Je ne puis souscrire non plus au jugement de mon ami et collègue M. le pasteur Donzé quand il dit de la période que je viens d’essayer de décrire : « Le clergé de la principauté était, autant qu'on peut en juger, bien loin de comprendre la grandeur et les exigences de la vocation pastorale (1) ». Je suis persuadé du contraire. Prenons, par exemple, les rapports des surintendants ; ces hauts fonctionnaires ne péchent pas par la tendresse. Que disentils des pasteurs qui exerçaient leur ministère dans les années troublées qui environnent l'année 1672 ? Voici quelques témoignages. L'ancien Perrin Rolland témoigne ceci sur son ministre Christophe Barthol, pasteur à Blamont : « Perrin Roland, maire à Pierrefontaine, par le serment qu’il a de sa charge, et après l'avoir exhorté de ne rien cacher de la vérité, a déclaré qu’il ne sait autrement sinon que le sieur Barthol leur ministre fait bien son devoir, soit pour les prédications, visiter et consoler les malades, baptiser les enfants et toutes autres fonctions de sa charge (?) ».
Les autres anciens confirment ce témoignage : « Jacques Viénot, ancien à Blamont, par son serment de sa charge de prédit ancien, a dit que Dieu les a beaucoup bénis de leur avoir donné un prédicateur tel que Monsieur leur ministre, qui est fort diligent en tous les points ».
De même le ministre de Glay, Jean-Pierre Berdot, est très diligent : « Aussitôt qu'il a fait sa charge il se retire en sa étude à lire ses livres sans courir de costé et d’autres, hanter les tavernes, chercher querelle ou s’adonner à quelque autre dissolution ». On le trouve toujours « sur ses
(@) Nofice sur Jean-Frédéric Nardin. — Paris, 1883, page 4.
(@) Visite de 1672. Archives nationales, K. 2174.
livres ». Il instruit fidèlement en la pure parole de Dieu ; ses paroissiens sont « assez retenus » (1).
En 1673 on dit de Jean Ponnier, ministre de Roches, Autechaux et Ecurcey : «Il s’acquitte de sa charge comme un brave homme, fait les prédications, les catéchisations, visite bien ses malades (?) ». Pierre Du Vernois, ministre à Abbévillers, fait bien sa charge. Le ministre Daniel Nardin, de Seloncourt, « ne saurait faire davantage que ce qu'il fait pour bien instruire ses paroissiens (*) ». Le ministre de Vandoncourt et Dasle, Etienne Simonin, est « un homme de paix qui instruit bien ses auditeurs, mais la jeunesse est débauchée ».
« Quant à être des modèles de conduite et de dévouement, dit M. Léon Marchand des pasteurs qui précédèrent Spener, ils s’en croyaient dispensés ; quant à s'occuper de catéchisation et de cure d’âmes, c'était des choses trop mesquines et trop indignes des hautes fonctions dont ils étaient revêtus (f) ». On a vu par les témoignages que nous avons apportés que ce jugement, appliqué à la majorité de nos pasteurs du xvir”e siècle, serait profondément injuste. Il est probable que des études plus approfondies sur la vie et la conduite des pasteurs du Wurtemberg conduiraient à la mème conclusion. Il faut que l’historien se défie des procédés de l'artiste. Pour mieux mettre en lumière les services de quelques éminents serviteurs de Dieu, il ne faut pas rejeter dans l’ombre les autres témoignages que Dieu se donne à lui-même dans la fidélité de ses enfants.
(1) Visite de 1672. Archives nationales, K. 2174. (2) Visite de 1673. Archives nationales, K. 2174. (3) Visite de 1673. Archives nationales, K. 2174.
(4) Étude sur le mouvement religieux produit par Spencer, — Genève, 1873, page 4.
L'Église luthérienne du pays de Montbéliard au xvr”e siècle n’était donc pas morte, malgré son intellectualisme. C’est que, sous l'enveloppe de cet intellectualisme il y avait de la vie religieuse, de la foi, de la piété, du courage. Le système intellectualiste de ce temps était Penveloppe imparfaite et déjà caduque de la vie religieuse, mais sous la froide enveloppe nous avons senti encore la chaleur du dedans.
C’est cette chaleur intérieure, cette vie du dedans qui va même permettre à notre Église de passer sans mourir à travers un temps d'épreuves plus graves encore, je veux parler du règne si néfaste pour notre pays du duc Léopold-Eberhard.