‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 46 sur 55 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ZLa discipline ecclésiastique. Ses organes. Le Prince. Le pasteur. Le Consistoire local. Le Conseil ecclésiastique.

Nous avons vu jusqu'ici comment notre Église manifestait sa vie dans les formes de son culte, comment elle se maintenait et se développait par la prédication et la catéchétique. Il nous reste à étudier son effort pour rendre sains ou pour éliminer les éléments corrompus. Il est évident, en effet, que la société chrétienne a le droit d’exiger des fidèles une vie qui ne soit pas en contradiction ouverte avec ses principes, ce qui implique le droit et le devoir de rejeter loin d’elle ceux de ses membres qu’elle considère comme indignes et qui ne veulent point s’amender. Elle exerce ce droit en pratiquant la discipline qui est un dernier appel de lamour chrétien au frère égaré.

Il n’y à pas de théorie plus logique, il n’y a pas de tâche

plus délicate. Surtout lorsque — comme ce fut le cas dans notre Église — la Société civile se mêle et se confond avec

la Société religieuse. | Au début de la Réforme, Luther avait pressenti le danger qu’il y aurait à faire jouer à l’Église le rôle d’une sorte de justice de paix. Il n’avait pas approuvé d’abord les réglements disciplinaires que lui avaient présenté les frères de Bohême. Puis il fut entraîné par les circonstances à accepter sur ce

point, l'héritage de l’Église catholique. L'Église luthérienne attribua aux autorités qu’elle avait à sa tête les droits disciplinaires des évèques catholiques.

Quelle fut sur ce point la pratique de notre Église Montbéliardaise, et quels furent les organes de la discipline que la vie religieuse et morale léguée par le catholicisme la forçait d'établir ?

En premier lieu, il y a le prince. C’est à lui qu'il appartenait, en tant que gardien des deux tables de la loi, de maintenir la pure doctrine et le vrai service divin, comme aussi de faire régner parmi ses sujets la vie morale et religieuse en établissant des Églises, des écoles et en veillant au maintien de la discipline ecclésiastique.

Mais le prince délègue nécessairement son autorité disciplinaire, si bien que, par une heureuse contradiction avec la théorie, ce sont les représentants autorisés de l’Église qui deviennent les organes de la discipline.

Ces organes autorisés de la discipline sont le pasteur, le Consistoire local, le Conseil ecclésiastique.

En premier lieu le pasteur. à

En fait, c’est sur lui que repose l'exercice de la discipline. En général, les Anciens ne s’acquittent de la partie disciplinaire de leur charge que s'ils sont poussés par le ministre lui-même. De plus, il est spécialement chargé d'adresser certaines admonestations particulières. S'il y a faute légère, ou s’il est instruit de fautes cachées qui ne font pas encore scandale, le pasteur fait venir le coupable et lui adresse l’exhortation qu’il a méritée. L'intervention personnelle du pasteur est encore exigée dans des cas plus graves. « Si quelque personne, dit l’Ordonnance de 1559 (!), étoit souillée de quelque meschanceté manifeste ou notoire, en sorte qu’elle

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peust estre convaincue par tesmoignage, et qu’estant punie des gouverneurs ou officiers elle ne monstrast nul exemple d’amendement : qu’icelle premièrement soit en privé par son pasteur diligemment admonestée, qu’en delaissant ceste meschante vie, elle en mène une digne de Chrétien ».

Si cette admonestation fraternelle reste sans effet, le ministre doit avertir le Surintendant. Le Surintendant, le pasteur et « quelques honnestes personnages » du lieu, appellent la personne accusée et «luy reprochent derechef ses meschancetés ».

Voilà tout ce que prévoit l’Ordonnance. C’est sur cette base que se développa l'institution des consistoires de paroisse qui devinrent avec le temps et sous l’influence de nos voisins les Suisses réformés, de vrais tribunaux de mœurs. Ces Consistoires furent tenus assez régulièrement (1) dès la fin du xvi“e siècle et dans le courant du siècle suivant, quand ’état politique du pays le permettait. Au xvirr”* siècle, ils forment le second degré de juridiction disciplinaire. Toutefois, du défaut d’organisation primitive, il résulta que l’exercice de la discipline dépendit surtout du zèle et du caractère du pasteur. Les uns s’en tenaient à l’Ordonnance et ne s’occupaient que des scandales évidents, d’autres laissaient faire, d’autres encore, comme Grangier à la fin du xvre siècle, entraient dans le détail de la vie de leurs paroissiens et défendaient comme scandaleux l’usage des « martres », ou le port d’un ruban. Dès la fin du règne du duc Georges, il y avait relâchement de la discipline dans beaucoup de paroisses et abus du pouvoir disciplinaire dans d’autres. C'est ainsi que nous voyons en 1699 quelques habitants de Vandoncourt se plaindre au Conseil, de leur pasteur J.-J. Pelletier père. Parmi les raisons qu’ils allèguent contre lui, ils citent

(1) Voyez les Registres sonsistoriaux d’Etobon, d’Etupes, de S'-Julien, d'Héricourt.

la sévérité de sa discipline. « Il a attaqué fort violemment Benoît Meriot. Il a suscité des chagrins à Jean et à Benoît Peugeot, il a déclamé contre leur sœur pour avoir porté des gans de laine blanche en l'Eglise. Il a invectivé la fille de Jacques Gressard au sujet d’une étoffe toute simple qu'elle avoit mis sur un sien corps » (1).

Le règne de Léopold-Eberhard ne se prêta guère, on le pense bien, à une exacte discipline. Ce fut pour tout le monde le règne du bon- plaisir. Seuls, quelques ministres essayèrent de réagir contre le courant.

Le Supplément de 1724, au contraire, s’efforça de relever la discipline ecclésiastique tombée presque partout en désuétude. Les nouvelles autorités ecclésiastiques se donnèrent pour tâche de substituer à « une ancienne coutume qui pouvait se corrompre facilement et varier» (?), un règlement précis. Elles instituèrent donc d’une façon ferme le « grand consistoire », c’est-à-dire qu’elles donnèrent une constitution définitive à ce que nous avons appelé jusqu'ici le consistoire local ou paroissial. Ce corps, composé du pasteur, des anciens et du maire de la ville ou des villages, devait avoir dans ses attributions la connaissance et la censure de tous les péchés scandaleux que les avertissements des pasteurs et des anciens n’avaient pas été capables d’arrêter, et généralement tout ce qui était contraire à la saine Doctrine, mais sans diminuer en rien le pouvoir des magistrats séculiers. Les « excès et délits » soumis à la connaissance du consistoire, étaient :

1° La désobéissance impie envers Dieu.

2° L'abus et le mépris du saint nom de Dieu par des blasphèmes, iurements, etc.

@) Archives du Doubs, E. 101$.

(2) Supplémant, pages 29 et suivantes.

3° Le mépris indigne de sa Parole, des saints Sacrements, de tout le service divin.

4° La profanation du jour du Seigneur.

5° La mauvaise éducation de la jeunesse.

6° Les inimitiés, les querelles, les ruptures.

7° L’ivrognerie, la gourmandise, les assemblées de débauche.

8° La conduite irrégulière des personnes mariées.

9° L’impureté qui mérite la censure et la réparation à l’Église.

Les Consistoires devaient se tenir dans le temple, tous les mois en ville, toutes les six semaines à la campagne.

Beaucoup de pasteurs cependant ne réunissaient le consistoire qu'irrégulièrement, quand les circonstances l’exigeaient. Les séances commençaient et se terminaient par la prière.

Le délinquant prévenu par lun des anciens, restait assis dans son banc jusqu’à ce qu’avis lui eût été donné de comparaitre devant ses juges. On comprend aisément son embarras et sa confusion. Souvent: aussi, témoins et accusés étaient cités à comparaitre ensemble, et leur contact n'allait pas toujours sans bruit et sans scandale nouveau.

Quelque jugement que l’on porté sur les résultats obtenus par les consistoires, il faut du moins reconnaître avec M. Boissard, que « leur but essentiel était d'opérer la réconciliation entre des personnes divisées par la haine, de maintenir la paix au sein des familles, de prévenir les procès, d’opposer une barrière aux habitudes de l’intempérance et du jeu, de maintenir en un mot, par tous les moyens possibles, l'antique austérité des mœurs » (1).

Lorsque le consistoire se trouvait en face de fautes plus graves que celles que nous avons énumérées, ou si, avec les moyens dont il disposait, il s'était trouvé dans l’impossi-

(1) Note sur l’organisation de l'Église de Montbéliard. (Bibliothèque de Montbéliard).

bilité d'amener un coupable à un véritable amendement, il en appelait au Conseil ecclésiastique par l'intermédiaire du surintendant. Ainsi, un cultivateur de Belverne, marié et père de plusieurs enfants, fréquentait journellement les cabarets pour y boire avec excès. C’était un de ces hommes dont parle quelque part Cobbett, « qui dépensent en s’abreuvant de liqueurs, de vin et de bière, l'argent qui sufhrait pour les faire vivre la plus grande partie de l’année, eux, et toute leur famille » (1).

En dehors des Sociétés de tempérance qui d’ailleurs ne sont pas toujours sagement menées, personne aujourd’hui nes’occupe de ces hommes qui sont, à tant de points de vue, un véritable danger social. Il n’en était pas de même au xvirr”* siècle. Dans le cas particulier que nous citons, le surintendant ecclésiastique prévenu par le pasteur d’Etobon, fit un rapport au Conseil sur le cas de l’incorrigible ivrogne qui négligeait de pourvoir, par son travail, à l'entretien de sa famille. Le Conseil ecclésiastique, par un arrêté du 22 juin 1763, fit défendre à tous les cabaretiers de la principauté de donner à boire à l’ivrogne de Belverne, sous peine d’une amende avec la perte des dépenses faites chez eux. L'arrêté fut communiqué au coupable lui-même et à tous les débitants.

Dans les cas graves, le Conseil ecclésiastique faisait infliger

aux coupables la censure ecclésiastique, qui entraïnait logiquement l'exclusion de la Cène. Il fallait pour encourir cette peine, s'être rendu coupable d’une grave atteinte aux mœurs, adultère, vie débauchée, etc., ou bien avoir méprisé « toutes admonitions et toutes menaces et peines », et avoir longtemps « persévéré en méchanceté ». Lorsqu'elle avait été prononcée, voici comment il était procédé :

La personne « légitimement condamnée à l’excommunica-

(\) Avis aux jeunes gens de loutes les classes de la Société, Paris, 1880.

tion et censure » était placée en évidence dans le chœur de l'église. Puis le ministre, soit en chaire, soit placé près du coupable, lui lisait, d’après l'Ordonnance de 1559, la sentence d’excommunication.

Après cette sentence clairement prononcée, le marguiller conduisait le coupable hors du temple. L’excommunié ne pouvait ni être parrain, ni assister à aucune assemblée chrétienne autre que la prédication. Il perdait en un mot ses droits religieux, mais non ses droits civils. Une place spéciale lui était assignée dans le temple où il devait entendre debout la prédication.

Cette terrible punition allait-elle bien au but de l’Église, qui est de ramener le pécheur au bien ? Il est permis d’en douter.

Il y avait au xvur”e siècle des Églises voisines de la nôtre qui avaient conservé l’usage de la censure et de la pénitence publique, et Ostervald, par exemple, trouve que cet usage «est ce qu’il y a de plus conforme à l’ordre ancien » dans la discipline de son Église. Mais il a soin d’ajouter qu’il «ne faut jamais contraindre les pécheurs à la Pénitence publique ; parce que s'ils n’y sont pas disposés d’eux-mêmes, on leur fait faire des actes d’hypocrisie » (1). Cela est parfaitement juste. Or, rien de moins volontaire que la censure imposée par le Conseil ecclésiastique. Les coupables avaient le choix entre l’exil et cette terrible humiliation. Pour éviter l'exil, beaucoup se soumettaient, mais le cœur ulcéré. La discipline, pour parler avec Schleiermacher, n’était plus une « action restauratrice » positive (?).

On poussa l'abus jusqu’à soumettre à la censure publique

(1) De l'exercice du Ministère sacré, pages 207 et 208.

(2) Cité par M. À. Schæffer, La Morale chrétienne de Schleiermacher, Paris, 1854, page 58.

les parents d’enfants nés avant terme. Sur ce point, d’ailleurs, on eut dès le début du xvin”* siècle, le sentiment que la mesure allait à fin contraire. Un édit du 28 septembre 1733 supprima la censure publique pour les parents d'enfants nés de couches prématurées.

Un peu plus tard, on renonça à la censure publique pour une autre catégorie de délinquants.

Lorsqu'un homme et une femme avaient eu, avant leur mariage ou en dehors du mariage, des relations coupables suivies de la naissance d’un enfant, l'affaire était renvoyée par le consistoire devant le Conseil ecclésiastique qui soumettait les coupables à la censure publique. La punition était certainement trop sévère et risquait d’ancrer dans la honte ceux qui avaient pu céder, par surprise, à ce trouble des sens dont parle Corneille. Déjà Ostervald aurait voulu voir une distinction établie entre les paillards et les adultères. C’est dans ce courant d’idées qu’entrait le consistoire de Montbéliard, lorsqu'il demanda, le 18 octobre 1747, l’abolition des censures publiques en faveur de ceux qui réparaient leur faute par le mariage (1).

Le Conseil ecclésiastique entra dans ces vues et, par un arrêté du 10 avril 1748, il supprima les censures publiques pour les cas ci-dessus indiqués. Les personnes entrées dans l'état de mariage par limpureté, pour parler le langage d’autrefois, seront simplement obligées de paraître devant le consistoire pour y recevoir les censures convenables, avec cette distinction, cependant, que les femmes qui auront caché leur grossesse où qui auront eu l’insolence de porter une couronne sur leur chevelure au temps de la cérémonie de leur mariage, seront tenues de se mettre à genoux. Celles qui auront avoué ingénuement leur faute en seront exemptes.

(1) Archives de l'Inspection ecclésiastique de Montbéliard.

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La censure publique resta infligée aux adultères. En 1760, un bourgcois de Montbéliard, marié, et sa complice, une veuve de cette ville, furent condamnés à la censure publique, à moins qu'ils ne préférassent, l’un et l’autre, quitter les terres du Comté. L

Le Conseil ecclésiastique avait dans ses attributions disciplinaires spéciales, toutes les causes de mariage. Il fixait la punition de la paillardise, de l’adultère, prononçait le divorce ou la séparation de corps et de biens. Il tenait un registre spécial des causes de mariage et de celles qui touchaient à la moralité.

Il nous faut signaler ici une vieille coutume de notre pays qui avait souvent pour résultat d’amener devant le Conseil ecclésiastique une catégorie spéciale de délinquants. Nous laisserons parler, pour la décrire, l’indignation du surintendant Bonsen, qui flétrit, avec son habituelle énergie, « la détestable coutume où sont les garçons dans tout ce Païs, d’aller voir les filles et de passer une partie de la nuit et mème des nuits entières auprès d'elles, tête-à-tête dans leur chambre et souvent même dans leurs lits » (1).

Il faut reconnaître que cette coutume, que rien n’a pu déraciner jusqu’à ce jour, n’offre pas, en fait, tous les inconvénients graves qu’il serait logique d’en attendre. Il n’est pas étonnant, toutefois, qu’un certain nombre de jeunes gens aient abusé des circonstances et de la faiblesse de celles auxquelles ils promettaient le mariage. Une fois la faute commise et l’enfant venu au monde, quelques-uns essayaient d'échapper à la responsabilité encourue et refusaient de tenir leurs promesses. Mais ils trouvaient devant eux le Conseil ecclésiastique qui n’entendait pas plaisanterie en ces matières.

(1) Requête au Conseil du 3 février 1772. Archives de l'Inspection ecclésiastique de Montbéliard.

Aujourd’hui, quand une pauvre fille a été séduite et a donné le jour à un enfant, la malheureuse reste sans protection et sans recours en face du séducteur protégé par la loi (1). Il n’en était pas de même autrefois dans notre petit pays. Le Conseil ecclésiastique professait cet excellent principe de droit naturel : « Qui fait l'enfant, le doit nourrir ». Tout homme convaincu de séduction suivie de la naissance d’un enfant était condamné à payer les « frais de couche » et une pension alimentaire qui variait selon les cas. La formule du Registre des Délibérations du Conseil est toujours la même, il condamne le séducteur d’une jeune fille « à la dotter, si mieux n’aime l’épouser » (?). Nous espérons que la loi française offrira bientôt à la femme séduite la protection eficace qui lui est due.

Qu'on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas de donner une prime à la débauche de la femme, et nos pères entendaient bien protéger aussi le jeune homme injustement accusé. Lorsqu’il y avait faux témoignagne ou inconduite de la femme, le Conseil savait débouter la demanderesse de ses prétentions comme s’en aperçut, par exemple, Jeanne Fallot de Désandans, demanderesse contre Etienne Dhur, qui fut condamnée à «soixante sols d'amende et à huit jours de prison pour le crime de paillardise qu’elle avoue avoir commis» (%). La sévérité du Conseil arrêtait ainsi les dénonciations intéressées. Il entendait servir les faibles, mais non mettre son autorité au service des habiles.

(1) Voyez l’émouvant rapport de M. le professeur A. Sabatier sur La Responsa-

bilité civile de l'homme devenu père en debors du mariage. Travaux du Congrès du Havre, Paris, Fischbacher, 1894.

(2) En 1758, un individu de Nommay, convaincu d'avoir mis à mal une pauvre fille d’Aibre, est condamné à lui payer 20 livres pour ses frais de couches, 40 li-

vres pour sa dot et aux frais du procès.

(8) Registre ecclésiastique, 1723-1754, Archives nationales, Z2? 1796.

M. À. Sabatier rapporte, dans l’étude que nous avons citée, le bon conseil d’un Américain à un Parisien trop entreprenant : « Prenez garde, disait-il, vous n’êtes pas à Paris. Ici, tout finit par des dommages-intérêts. Votre liaison de quelques jours avec une femme vous vaudra un bon petit procès dont vous me donnerez des nouvelles », Il en était de même chez nous sous l’ancien régime. Toute promesse de mariage non tenue entrainait des dommages-intérêts. Et la loi était égale pour tous.

Nos pères étaient dans la vraie tradition protestante en ne permettant pas que l’on jouât, de quelque manière que ce soit, avec l'honneur des femmes. Dans notre pays de France que de larmes, que de crimes et de sang eussent été épargnés par une bonne loi sur la séduction.

L'intérêt social, à défaut d’un motif plus élevé, amènera sûrement nos législateurs à mettre une borne aux exploits sans dangers des Lovelaces d’arrondissement.

Notre ancien droit ecclésiastique admettait Le divorce, mais pour deux raisons seulement, l’adultère et la « désertion malicieuse » et prolongée du foyer conjugal.

Le divorce était prononcé par le Conseil ecclésiastique (1). L’incompatibilité d'humeur, les sévices graves, linconduite notoire, la dissipation pouvaient amener aussi la séparation de corps et de biens.

Ce n’est pas d’ailleurs sur les seuls laïques que s’exerçait le pouvoir disciplinaire du Conseil ecclésiastique, les ministres eux-mêmes y étaient soumis. Lorsqu'ils étaient encore « stipendiaires », boursiers à Tubingue, ils étaient déjà sous la haute surveillance du Conseil de Montbéliard. Lorsque

(2) Les cas étaient assez rares, un par an en moyenne. La proportion reste la même jusqu’en 1793. Quand le divorce était prononcé aux torts de l’un des conjoints, il lui était défendu de se remarier.

l'«ephorus» du vieux Séminaire de Tubingue avait à se plaindre de quelqu'un « des Montbéliards », comme on disait alors, il en écrivait au Surintendant qui informait le Conseil. Ce respectable corps, à son tour, chargeait le Surintendant d’avertir les parents des étudiants dont on avait à déplorer la paresse ou l’inconduite. C’est le Conseil qui faisait examiner les étudiants sortis de Tubingue et libérés par le consistoire de Stuttgard (1).

Le Surintendant jouait auprès des pasteurs, à peu près le rôle qu'avait le consistoire auprès des paroissiens. Il avait un droit d’avertissement et de réprimande. Il était l’intermédiaire ordinaire entre le pasteur et le Conseil ecclésiastique. C’est à lui que le ministre devait rendre compte chaque année de ses lectures théologiques, de ses progrès, de l’état de sa famille. Mais c’est au Conseil ecclésiastique qu’appartenait la décision des cas graves. Lorsque ce corps avait reçu une plainte sur le compte d’un pasteur, il le citait à comparaître à une de ses séances qui se tenaient tous les mercredis dans le bâtiment des Halles. Le Conseil avait vis-à-vis du pasteur le droit d’avertissement, de censure, de suspension et même d'interdiction des fonctions pastorales. Le pasteur coupable n’était pas épargné plus que qui que ce soit.

Par contre, le Conseil savait aussi à l’occasion défendre les ministres contre les attaques injustes ou contre le mauvais vouloir des communes. En somme, autant que nous pouvons en juger, le Conseil ecclésiastique, composé le plus souvent d'hommes sérieux et graves, d’une piété réelle, ne nous paraît jamais avoir été au-dessous de la haute mission qui lui était confiée.

Q) Un rescrit d'Eberhard-Louis, de 1709, condamne à une amende de trois florins d'argent, le pasteur convaincu d’avoir fait prêcher un étudiant non éncore examiné. (Archives de l’Inspection ecclésiastique de Montbéliard).

D'une manière générale, nous n’aurions que des éloges à faire de notre ancienne discipline, si ceux qui l’établirent et la développèrent avaient eu des idées plus nettes sur la séparation des pouvoirs. L'Église, certes, a le droit de se gouverner comme elle l’entend, elle a le droit de réveiller les pécheurs de leur assoupissement par l'exercice de la discipline, elle a le droit, comme toute société, de rejeter de son sein les éléments qu’elle juge nuisibles, mais il y a abus lorsque, par confusion du droit ecclésiastique et du droit politique, elle s’adjuge le droit de contrainte.

Armée du pouvoir politique, elle risque de faire des hypocrites ou des révoltés, et elle manque ainsi son but qui est, comme Va bien dit B. Pictet «l’édification du corps de Christ, l’établissement de son règne, le salut des pécheurs, la conduite des consciences et la confirmation de la foi des chrétiens ».

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CHAPFTIRE X

La vie religieuse. Les mœurs. Les ministres. Les classes dirigeantes. Les Bourgeois, Conclusion. Les leçons du passé. Les espérances de l'avenir.

Nous avons étudié les diverses formes de la vie de notre Église, les diverses manifestations de son activité.

Il nous reste à dire ce qu'était la vie religieuse et morale de nos pères. Nous l’étudierons successivement chez les ministres, dans les classes dirigeantes et dans notre peuple.

Au moment où s'ouvre le xvur”* siècle, nos Églises sont en pleine crise. L’intellectualisme orthodoxe a produit des conséquences inattendues. La foi est conçue comme l’adhésion de l’esprit à une doctrine, et non plus comme une communion intime et vivante avec Jésus-Christ. Les pasteurs sont trop souvent des fonctionnaires dont la charge est de prêcher cette correcte doctrine et de faire respecter les règlements ecclésiastiques. La fidélité consiste à s'acquitter des fonctions prescrites et à laisser pour le reste agir Dieu par l’intermédiaire de ses sacrements.

Le piétisme, heureusement, vint bientôt réagir et rappeler que la foi est une vie, un contact avec Christ, une confiance absolue en sa personne. Dès ce moment, l’idéal du ministère se relève. Ceux de nos ministres qui n’appartiennent pas au piétisme n’en subissent pas moins son influence. Bientôt,

sous une forme nouvelle, le mouvement morave viendra reprendre l’œuvre du piétisme et entretenir, chez les pasteurs, le zèle et la foi.

La piété — très réelle d’ailleurs — des ecclésiastiques orthodoxes garde pourtant, pendant tout le siècle, un caractère scolastique, si je puis dire. Bonsen est le type du genre. Il a dressé la liste des fonctions pastorales. Quand un ministre les a accomplies, il a fait sa journée d’exact fonctionnaire, il aura une bonne note du Surintendant, si du moins, comme cela est presque toujours le cas, cette exactitude dans le service s'accompagne d’une « vie réglée ».

Quant à la moralité générale du ministère, elle est audessus du soupçon. Quelques pasteurs ont fait exception, mais pour un qui fréquente le cabaret, qui néglige ses fonctions ou qui fume, il y en a vingt ou trente sur lesquels abondent les excellents témoignages.

En général, les ministres arrivent dans notre pays assez tard, après avoir été précepteurs ou professeurs, à Halle, à Stuttgart, à Tubingue ou en Russie. Ou bien ils ont exercé ici et là des vicariats assez longs, de sorte que ce sont surtout des hommes müûrs qui sont mis à la tête des paroisses. Ils savent déjà ce qu'est la vie, ils ont déjà fait l'expérience qu'elle n’est rien sans Dieu. Qu'ils soient intellectualistes ou mystiques, orthodoxes ou piétistes, Dieu est mêlé à leur vie tout entière. Ils voient sa main dans tous les événements qui les frappent, dans le don de la jeune épouse qu’ils amènent avec eux dans la « maison de cure», dans la naissance joyeuse des enfants, dans le deuil aussi, dans les plus cruelles séparations. Il est souvent réconfortant de jeter un regard sur les pages jaunies où les ministres d'autrefois tenaient souvent à la fois le compte de leurs joies et de leurs tristesses — et celui de leur ménage. Écoutez le ton honnête dont le mi-

nistre S. Méquillet (?) raconte ses affaires de famille. Il était diacre à Héricourt lorsqu'il songea à se marier. « Je demeurai quelque tems, dit-il, sans penser à aucun choix de vie, ayant à Montbéliard une partie d’amitié où n’ayant pas réussi, il fallut m’en séparer. Mais le Seigneur me gardait le parti qu'Il savait m'être utile. Je fus fiancé à Héricourt le 16 juillet 1696 avec honète Juliane-Alexandrine Lods, fille d'honor. Nicolas Lods, maître Bourgeois en Chef de la ville d'Héricourt… fille d’une vertu et d’une probité si grande que le choix en ayant été approuvé avec joie de tous mes parents et amis, je fus marié avec elle le 11 août 1696 en l’Église d’Héricourt, assisté de tant de parents et amis que j’eus plus de cent personnes à mes noces qui m’étrenèrent très considérablement. J’eus dans mon mariage la paix, la douceur, le respect, la déférence et l'amitié de ma chère Epouse...» Après ce début commence la série des naissances dont chacune est introduite par ces mots : Me naquit, me naquit derechef — et cela jusqu’à seize fois. Puis il marie ses fils et ses filles. Il fait le récit de toutes ces fêtes de familles, de tous ses deuils aussi qui se mêlent aux douleurs publiques, aux incursions des troupes de Louis XIV, aux tracasseries des Intendants. Après une dernière épreuve, le vieux ministre écrit dans son journal d’une main déjà fatiguée : « Le Seigneur apaise sur moi sa colère et m'épargne désormais par Sa grâce d'autres afflictions ». Ce sont les derniers mots de son journal. La mort était venue lui donner la vraie paix.

Ces Journaux, Livres de raison, de comptes, ces Mémoires, Anecdotes, etc. nous font mieux que de gros livres pénétrer dans l’esprit d’un individu ou d’une époque. Qu'il me soit permis de citer encore un récit naïf et charmant que

CE

j'emprunte au Journal d’un des pasteurs de l’Église Saint-

(1) Cf. Léon Sahler, Le livre de comptes de Samuel Méquillet, Mulhouse, 1881.

Martin. Ce récit nous transporte à la fin du xvirr”® siècle. «En 1770, dit Georges Duvernoy, mois de janvier, le Seigneur me donna une nouvelle marque bien sensible de sa Providence en m’unissant par les liens du mariage avec ma très chère cousine demoiselle Louise-Elisabeth Duvernoy, fille de mon cousin germain Monsieur le Conseiller Léopold-Frédéric Duvernoy et de dame C.-E. Brisechoux, son épouse.

« Le 8 janvier, lundi, je demandai dispense de parenté et de deux bans laquelle me fut aussitôt accordée en Conseil par un appointement écrit et signé par M. le conseiller Beurnier et par M. le Président de Goll.

« Le 18% janvier, jeudi, on apporta le trousseau, j’eus pour la première fois la douceur de voir ma très chère amie chez moi, où je l’avais moi-même conduite avec sa chère mère. Monsieur l’avocat son frère y conduisit aussi sa sœur demoiselle Clémence et sa cousine demoiselle Marianne Duvernoy. De mon côté il se trouva ma mère, mes deux sœurs, mon beau-frère Macler, notaire et procureur postulant, ma tante Cucuel veuve du sieur Georges-Frédéric Cucuel, greffier de la Chancellerie et ma chère nièce Nanette Duvernoy, pour faire politesse à cette aimable compagnie.

« Le 19° janvier, vendredi, mon beau-frère Macler écrivit mon contrat de mariage dans l'appartement de ma chère amie, qui regarde dans la rue des Granges, au second étage ét qui est joignant la maison de M. le conseiller Bouthenot :. contrat qui fut signé par M. le Cons et Mr: la Conseillère Duvernoy, M. l'avocat son fils, M. Charles-Frédéric Duvernoy premier ministre de l’Église du Faubourg, M° G.-F. Cucuel, avocat et greffier de la Chancellerie, mon parrain, et par les deux parties les plus intéressées — après quoi, toute la compagnie — où l’on doit comprendre ma mère, mes sœurs, et ma belle-sœur Clémence — dina ensemble dans le

LE CONSEILLER BOUTHENOT

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poële à côté. Le 21 janvier, dimanche, M. le Min. Sahler jeta nos bans dans la chaire de S'-Martin, pendant le premier service. Le 23° janvier, M. le Min. Sahler bénit notre mariage entre onze heures et midi, dans l’église de Saint- Martin. Je fus moi-mème le paranymphe de ma chère épouse. On fit la prière ordinaire précédée du chant de la pause du psaume 84 et suivie du chant des 2 premiers versets du ps. 132. Seigneur Jesus serre toi même et sanctifie de plus en plus nos liens pour ta gloire et pour notre bonheur ».

Je n'ai point écourté cette citation qui nous fait pénétrer dans la vie intérieure des pasteurs d’autrefois, en même temps qu’elle nous révèle leurs sentiments, leurs mœurs, le caractère de leur piété.

Nos ministres étaient, en général, instruits et cultivés. Leurs études classiques étaient solides et quand le niveau baissait à Montbéliard, Tubingue savait bien s’en plaindre. Ils parlaient presque tous les deux langues, l'allemand et le français. Beaucoup pouvaient prêcher dans chacune d’elles.

Si des pasteurs nous passons aux princes, nous trouverons un autre esprit. Le temps des princes pieux et préoccupés d'accomplir la tâche reçue de Dieu, est passé. L'exemple du roi Louis XIV et de ses successeurs a porté ses fruits. Le règne des maîtresses est venu. L’immoralité et un luxe effréné, voilà deux particularités de la vie de nos princes au xvin" siècle.

Pour le prince, la religion est un utile rouage de l’État et de même qu’il dit : la Patrie, c’est moi, il dirait tout aussi bien — et Eberhard-Louis l’a dit — l’Église, c’est moi. Il frémit d’impatience quand il se trouve en face d’une Église qui ne veut pas sanctionner ses fautes et les désordres de sa vie privée.

Et avec cela, des ménagements. Le prince ne vient pas à

Montbéliard sans faire célébrer un service solennel au temple Saint-Martin où il assiste en personne. Après quoi, les bourgeois se retirent contents de leur seigneur qui donne un si bon exemple.

Autour du prince se groupent des officiers, des fonctionpaires qui règlent leurs maximes et leur vie sur celles du maître. Ils ont respiré comme lui l'air des cours de l’Europe, de Paris d’abord, de Berlin ensuite.

Tout ce monde suit, en matière religieuse la mode du jour. Le piétisme est très influent sous Eberhard-Louis et Charles- Eugène, bien que le premier soit un libertin et le second un partisan des lumières. Plus tard, c’est l'esprit philosophique qui domine et la raillerie frivole dont le ton vient de France.

À Montbéliard cependant, sous le règne du dernier prince, la vie morale est meilleure. La cour de Frédéric-Eugène est une maison de bonne compagnie. Le prince est respectueux de l'institution ecclésiastique. Sa femme, la nièce du grand Frédéric, est très pieuse. Elle choisit avec soin les précepteurs de ses enfants et les ministres qu’elle charge de leur éducation religieuse. Elle aime les entretiens religieux de Lavater qui vient la visiter à Montbéliard. Elle est charitable aussi et s'occupe des pauvres avec zèle.

Passons maintenant à la vie religieuse et morale du vrai peuple Montbéliardais.

Le commencement du siècle est mauvais. Il est mauvais, non pas seulement parce que le duc Léopold-Eberhard donne les plus déplorables exemples, mais parce que l’erreur de la dogmatique a eu un contre-coup fâcheux sur la vie religieuse et morale. La foi est devenue synonyme d’orthodoxie. Est croyant celui qui confesse pleinemeut les doctrines des Livres Symboliques, et qui fait des sacrements l’usage convenable.

Il y a une pratique luthérienne qui a remplacé peu à peu la pratique catholique. On attribue aux sacrements une valeur qui rappelle l'opus operatum du catholicisme. Quand un fidèle a suivi les services, communié, fait sa prière du matin et du soir, il se croit assez facilement en règle avec l’Église et avec Dieu. De Rà une vie morale qui n’est pas toujours en rapport avec la profession de la foi.

L’accusation ne vient pas de nous. Elle était formulée déjà par les piétistes du temps. En 1727, le ministre Berdot trouve dans l'Église : « 1° Beaucoup d’ignorance ou non suffisante intelligence de la religion chrétienne. 2° Un opus operatum chez plusieurs qui ne répondent pas par leurs actions à la profession de la religion » ({).

Le piétisme fut une réaction salutaire contre cette tendance. Malgré ses erreurs, il vit bien quelle était l'essence de la foi. Les Moraves à leur tour, malgré les excentricités de leur chef, rendirent un inappréciable service à nos Églises en montrant tout à nouveau que la vraie source de la vie religieuse était dans la personne même du Rédempteur. Sous cette double action dont nous avons montré la permanente influence à travers tout le siècle, une piété plus vivante se réveilla. La Sainte Cène fut célébrée plus fréquemment (?).

Le culte principal était partout très suivi (*). Les catéchisations étaient plus négligées et nous voyons souvent les prédicateurs s’en plaindre vivement.

Le culte privé était célébré dans beaucoup de familles, la prière du matin et du soir était dans les habitudes de tous.

(:) Archives du Doubs, E. 80.

(@) À partir de 1740, il y a les communions des grandes fêtes, puis quatre autres de six semaines en six semaines.

(3) En 1727, Berdot trouve qu'on est assidu à ses sermons du dimanche matin. En 1740, Macler dit de Saint-Martin : « L'église est fort remplie les jours de dimanche ». Mêmes témoignages jusqu'à la fin du siècle.

L'idée religieuse se mêlait à tout, jetant sur la vie un peu étroite peut-être de nos Pères, ses beaux reflets d'espérance et d'amour.

Toute mère de famille le jour de ses relevailles, allait rendre grâces à Dieu dans son temple. La cloche de l’Angelus arrêtait les travaux des paysans dans la campagne et la prière du rude travailleur montait vers le Père Céleste qui bénit les moissons.

Quand la mort était entrée dans une maison, un ancien ou une jeune fille venait commencer la veillée funèbre par la lecture du Livre de Vie. Quand une maison s'élevait, on cherchait le pasteur pour venir prier sous ce toit nouveau qui allait recouvrir sans doute tant de joies saintes et aussi, hélas ! tant d’amères douleurs.

La piété se manifestait, au dehors, par le soin des pauvres, les legs charitables (1), les dotations en faveur de jeunes gens pauvres, la fondation d’orphelinats (?).

Les églises, presbytères et écoles étaient entretenus autant que le permettaient les ressources du pays (°).

Les ustensiles nécessaires au culte, les vases sacrés, les clo-

(1) Voyez la liste des legs et fondations pieuses aux Archives de la ville de Montbéliard.

(2) Archives de l’orphelinat de la Croix d'or.

(3) Voici la liste, sans doute incomplète encore, des Églises et maisons de cure reconstruites ou réparées dans le cours du xvrrr*® siècle.

Églises : Aibre, 1773. Allanjoie. Audechaux, 1772. Bavans. Belverne, 1700. Beutal, 1768. Bethoncourt, 1778. Chagey (chœur), 1747. Champey, agrandie, 1763, réparée, 1734. Clairegoutte, 1774. Couthenans, réparations, 1742. Dambenois, 1747-1750. Dampierre-les-Bois, 1750. Dasle, 2%° moitié du xvirr”* siècle. Etobon, réparations, 1746. Etupes, 1747, agrandie en 1774 et 1781. Exincourt, 1738-1747. Glay, 1766. Mandeure 1755. Montbéliard (S'-Georges), 1740. Pierrefontaine, 1783. Présentevillers, 1772. Saint-Julien, 1744. Sainte-Marie, 1737. Sainte-Suzanne, 1748. Sochaux. Tremoins, 1759. Valentigney, 1754-1756. Vandoncourt, 1769.

Presbytères : Abbévillers, 1781. Allanjoie, 1745. Beutal, 1778. Clairegoutte, 1738. Couthenans, 1772. Désandans, 1731. Etobon, 1711, 1746. Mandeure, 1755. Saint- Julien. Valentigney, 1764.

LA VIE RELIGIEUSE ET MORALE Cr

ches étaient fréquemment offerts par les municipalités, souvent aussi par des particuliers.

Toute cette vie religieuse aurait-elle pu ne pas réagir à son tour sur la moralité générale ? Non certes. Après avoir lu les procès-verbaux du Conseil ecclésiastique, les registres des Consistoires, les plaidoyers des causes civiles et criminelles, nous n’hésitons pas à déclarer que la moralité générale était bien supérieure à ce que l’on voyait ailleurs, et surtout à ce qu'on pourrait attendre du xvirr"* siècle.

La bourgeoisie d’alors n’était pas gâtée par le luxe et grisée par la prospérité matérielle, l’industrie n’avait pas amené les terribles promiscuités de l'atelier. Ceux que leur piété ne retenait pas, étaient souvent rendus sages par la perspective du consistoire et de la « calange » publique.

La beauté de la race était déjà un des profits de la moralité. On se mariait de bonne heure et les jubilés cinquantenaires n'étaient pas rares. Les contemporains témoignent que les septuagénaires étaient très nombreux, qu’on rencontrait assez souvent des nonagénaires, des centenaires même. Les médecins étaient rares et peu consultés. Les familles étaient nombreuses, de $ à 8 enfants d'ordinaire. On a vu des mères avoir 21, 24 et 25 enfants. La mortalité était de 1 sur 37 (1).

Sans doute, il y a des ombres à ce tableau. Les autorités ecclésiastiques et les prédicateurs se plaignent souvent de limmoralité du peuple adonné au jeu, au vin, à la danse. Ils déplorent la profanation du dimanche (?). Nous avons déjà

(1) Sur les mœurs de Montbéliard voyez particulièrement : Neueste Staats-Anxeigen, Germanien, Statistik von Mœmpelgard, 1796. Ch. Roy, Les Us et Coutumes du pays de Montbéliard, Montbéliard 1886. C. Duvernoy, Montbéliard au XVIII siecle, Montbéliard, 1891.

(2) En 1769, le Surintendant Bonsen déplore « la grande négligence et le reléchement extraordinaire qui se manifestent dans les paroïissiens des Églises de la Ville ». Cf. Plumitif ecclésiastique ou Recueil de minutes dressées par le Surintendant et les Ministres des rois Églises de la Ville de Montbéliard. Archives du Consistoire de Montbéliard.

signalé la fréquence relative du concubitus anticipatus. Mais il ne faut pas oublier que les prédicateurs et les moralistes partent d’un point de vue absolu, d’un haut idéal, et quand ils comparent cet idéal à la réalité, ils souffrent et se plaignent, — et ils ont raison. Mais ces plaintes ne sont pas des documents historiques aussi probants que les chiffres que nous avons cités plus haut. L’amertume des plaintes élevées contre les scandales, dit précisément combien ils froissaient la conscience publique. Les ministres ne restaient pas résignés devant la puissance formidable du péché. C’est la population dans sa totalité qu’ils avaient l'ambition d’amener à la vie chrétienne. Aucun désordre n’échappait à leur sollicitude (!).

Sans doute, alors comme aujourd’hui, il y avait une partie de la population qui échappait à toute discipline morale, mais la proportion des gens de cette sorte n’était pas aussi forte qu’aujourd’hui.

Il y avait de la grossièreté dans les mœurs (?), mais la grossièreté n’est pas le signe constant de l’immoralité, et d’une manière générale, on peut affirmer que l’état des mœurs de notre bourgeoisie protestante au xvin"® siècle était bon. II y a des exceptions. Mais encore sont-elles souvent le fait des étrangers (°).

() En 1775, par exemple, le Surintendant est chargé de « chercher des remèdes efficaces pour lever et prévenir les ruptures ouvertes et infiniment scandaleuses de plusieurs maris avec leurs femmes ». Les rapports suivants ne disent pas qu'il ait trouvé. Cf. Archives nationales, K. 2176.

(?) Voici, entre autres, un exemple de cette grossièreté des mœurs : En 1775, les Ministres de la ville sont obligés d'exposer au Conseil « que l'humanité souffre beaucoup de la négligence des enterreurs à soustraire les ossements des morts à la vue des vivans et à la voracité des animaux carnassiers ». lumitif ecclésiastique,

page 57.

(3) « La débauche, l’impureté et la prostitution sont les vices à la mode. Les sujets qui s’en rendent coupables sont la plus part des bourgeois de l’ordre inférieur et des filles de la lie du peuple, étrangères habitantes et point bourgeoises », Visite de 1747. Archives du Doubs, E. 80.

Toutefois, à mesure que le siècle avance vers sa fin, l’influence de la philosophie française se fait de plus en plus sentir, elle réagit sur la moralité générale. Les plaintes sur l'abandon du culte, sur les progrès du luxe, sur limmoralité (1) ou la paresse d’une partie de la population deviennent plus fréquentes et plus nombreuses (?).

La Révolution vint bientôt consacrer l’œuvre de la philosophie, et, quand la tourmente fut passée, on s’aperçut que la vie religieuse et morale avait été profondément atteinte.

L'Église chrétienne doit porter en partie la responsabilité de cette crise redoutable. L'Église du xvirme siècle, par exemple, s'était souvent trompée sur la tâche qu’elle avait à remplir. Héritière des tendances du xvrr”® siècle, elle avait cru trop longtemps qu’elle avait surtout une « thèse » à établir, des croyances à propager. Elle avait réclamé de tous une foi implicite à ces croyances, et, heureuse d’une adhésion qui avait les apparences de l’universalité, elle n’avait pas assez cherché à faire pénétrer la vraie foi dans la conscience de

(1) En 1714, le Surintendant Bonsen se plaint des excès où les fêtes de mariage entraînent les habitants de notre pays. « La veille de cette cérémonie, dit-il, on commence à se mettre en dépenses dans la maison du père de l’Epouse, et l’on emploïe la plus grande partie de ce jour à cuire des potées de millet, et sur le soir on invite les garçons et les filles du village, qui fort souvent sont suivis de garçons et de filles du voisinage, quelquefois même de Bourguignons, et cela moins pour y manger le millet préparé, que pour y commettre mille et mille excès scandaleux, étant déjà arrivé en plusieurs occasions de cette espèce que les filles mêlées parmi les garçons tant connus qu’inconnus ne cessent presque point pendant toute la nuit, de danser, de chanter, de hurler, de fouler et gâter les héritages, de rompre les clotures, et de donner lieu à des actes d’impureté et à des prostitutions infä: mes... » Un décret du Conseil défendit ces réunions «sous peine de soixante sols d'amende au profit des pauvres de la Paroisse ».

(2) 775. Plainte de Bonsen sur la profanation du dimanche, la « pétulance» et les courses nocturnes de la jeunesse. Plumitif ecclésiastique, page 56.

1787. Le maire de Montbéliard, F.-M. Jeanmaire, se plaint de ce que l’on travaille publiquement les jours de Dimanche.

1790. Les trois Corps de la ville disent : « On voit avec douleur une quantité d'habitants de notre petite ville se livrer à une fénéantise qui engendre les vices les plus contraires à la prospérité publique ». -

l'individu. Aussi lorsque la critique rationaliste s'était attaquée à ces croyances, elle y avait fait en peu de temps bien des ruines.

Nous souffrons encore de cette situation créée par lhistoire. Nous sentons que la tâche principale est, aujourd’hui, d'établir la foi profonde sur la conscience des générations actuelles.

Avec l’aide de Dieu, l'Église chrétienne vivra pour faire cette œuvre.

A travers les siècles, l’âme humaine est toujours la même. Elle porte toujours le poids d’un péché qui la charme, tout en la remplissant de tristesse et de honte. Toujours, comme le fils coupable qui a mis sa faute entre ses parents bienaimés et lui, elle souffre d’être séparée de l’amour du Père par « linterdit » qu’elle garde en son cœur. Toujours, elle est travaillée et chargée par les inévitables et cruelles atteintes de la vie d’ici-bas, troublée en ses profondeurs par le désordre du monde, injustice, la douleur et la mort.

À cette âme blessée, apportons non pas une lettre morte, une théorie imparfaite, mais un médecin, un ami, un Sauveur, mais la personne même de Jésus-Christ, mais le vivant contact avec Celui qui nous a guéris et consolés nous-mêmes.

À ceux qu'agite aujourd’hui le Heimweh de la foi chrétienne, à ceux qui sont à la recherche d’une direction spirituelle, d’une certitude intérieure, disons avec M. Lobstein : « La foi chrétienne ne s'obtient ni par la raison, ni par les efforts de la volonté, elle ne repose pas sur une série de vérités théoriques ou d’efforts pratiques, elle ne saurait être gagnée par le développement logique de je ne sais quelle nécessité de la pensée ou par les décrets d’un enseignement tout extérieur; non, cette foi est produite par un fait, par un fait qui a gagné notre confiance, qui a saisi notre personna-

lité tout entière, l’a entrainée et rendue capable de se donner complètement. Ce fait, c’est la personne de Jésus-Christ qui nous donne la certitude joyeuse de la grâce de Dieu » (1).

Oui, l’Église de l'avenir, comme l'individu lui-même, vivra par la foi, par la puissance de vie qu’elle trouvera en Jésus-Christ.

Qu'on ne s’y trompe pas. Nous n’attendons pas le salut . de Église du triomphe d’un parti. On peut avoir une notion exacte de ce qu'est la vraie foi évangélique et être soi-même sans vie et sans amour, et, par conséquent, sans puissance sur les âmes. On peut-être intellectuellement captif de toutes les formules du passé et avoir en Christ cette confiance du cœur qui est la vraie foi. C’est cette foi-là, qui sort d’un vivant contact avec Christ, qui transforme notre nature pécheresse et égoïste, qui nous arrache à nous-mêmes pour nous mettre tout entiers, à plein cœur, au service de nos frères, c’est cette foi-là, dans quelque parti qu’elle se trouve, qui sera la base inébranlable de l’Église de l'avenir. L'Église vivra par la foi.

Nous fermons notre livre sur ce mot d’espérance.

Vu: Le Président de la soutenance, S. BERGER. Vu: Le Doyen, F. LICHTENBERGER.

Vu et permis d'imprimer :

Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris, GRÉARD.

(1) Revue de Théologie et de Philosophie, mars 1895, page 102.

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