‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 40 sur 55 · LA JOIE EN DIEU · texte numérisé non relu

LA JOIE EN DIEU

Warum solt ich mich dann gremen.

VERSION DE OTT VERSION DE BONSEN Pourquoi m'affiger moi-même ? Pourquoi m'afliger moi-même ? N’ai-je pas N'ai-je pas

Ici-bas Ici-bas Mon Sauveur qui m'aime ? Mon Sauveur qui m'aime ? Peut-on ravir la couronne J'ai droit au ciel, je m'assure ; Qu'en son tems Et j'y voi Sûrement Par la foi

Jésus là-haut donne ? La Gloire future,

Mais Ott ne la possédait pas. Pressé par le temps, il emprunta les prières au Petit catéchisme usité dans nos paroisses et .au précédent Recueil de cantiques de Strasbourg (1).

Enfin, vers septembre 1747, le volume parait. Il coûte 20 sols la pièce. « Nous nous en sommes servi ici grâce à Dieu déjà deux fois au service françois, écrit Ott. Le libraire dit qu’il se débite bien ; la différence qu’il y a entre le vieux et le nouveau livre des cantiques français saute trop aux yeux de tout le monde, pour que l’on n’estime le dernier bien autrement que le premier. Pour moi, je vous aurai toute ma vie l'obligation de nous en avoir procuré la connaissance et l'usage ».

Bonsen envoya son ouvrage à tous ceux qui avaient encouragé ses eflorts et conserva avec soin les remerciements flatteurs qu’il reçut de différents côtés (*).

Examinons à notre tour l’œuvre du pieux Recteur.

Les Cantiques spirituels (*) de Bonsen se divisent en trois parties. « Le premier Livre, sous le nom d’Année chrétienne présente des hymnes et des cantiques sur les mystères de la Religion et pour les principales solennités des chrétiens ». Le premier livre suit avec raison l’année ecclésiastique et offre des cantiques pour toutes les fêtes. Le second Livre sous le nom de Journée chrétienne est destiné à nourrir la pièté particulière. Le troisième Livre est une préparation à la mort. Rien de plus viril que cette habitude de regarder

(1) Lettre du 21 août 1747.

(2) Signalons, par exemple, les lettres de félicitations du Docteur Rücker, de Francfort, du Docteur Iselin, de Bâle, l’auteur d’une édition des Dialogues de Castellion. Cf. Buisson, Sébastien Castellion, tome I, page 178 ; tome II, page 377.

(3) Voici le titre complet : Nouvelle édition des Cantiques spirituels accommodés aux airs mélodieux des originaux allemands et des psaumes de David, avec la musique. Traduction nouvelle, revue et approuvée par les docteurs et les professeurs en théologie de l’Université de Strasbourg, imprimée avec permission des Supérieurs.

À Strasbourg, chez Jean Beck, sur la place du Collège, MDCCXLVII.

À id

les choses en face, rien de plus chrétien que d’aller à la mort en la contemplant et non à reculons.

La division générale du livre de Bonsen nous semble bonne. Elle répondait très bien aux besoins de la piété de son temps. Ses Cantiques spirituels n’étaient pas le livre qu’on emporte une fois par semaine à l’Église, mais le compagnon journalier, le livre du matin et du soir où Fhomme que la vie atteint trouvera la parole dont il a besoin.

Bonsen avait voulu faire un livre pratique et, d’une manière générale, on peut dire qu’il a réussi. Il avait voulu aussi que son livre fût strictement luthérien. Il ne traduit que les morceaux qui sont le produit authentique de la piété luthérienne. C’est ainsi que les cantiques 3, $, 6, 28, 42, SIL 52, 65, 06, 001141214135, sont des traductions: de Luther ou d’auteurs allemands (1). Il a traduit aussi un certain nombre de Psaumes. Mais ce sont surtout les Recueils de cantiques allemands de Stuttgart, de Halle, de Strasbourg, les poésies de Schmolk (?) qui lui offrent en général ses sujets de traduction.

Telle qu’elle est, cette œuvre ecclésiastique peut soutenir la comparaison avec tout ce qu’on avait alors en fait de cantiques. Nous trouvons l’œuvre de Bonsen supérieure, par exemple, aux Cantiques moraves qui le firent tant souffrir. Le souffle religieux n’est pas égal dans ce recueil, mais ïl traverse tout, laissant presque à chaque page sa trace bienfaisante.

(1) Voici l’une des sources où puise notre auteur : « Hymnes ou chansons spirituelles allemandes et françaises de D. Martin Luther et autres docteurs de l'Église : Desquelles la plupart se peut chanter en l'Église avec ædification. A Montbéliard, par Jacques Foillet, MDCVII.

(2) Schmolck (1672-1735) pasteur à Schweïidnitz, l’un des poètes religieux les plus populaires de l'Allemagne. « Schmolck, einer der beliebtesten und gefeiersten Dichler der evangelischen Kirche, war der Gerhard seiner Zeit ». Koch, Geschichte des Kirchenlieds und Kirchengesangs.…, Stuttgart, 1868, tome V, page 473.

La note chrétienne se montre dès la première page du livre. Vraiment, un recueil de cantiques destinés à une assemblée chrétienne ne s’ouvre-t-il pas mieux par cette strophe :

Chrétiens, peuple fidèle, Votre Roi vient du ciel ; Recevez avec zèle

Ce doux Emmanuel,

que par les deux vers bien connus qui ouvrent le Psautier :

Heureux celui qui fuit des vicieux Et le commerce et l’exemple odieux.

Nous chantons encore dans nos fêtes des Cantiques de Bonsen dont quelques-uns même n’ont subi aucune retouche (9:

Pour donner une idée du genre de notre auteur, je citerai seulement ici trois strophes du cantique 65, traduction du cantique allemand : Zch danck dir, lieber Herr.

En ouvrant la paupière Je bénis ton saint Nom, Et te fais ma prière, Dieu suprème et tout bon!

Fai, que je me propose Avec sincérité De suivre en toute chose,

Ta sainte Volonté.

() Voici, par exemple, une strophe de Bonsen qui est venue, je ne sais trop comment, s’égarer au milieu du cantique 160 de nos Hymnes et Cantiques : Si vos péchés remplissent Vos âmes de frayeur Si vos cœurs en gémissent ; Recourez au Sauveur.

Voyez Cantiques spirituels, 1747, page 19.

ET LEURS DESTINÉES jt7

Couvre-moi de ton Aile Contre mes ennemis ;

Qu’à ton Ange fidèle L’ofhce soit commis

De me garder sans cesse, Et d’être autour de moi,

Afin que rien ne blesse

Ni n'ébranle ma Foi.

Fai, que toujours je croie En ton Fils Jésus-Christ ; Rempli-moi de la joie, Que donne ton Esprit.

Remets-moi mes offenses, O mon Souverain Roi !

Jésus par ses souffrances À satisfait pour moi.

Voilà un cantique qui n’a pas surnagé. Il n’est pas d’une extraordinaire beauté et je le cite uniquement parce qu’il me paraît donner une idée de la moyenne ordinaire des compositions de Bonsen. Il est simple et populaire.

On pourrait s'attendre, en eflet, à ce que l’œuvre d’un homme qui attache tant de prix à la correction dogmatique, soit toute remplie de dogmatique et de généralités. Bonsen, au contraire, n’a pas cédé trop souvent à la tentation de versifier sa dogmatique luthérienne. Rien, en effet, ne convient moins au cantique que l’idée générale.

Qu'est-ce que le cantique ? C’est, par excellence, le livre du peuple. Il faut qu’il puisse parler à tous, qu'il saisisse le paysan de nos campagnes, l’ouvrier de nos villes, comme le lettré et le savant. L'art n’a jamais une fin plus pratique que dans la poésie chrétienne. C’est sa difhculté et sa gloire. La

ulus belle poésie chrétienne n’est pas celle qui revêtira les idées les plus hautes du langage le plus éclatant, ce sera celle qui, du bon trésor évangélique, saura faire sortir une parole pour toutes les détresses, un baume pour toutes les blessures. Jamais les généralités n’atteindront ce but. On dira : Mais il faut bien célébrer les perfections de Dieu, et ce sont des idées générales. Sans doute, mais il faut les chanter dans leurs rapports avec nos misères — qui sont hélas ! choses concrètes — avec nos misères et avec nos joies. C’est bien froid de chanter la Providence :

O Sage Providence

Je mets ma confiance

En tes divins décrets.

Combien l’idée du Père céleste parle plus vivement au cœur humain :

Mon Dieu, mon Père Ecoute-moi

Car ma prière

S’élève à toi.

C’est ainsi que l'opposition éternelle du mal et du bien ne s’exprimera jamais mieux que par l’image du combat, de la lutte :

C’est un rempart que notre Dieu, disait Luther.

Bonsen n’a pas méconnu ce principe. Sa muse ne plane pas trop haut au-dessus de la terre où nous sommes, où nous travaillons, où nous souffrons aussi.

Pour être édifiant, le cantique doit être biblique. La Bible c’est notre commun patrimoine. Sa langue est notre langue à nous chrétiens évangéliques. On nous le reproche quelquefois. Le langage biblique sera le plus facilement compris. Le cantique devra donc parler de sanctification et non de vertu,

de piété, plus que de moralité, puisque la moralité du chrétien découle de l'amour de Dieu. Rien de plus plat et de plus froid que les cantiques qui ont voulu célébrer la vertu, la moralité, la tempérance, la tolérance. La vertu, la moralité, la tempérance, la tolérance sont des choses excellentes en elle-mèmes mais, puisque vous êtes chrétien, appelez toutes ces choses de leur nom chrétien.

Ce principe est celui de Bonsen, et il a cherché à lPappliquer dans ses cantiques.

Bonsen, on l'aura remarqué, n’est pas dépouillé de tout pédantisme, au contraire. Il est étonnant que le Pédagogue ne se sente pas davantage dans ses cantiques. Est-ce sûr instinct de ce qu’il faut à une communauté chrétienne, ou bien les modèles qu'il a suivis l’ont-ils préservé de ce défaut ? En tous cas, il ne cède pas trop à la tentation de faire du cantique une exhortation, une instruction, une prédication. Le cantique est, en effet, le fruit spontané de l'inspiration chrétienne. Il y a des auteurs qui nous ont donné sous ce nom de froides réflexions théoriques ou moralisantes, mais ce ne sont pas là de vrais cantiques. Ceux-ci, semblables aux holocaustes antiques, montent de nos cœurs, comme une flamme, vers le Dieu de notre salut. La personne de Jésus- Christ,-le péché, la réconciliation, la foi, la vie éternelle : voilà, nous semble-t-il, la matière du cantique chrétien. Mais c’est un grave défaut, sous prétexte d’exalter le Fils, de voiler la face du Père céleste. L’âme chrétienne demande, au contraire, à ce que le Père lui soit montré partout, à chaque page, dans le salut, dans le don du Fils, dans les témoignages de son Esprit. Qu'on ouvre le cantique de Bonsen, et on verra que l'essentiel sy trouve, et c’est pour cela que son œuvre, malgré toutes ses imperfections, était digne d’être mise entre les mains d’une assemblée chrétienne.

Nous avons essayé de montrer ce qu’il y avait de bon dans cette œuvre, faisons maintenant la part de la critique. Dans un but tout pratique d’ailleurs. Non pour dénigrer en rien le passé, mais pour contribuer à faire éviter des fautes dans lesquelles il serait facile de retomber.

Il y a tout d’abord, dans le recueil, des cantiques inutiles, le 7° par exemple, qui est une paraphrase du récit de la Nativité. Cela n’est pas pratique. Cela est à Lire, à méditer, pas à chanter.

Bien que l'original soit de Schmolck, j’en dirai autant du cantique 30, es larmes de Saint Pierre :

Je déplore par des larmes Mon triple renoncement.

Deux cantiques sur les fruits de l’Ascension (41 et 42), un autre sur l’intercession d'Abraham (56), ne paraissent pas plus nécessaires.

Bonsen, en outre, se montre ici et là d’un dogmatisme outré qui ne recule devant aucune conséquence, mais qui choque dans un livre d’édification. Il ne recule pas, par exemple, devant une strophe comme celle-ci :

Etrange sort |

Dieu même est mort ;

Il laisse en croix la vie :

Mais par ce suprème effort, Il nous vivifie.

Quel verbiage !

À signaler aussi un parallèle de la Pentecôte légale et de la Pentecôte chrétienne (c. 48), qui est trop didactique pour un recueil de cantiques. La strophe 4 du cantique 49 est un tour que le théologien joue au poëte. Ni la conscience chré-

tienne, ni le goût, ne peuvent se satisfaire de strophes comme celles-ci (1) :

Epouvantable éternité !

Qui n'as rien que d’illimité,

En matière de peines ;

Quand mûrement je pense à toi,

Un trouble accompagné d’effroi

Glace peu à peu mes veines.

Mon cœur tremblant n’a plus de paix ;

Ma langue tient à mon palais.

L’éternité trouble mes sens,

Toujours ! Toujours ! c’est trop long-tems Ce n’est pas raillerie !

Quand je voi cette longue nuit,

Et le long tourment qui la suit,

Je tremble et je m'écrie :

Rien n’est capable, en vérité

De dépeindre l'éternité.

N'est-ce pas aussi d’un dogmatisme bien osé que de faire dire à Dieu dans un langage qui ne rappelle d’ailleurs en rien la grande poésie :

Toi qui mon Fils te nommes, Je veux que tu sois réclamé Sauveur de tous les hommes ; Signale envers eux ta bonté Selon que dans léternité, Convenus nous en sommes.

Nous avons dit déjà que le langage d’un livre de cantiques doit être plus concret qu’abstrait, qu’il doit recourir à l’image

(1) Cantique 3.

322 LES CANTIQUES SPIRITUELS DE BONSEN qui saisit mieux le peuple qu’une idée générale. Mais il faut que l’image soit juste et qu’elle n’éveille pas des idées vulgaires. L’écueil du genre, c’est le mauvais goût. Bonsen ne ne la pas toujours évité. La troisième strophe du cantique 78 ne déparerait pas un recueil morave :

C’est dans ton Flanc ouvert,

Que se met à couvert,

Ma pauvre âme affigée.

De plus mauvais goût encore cette strophe d’un cantique

de Passion :

Les Juifs sont comme en rage, On voit ces insolents

Te couvrir le visage

De leurs crachats püans.

Sans que cela les touche,

Ils changent en pâleur

Le vermeil de ta Bouche ;

Tes yeux sont sans vigueur (1).

La faculté de Strasbourg avait raison de faire dire à Bonsen qu’il y a des mystères qui ne doivent être célébrés qu’en se tenant le plus possible aux termes mêmes de l’Écriture. Autrement on blesse le sentiment religieux en voulant le nourrir. L'âme s’émeut avec l’apôtre quand il s’écrie : « A celui qui nous a aimés et qui nous a lavés de nos péchés par son sang et qui nous a faits rois et sacrificateurs de Dieu son Père, soient la gloire et la force aux siècles des siècles. Amen ». (Apoc. I, 6).

Mais le goût, qui est ici une forme de la conscience chrétienne, se révolte quand un poète (?) ose écrire en parlant du Sauveur :

(1) Cantique 25, strophe 2.

Quoique de son sang la valeur Appaisàt par sa douce odeur La divine justice... (1).

Ces exemples suffisent à montrer que Bonsen, si sévère pour Claudi et les Moraves, n’est pas lui-même exempt des défauts qu’il leur reproche. Quant à la forme, il n’a pas davantage évité toujours le « galimatias », la « galimafrée » et « l'amphigoury ». Son vers est souvent bien prosaïque :

Dieu, dans tes intérêts entré, Son propre Fils t'envoie. (?)

Sa langue, il faut l’avouer, est un peu lourde. Le bon Recteur ne se défie pas assez des adverbes en ment qui ne vont pas toujours admirablement dans ses vers.

Aimable Fils, divin Enfant !

Roi juste et débonnaire

Je t’aime préférablement Aux trésors de la terre (®).

Certes, nous ne craignons pas d'affirmer que le recueil de Bonsen est supérieur, cotnme fonds et comme forme, aux livres qu’il était destiné à remplacer, mais on a vu, par les exemples que nous aurions pu multiplier, que les taches n’y manquent point et que, pour les adversaires du Recteur, il y avait matière à critique.

Le recueil, bien accueilli d’abord à Strasbourg, fut attaqué à Montbéliard par certains personnages dont se plaint Bonsen, et parmi lesquels il est assez facile de reconnaitre, entre au-

(1) Cantique 33, strophe 2.

(2) Cantique 3.

(3) Cantique 9, strophe 7.

tres, son grand adversaire le ministre J.-J. Duvernoy. Mais ces attaques ne paraissent avoir porté leurs fruits qu'un peu plus tard.

En 1754, huit ans après la première édition des Cantiques spirituels, on jugea qu’une édition nouvelle était nécessaire.

« Lorsqu'il fut reconnu, en 1754, dit Bonsen lui-même, qu'il était nécessaire de penser à la réimpression des Cantiques qui, avec le consentement unanime du Presbytère de la Ville de Strasbourg, avaient été introduits dans toutes les paroisses françaises Evangéliques de la Province d’Alsace, on s’adressa à l’auteur des Cantiques et l’on fit auprès de lui les plus fortes instances à ce qu’il voulût procurer et fournir encore quelques nouvelles traductions, qui pussent servir à rendre le Livre plus complet » (1).

C’est par une lettre de Stouber que Bonsen avait appris le projet de réimpression. Stouber lui soumettait quelques essais de traductions et lui demandait de traduire lui-même, pour le volume nouveau, quelques cantiques allemands dont il lui indiquait les titres. Bonsen lui répondit que le Ministre Ott ne lui avait pas encore parlé de cette réimpression.

Ott n’écrivit, en effet, à Bonsen, que le 22 juillet 1754 (?). Il lui faisait part de son projet d'introduire 50 cantiques nouveaux portant sur des matières omises ou insuffisamment représentées dans l'édition précédente. Il lui demandait ses errata et quelques cantiques nouveaux. Le 30 novembre 1755, Bonsen avait déjà envoyé son cahier de cantiques nouveaux et Ott lui écrivait que le Docteur Frœreisen, à qui les cantiques avaient été soumis, en trouvait la doctrine très pure, mais qu'il proposerait quelques changements portant sur le

(1) Collection Marti.

(2) Lettre de cette date. Collection Marti.

style et la versification. Les lettres de cette époque sont encore très cordiales. Ott fait les commissions de Bonsen ({).

Mais l’orage va venir. Deux ans se passent sans que Bonsen ait entendu parler de son manuscrit et, au moment où il le croit sous presse, Ott lui écrit pour lui dire que tout est changé: Laissons-le parler lui-même. « Je vous ai marqué, dit-il, il y a quelques années, que la Faculté de théologie, ayant vu vos dernières traductions, trouva à propos de les communiquer à M. Bær, aumônier du ministre de Suède à la Cour de France. Celui-ci sut persuader à la Faculté et ensuite à nos Supérieurs que vos traductions, tant les nouvelles que les anciennes, avaient besoin d’ètre retouchées et même refondues ; il offrit sa plume pour cette entreprise, son offre fut acceptée. Il me remit successivement les pièces retouchées ou refondues ou nouvelles : elles ne furent pas toutes de mon goût, ni de celui de quelques connaisseurs d’ici. Je les renvoyai avec des remarques, des corrections, et, après bien des discussions et des disputes sur chaque nouvelle portion arrivée, dont quelques-unes ont fait deux ou trois fois le voyage de Paris et, après des démêlés fort vifs occasionnés par le libraire et par l’imprimeur, toutes les parties intéressées se sont enfin accordées par l'entremise et l’autorité des Supérieurs sur tout ce qui regarde l’intérieur et l’extérieur du livre » (?).

Voilà, en raccourci, l’histoire de l'édition des Cantiques de 1758. Ott, pour consoler Bonsen, ajoute dans sa lettre que « le fonds » du nouveau recueil est bien à lui et il lui renouvelle l’expression de sa reconnaissance.

(1) Il a trouvé une pension à six francs par semaine pour deux jeunes protégés de Bonsen. Par contre, il n’a pu trouver un échange pour sa fille. Il se plaint d’un

candidat Richardot qui lui a manqué et « dont Dieu veuille préserver vos Eglises », dit-il. Lettre du 12 avril 1755. Collection Marti.

(2) Lettre du 24 octobre 1757. Collection Marti.

Mais Bonsen fut profondément blessé. Des cantiques qu’il avait envoyés six seulement, retouchés d’ailleurs, avaient trouvé place dans l'édition nouvelle. Ses anciens cantiques avaient subi des remaniements plus ou moins considérables. Il était froissé à la fois dans son amour-propre d’auteur et dans ses sentiments de théologien. Il voit, dans « ce coup de Jarnac », une machination des Moraves, une «cabale» montée contre lui et il rend responsable du désastre le malheureux et complaisant Ott. «Il a enfin vu le jour, écrit-il à Ott (1), cet enfant de tant de pères, cet ouvrage hybride...»

« La conduite que l’on a tenue à Strasbourg, continue-t-il, depuis que les Moraves que nous avons ici ont su le contenu de votre lettre, m'a été un garant sufhsant que ces renards s'étaient glissés par des chemins couverts et cachés dans la Vigne du Seigneur pour la ravager ». Qu’avait-il voulu faire, lui, Bonsen ? Un livre luthérien. Il avait cherché à être simple, scripturaire, et on remplace son œuvre par un ouvrage « bariolé », plein de « bévues », de « germanismes ». Les auteurs de lédition nouvelle sacrifient des cantiques d’un théologien de la « confession luthérienne non variée » pour les remplacer par des cantiques empruntés à des Réformés et à des Catholiques. « Je suppose, écrit-il encore à Ott, que du tems des éclairés et judicieux Docteurs Dannhauer, Dorsch, Bebel, Schmid, etc., quelqu'un eût formé le dessein de faire imprimer deux cens cantiques à l’usage de quelque Eglise Protestante-Evangélique, je suppose encore que cet homme eût voulu faire entrer dans son recueil cinquante à soixante pièces dont les auteurs eussent été des Catholiques-Romains et des Réformés, et qu’une pareille entreprise leur eût été communiquée : Que pensez-vous, Monsieur, que ces grands hommes auraient dit d’un pareil dessein ? »

(1) Lettre à Ott du 3 août 1758.

Ott répondit par une lettre très digne, vraiment éloquente, qui nous donne de lui l’idée la meilleure, mais qui ne réussit pas à calmer le bouillant Recteur.

Nous n'avons pas à analyser les Cantiques spirituels de 1758. « Le volume, dit M. Rod. Reuss, contient deux cents cantiques traduits en grande partie de l’allemand et dont nous ignorons les auteurs ». Un examen attentif nous permet d'affirmer que le fonds du recueil appartient à Bonsen. Mais sa théologie a été humanisée quelque peu. La plupart des taches que nous avons relevées ont disparu dans l’édition nouvelle. « Quand on songe, dit encore M. Reuss, au mauvais goût qui régnait alors, dans le domaine religieux surtout, on est agréablement surpris de rencontrer relativement bien peu de chants ou de strophes absurdes » (?). Bonsen aurait dû s’incliner avec bonne grâce devant une œuvre, après tout supérieure à la sienne. Il l’eût fait peut-être si, à côté de l’amour-propre blessé, il n’y avait pas eu encore la douleur du théologien que scandalisaient les strophes réformées, celles de M'e Chéron et de Rousseau. « Qu'il vous sufise, lui écrivait Ott avec infiniment de raison, d’avoir contribué de votre mieux à cette bonne œuvre en digne membre et ministre de nos Églises, et d’avoir courageusement surmonté le premier les plus grands obstacles qui se présentaient dans cette entreprise ; je vous en aurai une obligation éternelle en mon particulier, mais, ce qui est bien plus, le bon Dieu vous en tiendra compte infailliblement, si, à ce que jai sujet de croire, vous avez travaillé dans des vues saintes et chrétiennes » (1). À vrai dire, les réviseurs de Bonsen, en supprimant le mauvais, en faisant disparaître les taches trop frappantes, ont sauvé son œuvre de l'oubli. Le recueil de cantiques publié à Paris, en 1819, par les pasteurs

(1) Lettre de février 1758. Collection Marti,

luthériens Boissard et Gœpp, contient 19 cantiques tirés des Cantiques spirituels de Strasbourg. Douze de ces cantiques sont de Bonsen (1).

Bonsen, de son vivant, n’a pas réussi à faire accepter ses cantiques dans nos paroisses (?). Mais ce sont ses idées qui ont pourtant triomphé plus tard. En 1819 d’abord, puis en 1847 aussi, on fit aux cantiques une part plus grande qu'aux Psaumes et le recueil de Psaumes et de Cantiques publié à Montbéliard, en 1847, contient une quinzaine de cantiques qui sont de notre Recteur (*), Le recueil de la Confession d’Augsbourg, de 1857, en contient un plus grand nombre (). Enfin les Hymnes et Cantiques actuellement en usage dans nos Églises du pays de Montbéliard renferment encore quelques cantiques dûs à Bonsen (°). Bien plus, la piété luthérienne, par l’organe de Bonsen, était destinée à exercer son influence jusque sur le réveil du commencement de ce siècle. Dans le fecueil publié à Genève, en 1824, par Empeytaz (6), j'ai compté jusqu’à 54 cantiques de notre auteur.

Si Bonsen avait pu se douter que ses cantiques auraient cette destinée, son âme eût été peut-être moins ulcérée. Les

(1) Les numéros 44, 54, 55, 58, 61, 62, 70, 131, 134; 149, 195, 232 des Cantiques de Paris (1819) sont de Bonsen.

(2) En 1774, où fit pour l'usage de nos Églises une nouvelle édition des Pséaumes de David. Bonsen, alors Surintendant ecclésiastique, fit ajouter au volume sept cantiques dont les cinq premiers au moins sont de lui.

3) Les numéros 27, 38, 69, 112, 144, 164, 174, 179; 180, 186, 190, 202, 244, 249, 267, 268 du nouveau Choix de Psaumes et de Cantiqués (Montbéliard, 1847)

sont de Bonsen.

(4) Les numéros 5, 11,-28, 38, 41, S2, 53, 59, 71, 72; -y4, 82, E13, L14, 16% 174, 175, 177 188, 230, 233, 304, 311, 312, 313, 314, 346, 351, 355:

(5) Les numéros 38, 52, 118, 164, 180, 229, 244. Quelques-uns ont été à peine modifiés.

(6) Psaumes, Hymnes et Cantiques spirituels. Genève, Guers, 1824.

retouches subies par ses cantiques, l’omission de quelquesuns dans les éditions de 1758 et de 1778, ont été la grande amertume de sa vie. Il ne déploie pas plus de verve contre les Moraves que contre les « effrontés Petits-Maîtres » qui ont osé toucher à ses vers. Il en appelle de leur injustice « à la terre entière ». En français, en latin, en prose, en vers, il accable d’épithètes « les inexcusables, les outrecuidés Entrepreneurs de cet ouvrage hybride ». Il ne s’est pas lassé de relever les « bévues » des auteurs de l’édition de 1758. Au nom de la dogmatique et de la grammaire, au nom de lorthodoxie et du bon goût, il s’élève contre leurs fautes. Il en dresse un catalogue d’une incroyable richesse. On est confondu d’une irritation aussi persistante, d’un pareil déluge de sévérités. Il faudrait un volume pour énumérer les hérésies et les fautes que Bonsen prête à ses collègues strasbourgeois (1). Pour nous, nous préférons détourner nos regards de ces pages irritantes à force d’être irritées, et les reporter sur un vieux

(1) Voici la liste des ouvrages de Bonsen, restés manuscrits, dans lesquels il exhale ses plaintes.

1° Lettre au ministre Ott du 3 août 1758.

2° Remarques et Réflexions faites dans mes moments de loisir de l’année 1758 et les suivantes, à l’occasion des Cantiques Français réimprimés à Strasbourg, sans ma participation lad° année 1758.

Ces remarques se divisent en sept parties.

Page 1