CHAPITRE VIT
Le recueil de Bonsen. Occasions qui le font naïitre. Correspondance avec le ministre Oit, de Strasbourg. Les cantiques paraissent en 1747 avec l'approbation de la faculté de théologie de Strasbourg. Étude critique de l’œuvre de Bonsen. Ses qualités. Ses défauts. Une nouvelle édition parait en 1758. Colère du Recteur. Emprunts divers faits à son œuvre. Ce qu’il en reste aujourd'hui.
Nous savons, par le chapitre qui précède, quelles furent les raisons qui mirent Bonsen à l’œuvre. Il puisa son inspiration dans son zèle d’ecclésiastique orthodoxe. D'ailleurs, il raconte lui-même qu’il était Recteur des écoles latines de Montbéliard et, dans «la fleur de son âge», lorsqu'il aperçut « avec une extrême douleur », en 1744 et 1745, que depuis quelque temps «on avait mis entre les mains des chrétiens de sa Communion des Cantiques français qui n'étaient pas marqués au bon coin et qui ne pouvaient pas manquer de mettre un blâme très réel et bien fondé sur la Religion à laquelle il adhérait par une intime conviction de cœur ». Il résolut donc de consacrer ses heures de loisir à la traduction des plus beaux cantiques usités alors dans les Églises d’Allemagne. Il fut encouragé dans son projet par des personnes pieuses que ni les traductions « fades et ridicules » de Claudi, ni les Cantiques du Comte de Zinzendorf ne pouvaient satisfaire. Après s'être publiquement inscrit en faux contre les Cantiques des Moraves, le 31 mai 1746, il promit de procu-
rer des cantiques français véritablement évangéliques et il dégagea sa promesse l’année suivante.
Il se trouva qu’à Strasbourg on désirait aussi remplacer le recueil en usage, et Bonsen fut prié de communiquer ses traductions. Il mit la dernière main à l’œuvre et envoya son travail au pasteur de l’Église française de Strasbourg, Michel ot
Le projet qui touchait ainsi à sa réalisation datait d’assez loin. Nous avons vu Bonsen, jeunc encore, s’essayer à des traductions en vers. Plus tard, le 18 août 1745, il envoyait à M. Rücker, Docteur en droit et Conseiller de la Ville impériale de Francfort-sur-le-Mein, ses cahiers de poésies chrétiennes. C’est déjà le malheureux ministre Claudi qui fait les frais de la lettre. « Ce n’est pas dez aujourd’hui, écrit notre Recteur, que j'ai remarqué que M'° les Réformés, aussi bien que les Catholiques-Romains, rient aux dépens de notre sainte Religion Evangélique toutes les fois qu’ils prennent en mains les Cantiques français dont l’Église de Francfort fait usage et qu'ils regardent ces cantiques d’un œil de pitié, de mépris et d’indignation tout à la fois. De sorte qu'il est tout prouvé qu'un blâme très réel a été mis et repose encore actuellement sur les Églises protestantes de la Confession d’Augsbourg non variée... » (1).
C’est donc pour éviter ce blâme qui lui pèse que Bonsen a traduit les cantiques qu’il soumet au jugement de son correspondant. Rücker répondit en l’encourageant. Bonsen compléta alors son œuvre et la fit tenir au pasteur français de Strasbourg.
Bonsen a conservé la lettre que le ministre Ott lui écrivit en réponse à son envoi et toute la correspondance ultérieure.
(1) Lettre du 18 août 174$, à Monsieur Rücker, Docteur en Droit et Conseiller de la Ville impériale de Francfort-sur-le-Mein. Collection Marti.
Il avait prié Ott de soumettre son travail aux autorités ecclésiastiques de Strasbourg. Celui-ci lui répondit en approuvant hautement sa tentative : « Oui, Monsieur, écrit-il, tout faible que je suis, je ferai tout ce qui dépend de moi pour faire réussir votre louable mais pénible entreprise. C’est Dieu qui vous l’a inspirée et il vous en tiendra compte. Il est l’auteur de tout le bien que nous fesons, et, par un effet de sa bonté incompréhensible, il veut bien encore en être le Rémunérateur ». Et Ott continue sensément en promettant de faire revoir le manuscrit par un ami, puis il communiquera à l'auteur leurs remarques communes. Quand tout sera réglé on s'abouchera avec le libraire Beck qui désire réimprimer les cantiques de Strasbourg. Ott désire savoir de même si Bonsen pourra introduire son recueil à Montbéliard ou ailleurs car, dit-il, «le nombre de mes auditeurs ordinaires n'étant pas grand, le débit qui se fera ici de ce livre ne sera que médiocre » (1).
Malgré tout le zèle de Michel Ott, les choses ne devaient pas aller si vite. De décembre 174$ à août 1746, Bonsen n’eut plus de nouvelles de son manuscrit. Il réclama sans doute car, le 1° août 1746, Ott lui répond en lui expliquant les retards. Pour l'instant le manuscrit est entre les mains de la Faculté de théologie. « Ces Messieurs, écrit Ott, entendent tous le français ; mais pas assez pour pouvoir faire une critique sûre d’un ouvrage de la nature du vôtre. Je compte qu’ils s’attacheront aux choses plutôt qu’au reste ». D’autre part, Ott ouvre à Bonsen la perspective d’un débouché plus large pour son livre : «Il y a quinze jours que l’aumônier de l'Envoyé de Suède à Paris m'écrivit. Il me dit entre autres
(1) Lettre de Michel Ott à Bonsen, du 6 décembre 1745. Collection Marti. Ott ajoute en post-scriptum : « Je loge chez M. Reuchlin, Docteur en théologie, place Saint-Thomas ».
que l’impatience d’un juif qui attend son Messie ne peut (galer celle avec laquelle il attend notre nouvelle édition des Cantiques français. Je lui avais fait part de notre dessein puisqu'il est de mes amis et que nous avons souvent déploré ensemble, lorsque j'étais à Paris, la disette de bons cantiques français. Il prêche en français une fois par mois, ce qui attire à l’ordinaire un grand nombre de Réformés qui ne sont pas moins choqués que nous des pitoyables cantiques de feu M. Claudi. Dès que les nôtres paraîtront, il les introduira pour l'usage de la chapelle suédoise ». Ott soumet ensuite à l’auteur du Recueil quelques observations. Il y a trop de cantiques sur certaines matières, pas assez sur d’autres. Il demande la suppression de sept cantiques qu’il juge «peu nécessaires ». Par contre, il en voudrait d’autres sur le Baptême, | Humilité, la Chasteté, la Concorde, la Charité en général et surtout sur les Perfections de Dieu. Bonsen ne paraît pas avoir tenu compte des observations de son correspondant car les cantiques sur ce sujet manquent dans son recueil (!).
La Faculté de théologie fit, à son tour, connaître son avis. Le 1% octobre 1746, Ott transmet les observations des savants professeurs. La Faculté a lu le volume, dit-il, elle lui donne son approbation. « Elle consent même qu’on la mette à la tête du livre lorsqu'elle en sera requise dans les formes ». Mais c’est à condition que l’auteur fasse disparaître les expressions « trop dures » ou « équivoques » qui ont échappé à son orthodoxie.
@) Michel Ott paraît même s'être attiré quelque riposte de la part du peu endurant Recteur, car il s’exprime ainsi dans sa lettre à Bonsen du 1% octobre 1746 : « Quoi qu’il en soit, je pense qu’il est pardonnable à un Allemand de se tromper au sujet de la pureté de votre langage, dont la délicatesse est telle, que les puristes et les Académiciens mêmes malgré tout leur savoir ne peuvent guère éviter la juste censure des autres connaisseurs. ainsi, en relevant mes bévues, bien loin de m'attiédir, comme veus semblez le craindre, vous nr'obligeriez véritablement ». En fait,
Ott écrit le français avec beaucoup de facilité et de correction. Son style est beaucoup plus simple, moins chargé et lafinisant que celui de Bonsen.
ET LEURS DESTINÉES 311 Ainsi Bonsen disait dans son cantique :
Afin que de quelque retour Je puisse payer ton amour.
Le mot payer choquait les théologiens de Strasbourg. Ailleurs Bonsen disait que Le seul chœur des anges pouvait louer Jésus-Christ. La Faculté fait observer que « les anges mêmes ne sauraient louer le Fils de Dieu assez dignement». Bonsen avait cru pouvoir écrire le vers suivant :
De plus en plus nos âmes régénère.
La régénération, font observer les théologiens, se fait dans un instant, c’est la sanctification qui va par degrés (1).
Ta divine Fécondité engendra un Fils.
dit encore notre poète auquel la Faculté de théologie fait cette remarque : « Fécondité, terme peu convenable, lorsqu'il s’agit du Mystère ineffable de la génération éternelle du Fils de Dieu (*).
Tout théologien qu’il fût, Bonsen avait laissé ces deux vers
sortir de sa plume :
Tu ne peux m'être propice
Qu’en suspendant ta justice.
On lui fit observer que Dieu est propice au pécheur pénitent sans suspendre sa justice, à laquelle Jésus-Christ a satis-
(1) Bonsen, qu’on ne prend pas facilement, en appelle ici à une autorité plus haute. En note des observations strasbourgeoises, il renvoie à la So/ida declaratio où on lit en effet : Deinde etiam Regeneratio sæpe pro Sanctificatione et renovatione (que Jidei justificationem sequitur) usurpatur. In qua significatione D. Lutherus bac voce, tum in libro de Ecclesia et conciliis, tum alibi etiam, multum usus est». Concordia
pia. Lipsiæ, 1719, page 686.
(2) Bonsen réplique en note par un renvoi à Godeau, qui dit en effet : Maintenant on te voit parestre Comme l'unique Fils que ma fécondité, Dans le Temps et l’Eternité, À si diversement fait naistre.
Cf. Godeau, Paraphrase des Psaumes, ps. 109, strophe 5%.
fait. Ott transmet enfin très fidèlement quelques observations moins graves, qu'il fait suivre de cette réflexion : « Voilà, Monsieur, les Remarques des Messieurs nos Professeurs. Au reste, je crois avec vous que leur approbation peut être très avantageuse à votre livre, si elle n’est pas absolument nécessaire ».
Bonsen, dans sa réponse, se défendit sans nul doute. Ott, dans une lettre du 2 janvier 1747, est encore obligé d’insister sur la suppression du mot fécondité. Voici son excellente raison : « On prétend ici qu’on ne doit exprimer le sublime mystère que dans les propres termes de l’Écriture et qu'il n’y a point d'autorité humaine qui tienne. Comme cette prétention est juste, j’espère que vous voudrez bien vous y conformer encore à l’égard de ce seul endroit, puis que vous avez heureusement satisfait à tout le reste ». Ott parle aussi dans la même lettre du recueil de prières que M. Bær, chapelain de l'ambassade suédoise de France, a été chargé de faire et qui doit être ajouté aux cantiques. Bær fera ce travail si Bonsen ne préfère pas s’en charger lui-même.
Le livre allait donc s’imprimer lorsque surgirent deux obstacles. Bonsen avait envoyé une préface à mettre à son Recueil. Les professeurs de Strasbourg la trouvaient trop longue, trop sévère pour les auteurs des cantiques alors en usage et ils refusaient, pour ces causes, leur approbation. Ott promit, au nom de Bonsen, de modifier la préface et mit notre Recteur au courant des démarches faites par lui auprès des « Ecolâtres » de Strasbourg et de Fræreisen, doyen de la Faculté. Pour consoler Bonsen il ajoute même : «Il n’y a pas longtems que la Préface que M. Fræreisen avait faite pour être mise à la tête du nouveau livre des cantiques allemands introduits ici, fut entièrement rejetée pour avoir eu le défaut d’être passionnée, chose qu’on ne veut
ET LEURS DESTINÉES ne point dans un livre de dévotion » (1). IL paraît que la préface de Bonsen malmenait les Moraves, car son fidèle intermédiaire lui écrit le 12 avril 1747 : « Vous vous tromperiez fort, Monsieur, si vous étiez dans la pensée qu’on la retranche à cause de ce que vous dites au sujet des Zinzendorfiens. On connait trop ici cette malheureuse secte et l’imposteur qu’elle a pour chef, pour désapprouver des écrits qui tendent à les dévoiler aux yeux du Public. J’aurai Phonneur de vous en donner des preuves autentiques à la première occasion ».
Le 29 avril, le fidèle Ott peut enfin écrire à Bonsen qu’il a entre mains le Privilège accordé par les supérieurs pour l'impression du volume. Il risque encore quelques observations grammaticales et joint à sa lettre une traduction d’un de ses cantiques favoris qu’il voudrait voir insérer dans le volume (*). La distance qui séparait nos deux correspondants causa encore quelques retards mais enfin, le 1°" juillet, Ott peut écrire que l’imprimeur est au travail. Il demande une nouvelle préface que Bonsen envoya, mais qui fut supprimée par les « Ecolâtres ».
Quant aux prières de l’appendice, Bonsen avait conseillé de les tirer tout simplement de la liturgie de notre pays.
(1) Lettre du 1x février 1747. Collection Marti.
(2) Bonsen fit droit à la demande. Le cantique traduit par Ott se trouve à la page 457 de l’édition de 1747. Maïs il a été, par endroits,. remanié par Bonsen. Voici la première strophe dans les deux versions. On pourra juger par là des procédés artistiques de l’époque.