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TEXTE DE LA LITURGIE STRASBOURGEOISE

Allmechtiger ewiger Gott und Vatter, wir bekennen und veriehen das wir leider inn sünden empfangen und geboren sind und daher geneigt zu allem argen, und treg zùu allem guten, das wir deine heilige gebott on underlass übertretten, uns selb immer mehr verderben.

Das ist uns aber leid, und begeren deiner gnaden und hülff, So erbarme dich über uns, aller gütigster barmherzigster Gott und Vatter, durch deinen Sun unseren Herren Jesum Christum, verleihe und mehre uns deinen H.

Geyst, damit wir unser sûünd und ungerechtigkeit inn grund unseres hertzens erkennen, war rew und leid daruber überkummen, inen gentzlich absterben, und dir in einem neuwem Gottsæligen leben gentzlich wol gefallen. Amen.

D'où viennent ces deux textes ? L’un, celui que Calvin a connu à Strasbourg, apparait pour la première fois dans une petite liturgie qui forme appendice au .« Psalter » de 1539. La rédaction de cette liturgie est attribuée à Bucer, le grand homme de la Réformation strasbourgeoise. L'autre, celui qui figure dans notre Ordonnance de 1559, a été jusqu'ici attribué à Brenz, l’auteur principal de la Xirchenordnung d’où notre Ordonnance est tirée. On n’avait pas jusqu'ici remar-

(1) Nous soulignons tout ce qui ne se trouve pas dans la liturgie de Strasbourg,

LE CULTE ts qué l'identité presque absolue des deux textes. Ce fait, que le lecteur a pu vérifier par lui-même, nous amène à poser de nouveau cette question : qui est-ce qui copie l’autre ? Est-ce Bucer ou Brenz ?

Un examen superficiel de la question nous amènerait vite à conclure à la priorité du texte de Bucer publié dès 1539, tandis que celui de Brenz date de 1559.

Mais il y a à cette solution bien des difficultés. Nous demandons à ceux qui connaissent tant soit peu l’histoire des luttes des Luthériens et des Sacramentaires, s’il est probable que Brenz, dont la célébrité en Allemagne se rapprochait de celle de Luther lui-même, que Brenz l’auteur de la Confession du Wurtembers, du Syntagma Suevicum, le correspondant de Marbach, ait été chercher parmi les formulaires de confession publique renfermés dans la liturgie de Bucer, le fragment dont il s’agit pour en faire une prière à dire à la suite de la Litanie ? Car c’est la place qu’occupe dans la Kirchenordnung de 1559 le morceau qui est devenu dans notre liturgie de 1741 la Confession des péchés.

On sait combien Bucer était suspect dans les milieux luthériens.

L'esprit est autrement satisfait par la supposition contraire, Bucer a emprunté à Brenz cette prière dont avec un sens très juste, il a fait une confession publique des péchés.

Il n’y a à ceci aucune impossibilité. Brenz avait fait à Halle, dès 1522, une belle œuvre de réforme. Son Église fut une des premières Églises d’Allemagne organisées sur le type nouveau. Il avait introduit dans son culte la confession générale des péchés (1). Le réformateur de Halle, lié avec Luther, fut

() Damus operam, disait-il plus tard dans la Confessio Wirtembergica, ut generalis Confessio peccatorum, quantum fieri potest et licel, in Ecclesiis nostris conservetur...» Pfaff, Acta et Scrifta ecclesiæ wirtembergicæ, Tubingæ, 1720, page 293.

connu de bonne heure dans les cercles à tendances réformatrices. Il était en relations suivies avec Bucer, qui appréciait son ministère (1). Lorsque celui-ci dut organiser le culte luthérien à Strasbourg, quoi d'étonnant à ce qu'il aît songé à utiliser l’œuvre liturgique de Brenz qui, dès 1526, avait publié, à Halle, une ordonnance ecclésiastique ?

Ce qui n’est pour nous qu’une induction logique basée sur les faits que nous connaissons, sera définitivement établi, nous le croyons, lorsque sera retrouvée l’œuvre primitive de Brenz. En attendant, notre supposition, en outre des probabilités plus grandes qu’elle a pour elle, nous permet d'expliquer de la manière la plus satisfaisante les différences que l’on aura remarquées dans les deux textes. Le texte de Brenz est celui qui offre une plénitude plus complète de la pensée. Il est le plus satisfaisant pour le dogmaticien. Le texte de Bucer présente bien les caractères d’un dérivé. Bucer a été frappé de la beauté de la prière de Brenz, il veut lutiliser dans son culte et, pour cela, il lParrondit dans ses angles, il fait disparaitre ce qu’il y a pour lui de trop théologique. Il supprime : vol unvissens unnd Unglaubens deines Gattlichen Worts, pleins d’ignorance et d’incrédulité en ta Sainte Parole. C'était pour la théologie luthérienne une conséquence logique du péché. Il supprime de même cette conséquence de la transgression des commandements de Dieu, darduch wir in ewigen Tod fallen. Enfin, tout en conservant le fond de ce qui suit dans le texte de Brenz, Bucer en enlève les tournures scolastiques, il abrège en tenant moins le langage de la théologie que celui de l'expérience chrétienne.

Nous concluons donc en disant que le texte le plus ancien est celui de Brenz, et nous voilà amené à cette solution inat-

(1) Brenz écrit à Bucer en 152$ : « Accepi literas tuas, amicissime Butxere, et oportunas et amicas, quibus congratularis ministerio meo... », Ibid. page 198.

LE CULTE 217 tendue d’une question très discutée : Le véritable auteur de la confession des péchés dite de Théodore de Bèze (!), dite de Calvin (*), dite de Strasbourg (°), c’est Brenz, l’auteur principal de l’ordonnance ecclésiastique du pays de Montbéliard.

Ce point réglé, continuons notre étude de la liturgie de

Ainsi, la liturgie de 1741 avait remarqué la belle prière qui suit la Litanie dans l’'Ordonnance de 1559, et, imitant Bucer sans le savoir sans doute, elle en avait fait la Confession des péchés qu'on lisait — et qu’on lit encore — à l’autel, tous les dimanches matins.

Les services de l’après-midi étaient plus simples que ceux du matin. Une prière précédait et une autre suivait le sermon. Les deux formules de la liturgie de 1741 sont nouvelles. Elles se trouvent encore sous une forme un peu différente dans notre liturgie actuelle (pages 25 et 30).

Dans les Églises de campagne, il ny avait pas toujours un sermon au service de l'après-midi. On se contentait souvent de lire les Sentences de l’Ecriture sainte ou Instructions pour tous les états (pages 13 à 16 de la liturgie de 1741). Ces textes bibliques avaient été insérés par Brenz dans l’ordonnance de 1559. On les trouvait aussi dans le catéchisme de

(1) Athanase Coquerel, Observations pratiques sur la prédication, Paris, 1860, page 279. Puaux, Histoire de la Réformation française, Paris, 1859, tome II, page 106. 79 » 59 pag

(2) Bersier, Projet de révision de la liturgie des Églises réformées de France, Paris, 1888, Introduction historique, page XII : « La Confession des péchés ne nous paraît pas avoir eu d’autre auteur que Calvin». Doumergue, Essai sur l'Histoire du culte réformé, Paris, 1890, page 20.

(8) « Calvin n’a fait que l’emprunter à l’Église de Strasbourg ». L. Lafon, Revre de théologie, de Montauban, 1883, page 130. Erichson, l'Église française de Strasbourg au XVI" siècle, 1886. Erichson, Die calvinische und die altstrassburgische Gottesdienstordnung, Strasbourg, 1894.

218 LÉICULTE

Dans les services de semaine, mercredi et vendredi, après le sermon, la liturgie prescrit de lire la Litanie que Brenz avait adoptée de Luther et introduite dans l’ancienne Ordonnance.

Nous avons dit qu’il y avait tous les jours au temple une prière le matin et une le soir. Les formules de ces prières sont empruntées au premier essai de 1697. La prière du matin était suivie de la lecture du symbole, des commandements et d’une autre Confession des péchés dont la forme première se trouve déjà dans lOrdonnance de Schnepf (1536) et qui, aujourd’hui, après un si grand laps de temps, est encore dite à chaque communion. La liturgie de 1741 gâte malheureusement par des surcharges le texte primitif. Nous espérons que la prochaine édition de notre Liturgie nous rendra, sous sa forme première, ce beau monument de la piété d'autrefois.

La manière d’administrer le baptème est celle de POrdonnance de 1559. C’est la forme de Brenz qui a prévalu sur celle de Schnepf (1). Même remarque pour la manière de présenter à l’église un enfant qui a été baptisé à la maison par une personne privée. Mais ici encore la Liturgie de 1741 allonge le texte primitif par des additions inutiles (?).

La manière d’administrer la Cène est à peu de choses près la même que celle de l'ordonnance de 1559, qui elle-même reproduit en partie la Formula de 1536. Ce formulaire est d’une parfaite orthodoxie luthérienne. Voici comment se déroule l'acte saint.

À l'autel :

Instruction sur la sainte Cène.

(1) Cette formule, très peu modifiée, se trouve encore dans notre Liturgie de 1884 (pages 259-269).

(2) Liturgie de 1884, pages 270-280.

Exhortation à se préparer à la Confession publique.

Confession (celle de Schnepf).

Formule d’absolution (1).

Prière pour obtenir les dispositions nécessaires pour communier dignement.

Récitation des paroles de l’Institution.

Avertissement aux indignes, appel aux fidèles.

Puis, les fidèles s’étant approchés, le ministre dit à chacun des communiants, en présentant le pain : Prenez, mangez. Ceci est le corps de Jésus-Christ, qui a été livré à la mort pour la rémission de vos péchés ». En présentant la coupe : « Prenez, buvexz, cect est le sang de Jesus-Christ qui a été répandu pour la rémission de vos péchés ».

Après la communion :

Doxologie.

Prière d'actions de grâces.

Chant.

Bénédiction.

Cette dernière partie est introduite par la Liturgie de 1741.

La Liturgie de l’Ordonnance terminait la célébration de la Cène par la bénédiction ordinaire (?). :

Nous arrivons à la Manière de bénir le mariage. Le mariage

- (4) «Et moi, comme ministre ordonné de l'Église, je vous annonce par le commandement de Jésus-Christ, la rémission de tous vos péchés ». L’ordonnance de 1559 disait : «je vous dénonce,.. ». C’est le mot même dont se servait Calvin qui avait accueilli une formule semblable pour en faire la conclusion naturelle de la confession publique au culte du dimanche matin.

(2) Cette manière de célébrer la Cène est encore en usage dans la majorité, croyons-nous, de nos Églises. Lorsque l’appel aux fidèles a été prononcé, ceux-ci s’approchent de l’autel et reçoivent successivement de la main du ministre le pain et le vin. Le ministre met-le pain (azyme) dans la bouche du communiant et tend la coupe à ses lèvres sans cesser de la tenir. Cet usage a prévalu dans l'Église de Montbéliard.

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religieux constituait, au xvin” siècle, l’acte de l'État-civil. Avant de célébrer cet acte, il fallait donc prendre quelques précautions légales. Lorsqu'il se présentait des gens à marier, chaque ministre en avertissait lassemblée réunie pour le culte, dès la chaire, pendant trois dimanches consécutifs en disant : «Il y a des promesses de mariage entre N. N. etc., s’il y a quelqu'un ici ou ailleurs, qui sache quelque raison légitime et valable, qui empêche que ce mariage ne se fasse conformément à la Parole de Dieu et selon les lois, qu’il en avertisse l’Église en temps convenable, sinon qu’il se dispense d’en parler à la suite. Le Seigneur donne à ces nouveaux mariés et à nous tous sa sainte bénédiction. Amen (°) ».

Cette annonce ne fait que rajeunir l’ancienne prescription de Ordonnance. La Liturgie du mariage elle-même est empruntée à la même source. Elle débute par le récit de l’institution du mariage, après quoi, le ministre, posant une première question aux mariés, leur demande s'ils sont « résolus de vivre honnêtement et chrétiennement ensemble », s'ils veulent que leur mariage soit confirmé devant Dieu. Sur leur réponse afhrmative, le ministre prononçait une première prière. Après quoi, il adressait à l'époux la question suivante : « Vous donc N. N. promettez-vous ici devant Dieu et devant son Église, de prendre N. N., ici présente à votre côté, pour votre femme légitime, et de bien vivre avec elle, ainsi qu’il convient à un homme de bien et à un enfant de Dieu ?

« Réponse. Oui je le promets ».

Après avoir avoir adressé la même question à l'épouse, le

(8) L'annonce des mariages se fait encore, mais elle n’est plus qu’une communication à l’Église. La Aeraière phrase de l’ancienne formule d'annonce remplacerait avantageusement les réflexions diverses dont on fait suivre aujourd’hui la lecture des annonces de mariage.

LEMCULTIE SpA

ministre, mettant sa main droite sur les mains réunies des époux, prononçait la formule de bénédiction.

Le service se terminait enfin par une longue prière, l’oraison dominicale et la bénédiction ordinaire.

Remarquons encore ici, pour la regretter, la tendance de notre liturgie de 1741 à allonger, à délayer. La forme du mariage dans l’Ordonnance de 1559 était plus courte. Notre Liturgie actuelle a conservé la forme de 1741 ; elle a grand besoin d’être révisée.

D'une manière générale, il est à remarquer que la Liturgie de 1741, qui reproduit fidèlement pour le baptême et la Cène l'Ordonnance de 1559, s’écarte beaucoup plus facilement de ce texte redevenu officiel dès qu’il s’agit d’une cérémonie autre que les sacrements. Et il n’y a rien là d’arbitraire. Cela tient au fond des choses. La Liturgie des sacrements, surtout celle de la Sainte-Cène, est profondément biblique, évangélique. Elle a été rédigée dans des termes presque uniquement scripturaires. Au contraire, la Liturgie du mariage renferme des éléments plus humains. Il est impossible de la former d'éléments purement évangéliques. Aussi porte-elle davantage le caractère de l’époque ou elle a été composée. Elle suit les progrès du goût. De là la nécessité de la mettre au point, quand le goût a changé. Les auteurs de la Liturgie de 1741 n'auraient pu conserver telle quelle la rédaction de 1559. Aujourd'hui, nos Églises que les vieux formulaires de La Sainte-Cène, à peine rajeunis, édifient encore, ne supporteraient pas la lecture de la Liturgie du mariage de la même époque.

La seconde partie de la Liturgie de 1741 renferme les prières pour les principales fêtes de l’année, l'Avent, Noël, la Circoncision, le Carème, les fêtes de Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, le jour de Jeûne.

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Remarquons à ce propos que les autorités ecclésiastiques n’ont pas pu triompher de l'antique répugnance de nos Églises à l’égard de certaines fêtes conservées dans l’Agende wurtembergeoise, la Purification de Marie, la Trinité par exemple. Ces fêtes ne sont plus nommées dans la Liturgie dé” 1747:

Par contre, les prières pour les fêtes se sont allongées, alourdies. La conscience et l’effort remplacent l'inspiration de l'heure de la Réforme. Et avec cela, parfois, des fautes de goût qui nous choquent profondément. En 1741, on lit encore dans la collecte de la fête de la Circoncision : « Nous bénissons ton nom adorable... de ce que tu as versé les premières gouttes de ton sang précieux, le jour de ta Circoncision, pour expier nos péchés ! »

Certes, les prières nouvelles sont meilleures qu’on ne pourrait le supposer d’après cette citation. Il y a, à toutes les pages, un vif sentiment du péché, une claire conscience des besoins réels et permanents de l’âme humaine. C’est beaucoup. Mais cela dit, qu’il nous soit permis de regretter en général la riche sobriété des anciens formulaires.

Après les prières pour les fêtes, la Liturgie contient encore quelques collectes pour des cas spéciaux, pour l'érection d’un bâtiment, pour un temps de sécheresse, pour un malade qui va «subir une opération chirurgique », pour les malades et les mourants, pour les pécheurs qui sentent leurs péchés et s’en repentent, pour une bonne mort, etc.

Enfin, après avoir donné quelques passages de l’Écriture Sainte destinés à exprimer la repentance des fidèles, ou à les consoler dans leurs tristesses ou leurs maladies, notre Liturgie se termine par la belle « Prière qui se fait dans l’Église après la sépulture d’un mort ».

Telle qu’elle est, cette première Liturgie complète fait

LEMEULTE 223

honneur à nos Églises. Sans doute, ce qu’il y a là de vraiment grand et beau, vient des hommes du xvi”* siècle, les Schnepf et les Brenz. Mais, pour être juste, souvenons-nous de ce que fut ailleurs l’œuvre liturgique du xvirr”* siècle, et félicitons nos pères d’avoir su être « évangéliques » et positifs dans leur Liturgie. Si leur œuvre peut nous édifier encore aujourd’hui, c’est qu'ils ont été plus soucieux de répondre aux vrais besoins de l’âme humaine que de suivre les variations littéraires de la mode et du goût.

GHAPELRE MIT

Révision de la liturgie de 1741. Les ministres J.-J. Duvernoy, Surleau et Grammont sont chargés de ce travail. Rôle de Bonsen. Étude de la liturgie de 1766.

En 1754, le libraire J.-M. Becker demanda au Conseil de S. A. S. la permission de réimprimer la Liturgie de 1741 aux frais de la Caisse ecclésiastique, « parce que l’usage de ce livre était restreint à Messieurs les Pasteurs et aux Régents d'école de la campagne ».

Le Conseil décida que la liturgie serait réimprimée et qu’on y ajouterait une traduction de la Confession d’Augsbourg. Il arrêta quelques jours après, sur l'avis du ministère de la ville, que lhistoire de la Passion du Sauveur d’après la concorde évangélique serait jointe encore à la Liturgie, et il nomma une commission spéciale pour réviser l’ancien texte et préparer les éléments nouveaux.

Cette commission était composée de Bonsen, J.-J. Duvernoy, J.-G. Surleau, Grammont (!).

Elle se réunit assez régulièrement en 1754 et 1755, puis les séances s’espacèrent, et finalement, la nouvelle édition de la Liturgie ne parut qu’en 1766.

Examinons le résultat du travail de la commission. La Liturgie nouvelle diffère de la première surtout par des addi-

(1) Mémoires adressés au Conseil par le Recteur Bonsen en 1768. Bibliothèque de la ville de Montbéliard. Collection Wetzel.

tions. Elle ne modifie en rien la tenue générale des services que nous avons décrits dans le chapitre précédent (1).

Les réviseurs principaux paraissent avoir été J.-J. Duvernoy, Surleau et Grammont. C’est Duvernoy qui rédigea l'Histoire de la Passion du Sauveur (?). Ce travail revenait tout naturellement à l’ami des Moraves. Grammont traduisit la Confession d’Augsbourg, destinée à donner la conscience de leur foi à nos populations de langue française, souvent en rapport avec les Réformés et très portées à leur emprunter leurs livres d’édification ou d’instruction religieuse.

La Liturgie renferme en outre quelques formulaires nouveaux pour lordination d’un candidat, l'installation d’un pasteur, la grossesse d’une duchesse régnante, les temps de guerre et de contagion.

Duvernoy avait été chargé des formulaires pour l’ordination d’un candidat et l'installation d’un pasteur.

Quelle fut la part de Bonsen ? Il n’était pas homme à garder une place effacée et le travail ne lui faisait jamais peur.

Sa participation est double et n’a pas toujours été également heureuse. Bonsen n'avait pas les dons liturgiques. L’onction lui manque, et la puissance d'émotion, et léloquence et le style même.

Plusieurs prières ont été insérées par lui dans la Liturgie de 1766. Elles sont loin d’être les meilleures. Examinons, par exemple, les Prières pour dire à l'entrée et à l'issue des Con- Jérences pastorales.

() La Liturgie de 1766 ajoute cependant un chant avant le service d’autel. Il devait être « relatif à la matière qu’on veut traiter dans le sermon ».

(2) Cette Histoire devait être lue par fragments pendant tout le tempsdu Carême. Cette lecture remplaçait alors la lecture à l’autel de Pépitre du jour. L'usage s’est conservé jusqu’à ce jour dans l’Église Saint-Martin de Montbéliard, où on lit encore tous les ans le texte préparé par J.-J. Duvernoy et la prière qui termine cette histoire.

JEAN-GEORGES SURLEAU

La première prière débute gauchement : « Souverain Pasteur et Evèque des âmes, nous sommes assemblés aujourd’hui, dans le dessein de conférer entre nous, sur les Moyens les plus propres à nous mettre en état de fournir un travail salutaire à l’Edification de ton Église » (1).

On sait le zèle de Bonsen pour l’orthodoxie luthérienne, sa haine des divisions et des sectes. Nous retrouvons tout cela dans ses prières : « Fais, Seigneur, que sous la direction de ton Esprit, qui conduit en toute vérité, nous tendions tous au même But Salutaire, de nous employer à maintenir parmi nous l’Orthodoxie dans toute sa pureté, afin que tous les Membres de l'Eglise soient de plus en plus animés à suivre les saintes Maximes de l'Évangile, et à demeurer unis dans la Profession de la Doctrine du Salut, sans donner dans des partialités, des Divisions et des Ruptures dangereuen).

Un seul paragraphe est bon dans cette prière, le dernier. Le reste disparaîtrait sans dommage de notre Liturgie.

La Prière pour dire à l’Issue d’une conférence pastorale est sensiblement meilleure.

Par contre, c'est Bonsen qui eut l’idée singulière d’insérer dans la Liturgie une Prière qui doit se faire à l’occasion de la grossesse d’une Duchesse régnante. La rédaction de la formule n’est pas plus heureuse que lidée elle-même. En voici le début : « Nous te rendons nos humbles actions de grâces, 6 Dieu tout puissant et tout bon, de ce que tu nous as bénits de toutes sortes de bénédictions spirituelles et temporelles en Jesus-Christ ; Particulièrement de ce que la première Bénédiction que tu as attachée au saint état du Mariage a été

(1) Liturgie de 1766, page 80.

(2) Page 81. Voyez la forme adoucie et peu satisfaisante encore de ce formulaire dans la Liturgie de 1884, page 225.

répandue sur ton Oint notre gracieux et souverain Prince, par la fécondité de son Auguste et bien-aimée épouse...» (!)

Le reste est d’un goût plus contestable encore.

L'action de Bonsen sur notre Liturgie ne se borne pas à ces formulaires. Il y a encore, ici et là, dans le corps de l’ouvrage, des rédactions qui sont de lui. Nous en signalerons quelques-unes, non par pure curiosité, mais parce qu’elles ont passé souvent dans la Liturgie de 1884, d’où nous voudrions les voir disparaitre.

Dans la Liturgie de la Cène, par exemple, la Confession des péchés est introduite par cette phrase : Suivez donc de cœur mes paroles et dites (?) : Et dites est de Bonsen, et ces mots ne terminent pas euphoniquement la phrase.

Ailleurs (*), au lieu de : Ecoutons maintenant, Bonsen fait insérer : Ecoutez présentement, tournure vieillie.

La liturgie de 1741 (*) renfermait cette phrase : « Le Fils de Dieu a expié le péché qui assujettit l’homme 4 la croix », Bonsen fait remplacer ces mots par ceux-ci : «aux misères de cette vie » (5). Dans le Symbole, au lieu de : « qui a été conçu du Saint-Esprit », Bonsen fait mettre : « lequel a été conçu (5) etc. ».

Cette expression peu heureuse qui s’est conservée dans notre Liturgie actuelle : «en disant de cœur et de bouche (*)...», est de Bonsen.

(1) Page 96.

(2) Liturgie de 1766, page 52. Liturgie de 1884, page 317.

(8) 1766, page 54.

(6) Page 26.

()1Paser28:

On voit que la bonne volonté de Bonsen ne le sert pas toujours bien. C’est lui qui a introduit dans notre Liturgie certains textes et certaines tournures qui la font quelquefois mal juger par un lecteur superficiel.

Une fois ou deux cependant nous préférons sa formule à celle qui l’a remplacée dans la Liturgie actuelle.

Ainsi, dans la liturgie de la Cène, après la formule d’absolution qui suit la confession des péchés, l’ordre du service prescrit encore une prière pour demander à Dieu une vraie communion. Bonsen introduit cette prière par cette phrase : « Demandons maintenant au Seigneur, qu’il lui plaise, par sa Bonté, de nous accorder et de nous continuer les dispositions nécessaires pour communier dignement à la Sainte Cène et prions ainsi » (1). Nous préférons cette phrase trop longue à celle de notre Liturgie actuelle qui n'indique pas le but spécial de cette prière (?).

Qu'on ne dise pas que ce sont là d’infimes détails. Aucun détail ne doit être sacrifié dans une Liturgie. Il faut qu’elle soit aussi parfaite que possible.

En outre des quelques changements que nous avons signalés, la Liturgie de 1766 renferme-t-elle quelque modification dans la doctrine ?

Oui, mais sur un seul point.

Comment cela est-il possible avec un homme comme Bonsen dans la commission ? C’est que ses collègues finirent par se passer de lui. Peut-être était-il trop « vétilleux », selon un mot qu’il aime. En tous cas, on le traita « comme si, pour faire place à d’autres, il avait déjà été retranché de la terre des vivans et mis dans l’affreux empire de l’oubli », Une fois le premier texte arrêté, on ne fit plus passer à notre Recteur

(1) Page 53.

les secondes épreuves, et c’est ainsi que l’hérésie morave put faire son entrée dans notre Liturgie.

A la page 41 de la liturgie de 1741, on lisait dans le formulaire du baptème la phrase suivante : « Vous devez savoir, en qualité de chrétiens, que ceux qui entrent dans cette communion s'engagent dans une guerre spirituelle qui les met dans la nécessité de combattre pendant tout le tems de leur vie non seulement contre la Chair et le Sang mais encore contre l'esprit malin ». La Liturgie de 1766, au contraire, s'exprime ainsi : « Vous devez savoir, en qualité de chrétiens, que ceux qui entrent dans cette communion s'engagent dans une guerre spirituelle... Car nous n'avons point à combattre contre la chair et le sang, mais contre les esprits malins ».

Cela n’est point identique, on l’avouera. Bonsen jeta feu et flammes. Il écrivit au Conseil pour signaler toutes les fautes qui s'étaient glissées dans la nouvelle Liturgie, et particulièrement « ce coup de main hardi » qui portait atteinte à la doctrine. Pour lui «le fanatisme Zinzendorfien » avait été la seule et vraie cause de cette interpolation. Les Moraves soutiennent, en effet, que «tout ce que l’on débite ordinairement sur le sujet des combats contre la chair, le péché et le monde, doit être regardé comme une doctrine controuvée ». Le Morave dit : « Jésus-Christ vit en moi, je n’ai donc rien à faire, c’est le Sauveur qui agit, qui opère et fait tout dans moi ». N'est-ce pas ce que disait P.-C. Fries dans le sermon qui l'avait fait citer devant le Conseil ? « Venez, disait le pasteur de Couthenans, et sans beaucoup raisonner, jouissons, Jésus est mort, tout est accompli. Je n’ai plus rien à faire que de jouir des fruits de sa mort ».

Le Recteur demandait donc que la phrase incriminée dis-

LA LITURGIE DE 1766 231 parût de la Liturgie et qu’une liste d’errata fût préparée (1). Mais il était trop tard. Le « coup de main » avait réussi. Un autre passage de la Liturgie avait choqué Bonsen. Il se trouve dans la formule d’Ordination que la Liturgie de 1766 avait empruntée à l’'Ordonnance de 1560. Bonsen accusait la

traduction d’infidélité. On en jugera par la comparaison des

deux textes.

TEXTE DE L'ORDONNANCE LATINE Tubingue, 1560, page 105.

Quandoquidem, nos bic in Spiritu sancto congregati, Deum Patrem Cœlestem, per Jesum Christum Dominum et Servatorem nostrum, super te invocavimus : Non dubitamus quin, nos, juxla promissionemn suam, clementer exaudiverit.

Proinde, ego, in hoc vocatus te ordino et confirmo in ministrum et Pastorem presentis bujus Ecclesie.

TEXTE DE LA LITURGIE imprimée à Montbéliard en 1766.

Etant ici assemblés sous l’invocation du Saint-Esprit, et après avoir imploré sur vous l'assistance de Dieu notre Père céleste par Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur : Ne doutant nullement qu’il ne veuille exaucer nos prières en vertu de ses gracieuses promesses : Sous son autorité et conformément à son ordonnance, je vous ordonne, établis et con-

firme Ministre et Préposé de cette Eglise.

Bonsen, dans son zèle officieux, regrette que la Liturgie ne mentionne pas le Prince de qui le Surintendant tient son autorité, et, avec sa manie de voir partout l'influence morave, il la trouve encore dans cet innocent passage « Comme l'acte d’ordination, dit-il, doit se faire avec le sçû, gré, consentement, approbation et autorisation du Souverain, il falloit ne pas omettre la conséquence marquée par les termes : Proinde ego in hoc vocatus. Voilà une Ordination évangélique entièrement différente de celle qui se fait par les simples ct vagues paroles : Je vous ordonne, établis et confirme ».

Sur ce point encore Bonsen n’obtint pas satisfaction. La formule qu’il incriminait bien à tort se retrouve encore aujourd’hui dans notre Liturgie (*).

(1) Mémoires au Conseil des-8, 1$ juillet, 2 septembre 1768. Bibliothèque de Montbéliard.

(2) Liturgie de 1884, page 244.

La Liturgie de 1766 se termine par la Prière qui se fait dans l'Église après la sépulture d'un mort, et ceci nous amène à nous demander quel était, au xvin”* siècle, l’ordre des funérailles. L'Église n’intervenait-elle dans les occasions funèbres que par cette simple prière lue à l’église après le retour du cimetière ? Nous ne le pensons pas. La pratique luthérienne est sur ce point tout autre que celle du calvinisine.

Tandis que le calvinisme considérait les funérailles comme une cérémonie purement civile où le ministre de l'Évangile n'avait rien à voir, l'Église luthérienne, sans rompre trop radicalement avec les habitudes du catholicisme, exigeait la présence du ministre aux funérailles. Mais elle transformait son rôle. Le service funèbre n’avait plus pour but le salut du mort, mais l’enseignement des vivants et la consolation des afligés (1).

L'application d’un principe très juste conduisit vite à des abus criants. Les discours funèbres allèrent en s’allongeant toujours. On faisait suivre le sermon lui-même des Personalia, c’est-à-dire de détails biographiques et généalogiques remontant parfois jusqu’à trois, quatre ou cinq générations. Puis, venaient les cyprès funèbres, les larmes répandues sur le tombeau du mort, les épitaphes, prosopopées, les paroles mises dans la bouche du défunt par ses amis devenus poètes pour la circonstance. Ces habitudes passèrent naturellement de bonne heure à Montbéliard.

Ainsi, non seulement la tradition de notre Église prescrit un discours funèbre, mais ce discours faisait une grande place à la vie du défunt. Les plus sérieux des ministres justifiaient

Q) « Die leichen-predigten gescheben beutiges tages nicht den verslobenen zu gute, sondern denen, die noch am leben seyn ; damit sie erinnert werden, dass sie sich zum

tode bereit un gefast machen, und einen rechtschaffenen trost wider den tod empfaben ». Luc Osiander, Comment. in Genes. Cap. L. 3.

cette pratique par l'utilité et l'édification. « Quoique la mort d’un homme de bien le délivre de tous les soins de ce monde, dit l’auteur d’une Wie de Daniel Nardin, et le mette dans un état à ne se plus soucier de ce qui s’y passe, en considération de la félicité parfaite où son Sauveur l’introduit : IL est cependant sûr, qu’à l'égard de ceux qui y demeurent encor pour un temps, l’Examen et le détail de sa vie est d’une utilité fort considérable ; Particulièrement lorsqu'il est question d’un homme qui s’est distingué tant par sa piété, que par son mérite et par les services qu’il a rendu au Public : Và que l’on remarque par là la conduite toute sage que Dieu tient à l'égard de ses Elûs, depuis le jour de leur naissance, jusques au moment de leur fin, les faisant passer par beaucoup de chemins différents, et les éprouvant par un bon nombre d’aflictions, adoucies de temps en temps de quelques moments de répit, jusques à tant que par une douce mort, il leur procure une entière délivrance» (1). C’est sans doute, ajoute l’auteur, cette raison qui a donné lieu aux Sermons funèbres qui se font en beaucoup d’endroits à l’enterrement des Trépassés. Il avoue qu’il y a eu des abus. Mais « l’abus qu’on fait d’une chose n’en doit pas abolir l’usage légitime » (?). Le raisonnement nous paraît inattaquable. Il ne s’agit pas, dans le discours funèbre, de faire le panégyrique du mort, d’en faire un saint, ni de rappeler le rôle qu’il a joué comme citoyen, homme d’État, artiste, il s’agit surtout de montrer Dieu mêlé à la vie de tous (*). « On voit dans ces récits des exemples remarquables de la Providence divine,

() Brief recueil de la vie et de la mort de feu M. Daniel Nardin, premier ministre de l'Église française de Montbéliard, Conseiller ecclésiastique de S. A. S. et Commis- Surintendant des Églises du Païs, Montbéliard, J.-M. Biber, page 3.

(2) Ibid, passim.

(8) Voyez : Hagenbach, Grundlinien der Lilurgik und Homiletik, page 183.

par les ressorts de laquelle Dieu conduit les siens et les gouverne de la manière qu’il le trouve à propos, tantôt les élevant, tantôt les abaissant, et leur faisant passer leur vie par un mélange de bien et de mal » (1).

Le principe est juste. Le tout est de l'appliquer avec tact. Pour mettre le ministre à l'abri de toute tentation de panégyrique on a proposé plusieurs fois de prescrire une formule unique qui servirait dans tous les cas funèbres. Le remède serait pire que le mal. Il est impossible, dans un service funèbre, de ne pas tenir compte de la personnalité du défunt, de son âge, de son sexe. Une même prière liturgique ne peut pas servir pour tous, pour les enfants, pour les adultes, pour un ivrogne invétéré ou un chrétien d'élite. Il faudrait, en tous cas, laisser au ministre la liberté d’appliquer sa prière à chaque cas particulier. Cela est inévitable. Mais nous retrouvons ici le danger que l’on signalait pour les sermons funèbres. Le ministre qui manque de goût et de tact en manquera aussi bien dans le choix de ses prières ou de ses lectures bibliques que dans les termes de ses sermons funèbres.

Ces remarques n’ont pas pour but d’excuser en rien l’habitude qui s'était généralisée dès le xvr”® siècle de faire suivre les sermons funèbres d’interminables et prétentieux personalia, où la morgue de laristocratie du temps trouvait mieux son compte que l'édification. Nous ne défendons pas davantage la mode des parentations. Les parentations, c’est-àdire les détails biographiques et généalogiques donnés sur le défunt, remplaçaient les Personalia pour les personnages plus modestes. Elles donnaient lieu aux mêmes abus.

Une autre coutume encore s'était introduite dans nos Églises, celle des remerciements. Le ministre, avant de congédier l’assemblée funèbre, remerciait, au nom de la famille

(1) Brief recueil..…., page 6.

en deuil les personnes qui avaient assisté à la cérémonie. Il était facile, on le comprend, d'introduire un élément mondain dans cette touchante habitude.

Nous ne sommes donc pas surpris de voir de bonne heure une réaction se produire contre des abus qui scandalisaient les âmes pieuses. Dans nos Églises, le mauvais goût du commencement du xvi®® siècle, l'anarchie qui régnait dans certaines paroisses, avaient porté le mal à son comble sous le règne de Léopold-Eberhard. Le Supplément de 1724 essaya aussi de faire porter sa réforme sur ce point. Il remettait en vigueur les sages et sobres prescriptions de l’Ordonnance de 1559, qui réglait aussi les services funèbres, « afin que les funérailles des trépassés ne se fassent pas sans le fruit de ceux qui vivent » ({).

Le convoi funèbre se formait devant la maison mortuaire au son de la cloche. Devant la fosse, le ministre devait lire 1 Thessaloniciens, IV, ou le récit de la résurrection de Lazare (Jean, XI), ou le passage de saint Paul sur la résurrection des morts (1 Corinthiens, XV). « Apres ces choses, continue l’Ordonnance, qu’il presche briefvement de la mort, de la résurrection, de la vie éternelle, et d’autres lieux de mesme argument, par lesquels le pleur et la tristesse des parents et prochains se puisse appaiser et adoucir » (?). Après une dernière prière, il laissait aller l'assemblée avec la bénédiction solennelle.

On voit comme tout, dans notre belle Ordonnance, vise à l'édification, à la consolation des âmes.

Bientôt, cependant, on s’aperçut des inconvénients que présentaient les services faits au cimetière. En hiver, ou au

(1) Ordonnance ecclésiastique, page 120.

(2) Ibid., page 7129.

fort de l'été, le service le plus court peut être un danger pour quelques assistants. On prit donc l’habitude de se réunir à l’église tantôt avant l’inhumation, tantôt après. Là, à l'abri des intempéries, le service tend à s’allonger. Le sermon funèbre devient une « pièce » étudiée. Les Personalia des princes et des seigneurs tombent dans l'archéologie. Le principe de légalité de tous devant la mort fait naître la « parentation ». Le développement de l'esprit de politesse et de société produit les remerciements dont le ministre se fait l'organe. Enfin le réveil piétiste amène une réaction mesurée dont nous trouvons la trace dans le Supplément : « Aux enterrements de toutes les personnes qui auront déjà communié au Saint Sacrement de la Cène, il sera fait un sermon funèbre... en omettant toutefois les parentations qui se faisoient du passé, à moins que des circonstances particulières et édifiantes de la vie du défunt, de son dernier combat et de sa fin ne l’exigent, pour ainsi dire, nécessairement » (1).

Mais on ne fait pas disparaître ainsi d’un trait de plume une habitude invétérée, surtout dans une population aussi tenace que la nôtre. Les « parentations » perdirent de leur développement, mais elles subsistèrent comme on peut le voir par les discours funèbres qui ont été publiés dans la seconde moitié du xvi®e siècle.

Il en fut de même pour les « remerciements ».

En 1747, le Conseil publia une ordonnance « défendant aux ministres et à tous autres de faire après le retour de l'Église, en pleine rue, aucun remerciement à l'assemblée qui se séparera dabord, et bien moins des exhortations et des consolations, qui ne doivent être faites et données que pendant un court sermon funèbre dans le temple, où, à te-

(1) Supplément, page 17.

neur du Supplément aux ordonnances ecclésiastiques, l’on défend de faire des parentations comme du passé ({) ».

Le nouveau réglement resta aussi à peu près lettre morte. Pour couper le mal dans sa racine, le prince Charles-Eugène, par un rescrit daté de Hohenheim le 2 mars 1785, supprima toute assemblée funèbre. Les morts devaient être conduits au cimetière « sur un char mortuaire attelé de deux chevaux ». Deux ou trois des plus proches parents ou amis du défunt devaient se placer dans le même char avec le ministre chargé du service du jour. Il était défendu aux femmes d’assister aux funérailles.

Les « gens caractérisés ou aisés », pouvaient se servir d’une seconde voiture, mais il était défendu, sous peine d'amende, d’avoir plus de deux voitures à un enterrement.

Le rescrit supprimait du même coup le sermon funèbre. Le défunt mis dans la fosse, on se retirait dans la chapelle du cimetière, où le ministre officiant lisait la « prière ordinaire », c’est-à-dire la dernière de notre liturgie.

Les ministres n'étaient pas tenus d’assister à l'enterrement des enfants au-dessous de 14 ans (?).

Nous doutons fort que ce réglement draconien allant contre des habitudes séculaires ait été observé dans toute sa teneur. En tous cas, il ne le fut pas longtemps. La Révolution arriva bientôt qui emporta, avec beaucoup d’autres choses, la sévérité des lois somptuaires.

Et maintenant, quelle est en définitive la valeur réelle de cette liturgie du xvi siècle ? On sait qu’elle a passé dans la liturgie de 1884 avec quelques insignifiantes modifications. Sous cette forme elle a été jugée très sévèrement par l’auteur

() Ordonnance du 26 février 1847. (Archives de l’inspection).

(2) Rescrit du 2 mars 178$. Montbéliard, J.-L. Becker. (Archives de linspection).

d’une intéressante thèse de Strasbourg intitulée : Essai de révision des liturgies réformées (1). « Nous ne connaissons rien de moins spontané, dit notre auteur, de plus froid, de plus indigent, sous le rapport dogmatique comme sous celui du style, que quelques unes des prières liturgiques en usage dans nos Églises de langue française, notamment dans le recueil dit de Montbéliard : longueurs, répétitions, manque d’élévation et de vie, tels en sont les traits dominants (?) ».

Ce superbe jugement est parfaitement superficiel. Il y a des longueurs dans notre liturgie, des lourdeurs de style, des tournures gauches qu’il serait facile de faire disparaître. Mais parler d’indigence dogmatique à propos de notre liturgie, c’est avouer qu’on ne l’a pas sérieusement étudiée. Le sévère critique que nous venons de citer, s’est laissé arrêter par les défauts les plus sensibles et il n’a pas poussé bien loin son examen. Il dit, par exemple, que la liturgie du Wurtemberg « renferme plusieurs prières qui ne le cèdent en rien aux anciennes prières liturgiques ». C’est notre avis. Mais l’auteur qui rend cette justice au recueil liturgique wurtembergeois, s'est-il douté que le nôtre n’en est en somme qu’une traduction ? Notre liturgie méritait plus de respect. Ses parties essentielles datent du temps de la Réforme. A travers la forme, quelquefois malheureuse, on sent pourtant l'esprit, l’âme des Luther, des Brenz, des Schnepf. C’est ce qui nous la rend respectable et chère.

Certes, une révision de cette liturgie s’imposera toujours plus avec les années. À certaines formules riches de fond et

() Quelques idées de philosophie et d'histoire sur le culte public chrétien, suivies d’un essai de révision des liturgies réformées d’après les données liturgiques anciennes, des deuxième, troisième et quatrième siècle, par Paul-Edouard Berger, Strasbourg, 1857, 92 pages.

(2) Ibid., page 48.

de forme, le XVIIe siècle a ajouté parfois des introductions maladroites qu’il faut refaire. Les deux siècles qui ont précédé le nôtre ont laissé tomber des éléments excellents, par exemple la litanie chantée (*), l’usage des répons : tout cela n'empêche pas que notre liturgie du xvin* siècle ne puisse devenir la base d’une liturgie moderne excellente,

() L'Encyclopédie des sciences religieuses est sévère pour les litanies : «Rien de plus monotone, de plus formaliste, de plus étranger à la vraie notion du culte que ces fastidieux chapelets d’invocations dites sur un ton contrit et qui cristallisent, dans des formes stéréotypées, ce qui par excellence, doit porter le caractère de la spontanéité et de la fraicheur, la prière». Article Lifanie, page 301. Le «ton contrit» est-il obligatoire? Non. D'autre part nous avons souvenir de prières dites «de cœur » qui éveillent autre chose que des idées de spontanéité et de fraicheur. Nous partageons sur la litanie l'avis de Vinet qui dit : « La litanie peut paraitre ridicule ; mais, au fond, il y a là quelque chose qui représente l’état normal d’une âme reçcueillie devant Dieu ». Théologie pastorale, édition de 1889, page 198.

A ee

CHAPIIRE :IV

La prédication protestante au XVI® siècle. Son évolution dans les siècles suivants. La prédication à Montbéliard. Elle est savante et orthodoxe. Caractère intellectualiste et polémique de la Prédication. < Abus de la dogmatique. Corruption du goût.

La prédication a été la force et la gloire de la Réforme. C’est par sa parole que Luther a porté les premiers coups à l'édifice vermoulu du catholicisme de son temps. Et en même temps qu’il détruisait, il édifiait aussi. Sa parole nette, incisive, expression naturelle d’une foi profonde, faisait une grande impression sur les âmes. C’est par sa parole que Brenz à Halle, amena le peuple qui lécoutait à adopter les idées évangéliques.

À cette époque créatrice, le sermon est le grand moyen d'atteindre les âmes, de les nourrir des réalités de la foi nouvelle.

Le sermon est une arme aussi. Tous les réformateurs, pour reconstruire le temple, se sont trouvés dans la mème nécessité de tenir à la fois la truelle et l’épée.

Puis, quand l’Église nouvelle est constituée, la prédication évolue. Elle s’orne, elle s'arrête aux détails, elle devient savante. Bientôt la violence de la réaction catholique amène des représailles jusque dans la prédication protestante. La polémique lenvahit. Le péri! de l’Église irrite les croyants contre les ennemis du dedans, que la prédication ne ménage

pas plus que ceux du dehors.

Le xvi”e siècle, avec son ardeur si saine, avait fait une terrible entaille dans le christianisme traditionnel. Le xvr1”° siècle s'était donné la tâche de recoudre.

Il systématise, organise, synthétise les résultats des recherches antérieures. Même caractère organique et synthétique dans la prédication. L’intellectualisme du siècle, sa science, sa tendance à classer les idées, à distinguer, tout cela se retrouve dans la prédication du xvn siècle. L’homélie analytique disparaît pour faire place au sermon synthétique, consacré à l’exposition d’un seul point de doctrine.

L’habitude de prêcher sur les péricopes (1) a maintenu la paraphrase. Mais elle est devenue savante, coupée en tranches symétriques.

L’humeur batailleuse d’un siècle épris de l’absolu, se retrouve aussi dans la chaire ; la polémique, les personnalités l’envahissent, et parfois la déconsidèrent.

Pour faire face aux nécessités d’une prédication si savante, pour mettre le novice au courant des règles compliquées de l’architectonique sacrée, des livres apparaissent bientôt, qui fournissent des règles, des matériaux, des modèles. Ils nuisent à l’évolution logique de la prédication en lui donnant quelque chose de voulu, de factice, qui se retrouve jusque chez ceux qui comprenaient le mieux la tâche du prédicateur.

On retrouve tous ces traits dans l’histoire de la prédication dans nos Églises qui ont subi, sur ce point encore, plutôt l'influence de l'Allemagne luthérienne que de la France protestante réformée.

(@) Toussain, comme Luther, comme Brenz, préchait sur les péricopes. A la fin du siècle, on les abandonne quelquefois dejà pour prècher sur les Livres symboliques, la Confession d’Augsbourg. Le ministre Cucuel, de Bavans, prêche un jour si longtemps sur ce point qu’il annonce par une note à la fin de son discours que « le peuple s’enfuyant par troupe, il fût forcé de faire fin ». Archives nationales, K. 2179.

« Le caractère dominant que l’on peut trouver aux prédicateurs allemands, dit un auteur (!), auxquels il faut associer les Hollandais et les Suisses et peut-être encore ceux de quelques nations du Nord, c’est qu’ils paraissent généralement fort laborieux, systématiques et formalistes. On dirait qu’ils se font une étude particulière de commencer tous leurs sermons par des Exordes ou Préambules ingénieux et paradoxes. IL leur arrive souvent de farcir leurs explications verbales d'observations étymologiques et critiques, sans y épargner ni le grec, ni l’hébreu, non plus que le latin ».

Ces lignes définissent très bien la prédication dans nos Églises pendant le xvrr”* siècle et une bonne partie du xvrr®e. « L’Allemand, dit le même auteur, veut faire voir son savoir et son orthodoxie ».

Savante et orthodoxe, telle est bien la prédication prononcée à Etobon le 30 octobre 1603, à l’occasion de la dédicace du nouveau temple. Le ton s’est haussé depuis les premières explications homilétiques du temps de la Réforme. L’auteur appelle ses auditeurs : Messieurs. I] montre sa science par des citations fréquentes empruntées à Josèphe, à Jérôme, à lhistorien Socrates, à Ulpien, à Saint-Augustin. Son biblicisme est un peu forcé, il a quelque chose de voulu, on sent une intention de se conformer à une règle absolue. La dédicace . d’un nouveau temple amène naturellement un passage polémique contre les dédicaces en l'honneur des saints. « On n’a plus eu souvenance du bénéfice et grâce de Dieu : mais on a fait des presches ou prosnes et récité des légendes, non moins superstitieuses qu’ineptes et maussades, touchant l’honneur des saints et de leurs miracles... Tout ce que dessus a esté accompagné de dissolutions, débordements, gourmandi-

(1) S.-H. Le Maitre, Réflexions sur la manière de précher, la plus simple et la plus naturelle, Halle et Leipzig, 1745.

ses, ivrongneries, dances impudiques, et quelquefois de batteries et meurtres. Voilà quelles sont aujourd’hui les dédicasses des chrétiens en l'Église Romaine » (1).

Ailleurs Tiersault dira : « Il n’y a ni bateau, ni navire non pas même flotte de vaisseaux qui ait tant apporté d’or, d’argent et de richesses aux Rois et marchans, soit d’ophir, du Péru, soit de toutes les Indes, tant Orientales qu’Occidentales, que les cemetières, sépultures, funérailles et purgatoire, au Pape et à toutes ses créatures rasées » (?).

Par la longueur (il a 38 pages d’une impression compacte), par l'affectation de science, par la vivacité polémique, par son intellectualisme, ce sermon est bien de son temps. Mais avec cela, il y a dans ces pages de la saveur, du style, du mouvement, de l'à-propos, des anecdotes historiques bien placées. Il passe ici et là sur la tête de ses auditeurs villageoïs, mais l’ensemble pouvait être saisi par tous. Il n'offre pas encore les divisions plus ou moins factices dont on abusera plus tard.

Le sermon prononcé en 1607 à l’occasion de la dédicace du temple Saint-Martin offre, à peu de chose près, les mémes qualités et les mêmes défauts (*).

À mesure que l'on avance dans le xvrr”e siècle, on voit s’accentuer l’intellectualisme d’une part, et de l’autre, la « membranure » du sermon. Les divisions et les subdivisions se multiplient. On croit être ainsi fidèle à la devise : « qui bene distinguit bene docet ». Citons un exemple emprunté au sermon prononcé à Saint-Martin, en 1662, par le ministre

(1) Sermon fait à Étobon… par M. Antoine Tiersault, ministre du Saint Evangile à Blamont. A Montbéliard, par Jacques Foillet, DCIIII, page 23.

(2) Ibid., page 35.

(3) Sermon faict et preschèé en l'Eglise Françoise de Montbéliard, le dimancle dixhuilieme en Octobre, l'an 1607... par Samuel Cucuel, Ministre de la parole de Dieu en la dicte Eglise. A Montbéliard, par Jaques Foillet, MCVII. (Bibliothèque de Montbéliard),

Grangier à l’occasion des funérailles du prince Léopold- Frédéric (1).

L'auteur traite cette parole d’Élie : « C’est assez, 6 Eternel, prends mon âme, car je ne vaux pas mieux que mes péres ».

Il considère :

1° Celui qui prie, et donne une biographie d’Élie.

2° Celui qu’il prie (ce n’est pas Baal, ni le veau d’or, ni

un dragon, c’est Dieu).

° Quand il prie (quand il est persécuté par Jésabel). Ce qu'il prie (que Dieu prenne son âme).

Ce RUN x en ©)

° Pourquvi il prie (pour obtenir la paix puisqu'il est comme tous les autres hommes exposé aux adversités de la vie).

L'auteur annonce ensuite qu’il pourrait tirer de là cinq points de doctrine qu’il indique :

1° L'objet de la prière, c’est l’Eternel.

2° Il faut lui demander de prendre notre âme.

3° L’adversité nous apprend à prier.

4° Les fidèles d’aujourd’hui ne valent pas mieux que leurs

pères.

5° Dieu donne la paix dans limmortalité.

De ces doctrines, Grangier ne veut retenir que les deux principales qui « ruissellent du texte comme des ruisseaux de leurs sources ». Voici la première : Les hommes pieux et fidèles d'autrefois dégoûtés du monde ont désiré de mourir.

‘était chez Elie, par exemple, « un saint désir d’une vie meilleure ».

Il y a cinq raisons pour lesquelles les fidèles désirent mou-

Q) Sermon funèbre faict en l'Eglise Françoise de Montbéliard, le dimanche 27 du mois de juillet, jour des Funérailles et Sépulture de feu le Serenissime Prince et Seigneur Léopold-Frédéric... par Jean-Georges Grangier, pasteur de la dite Eglise. A Montbéliard, par Claude Hyp, MDCLXIV. (Bibliothèque de Montbéliard).

rir et Grangier les expose. Puis, le point de doctrine établi, il en tire l’usus, l’usage pratique.

Ce point de doctrine est utile : 1° Pour corriger. 2° Pour admonester.

3° Pour consoler.

Le prédicateur passe ensuite au second point de sa doctrine. Nous apprenons d’Elie où vont les âmes des fidèles, Dieu les prend. Puis l’auteur en tire l’usus :

1° Pour admonester.

2° Pour consoler.

Nous avons choisi cet exemple parce que Grangier, s’il était un collègue peu endurant, était un ministre remarquable, menant fort bien son Église et tenant tête au besoin au prince lui-même quand il était fermement persuadé.

On voit, par cet exemple, que nos ministres adoptaient le genre de la prédication allemande. Qu’on ouvre les sermons allemands de cette époque et on retrouvera, à peu de chose près, la même manière de construire un sermon.

Certains prédicateurs, par exemple, adoptaient la division suivante (1) : Exorde.

Déduction du texte.

Application et Usage du texte.

Ces sermons d’ailleurs, qui brisent l’unité de l’action par des subdivisions pédantesques, ne sont pas ennuyeux. Parfois, ils ne manquent pas d’éloquence. M. le pasteur Chenot a déjà signalé les qualités et les défauts du distingué ministre Charles Duvernoy (?). Un de ses contemporains, le ministre

() Sermon funèbre fait à l'enterrement de feue Honneste et vertueuse Damoiselle Elisabeth Euvrard...… prononcé en l’église françoise de Montbéliard... par Jean Viénot, ministre en la dite église. A Montbéliard, chez Jean-Martin Biber, MDCLXXXII.

(2) Charles Duvernoy, pasteur à Héricourt et à Montbéliard, 1608-1676, sa vie, ses écrits, notice historique, par A. Chenot, pasteur, Paris, 1892.

Christophe Barthol, est doué, lui aussi, de certaines qualités oratoires ({).

Développant, par exemple, la parole d’Elie : C’est assez, 6 Eternel, prends mon âme, il s’écrie : « C’est assez sué, c’est assez navigé en la mer de ce monde ; tout nous menace de naufrage ; à quoy nous attacherons-nous plus ? Les richesses sont des embuches, la pauvreté des ceps ; les dignités des illusions ; les Empires (sont) dangereux ; les subjections ficheuses ; la jeunesse est un sang bouillant ; la vieillesse le triste couchant de la vie ; la gloire une vanité ; le mariage un lien ; les enfants une moisson de soucis ».

Il ne faut pas trop se laisser arrêter par la verdeur de la langue. Sous ce rude langage, on sent la rude époque. C’est un terrible élément démoralisateur que la guerre. Il faut se souvenir des violences de la guerre de Trente ans, de la démoralisation qu’elle avait partout introduite pour trouver tolérable dans la chaire des admonestations comme celle-ci : « Est-ce que vous n’êtes pas encore saoulés des voluptés de la chair. Infâmes ! Quel goust trouvez-vous en ses ordures ? Quel plaisir en ses demangeaisons ? Voulez-vous tousjours nourrir vos crimes par des appas venimeux ? Esclaves ?

Servirez-vous tousjours à diverses convoitises et voluptez ? Les aymerez-vous plus que Dieu ? Pourquoi complairez-vous tant à ce corps mortel ? Engraisserez-vous, comme un pourceau pour le jour de la tuerie, ce qui doit engraisser les vers, les serpents et les crapaux ? N’aurez-vous jamais assez yvrogné, paillardé, säli vos âmes en toutes sortes d’infamies ? Vous noyez vostre raison dans le vin : Vous vous veautrez en des affections brutales : Vous effacez l’image de Dieu dans la

(1) La mort soubaittable, sermon funèbre pour le déceds de Serenissime, Haut et Puissant Prince et Seigneur Léopold-Frédéric... prononcé à Blamont, le Dimanche

vingt-septième juillet, MDCLXII, par Jean-Christ. Bartol, Ministre au dit lieu. À. Montbéliard, par Claude Hyp, MDCLXIV. (Bibliothèque de Montbéliard).

fange. Ah ! C’est assez ! Attendez-vous que la goutte vous froisse les jointures, que les coliques vous gehennent, que la tigne et la rouillure pourrisse vos os et vos mouëlles : que vos esprits soient tout-à-fait abrutis ? Ne direz-vous point, c'est assez que vous n’ayez espuisé toute vostre vigueur, et qu’il ne vous reste plus rien pour donner à Dieu que la morve, la bave et les incommodités de vostre vieillesse ! » (1).

Ce discours qui nous choque par bien des traits répondait mieux aux besoins du temps que l’on ne pourrait le croire au premier abord. Avec certaines natures, il faut frapper fort pour frapper juste.

Les contemporains appréciaient ce qui nous étonne. À ces mêmes obsèques de Léopold-Frédéric, le diacre de l'Église du Château, Guillaume Barthol, prononça un discours allemand (?) qui nous paraît un modèle de subdivisions pédantes et cherchées. Et cependant, un contemporain consignait cette note dans ses mémoires : « Le 27 juillet, on a enterré S. A. S., où M. le diacre Barthol fit des merveilles en sa prédication (°) ».

Le biblicisme des sermons à la fin du xvir"* siècle s’est accentué, mais ce biblicisme est par trop voulu. Les citations de la Parole sainte ne viennent pas naturellement comme pour éclairer et soutenir la parole de l’homme. Ce sont des enfilades de textes que le prédicateur s'efforce de donner dans une suite logique. C’est l’idéal du temps. On dira de la prédication de Grangier : « Ses sermons étaient une agréable et ravissante entre-suite de passages...» (#). Et en effet,

(1) Ibid., page 15.

@) Zuwey Christliche Leich-Predigten.… Gehallen durch Wilbelmum Bartholum, Mumpelgard, Hyp, MDCLXIV. (Bibliothèque de Montbéliard).

(8) Chronique de Perdrix. Mémoires de la Société d'Émulation, 1856, page 128.

(4) Sermon funèbre, page 53.

on peut compter dans une prédication de ce ministre jusqu’à dix-sept passages d'auteurs différents, qui ont la prétention de former un tout logique et d’exprimer une même idée.

L'esprit polémique s’est accentué de même. Il dépasse la mesure permise. Il se traduit parfois en de choquantes personnalités. C’est le pasteur Grangier qui, en pleine chaire, appellera son collègue, frére d’ignorance (1). C’est le diacre Barthol, qui prèchant à Montbéliard invective puissamment « contre la fille du sieur Grefñer Brisechoux et contre celle d'Anne Tuefferd » parce qu’elles s'étaient transportées chez une diseuse de bonne aventure (*). A

Une autre fois, Grangier, le jour de Noël, déclame contre trois de ses proches « pour des choses qui ne méritoient pas le parler (°) ». En r167r, le diacre Barthol « fait un presche préparatoire tout rempli de passion contre son oncle, premier ministre (*) ». C'était le ministre Charles Duvernoy, soupçonné de tendances calvinistes.

Nous avons vu déjà que les ministres des villages s’oubliaient quelquefois à faire de semblables personnalités.

Tous ces caractères, longueur, abus des citations savantes, dogmatisme, nous les retrouvons, à côté de qualités réelles, dans deux sermons de l’extrème fin du siècle (°). La recherche

(1) Chronique de Perdrix, page 120.

(2) Ibid. page 143.

(8) Ibid. ad ann. 1669

(4) Ibid. ad ann. 1671.

(5) L'union mystique de Jésus-Christ avec l'âme fidèle, déclarée aux Propheties d'Ho: sée, chapitre II, versets 19 et 20. Et expliquée aux funérailles de feue Madame Catherine-Alexandrine Kænig, femme de Monsieur Jean-Nicolas Jacquin, Seigneur de Betoncourt en partie, dans un Sermon Funèbre, qui fut prononcé le 2 Novembre 1692, par Jules-Frédéric Malblanc, à Montbéliard chés Jean-Martin Biber. — Sermon sur le Pseaume XXXI, v. 6. Prononcé au sujet de la mort et le jour des funérailles de Madame Alexandrine Marie Perrenon, femme de Noble Estienne Barbault, Ecuyer, Seigneur et Baron de Florimont. Le 29 Novembre 1693, par Pierre Macler, Ministre à Mortbéliard. À Montbéliard, chez Jean-Martin Biber.

dogmatique apparaît surtout dans le premier. Malblanc, son auteur, rattache, par exemple, à la Trinité, le lien du mariage. Ce lien «est divin, car il vient de l’adorable Trinité qui parle en ces termes : Je t’épouseray pour moy à toujoursmais, etc. La souveraine sublimité de celuy qui parle avec un Pronom plein d’autorité et de Majesté, Je, fait déjà comprendre l’excellence de ce lien : Je, Jehova, Essensiator. C’est ce grand nom de Dieu qui est incommunicable aux créatures ». Et l’auteur continue : « Parmy les hommes celuy qui veut contracter alliance de mariage, choisit une personne à laquelle il puisse dire : Tu mihi sola places. Notre Rédempteur n’a point choisi les Anges, mais le Genre humain... Le Fils éternel de Dieu a contracté cette Alliance avec nous, par divers actes solennels. Le premier se fit le jour de sa Conception, quand par une Union hypostatique, il s’appropria nostre nature humaine, et devint un Dieu homme ».

Le second sermon est un peu plus simple et néglige les citations latines, mais il est bien de son temps par sa tenue générale, le dogmatisme et les longueurs.

Ce n’est point par pure curiosité que nous nous sommes arrêtés quelque peu à ces caractères de la prédication du xvire siècle, c’est parce que nous allons les retrouver à peu près les mêmes dans notre pays pendant toute la première partie du xvi® siècle.

Il est délicat, on le comprend, de formuler un jugement ferme sur la prédication d’un temps séparé de nous par presque deux siècles.

En ce qui concerne le xvur®® siècle, notre tâche est cependant singulièrement facilitée par le fait suivant.

Deux ans après la mort du duc Georges, le duc Léopold- Eberhard, son fils, voulut que sa mémoire fut solennellement rappelée dans toutes les Églises par un sermon funèbre. Tous

ces sermons furent ensuite imprimés et réunis dans un volume où figurent par conséquent tous les pasteurs en fonctions en 1700. Nous pouvons savoir ainsi comment prêchaient ceux qui n'auraient rien imprimé d'eux-mêmes et qui auraient par là échappé à notre jugement.

Nous avons étudié de près ce précieux volume qui nous a permis de déterminer les principaux caractères de la prédication de cette période.

Arrètons-nous d’abord à la forme.

Le premier trait qui nous frappe dans ces sermons, c’est leur longueur. Le sermon de D. Nardin, vice-surintendant des Églises, a 41 pages grand in-8°. Il est suivi d’une prière de 10 pages, plus longue qu’un de nos sermons et se termine enfin par 52 pages de Personalia !

La plus courte de ces prédications nous paraîtrait aujourd’hui insupportable de longueur.

Savoir finir ; c'était une des qualités que Luther exigeait du prédicateur (1). Elle s’était bien perdue au xvrr"® siècle.

L'architecture du sermon s’est développée et compliquée. L’attention se fatigue et se perd quelquefois à suivre l’orateur en ses divisions et subdivisions. Il faut le dire pourtant, ce n’est pas ici ni du caprice, ni de l'arbitraire. Il y a une nécessité interne qui pousse le prédicateur du temps à ces divisions.

Le siècle est intellectualiste et systématique. Le but de la prédication est d'établir dans sa force la thèse orthodoxe. Il faut donc distinguer entre les idées qui, trop composées, risqueraient d’être obscures, et ces distinctions sont marquées par les subdivisions du discours. L’exorde prépare les esprits.

(2) Ein guler Prediger, sol diese Eigenschafften und Tugende haben, zum ersten, dass er fein richtig und ordentlich lebren kœnne. Zum andern, sol er einen feinen Kopf haben. Zum dritien, Wolbereydt seyn. Zum vierdten, sol eine gute Stimme haben. Zum fünften, ein gut Gedæchtuiss. Zum sechsten sol wissen aufruhæœren ». Propos de Table,

L’explication écarte les malentendus, la réfutation, les idées fausses. Le terrain, une fois ainsi aplani, on expose dans sa force la doctrina d’où il est possible ensuite de tirer lapplication pratique, l’usus, « les usages ».

Exordium.

Explicatio.

Doctrina.

Usus.

Voilà une manière très fréquente alors d'exposer un texte. Un autre, dans le texte, considérera :

1° Modum loquendi, la façon de parler.

2° Verborum transcriptionem, d’où les paroles du texte ont été tirées.

3° Les paroles mêmes.

Tous ces sermons ne sont pas également esclaves d’une mode ou d’une manière unique de traiter un texte, mais, à peu près tous, sentent l'effort, la recherche, le pédantisme même. Le latin qui accompagne l’exposition du plan trahit l’école. Voici, par exemple, la division du sermon du ministre D. Nardin, un des plus simples. Il se demande :

1° Qui prononce les paroles de son texte ? Quis ?

2° Qu'est-ce que le Seigneur remet entre les mains de son Père ? Quid ?

3° À qui Jésus-Christ remet-il son esprit ? Cu ?

4° Comment Jésus-Christ remet-il ce dépôt ? Quomodo ?

5° Quand fait-il cette résignation ? Quando ? (!)

Il faut reconnaître d’ailleurs que l'influence de lécole se fait sentir surtout chez les pasteurs médiocres. Ce sont eux qui se tiennent le plus étroitement liés aux modèles homilétiques du temps. C’est chez eux que règnent les divisions classiques et les exordes pris de loin. C’est chez eux encore

(1) Sermons funébres.… page 315.

que se marque le progrès du mauvais goût. Quelques citations nous permettront de montrer combien s'était perdu le vrai sentiment de ce que doit être la chaire chrétienne. Le pasteur P.-A. Diény commence de cette manière son discours funèbre : « On tient que le Cerf est un animal noble, ce qui fait que les Grands, c’est-à-dire les Princes et Seigneurs de la terre en font bien plus d'Etat que de plusieurs autres animaux ; Mais tout noble qu’il est, il ne laisse pas pourtant d’être sujet à diverses agitations au monde qui luy causent si grandes chaleurs et altérations, qu’il est contraint de chercher les vives fontaines pour se rafraîchir. Defait il est quelquefois chassé des loups, qui par morsures et coups de dents l'obligent à prendre la fuite et se mettre en chaleur. A d’autres fois il est attaqué des chiens, qui comme animaux carnassiers ne demandent qu’à le déchirer sans compassion !...»

Et cela pour introduire cette idée que l’homme est une créature noble !

On ne s’étonnera pas qu’un auteur qui débute si bien dise ensuite : « Il y a des Sages qui connoissant peu de force en eux pour résister, cherchent azyle ailleurs, et comme le lapin qui connoissant sa faiblesse, fait sa retraite dans les fentes des rochers, ainsi le sage Chrétien au milieu de ses maux a uniquement recours au Rocher des siècles » (1).

On trouvera aussi que ce morceau du même auteur sur la misère de l’homme ne manque pas de saveur : « Depuis la Nativité jusques au sépulchre, dit Platon, quelle espèce de misères y-a-t-il que l’homme n’expérimente, mêmes avant qu’il puisse exprimer ses petites conceptions, quel autre messager, ou quel trucheman plus assuré peut-il avoir de ses misères, que ses pleurs et ses gémissements, ayant digéré ces premiers maux, parvient-il a l’âge de sept ans, il faut qu'il

(1) Ibid., page 317.

sûe pour apprendre de lire et êcrire et les fondements de la Religion. » (4).

Cela fait penser au inot de Montaigne : « Personne n'est exempt de dire des fadaises : le malheur est de les dire curieusement » (?).

N'oublions pas, cependant, que P.-A. Diény était un pasteur de tous points médiocre. Il serait tout à fait injuste de juger les autres d’après lui. Mais, il est symptomatique que de pareïlles choses aient pu être conçues et prèchées.

De la forme, passons au fond. Ce qui nous frappe ici tout d’abord, c’est l’aliure intellectualiste et dogmatique de tous ces discours. Pas d'émotion, pas d’onction: La vie religieuse se fige en doctrines, tout se ramène à l'intelligence, à l’enseignement. Les sept paroles de la croix deviennent « sept oracles », le Sauveur sur la croix est sur « une chaire éminente », une «cathèdre académique ». Un des ministres écrit : « Le plus noble et le plus précieux ornement de l’homme, c’est la science » (*), tous le pensent.

Cette tendance à s'adresser surtout à l'intelligence les conduit à des développements dogmatiques qui ne tombent pas d’aplomb sur la conscience de leurs auditeurs. Ainsi le pasteur P. Duvernoy, d’Abbévillers, remarque que la personne qui parle dans son texte c’est Jésus-Christ « vray Dieu et vray homme », et il ajoute : « De sorte que comme en la Divinité, il y a trois personnes en unité d’Essence : Aussi, en ce divin Rédempteur il y a trois personnes en Unité de Personne », Et plus loin : « Ne faut trouver étrange d’ouir parler d’une génération éternelle et sans commencement, et d’un

(1) Ibid., page 321.

(2) Essais, livre IIL, chapitre I.

(3) Sermons funèbres, page 537.

Fils aussi ancien que son Père, car non seulement ès choses divines mais aussi ès choses naturelles et créées se trouvent plusieurs choses qui sont aussi anciennes que celles qui les engendrent. Ainsi le feu engendre sa chaleur et le soleil ses rayons ; Et notez que les choses qui n’ont point de commencement n'ont point aussi de fin ; D’où s’en suit que la génération du Fils n’a point de commencement, aussi n’a-t-elle point de fin, et que le Père ne cesse jamais d’engendrer la Sapience éternelle ; En mesme façon que le Soleil ne cesse jamais d’engendrer ses rayons. Dont on ne peut inférer que la génération du Fils n’est pas encore parfaite, puisque le Père l'engendre encor ; Car les rayons du Soleil ne laissent pas d’estre parfaits, combien que le Soleil les engendre continuellement. Le Père donc engendre le Fils de sa propre substance avec luy, sans diversité d’Essence, mais seulement avec distinction de personne en une mesme Essence. Ce seroit mal parler de dire que le Père a engendré l’Essence ou la Divinité du Fils ; Mais il faut dire que la Personne du Père engendre la Personne du Fils en l'Unité d’Essence, non en luy donnant une partie de sa substance, mais en la luy communiquant toute entière : Icy la raison humaine ne bat que d’une aile, et il vaut mieux une humble ignorance qu’une curiosité téméraire » (1). Ce dernier mot est juste, mais cette ignorance, pourquoi ne pas la confesser d’abord ?

Des citations comme celle-là abondent dans nos Sermons, nous pourrions les multiplier. Rien n'arrête nos intraitables dogmaticiens. Répondant toujours à la question Quis, qui a prononcé la parole du texte, un autre ministre dira, c’est « Jésus, Nom qui fut donné au Sauveur par un ange avant mesme qu’il fut conceu au ventre de sa mère, qui a été vierge

(1) Page 273.

avant son enfantement, qui est demeurée vierge dans son enfantement et après :

Virgo fuit partum post, in et ante suum » (1).

Qu'il s'agisse de la Trinité, de la personne du Fils, de la communicatio idiomatum, de l’éternité des peines, tous nos ministres restent fidèles à l’orthodoxie luthérienne telle que l'avaient fixée les dogmaticiens du siècle précédent, et qu'ils exposent avec toute la rigueur dont ils sont capables.

« Personne n’ignore, a dit Pascal, qu’il y a deux entrées par où les opinions s’insinuent dans l'âme, qui sont ces deux principales puissances : l’entendement et la volonté». Le tort de nos prédicateurs, c’est de viser toujours l’intelligence et jamais ou presque jamais la volonté.

Rien de plus juste que d’appliquer aux prédicateurs de cette période le souci que nous avons vu prêter aux Allemands, de faire montre de leur orthodoxie et de leur science.

Certes, nos ministres du xvirr"® siècle étaient savants et nous les en félicitons. Mais décidément, ils le montraient trop. C’est un singulier oubli du devoir présent, de l'impression religieuse à produire que de citer devant nos paysans Platon, Cicéron, Sedulius, Saint-Augustin, que sais-je encore ? Rien de plus choquant parfois que l’étalage d’érudition que nous trouvons dans ces discours funèbres. Ce qui choque surtout, c’est de constater que, chez quelques-uns, la citation n’est pas amenée naturellement par un souvenir, elle est puisée dans un aide-mémoire. Les mêmes sources amènent parfois les mêmes citations. Ainsi le ministre Bernard éprouve le besoin d’expliquer cette expression « les mains » de Dieu. Les mains de Dieu signifient « sa protection, sa garde, son assistance, sa délivrance, sa bénignité, sa fidélité, sa bienvéuillance, sa puissance, et autres attributs que l’Escriture luy

(1) Page 406.

donne, cela se dit ayfpwrorafñe et doit s'entendre Oeorperie » ainsi qu'il convient à Dieu, qui est un Esprit qui n’a ny chair, ni os» (1). Le même Diény dira (?) : « Quand le Saint-Esprit attribuë à Dieu des membres humains c’est Gfpwrorabäs, par un accommodement à la portée de notre entendement ». On sent la source commune. M. le pasteur Donzé a déjà signalé le curieux passage dans lequel un de nos auteurs tente de trouver dans la main elle-même une image des puissances bienfaisantes de Dieu : « Cette main de Dieu, pour parler à la façon des hommes, et pour ayder à nôtre manière de concevoir les choses a cinq doigts qui asseurent l’âme fidèle du bon Refuge qu’elle y trouve. Le premier, c’est le poulce, à pollendo, qui marque la toute puissance de Dieu, selon laquelle chose quelconque ne lui est impossible. Le second est le doigt Indice, qui marque sa Toute- Science. Le troisième est le doigt du milieu, qui est plus grand, et qui marque sa Miséricorde... Le quatrième est le doigt médecin, Dieu est en effet notre médecin. Et le cinquième est le doigt de l’oreille qui marque sa promptitude à nous exaucer dans nos prières » (#), Chose curieuse, cette jolie trouvaille était un développement d’école. On en retrouve d’autres exemples (4).

Cet abus de la science, cette utilisation par les pasteurs des cahiers de l’étudiant avaient un inconvénient grave, c’est qu’une bonne partie de la prédication ne touchait pas les auditeurs. Ils avaient vu briller la science du prédicateur, mais ces feux une fois éteints, de l’orthodoxie et de la science

(2) Page 320.

(3) Page 260.

(4) Cf. Christlieb, dans Herzog-Plitt, Realencyklopædie, tome XVIII, page 533.

de leur ministre, il ne leur restait pour eux-mêmes ni lumière, ni chaleur. Et pourtant Luther l'avait dit (1) avec son sens si droit : « Man muss predigen demnach die Leute sind », on doit se régler d’après ceux qui vous écoutent.

D'autre part, pour être juste, il ne faut rien exagérer. À côté des défauts que nous avons signalés, il y a dans la plupart de ces sermons des qualités réelles. Tous font à la dogmatique une part trop grande, tous sont intellectualistes — mais il n’y en a que quelques-uns qui soient franchement mauvais. Tous ont des longueurs, mais, dans la plupart, à côté des longueurs, il y a des choses qui portent. Les sermons de D. Nardin, de Tuefferd, de Bernard, de Nicolas Vurpillot, de Wuillemenot, de S. Méquillet ont des qualités pratiques. Ils sacrifient moins que les autres au goût du jour, à la manie des citations. On n’y trouve pas les fautes de goût que nous avons signalées.

Il n’en reste pas moins vrai que la notion du discours chrétien nous paraît s'être altérée : le grand défaut de tous ces sermons, c’est l'absence de simplicité, c’est le manque de vie, d’ardeur conquérante et joyeuse.

Cette tendance générale se fait sentir jusque dans la première moitié du xvirr”* siècle. Il nous reste quelques prédications de 1714, de 1717, de 1727, de 1729 qui présentent exactement les mêmes caractères que ceux qui nous ont arrèté déjà (?). Et mème le mauvais goût que nous avons si-

() Cf. Le sermon d'après Luther, thèse, par Charles Grünewald, Strasbourg, 1856.

(@) Voyez par exemple : La ressource du chrétien. sermon funèbre au sujet de la mort de Noble sieur Monseigneur David Nicolas de Thévenot.. prononcé dans l’Église d’Audincourt, par Nicolas Vurpillot, ministre de ladite Église. A Montbéliard, par Jean-Jacques Biber, l’an 1714. — Hechstseliger Sterbens Wunsch, sermon funèbre prononcé par J.-J. Gropp aux funérailles de la comtesse de Sponeck, Montbéliard, Biber, 1717. — Le bonheur des justes après leur mort, sermon funèbre prononcé par Jean Cucuel au sujet de la mort de Jean-Guillaume de Gueldrich, Montbéliard, chez J.-J. Biber, 1727. — Le fidèle assuré de son salut, sermon funèbre de Ducommun, dit Véron, au sujet des funérailles de Madame de Gueldrich. Montbéliard, chez J.-J. Biber, 1729.

gnalé ici et [à ne fit que s’accentuer sous le règne de Léopold-Eberhard (1). Il fallut beaucoup de temps pour en libérer la chaire chrétienne, aussi une réaction était-elle nécessaire aussi bien contre le mauvais goût que contre le pédantisme et le dogmatisme des prédicateurs. Ce fut l’œuvre du piétisme.

(1) La corruption du goût se trahit particulièrement dans les épitaphes, prosopopées, épigrammes que l’on imprimait à la suite des sermons funèbres. Ainsi le sieur de Prudent s’adressant à Madame de Sponeck défunte lui disait :

Au mal de votre Époux, également sensible, Je condamne la faux de la mort inflexible,

À moins que de nouveaux apas,

Le liant d’une aimable chaine,

Par un second Hymen, n’adoucissent la peine, Que lui cause votre Trépas.

Le ministre P. Macler s’efforçait de consoler M. de Sponeck lui-même par cet

horrible jeu de mots :

Consolés-Vous, Monsieur le Comte, Aux saintes lois du Ciel, soumettés votre cœur ; Voulés, en bon Chrétien, ce que veut le Seigneur ; Vous avés un beau sort, votre Épouse a son conte.

Il est curieux de voir le rôle que la mythologie païenne joue dans ces « vers lugubres ». Quelques ministres même prennent la licence de parler dans leurs vers « de la Parque inflexible», du « fâcheux Destin », de « la cruelle mort». Ils pratiquent aussi « la pointe » à la mode. Par contre, c’est à un laïque qu’appartient ce quatrain à l'honneur de Madame Gueldrich de Sigmarhoffen :

Qu’un vante son Esprit, un autre sa Noblesse, L'autre sa Piété ; moi je n’en dirai rien :

Pour de si hauts sujets, je sens trop de faiblesse, Et je me borne à dire : Elle païoit fort bien.

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