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CHAPITRE V

LA PRÉDICATION (sure)

Réaction homilétique. Le piétisme. J.-J. Pelletier. J.-F. Nardin. Berdot et L.-G. Pelletier. La prédication morave. J.-J]. Duvernoy et ses amis. La prédication orthodoxe. Son dogmatisme. Réaction anti-scolastique. La prédication de la période révolutionnaire. Jugement général.

« L'Église n’est pas et ne doit pas être une école », a dit M. Bersier (!). Voilà ce que le xvir"* siècle avait oublié. L'Église était devenue une école et le sermon un exposé scolastique.

Spener avec son vif sentiment des vrais besoins des âmes, ne manqua pas de faire porter sur ce point aussi son éloquente protestation. D’ailleurs il n’avait pas besoin d’aller chercher bien loin les éléments de la réforme qu’il croyait nécessaire. Il ny avait pour l’Église luthérienne qu’à revenir à la théorie et à la pratique de Luther lui-même. Sans doute, Luther a une dogmatique et cette dogmatique a ses angles, mais dans Luther prédicateur ce qui domine, c’est l'intérêt pratique. Il avait bien vu ce que le sermon devait être, une application de l'Évangile aux besoins de l'âme, donc l’explication de l’Écriture Sainte. Pour lui, le prédicateur doit être surtout « un bon textualis ».

Spener ne pensait pas autrement. Dans la prédication il s’agit pour lui moins d’instruire que de renouveler l’homme

(1) Sermons, tome VI, page 47. Cf. Edm. Stapfer, La prédication d'Eugène “Bersier, page 15.

intérieur (1). L’édification, la vie nouvelle à produire dans l’âme, voilà le but. La polémique reste donc à l'arrière-plan.

On sait l'accueil fait aux idées de Spener par les théologiens et les pasteurs wurtembergeois. Ce fut bientôt chez les étudiants une mode — suivie par nos jeunes montbéliardais — d’aller passer quelques mois ou même quelques années à Halle, en plein milieu piétiste.

Ce fur, on s’en souvient, un de ces étudiants de Tubingue et de Halle qui introduisit le piétisme dans nos Églises. C’6tait d’ailleurs un original qui de bonne heure avait aimé à se singulariser. Sorti de Tubingue en septembre 1700, il fit un assez long séjour à Halle. Rentré pour quelque temps au pays, il commença par convertir son père aux idées piétistes. La sévérité de Pelletier père, qui lui avait déjà valu quelques ennuis, s’accentua en même temps que sa prédication se modifiait. Par réaction contre les prédications savantes du temps, il prétendait que tous les vrais convertis devraient prècher aussi bien que les ministres eux-mêmes.

L'influence du piétisme paraît avoir rendu la prédication de Pelletier père plus vivante, plus incisive, plus directe. Dans une plainte déposée contre lui un témoin rapporte que « après que le fils Pelletier s’en fut retourné en Allemagne, le sieur Pelletier son père commença à prescher avec véhémence tout d’un autre biais qu’il n’avoit fait précédemment, particulièrement précipitant à tout coup le monde dans les enfers et ne parloit que des tourments et du puy de l’abime et ne réclamoit que les régénérés en sorte qu'il effrayoit tous ses auditeurs... (?) ». Ceci est un témoignage d’adver-

() I s'exprime ainsi par exemple dans ses Pia desideria, page 1$1 : « Das vornebmste, achte ich dieses zu seyn, weil ja unser gantxes Cbristentum bestebet in dem

innern oder neuen Menschen, dessen Seele der Glaube und seine Wäürckungen die Fruchlen des Lebens sind ».

(2) Archives du Doubs. E. 1o1s.

saire, il ne faut pas l’oublier. D’autres en plus grand nombre se louaient de l’activité de leur ministre (1).

Il nous semble pourtant que Pelletier n’était pas sans excentricités. Il allait un peu loin, non dans sa haine du mal, mais dans la manifestation de ce sentiment (2).

Dès ses années d’études, le fils de J.-J. Pelletier s'était vivement exprimé sur la prédication de l’époque (*). Cependant la sienne propre ne différait pas autant qu’il le croyait du vieux genre orthodoxe, s’il nous est permis d’en juger par le sermon funèbre qu’il a publié en 1719 (*). Le fond des idées est piétiste. Mais ces idées sont exposées d’après l’ancienne méthode. La division est la division classique. C’est le même abus des citations. Celles de Pelletier sont intermibles. C’est parfois le même goût douteux (°). C’est encore

(1) « Jean Laïgle, ancien de l’Église de Vandoncourt, dépose «qu'il n’a rien à dire ni contre la doctrine, ni contre la vie du sieur Peletier son ministre, que il croit qu’il s’acquitte bien et dehument de son ministère, preschant bien, remontrant bien ses auditeurs et les exhortant bien à la crainte de Dieu et à la bonne vie... » Ibid,

(@) Un de ses paroissiens, par exemple, Abraham Monnerot, se plaint que quand il est à l’église son ministre lui fait « des yeux tout-à-fait rudes ». Ibid.

(8) « Le sieur Pelletier fils dit au logis de Jean Peugeot : Je fus, dit-il, l’autre jour à Montbéliard dans l’église françoise à la prédication du ministre Macler : il a fait un presche par où il a enseigné plustôt aux âmes la voye de l’enfer que la voye du ciel, ce qu’il proféra avec des exclamations en levant les yeux et les mains au ciel ». Archives du Doubs, E. 1ors.

(4) La nécessité indispensable, imposée à tous les mortels, Grands et petits, de comparaître un jour devant le thrône de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ. A Montbéliard, par J.-J. Biber, imprimeur de S. A. S. (Bibliothèque de Montbéliard).

(5) Préchant aux obsèques d’une grande dame, il constate la grandeur de sa naissance et d’une double alliance, puis il ajoute : « Il est vrai qu’un certain proverbe assés connu, surtout par la triste expérience, nous fait entendre que souvent grands Seigneurs sont grands pécheurs... Comme un autre nous asseure que grosse Siædte, grosse Sünde, les grandes villes sont à l’ordinaire les repaires des grands péchés. De même, die Gelebrten, die Verkehrten, les plus savants sont souvent les plus méchants... », page 7$. Ailleurs, à propos de Madame de Gueldrich défunte, il parlera de « la dure épreuve, qui vint, au bout de l’espace de six mois, traverser son lit nuptial par l'enlèvement inopiné de celui à qui elle avoit chastement voüé ses virginales tendresses, de façon qu’elle éprouva en sa florissante jeunesse les désolantes pointes du triste état de la viduité... », page 44.

le même esprit polémique. Il n’y a de changé que les adversaires.

Pelletier blâme l’ancienne polémique et il ne s’aperçoit pas qu’il lui emprunte ses procédés vis-à-vis des orthodoxes luthériens (1).

Il y a cependant chez G.-L. Pelletier, comme chez son père, de la vie, du mouvement et un effort souvent heureux pour atteindre l'âme.

Mais il faut ouvrir les Sermons (*) de J.-F. Nardin pour constater les services que Spener et ses amis ont rendus à la prédication.

On sent, rien qu’à parcourir ce volume, qu’un esprit nouveau s’y fait jour. L’effort n’est plus porté ici sur l’intelligence qu’il s’agit d'éclairer, mais sur le cœur. C’est le cœur gâté par le péché qu'il s’agit de guérir, c’est la volonté qu’il s’agit d’affermir pour la lutte. Le christianisme n’est plus un système, mais une force, « une chose efficace, puissante et réelle », une vie nouvelle à infuser dans les âmes. « La reliligion chrétienne est une religion de cœur. Elle demande un cœur nouveau, droit, sincère. Elle rejette toutes les œuvres extérieures qui ne découlent pas de ce principe (*) ». Nardin revient sans cesse à cette afhirmation (). C’est un sûr instinct qui lui a fait prendre l’habitude de s’adresser à ses auditeurs en leur disant : chères Ames ; c’est l’ime en effet que le prédicateur vise sans cesse. Il éprouve un intérêt pas-

(1) «On balancera sans faute au poids du sanctuaire tous les écrits, controverses,

disputes en théologie, dont plusieurs ne sont que des produits d’un esprit d’ambition et d’aigreur, et les honteuses suites d'une science faussement ainsi nommée...»,

page 19.

() Le Prédicateur évangélique, ou Sermons pour les dimanches et les principales fêtes de l’année, par J.-F. Nardin, 2" édition, Montbéliard, MDCCLIV.

(3) Ibid.. page 7.

(4) Ibid., pages 37, 71, etc,

sionné pour toute âme d’homme, pour celles surtout qui sont particulièrement confiées à ses soins. Il veut les tirer du péché et de la perdition en leur prêchant l'Évangile de la grâce. Car voilà pour Nardin « le premier fondement d’un christianisme solide et réel, la grâce de Dieu qui apparaît, c'est-à-dire, lorsque Dieu se déclare à une âme par son Saint Esprit : qu'il oublie tout sujet de haine et d’inimitié qu'il avait contre elle : qu’il l’assûre de sa grâce et de la réconciliation sincère dans laquelle il rentre avec elle : qu’il la regarde, en Jésus le parfait médiateur, comme ne l'ayant jamais offensé... » (1).

La grâce de Dieu, manifestée en Jésus-Christ et venant répondre à tous les besoins de l’âme humaine, voilà le fond de la prédication de Nardin.

Pour déterminer ses auditeurs à accepter cette grâce, à rétablir en eux les rapports normaux de l’homme et de Dieu, Nardin n’a pas recours au raisonnement, à la discussion intellectuelle, il se place sur un terrain plus sûr, celui de la conscience et de l'expérience chrétienne : « Vous avez donc en vous, chères âmes, un témoin qui soutient les intérêts et les droits de Dieu, et qui vous déclare ce qui est bon. Ecoutez ce témoin fidèle, consultez-le, souffrez patiemment ses reproches et ne lui imposez pas silence quand il vous parle. » (?). Cette conscience de l’homme qui parle encore voilà le point d’attache de la grâce. Mais c’est la grâce ellemême qui porte l’homme à renoncer à l’impiété. « La première chose qu’elle fait, c’est de convaincre l’homme qu'il est un impie, que son cœur est plein d’impiété. Elle commence à saisir le cœur de l’homme. Elle ouvre cet abime. Elle déploie aux yeux de l’homme ce qui y est...» (5). Puis,

(1) Ibid., page 67.

(2) Ibid., page 4.

(3) Ibid., page 69.

cet homme tout rempli du sentiment de son péché, de son abaissement, elle le jette ensuite dans les bras de Jésus qui le délivre de son impiété. Ce renouvellement de l’âme par la foi en Jésus et en la vertu de sa Rédemption est pour Nardin la source de toute vie morale, de tout courage, de toute espérance, de toute consolation. « Voulez-vous en savoir quelque chose, dit-il (1), demandez à Dieu cette foi, et vous éprouverez ce qu’elle produit ».

On comprend que fermement établi sur cette base du #0ralisme chrétien, Nardin laisse en dehors de sa prédication ce qui est spéculation pure, les résultats plus ou moins logiques de la réflexion chrétienne. On chercherait vainement dans le gros volume de ses sermons les expositions dogmatiques sur la trinité, les deux natures, l’efficace des sacrements qui surabondaient dans les prédications que nous avons jusqu'ici rencontrées. Il se meut sur le terrain des réalités. Écoutez-le parler de la nouvelle naissance : « Une naissance n’est pas, comme chacun le sait, un simple être de raison, mais quelque chose de réel. La naissance est l’action par laquelle nous sommes mis au monde... La régénération étant une naissance c'est une opération réelle, puissante et sensible. C’est une œuvre par laquelle une âme passe à une vie nouvelle, qui l’introduit dans le monde spirituel, pour y jouir d’une lumière divine provenant du Soleil de justice, pour y recevoir une respiration de vie produite par le souffle, c’est à dire par l'Esprit du Tout-puissant... » (*). Cette vie nouvelle qui s’éveille dans une âme, qui s’y développe, qui y établit sa demeure, Nardin la décrit (*). Il en expose les lois (1) et, ici encore, il reste sur le terrain de l'expérience chrétienne.

(1) Ibid., page 306.

(2) Ibid., page 485.

(3) Sermon sur l’Entrée de Jésus dans les cœurs, page 342.

(4) Sermon sur l’Habitation de Dieu dans les âmes, page 473.

L'essentiel pour Nardin, c’est donc le renouvellement intérieur, la nouvelle naissance. Il ne se contente d'aucune pratique purement extérieure. Il craint même que les habitudes religieuses ne soient quelquefois des pièges à l’âme. Il revient souvent sur l’insufhisance de ces habitudes, sur les dangers de la piété purement formelle (1).

On le voit, Nardin appartient bien par l'orientation de son esprit à la tendance piétiste, mais son piétisme est très sain, très éloigné des excès ou des erreurs dans lesquels ce mouvement tombera plus tard. Nardin a beaucoup de sagesse et de maturité d’esprit. Il a pris au piétisme ce qu’il avait d’excellent, mais sans se laisser entraîner outre mesure.

Ainsi, on a beaucoup reproché au piétisme les expériences factices qu’il entendait faire faire aux âmes dans le Combat qui précède la conversion. On ne trouvera rien de semblable chez Nardin. Sans doute il a parlé, et souvent, de la douleur que l’âme ressent à la vue des biens qu’elle a perdus par le péché (?), de la tristesse que fait naître le sentiment du péché. On ne peut « avoir part à la vie nouvelle sans peine et sans travail », disait-il. Mais cela aussi c’est de l’expérience. L'erreur est de vouloir faire passer toutes les âmes sans exception par les mêmes expériences. Mais Nardin reconnaît que ceux qui sont restés dès leur baptème, dès leur jeunesse, dans l'alliance de la grâce « n’ont pas besoin de passer par ces douleurs, ces angoisses et ces combats de la repentance, par lesquelles nous disons qu’il faut entrer dans la nouvelle vie » ().

Peut-être y a-t-il pourtant quelque exagération piétiste

Q) Pages 63, 138, 152; 180, 333; 582.

(2) Pages 159, 169, 486.

(3) Page 486.

dans l'attitude de Nardin vis-à-vis du monde et l’usage de ses biens. Dans un de ses sermons, il attaque vigoureusement le péché de son temps la gourmandise et l’ivrognerie, non seulement sous leurs formes grossières, mais aussi sous les formes atténuées des gens du monde et des chrétiens eux-mêmes ({). Tout ce passage est d’une âme délicate, mais ici et (à on sent un peu l’ascétisme. Il parle ailleurs de chrétiens qui « pensent que la véritable repentance peut subsister avec les plaisirs, la mollesse et la vanité du siècle. Ils s’imaginent pouvoir obtenir le pardon de leurs péchés, quand même ils ne renoncent point à tout cela, à leur orgueil, à l'amour du monde, à leur délicatesse, et qu’ils ne quitteront point leur habit somptueux » (2). Nardin oublie ici que l’habit ne fait pas le chrétien.

Si du fond, nous passons à la forme, nous trouvons ici encore Nardin rompant avec les habitudes que nous avons signalées. Il retient des anciennes divisions ce qui peut lui servir. Ses sermons s'ouvrent par une exorde, car enfin il faut bien commencer. Mais le plan de son discours est tiré du sujet qu’il aborde et non d’un traité d’éloquence sacrée. Nardin est un fexiualis comme le voulait Luther. Il prèche d'ordinaire sur les péricopes dominicales et il excelle à dégager l’idée centrale du fragment biblique qu’il a à expliquer. Tous les détails du texte servent à éclaircir la pensée qu’il veut surtout dégager.

Son style, malgré quelques lourdeurs et quelques germanismes, est généralement bon, simple le plus souvent, mais souvent aussi chaud et coloré. Nardin ne cherche pas l’éloquence, mais il la rencontre souvent. Les images heureuses

(1) Page 33.

(?) Page 34.

naissent facilement sous sa plume. Il parlera par exemple des soucis du monde qui « forment comme des foules d’allans et de venans, qui mènent tant de bruit, qu’il n’est pas possible d'entendre la voix de Dieu, de la chercher, et d’entrer dans une sincère conversation avec lui ».

Nardin, certes, n’est pas sans défauts. Il a quelques-uns de ceux de son temps. Ses sermons péchent parfois par la longueur. Il faut signaler aussi quelques traces de mauvais goût. Nous n’aimons pas, par exemple, le sermon sur la Circoncision spirituelle. Nardin n'échappe pas tout à fait à la manie des citations latines, il va quelquefois chercher un peu loin ses comparaisons, mais que sont ces petites taches à côté de toute la saveur religieuse que l’on trouve dans ces sermons ?

En résumé, Nardin a été un excellent prédicateur. Tels qu’ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts, ses sermons n’ont pu être tirés que d’un fonds très riche d’expérience et de foi chrétiennes. Le pasteur de Blamont a été un vrai médecin de l’âme. Il en connaît les replis profonds. Ses sermons sont pratiques, ils vont au but. Il blesse l’âme pour la guérir ou plutôt il lui donne le sentiment de sa blessure pour lui faire désirer plus vivement la guérison qui est en Jésus-Christ. On peut dire qu’il n’y a pas un de ces sermons qui ne renferme l'Évangile tout entier, l'Évangile de la Grâce.

Il n’y a qu’une polémique dans ces discours, la polémique contre le pécheur. Et encore, ce n’est pas le pécheur que Nardin poursuit surtout, c’est le péché, c’est Satan, l’ennemi, celui qui sème l'ivraie dans les âmes et en arrache le bon grain.

Nous nous sommes arrêté un peu longtemps aux sermons du pasteur de Blamont. On nous le pardonnera. Nardin, c’est le Vinet de nos Églises.

D'ailleurs il ne serait pas juste de juger de tous les prédicateurs piétistes par Nardin. Il n’y a que les historiens de parti pris qui savent voir toute la lumière de leur côté, toute l'ombre du côté contraire. Rien de plus compliqué que le jeu de la vie. Il y a des piétistes longs, ennuyeux, polémisants, et des intellectualistes sachant faire une part aux besoins pratiques de leurs auditeurs. La vérité ne s’absorbe pas dans une tendance. Dans la prédication du xvir”e siècle nous distinguons trois courants principaux : le courant piétiste dont le mouvement morave est un dérivé, le courant intellectualiste et supranaturaliste dont la défaite amène le triomphe momentané du rationalisme pur. Nous allons suivre successivement ces courants divers en reprenant l’histoire de la prédication piétiste après Nardin.

Une idée nouvelle et saine jetée dans les Églises n’y produit pas immédiatement tous ses fruits. Encore faut-il qu’elle trouve un terrain bien préparé. C’est ainsi que beaucoup des ministres qui adoptèrent les idées et les pratiques de Spener ne furent pas toujours logiques et conséquents. Il y eut un moment, par exemple, où le piétisme fut très influent à Montbéliard. Le prédicateur allemand Zügel était piétiste, son vicaire Perdriz de même. Sous cette influence L.-G. Pelletier, Berdot, Mégerlin, tous piétistes plus ou moins accentués, furent appelés à Montbéliard. Or, à ce moment précis, les rapports des surintendants contiennent des plaintes sur la prédication des ministres. Les piétistes polémisent contre les luthériens orthodoxes qui ripostent à leur tour. Le peuple est divisé (1). Les prédications de Pelletier sont dénoncées

(1) Les anciens de la ville, en corps, font cette déposition : « Ils ne trouvent pas l'union qui devroit règner dans les prédications des sieurs ministres où il ÿ paroit des controverses et des esprits de parti au scandale de l’Eglise et même des étrangers en sorte que le peuple se partage et se range les uns d’un côté, les autres d’un autre, ce qui fait de la peine à beaucoup ». Visite de 1727. Archives du Doubs, E. 80.

comme contraires à la confession d’Augsbourg (1). Les sermons des ministres piétistes sont d’une longueur désespérante. Pelletier fait des personnalités (*) trop directes. A la place des prières du matin Pelletier et Berdot font des méditations trop longues qui éloignent le peuple. Aussi les services présidés par les piétistes sont-ils très négligés par le peuple.

Les témoins ne montrent d’ailleurs aucun parti pris. Ils reconnaissent que Berdot et Pelletier « sont d’une conduite réglée et exemplaire », qu’ils s'appliquent avec exactitude aux différentes parties du ministère. Nous en concluons que les plaintes unanimes et répétées sur leurs prédications devaient être fondées et que les luthériens confessionnels n’eurent pas le monopole des longueurs, de la polémique et des personnalités en chaire (&).

Les ministres incriminés se corrigèrent sans doute car les plaintes cessèrent, et l’on ne retrouve bientôt plus que des témoignages comme celui-ci : «Les anciens sont contents de leurs pasteurs ».

Les défauts de quelques-uns ne doivent pas nous faire

(1) « Le ministre Drot a trouvé que dans une prédication faite par le diacre Pelletier à Montbéliard il avait avancé onze propositions contraires à la confession d’Augsbourg. Le ministre Vurpillot a dit à un laïque « que l’on ne prêchait dans notre pays que des hérésies contraires à la doctrine. Le Recteur J.-F. Duvernoy accuse aussi Pelletier de soutenir des propositions contraires à la doctrine, l’une pour la religion papiste, l’autre pour la calviniste ». Archives du Doubs, E. 80.

(2) Les anciens de Sochaux (qui dépendait alors de Montbéliard) «se plaignent que le S' diacre Pelletier reprend les vices en montrant les personnes au doigt en leur disant, c’est à vous que je parle, ce qu’il fit à un sermon funèbre lorsqu'on enterra le fils de Pierre Maire ». Ibid.

(8) « Pelletier à la prière du matin fait des harangues et on n’y vient plus à cause de la longueur». On peut dire de Pelletier «que la majeure partie du peuple ne reçoit aucune édification de sa part». Les trois Corps de la ville affirment qu’à cause des controverses suscitées par les deux nouveaux ministres de l’Église française (Berdot et Pelletier) «la prédication ne fait plus d'impression sur la majeure partie du peuple ». Ibid.

oublier les services rendus par le piétisme à la prédication protestante. Il avait réintroduit dans nos Églises une prédication plus simple à la fois et plus chaude, des appels plus directs.

Les Moraves, qui furent dans notre pays les successeurs immédiats du piétisme, entrèrent à leur tour dans cette voie. Ce qui les distingue à la fois des piétistes et des orthodoxes c’est l’importance sentimentale qu’ils donnent aux souffrances physiques de Jésus, à son sang répandu, à ses plaies sanglantes, mais ce n’est pas là ce qui fait la valeur de leur prédication. Cette prédication a fait du bien dans nos Églises parce qu’elle était inspirée par un amour sincère et profond du Sauveur, parce qu’en face d’une froide orthodoxie et d’une incrédulité dédaigneuse, elle accentuait la valeur de la personne de Jésus Sauveur des âmes.

Le plus distingué des pasteurs à tendance morave fut, nous l'avons vu, J.-J. Duvernoy. Malheureusement nous n’avons retrouvé aucun de ses sermons. Nous sommes donc obligé de nous contenter de donner ici le témoignage de ses contemporains. En 1745, le Surintendant s’exprimait ainsi sur Duvernoy : « Ce ministre a de bonnes études, il prêche avec une élégante simplicité, sa voix est douce, ses auditeurs en sont très satisfaits, il fait assidument son service, ses mœurs sont réglées » (1).

Jacquin et Fries sont plutôt médiocres et montrent plus de bonne volonté que de talent. Leur prédication qui se ressent visiblement de la lecture de Zinzendorf est simple, familière, pratique, biblique aussi. Elle est déparée quelquefois par la polémique dans l'intérêt morave. Ainsi Jacquin dans une prédication donnée à Montbéliard, en 1748, tait longuement le procès des prédicateurs de son temps. Un des obstacles à

(1) Archives du Doubs, E. 80. Visite de 1745.

LA PRÉDICATION 273 l’efficace de l'Évangile, dit-il, c’est « l’infidélité dans la dispensation des mystères de Dieu. On veut se faire valoir soymême et non le dispensateur des âmes, on veut que les auditeurs soient de notre parti et non de celui des autres, on cherche plus à se mettre en estime et en honneur dans l’esprit des hommes par des discours arrangés avec art et ornés de termes pompeux et de fleurs de réthorique qu’à leur démontrer la beauté et l’excellence de la grâce de l'Évangile. On prèche même Jésus-Christ par envie et dans un esprit de contention. On réduit à un système philosophique, à des démonstrations de raison les mystères de lincarnation, la rédemption des âmes par la mort et la croix de Christ. Par ce moyen on éclaire l’esprit, mais le cœur demeure mort. C’est là ce que lapôtre appelle falsifier la parole de Dieu ». Le point de vue est juste, mais ce n’est pas en chaire qu'il faut tenir ce langage.

Nous ne savons rien de la prédication de Scharffenstein et de J.-J. Paur. Nous savons seulement qu’ils étaient très appréciés de leurs troupeaux.

Scharffenstein est mort en 1778, J.-J. Paur en 1798, J.-J. Duvernoy en 1805. On voit qu’il y a eu dans nos Églises, de J.-J. Pelletier à J.-J. Duvernoy, un courant ininterrompu de prédication mystique.

Pendant que la prédication piétiste se développait ainsi dans nos Églises, que devenait la prédication de l’orthodoxie luthérienne ? Voilà ce que nous avons à nous demander maintenant avant de signaler la réaction rationaliste qui fait porter sa protestation à la fois contre le dogmatisme de la prédication luthérienne et contre le sentimentalisme des piétistes et des moraves.

Nous nous défions, en général, des jugements sommaires. Ils sont injustes parce qu’ils ne peuvent tenir compte de tous

les faits. Aussi dirons-nous tout simplement de la prédication orthodoxe du xvrrr* siècle que ce que nous connaissons d’elle ne nous en donne pas une idée tout à fait favorable. On peut dire aussi que la prédication ne paraît pas avoir été le charisme spécial de notre Église, et le xvin®® siècle, d’ailleurs, n’est pas en général une période brillante pour la prédication. En 1737, Ostervald disait : « L'Évangile n’est pas bien préché » (1). Quelques années plus tard, un homme dont l’autorité fut grande à l'étranger, Formey, disait à son tour : «La prédication est actuellement sur un pied très médiocre » (2).

Ostervald rejette la responsabilité de cette situation sur les écoles de théologie dont l’enseignement n’est pas assez pratique selon lui. Et, en effet, pour nous en tenir à Tubingue où se formaient nos ministres, un livre comme celui que Canz consacrait à l’art oratoire ne pouvait qu’égarer les jeunes prédicateurs en leur faisant perdre de vue le vrai but de la prédication chrétienne. « Loquendum, me judice, primum sapienter, tum demum ornate », ainsi s'exprime le philosophe de Tubingue, et, d’après ce principe, il publie un recueil de pensées empruntées à tous les orateurs anciens et qu’il pense pouvoir être utiles à ses élèves pour orner leur discours (°). Et on voit bien, en effet, dans les prédications du temps que le souci de leurs auteurs est de parler avec sagesse et avec grâce. La préoccupation de parler sapienter les fait tomber dans des dissertations didactiques et philosophiques ; le désir de parler ornate amène chez Les prédicateurs médiocres l'abus du lieu commun et, chez tous, d’impardonnables longueurs (‘).

() De l'exercice du Ministère sacré, Amsterdam, 1737. (2) Lettres sur la Prédication, Berlin, 1753.

(3) Oratoria scientiarum familiæ toti cognata, seu rationis et orationis arctissimum

vinculum, Tubingæ, Sumptibus Christophor. Henr. Bergeri, MDCCXXV.

(4) Le 22 octobre 1727, le Conseil ecclésiastique prit la résolution suivante : « Sera faite défense aux ministres de prescher plus de trois quarts d’heure ».

L'élément moral, pratique, est rejeté au second plan quand il n'est pas sacrifié tout à fait. La tractation du sujet est généralement honnête, scrupuleuse. Ce qui fait défaut, c’est l'application. Trop souvent cette prédication ne porte pas sur l’ensemble du peuple chrétien (1).

Cet éloge, qu’un surintendant fait de nos ministres, trahit bien l'esprit du temps : «Il paraît par ses sermons qu’il entend la thèse ». Entendre et bien exposer la thèse, voilà l’essentiel. Mais bien entendre la thèse c’est souvent alors combattre vivement toutes les anti-théses. Étonnez-vous après cela qu’un autre surintendant, lors de la visite des Églises, constate que « plusieurs se plaignent sans cesse qu’on condamne tout le monde, qu’il n’y a point de consolation à tirer des sermons ».

Tous les sermons du xvir® siècle, imprimés ou manuscrits, que nous avons pu nous procurer, trahissent la même ignorance du vrai but de la prédication : appliquer l'Évangile éternel aux besoins du présent. La science, la correction dans la doctrine, le travail, le sérieux, tout cela ne manque pas. Ce qui manque, c’est la flamme, c’est l’ardent amour des âmes.

On a dit, pour caractériser la prédication neuchateloise (2) au xvirr® siècle, qu’elle était d’une « orthodoxie morte ». On peut, sans injustice, appliquer ce jugement à la prédication de l’orthodoxie montbéliardaise, à condition toutefois

(1) Les contemporains eux-mêmes en témoignent. Voici ce que la visite de 174$ met au dossier de l’un des ministres de la ville : « Par ses sermons il paroit qu’il a un bon fond de théologie. [1 aime à y faire entrer de temps en temps quelques traits de philosophie. Il s’'énonce très distinctement, sa voix est assez forte, il s’attache beaucoup à la sublimité du style, ses expressions et sa prononciation sont recherchées, on en est très content, quelques gens du commun disent seulement qu'ils ne le comprennent quelquefois qu'en partie ». Ce sont ceux-là que Luther n’oubliait jamais. Archives du Doubs, E. 80.

(2) La prédication neuchateloise au XVIII" siècle, journal l'Église nationale, IVe année, n° 43.

que l’on se souvienne d’autre part de la grande influence exercée par le piétisme, et que l’on fasse assez large la part des exceptions.

Il faut reconnaître, en outre, que l'obligation où étaient nos ministres de prècher sur les péricopes, les gardait de certains défauts de leur époque. Un usage alors général ne leur eût pas permis d’imiter ces prédicateurs dont parle Formey « qui se faisaient un mérite de lire en chaire (pour en tirer un sermon) : « J'ai soif», ou : « Veillez ». Bien loin que ce soit un mérite, ajoute-t-il, peu s’en faut que ce soit une profanation. Plus on croit mettre d’art et d’esprit dans un semblable discours, plus on prèche mal, relativement au vrai but de la prédication ; et ceux qui n’ont ni art, ni esprit allongent misérablement la courroye par des généralités, par des répétitions et par le faciam te bene venire, dont ils font l’usage le plus ridicule ».

Nous n'avons pas rencontré chez nous d’exemple de prédications semblables. Tous les sermons que nous avons recueillis développent le texte du jour d’après le tableau des péricopes, et, si riche est l’Évangile, qu’il entraîne souvent le dogmaticien le plus entêté à des remarques pratiques qui devaient toucher l'auditeur. C’est le cas pour le pasteur Diény (1) de Trémoins, ami et le correspondant de Bonsen, de Ch. Duvernoy (?), dont un certain nombre de Sermons se sont conservés.

Il faut ajouter encore qu’un certain progrès se marque dans

() Sermons sur les Evangiles depuis le vingtième Dimanche après la Trinité jusqu’au vingt-sixième, 1751. (Collection de l’auteur).

(2) Quatre sermons détachés de 1727-1734. (Collection de l’auteur).

Sermons de préparation, 2 vol. manuscrits.

Sermons pour les dimanches et les jours de fête, 2 vol. manuscrits. (Collection de l’auteur).

Charles-Christophe Duvernoy fut vicaire à Allanjoie de 1729 à 1730, pasteur à ÂAllanjoie de 1730 à 1737, diacre à Saint-Martin de 1737 à 1745, époque de sa mort.

la seconde moitié du siècle sous l'influence d'Ostervald dont les ouvrages étaient très répandus dans notre pays, de Lemaitre (1), de Formey et, en général, des prédicateurs français (?).

Le mauvais goût, l'affectation s’atténue. Mais, malgré tout, la prédication de l’orthodoxie du temps reste froide, compassée, peu pratique. Le sermonnaire n’est pas un témoin de Dieu, il est trop souvent un auteur qui se produit, un compositeur littéraire qui s'adresse à un public devant lequel il déploie ou ses grâces, ou sa science, ou la force de sa logique (°).

Il n’est pas étonnant qu’une prédication pareille manque de résultats pratiques. En 1765, les ministres de l’Église Saint- Martin s’autorisent d’un mot du « pieux Ostervald » pour se plaindre « de ce qu’on croit que c’est le tout d'écouter des sermons » de ce qu «on envisage les temples comme des Auditoires plutôt que comme des écoles de Piété». N'y avait-il pas un peu de la faute des prédicateurs dans cette erreur du public ?

(1) J.-H. Le Maïtre, Réflexions sur la manière de prêcher la plus simple et la plus naturelle, Halle et Leipsig, 1745. Ce livre est encore très utile à étudier.

(2) Les sermons manuscrits laissés par David Duvernoy, Co-Recteur au Collège, trahissent à la fois l'influence de Saurin et une tendance plus pratique. Werenfels, de Bâle, Pierre Roques, étaient aussi très goûtés de quelques-uns de nos ministres.

(3) Qu'on en juge par cette préface d’un Sermon très orthodoxe, prêché en 1770 dans l’église française luthérienne de Francfort : « Voici un nouveau Sermon qui paroit au jour, mais non un nouvel orateur. Je n’ai pas la témérité de prétendre à un titre si magnifique par ce coup d’Essai, où l’on ne trouvera ni la finesse des expressions, ni la sublimité des pensées qu’on y cherchera peut-être, et qui sont propres à l’orateur. Après un Bourdaloue, un Massillon, un Fléchier, un Saurin, il est difficile de paroitre sur les rangs. Aussi n'est-ce ni pour disputer à ces Hérauts de l'Évangile la gloire qui leur est duë ni pour la partager avec eux ; mais uniques ment pour déférer aux désirs d’un ami que j'ai hasardé l’impression de ce sermon...» L'auteur de ce sermon est G.-F.-Ch. Duvernoy, entré à Tubingue en 1763, sorti en 1767. En 1783, il devint diacre de l'Église du Faubourg, à Montbéliard, puis en 1784, diacre à Saint-Martin. Pasteur allemand de 178$ à 1788, il mourut d’apoplexie en chaire. Il avait été chargé de l'instruction religieuse des plus jeunes fils de Frédéric-Eugène.

Une réaction contre le dogmatisme de la prédication était donc inévitable. Elle se fit sentir assez tardivement dans nos Églises, mais elle n’en fut pas moins marquée.

Vers la fin du xvirr”e siècle, la vieille Université de Tubingue versa dans nos Églises des jeunes gens tout frémissants aux souffles des temps nouveaux. Sans adopter entièrement les idées philosophiques du temps, ils n’en avaient pas moins subi leur influence. C’étaient des « cœurs sensibles », des «esprits pensants ». Même avant l’annexion de notre pays, quelques-uns étaient déjà gagnés à la France. Ils étaient tous grisés du souffle généreux qui passait sur la France révolutionnaire. La Révolution française était déiste et « vertueuse ». Il n’y avait rien dans son principe qui fût contraire aux principes d’un chrétien de l’époque des lumières. Ceux qui gardaient entières les croyances chrétiennes pouvaient du moins se réjouir de voir Dieu publiquemeut invoqué. Les crimes qui se mêlèrent bientôt à ce mouvement d’abord si légitime et si pur, étaient considérés comme les crimes de quelquesuns. D'ailleurs, ils s’atténuaient à distance et, pour beaucoup, ils trouvaient une sorte d’excuse dans les provocations des adversaires. Par là s'explique l'adhésion chaleureuse donnée à la Révolution par toute une bourgeoisie douce, pacifique, philosophique même.

Ce qui se passa en France se reproduisit dans notre pays. Parmi les jeunes pasteurs derniers venus de Tubingue, il se trouva bientôt d’ardents patriotes, que leurs paroïssiens eurent d’abord pcine à suivre dans les sentiers nouveaux. Leur état d'esprit influa naturellement sur la prédication qui devient avec eux actuelle, populaire, pratique (!). Le souci

(1) «Si lon nous instruit, ce n'est pas nous rendre savants, mais uniquement dans la vue de nous rendre meilleurs, de nous sanctifier». J.-F. Diény, ministre

à Roches, Sermons sur divers textes de l'Écriture Sainte en l’année YO EN T7 92 (Bibliothèque de Montbéliard).

dogmatique passe au second plan quand il ne disparaît pas tout à fait. Le pasteur montre la main de Dieu dans le mouvement qui entraine ses contemporains et lui-même. Il calme les impatients, dénonce les cupides, met en garde contre les réactions exagérées. Qu'on lise les sermons de cette période, ceux, par exemple, de J.-F. Diény, de Roches, de Masson, de Montbéliard, et, malgré tout ce qui leur manque, on sentira sûrement, à travers la phraséologie du temps, un souffle rafraichissant de jeunesse et de vie. Il ne s’agit plus de soutenir la « thèse » en face des « anti-thèses » calviniste ou papiste, 1l s’agit de pénétrer de Christianisme le mouvement révolutionnaire qui agite le peuple en ses masses profondes. Beaucoup de pasteurs suivent le mouvement et, en le suivant, le dirigent. La prédication trahit l'émotion que la gravité des événements entretient dans le cœur de tous. Les sermons de circonstance abondent. Nous trouvons des sermons prononcés à l’occasion de la prise de Toulon, à l’occasion du départ des volontaires appelés à la défense de la patrie, des sermons sur le succès de nos armes après la prise de Mons et de Tournai par le citoyen Dumouriez. Je connais un sermon sur la constitution de 1791 (!).

Ces sermons ne sont pas dépourvus, comme on pourrait le croire, de toute saveur chrétienne. Ceux qui les prononcent laissent leur dogmatique à larrière-plan, mais cette dogmatique maintient les grands faits chrétiens.

Vers l’extrême fin du siècle toutefois, nous nous apercevons que les clartés de l’époque des lumières se sont étendues jusque sur notre pays. Si, parmi les sermons de l’époque révolutionnaire, il en est qui gardent cêt esprit d’adoration

(1) L'auteur de ce sermon, le pasteur Diény, de Roches, sait, en général, assez bien faire servir la circonstance à une fin chrétienne. Vinet a dit : « À celui qui

prêche dans ce sens, c'est-à-dire dans l’esprit de généraliser le particulier, d’éterniser le temporaire, il est permis de parler de la circonstance ». Homilélique, page 88.

et de culte sans lequel il n’y a pas de prédication, il y en a d’autres qui auraient pu être prononcés aussi bien dans un club que dans une Église — et qui l’ont peut-être été dans les deux. C’est le cas pour un Discours prononcé à une féte du décadi en nivôse de l’An deux de la République ensuite de la prise de Toulon (1). Le sermon — car c’est bien un sermon — commence par un hymne à la liberté et finit par une définition très précise et très longue du vrai «sans culotte ». « Lorsqu’en un beau jour de printems, dit l’auteur, on voit renaitre la tendre verdure, les nouveaux rayons du soleil luire parmi les fleurs et réchauffer la nature rajeunie, que l’on entend la voix de mille créatures diverses célébrer à l’envi leur renaissance, il n’est point d’âme sensible qui ne soit émue par ce ravissant spectacle... En voyant la liberté se lever avec éclat sur notre horizon et sa splendeur éclairer en un moment un vaste empire si longtemps soumis à tous les genres de tyranie, on ne peut se défendre d’un moment de surprise et d’admiration ». L’œil attentif aperçoit la main de Dieu dans ce concours d'événements favorables : « Oui, chers citoyens, quelles que soient les opinions diverses, on ne peut en disconvenir, une Providence invisible a travaillé pour nous». Cette Providence universelle se sert de l’homme pour arriver à ses fins. « Les principaux moyens sont nos vertus et nos vices». C’est ainsi que l’auteur amène la définition du vrai « sans culotte », un raccourci de toutes les vertus publiques et privées. « Le sans-culotte est l’homme actif, laborieux, vigilant, sensé, qui ne veut de propriété que celle acquise par son industrie, son travail, par des voies honnêtes et justes, qui trop fier pour rien devoir à autrui, ne veut que ce qui lui est dû à titre de salaire ou de récompense, dédaignant tout ce qu'il n’a pas mérité, refusant tout profit injuste ou .

(?) Collection de l'auteur.

immodéré, n’estimant les richesses que lorsqu'elles sont le fruit d’une laborieuse probité et de la bonne conduite ». Et la définition continue pendant plusieurs pages, la notion du « vrai sans culotte » s’élevant toujours, si bien qu’en changeant quelques mots, on pourrait faire de ce morceau révolutionnaire une définition du vrai chrétien. Et c’est bien ce que voulait son auteur.

La Révolution, on le voit, a enfanté un genre spécial de prédication, et ce genre a eu des représentants assez nombreux dans notre pays.

Après la Révolution, la majeure partie de nos pasteurs ne revint pas à l’ancien genre didactique et dogmatique. Les uns, derniers héritiers du piétisme, amis des Moraves, semaient la vieille foi évangélique sur le terrain que le Réveil allait bientôt trouver tout préparé, les autres prêchaient la doctrine du christianisme récompensé, l’eudémonisme à la façon de Teller (1).

Ammon nous a renseignés sur l’état de la prédication en Allemagne à la fin du xvure siècle. « Schlez, dit-il, a tenté, dans ses sermons sur l’économie rurale (Nuremberg, 1788), de parler de jachères ; avant lui, on avait donné dans la forme homilétique des instructions sur les vers à soie ; et un autre prédicateur avait tracé d’une manière touchante, les devoirs des chrétiens à Papproche d’une épizootie...» (?).

. Quelques-uns de nos pasteurs ont-ils eu de ces défaillances ? Oui, mais plus tard, au commencement du xix® siècle.

(2) Tels sont, par exemple, les sermons de E.-F. Jeanmaire, de Bavans. (Collection de l’auteur). Ces sermons ne manquent d’ailleurs ni de saveur chrétienne, ni de valeur pratique. Leur auteur suit encore l’année ecclésiastique. Voyez par exemple : Sermon sur Luc, XIV, 16-24, deuxième dimanche après la Trinité, 2$ juin 1797 ; Sermon pour le Jeñne de 1797 ; Sermon sur la Transfiguration de Jésus-Christ pour le dimanche Reminiscere de 1798.

(?) Cité par Vinet, Homiletique, pages 71 et 72.

Nous avons essayé de dire ce qu'a été la prédication du xvirnme siècle dans notre pays d’après l’analyse consciencieuse des documents que nous avons pu nous procurer, et, déjà au cours de notre exposition, nous avons dû constater que la prédication ne paraît pas avoir été le charisme spécial de notre Église montbéliardaise.

Est-ce à dire que sur ce point notre Église ait été en quelque mesure au-dessous de sa tâche ? Nous ne le pensons pas.

C’est la forme qui péche dans la prédication de notre Église, plus que le fonds. Cela tient au caractère même de notre race qui a des qualités plus solides que brillantes.

La prédication du xvir” siècle nous a paru trop didactique. Mais il n’en ressort pas que cette prédication ait été absolument sans fruits. Car, Vinet l’a remarqué, «il n’est dans la religion aucun sujet didactique qui n’ait directement ou indirectement, des conséquences pratiques ».

Les fautes de goût qui nous froissent, ne heurtaient pas nos pères et ne les empèchaient pas de s’édifier aux sermons de leurs ministres. À part quelques époques de crise, ils étaient très généralement contents d’eux et les témoignages favorables des Surintendants ne faisaient que confirmer la voix populaire. S'ils se plaignent parfois de la prédication des ministres ou de leur manière de catéchiser, le plus souvent, il faut le reconnaître, ils s’en louent. C’est que cette prédication qui nous parait, à nous, froide ou faible, ou fade, ou surannée, répondait aux besoins du temps.

Ainsi le Surintendant remarque, en 1747, avec une nuance de blâme que le ministre Frédéric Fallot, de Trémoins, « a quelques principes de philosophie moderne ». Mais il se console par la pensée que Fallot ne fait que commencer son ministère » (1).

(1) Archives nationales, K. 2176.

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En 1779, le Surintendant dira du ministre J.-J. Thiébaut, de Mandeure, qu’ « il ne peut se deshabituer de pousser en l'air des sons non significatifs et vuides de sens » (1).

Mais, à côtés de ces plaintes, que de témoignages rendus au zèle ou au talent des ministres ! En 1745, le Surintendant témoigne au sujet de J.-G. Surleau, ministre du Faubourg à Montbéliard : « Ce ministre a de bonnes études, il prèche bien, il a un beau langage, il est beaucoup goûté » (*).

A la fin du siècle, Bonsen, qui n’est point tendre, se loue très souvent de ses collègues. Il dit, en 1777, de Charles- Frédéric Goguel, pasteur à Désandans : On peut mettre ce ministre au rang de ceux de tout le pays qui ont été favorisés d’un heureux talent pour l’exercice public de toutes les fonctions pastorales » (*).

Les laïques, si libres de leur langue pourtant, ne restent pas en arrière. Quelques exemples. En 1742, les Anciens se déclarent « très satisfaits des ministres de la ville, édifiés de leurs prédications ». Même témoignage solennel en 1778, émanant du Magistrat de Montbéliard : « MM. les pasteurs, comme de sages dispensateurs des Mystères de Dieu, se distinguent en particulier par leur vigilance et la conformité de leur doctrine avec les Saintes Écritures. Non seulement nous trouvons dans leurs saintes instructions pastorales la vérité solidement établie, et quand il le faut heureusement défendue contre les erreurs et les artifices qu’on a tâché dans tous les temps et surtout dans le siècle ou nous vivons de luy opposer pour corrompre l'esprit et le cœur de l’homme, mais nous y trouvons aussi de quoi nourrir notre foi, notre piété

(1) Ibid.

() Archives du Doubs, E. 80.

(3) Archives nationales, K. 2176.

et nous fortifier de plus en plus dans la vraye Religion dont nous faisons profession ».

Nous en resterons sur cet important et réjouissant témoignage qui prouve que, malgré les inévitables faiblesses et les défaillances que nous avons signalées, malgré les formes imparfaites et les atteintes à un goût d’ailleurs changeant, notre Église a fait concourir sa prédication à son œuvre d’édification chrétienne. Longtemps elle a cru ne pouvoir mieux faire cette œuvre qu’en exposant le dogme avec le plus de rigueur possible. Les exagérations d’une prédication trop scolastique amènent à la fin du siècle une réaction qui fait abandonner tout à fait le sermon dogmatique auquel on substitue le sermon de pure morale. Il faudra presque un siècle encore pour que le partage équitable se fasse et que l’on reconnaisse avec l'un de nos maîtres que «le sermon de dogme n’a rien à faire dans le culte chrétien ». « L’accent de la prédication de culte, dit encore M. le professeur Vaucher, doit porter sur la vie chrétienne plus que sur la doctrine. Par conséquent, le fonds du sermon consistera à montrer à ceux qui ont cru comment ils doivent vivre. Les explications de doctrine occuperont naturellement une grande place dans cette démonstration ; mais elles y serviront de point de départ, d’arguments, non de points d’arrivée » (1).

(1) De la théologie pratique, page 152.

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