LE CAPITAL
tout autre chose, beaucoup moins et beaucoup plus tout à la fois, que ce que vous vous U^urez.
c;e n'est pas seulement de l'or, de l'argent ou des valeurs de dénominations diverses; c'est l'ensemble, tout l'ensemble de l'outillaire matériel et moral de l'humanité, le fruit du travail des générations antérieures, et la semence du travail actuel et du travail futur; c'est la sève nourricière, quand elle n'est pas détournée de son naturel et légitime emploi, la sève ascendante du progrès, se répandant comme se répand darfe l'arbre et jusqu'aux extrémités de ses branches le liciuide qu'il puise dans la terre, à travers toutes les mailles de l'organisme social, et faute du(iuel, lorsque la circulation en est arrêtée ou tarie, le dépérissement ne tarde pas à se faire sentir.
L'homme ne peut subsister, avons-nous dit, qu'à la condition de travailler et de travailler utilement, c'est-à-dire de produire. Si cette production est inférieure à sa consommation, il dépérit. Si elle lui est égale, simplement égale, il dure jusqu'au moment où, atteint par l'usure de l'âge, il décline, ou jusqu'au jour où la maladie ou l'accident, en interrompant son activité, le contraignent à disparaître. Si sa production lui permet de réaliser, sur sa consommation, un excédent, il se trouve, dans une mesure plus ou moins large, à l'abri des éventualités qui le menacent, et pourra, pendant un certain temps au moins, se suiiire sans continuer à se procurer de nouvelles ressources. Il aura, comme la fourmi, une épargne pour son hiver ; iljn'aura qu'une épargne.
Qu'il fasse un pas de plus. Que cette épargne, au lieu de la conserver pour le jour imprévu^du besoin, il la transforme en un instrument de progrès ; que, du grain mis de côté pour sa nourriture de demain, il fasse la semence d'une moisson nouvelle; que des jours pour lesquels il s'est assuré de quoi manger sans pourvoir 'directement à sa nourriture, il fasse un emploi intelligent et fructueux, se fabriquant des outils, des armes, des filets, qui, au prix du travail actuel, lui faciliteront le travail à venir, de son épargne il aura fait du capital. Et ce capital, ce fils du travail antérieur, qui devient le père d'un travail moins imparfait et plus fécond, il prendra, eu réalité, toutes les formes, et comprendra tout ce que, d'âge en âge, par la pensée, par la main, par l'économie et par la prévoyance, la succession des générations aura pu réussir à réaliser et à conserver.
C'est, à la lettre, la survivance matérielle et morale des pères aux enfants , et l'armement universel peu [à peu
LA VIE kCUNUMHjVI<: :{4
préparé et accru, i)ar le labeur d'Iiicr. pour le labeur «le (Icinain.
Soit, (lirez-vous, nous voj^ons bien que si rien n'avait été réservé sur le produit du travail d'hier, pour faciliter le travail «l'aujourd'bui et de demain ; si, par la culture, la reproduction et la multiplication des moyens d'existence, du blé, de la viande, des fruits et des légumes, n'avait pas été rendue possible; si des outils, des machines, augmentant la puissance de la main humaine, n'avaient pas permis la naissance et le développement des diverses industries par lesquelles s'est améliorée l'existence, nous serions restés et nous croupirions indéfiniinent dans la douloureuse incertitude de cette vie primitive, toujours à la recherche de l'aliment appelé par la faim, et livrés à tous les hasards des accidents extérieurs. 11 n'en est pas moins vrai que la possession de ces outils, de ces machines, (le ces réserves de toutes natures, qui constituent, aux mains des uns, un capital, c'est-à-dire un moyen d'action plus considérable que ceux dont d'autres peuvent disposer, équivaut, pour eux, à une suiiériorité qui les rend maîtres du travail (ju'ils rétribuent, et leur permet, dans le débat qui s'établit entre eux, pour la rémunération de l'emploi du temps et des bras qu'ils dirigent, de fixer arbitrairement les conditions. Le capital, comme on le dit, peut attendre ; le travail ne le peut pas. Le patron, l'entrepreneur, le chef d'industrie ont leur lendemain assuré ; l'ouvrier, qui doit pourvoir, pour lui et pour sa famille, aux besoins de ce lendemain, est contraint, sous peine de succomber, de se contenter de l'indispensable entretien de son existence.
La partie n'est pas toujours égale, cela est incontestable. « 11 vaut mieux. » a dit Bastiat, « avoir du capital que n'en avoir pas. » Il vaut mieux avoir des outils, des instruments, des arbres ou des animaux, des provisions dans son grenier que d'en être dépourvu. Mais c'est précisément parce que l'épargne et l'utilisation de l'épargne profitent à ceux qui savent épargner et utiliser qu'il y a des hommes qui s'abstiennent de consommer, de vivre au jour le jour en consommant tout ce qu'ils peuvent consommer, et de laisser oisives toutes les ressources qui ont échappé à leur consommation. Et c'est pour cela que, fut-il vrai que le capital se fit toujours la part du lion, il serait toujours à désirer qu'il y en eût. Car, supprimez par la pensée, pour mettre un terme à cette exigence, ce prétendu tyran ; c'est la misère universelle, le dénûment absolu, l'absence complète de travail et de salaire, le retour au primitif et redoutable état
.ri LE CAl'JTAL
lie nature, la faim, la soif, la lutte impuissante contre les éléments et les animaux.
Kt jtuis est-il bien vrai (jue le eajiital puisse loujours attendre, ou (|u'il le puisse autant ([u'on se le (i^ure? Attendre, pour lui, e'est plus ou moins rapidement dépérir, et. iinalenient, si cette attente se prolonge, dis[)araitre bien souvent. Le eapital, en réalité, ne dure pas comme on le croit; il se renouvelle; et il ne se renouvelle (|u'à la condition de s'employer. Né du travail, c'est par le travail qu'il s'entretient, se répare ou s'accroît. Le possesseur d'un champ qu'il n'est ])as en état de cultiver par lui-même, n'en peut tirer parti qu'à la condition de le faire cultiver, c'est-à-dire d'abandonner à d'autres une partie du produit. Le possesseur d'une maison qui ne l'habite pas, ne peut avoir intérêt à la posséder ([u'à la condition de rendre à d'autres occul)ants le service de la mettre à leur disposition, et d'obtenir en échange le service d'une rétribution (jui lui permettra de l'entretenir, en même temps que d'en vivre. L'industriel à ([ui ses capitaux et son intelligence ont permis de monter une entreprise plus ou moins considérable, ne peut y trouver son compte que si ses ateliers sont maintenus en activité. S'ils demeurent oisifs, c'est la ruine. Le capital qui dort ne dine pas : il maigrit et s'anéantit.
Le capital, donc, ne peut pas plus se passer du travail, c'està-dire d'alimenter le travail, que le travail ne peut se passer du capital, c'est-à-dire d'entretenir et de renouveler le capital. Mais une chose est vraie et certaine. C'est que. si le capital peut faire la loi au travail, c'est quand il est rare, c'est-à-dire relativement peu offert et très recherché, et quand le travail, au contraire, est très ofîert. « Le capital, » a dit le grand démocrate Cobden, « est le fleuve où le salaire se puise » : et le travail est la source par laquelle le capital est alimenté. <( Quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse; quand deux patrons courent après un ouvrier, le salaire hausse » ^
1. Voir ma conférence sur La solidarité du Capital et du Travail.
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AVEC Sl*X LOUIS, UN HO.MMK DE BONNE CONDUITE PEUT SE PROCURER LA JOUIS- SANCE d'un capital de CENT LOUIS, -f -t FRANKLIN.
Intérêt. — Usure.
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1ES choses, même les plus utiles et les plus nécessaires, ne sont pas toujours actuellement employées par leurs ^ possesseurs. Je puis avoir récolté plus de blé ou de bois que je n'en mangerai ou brûlerai au cours de cette année; avoir fabriqué un outil dont je n'ai plus besoin ou que je suis capable de remplacer ; posséder une barque qui ne me sert qu'à certaines époques. Un voisin, qui manque de blé pour semer, de bois pour se chauffer, d'outils pour faire un travail pressé ou de barque [pour aller pécher le poisson qu'il voudrait vendre au marché, me demande de lui prêter celui'ou ceux|de ces objets qui lui font défaut. « Soit, » lui dis-je, «[mais tu me les rendras dans un an, [dans six mois ou dans trois, S) selon qu'il en a besoin pour plus ou moins longtemps ou que moi-même je prévois avoir à m'en servir. — « C'est entendu. » — (({Bon ; mais pendant qu'ils seront à ton service, [ces objets que je te prête se fatiguei'ont; ils seront à ton usage, c'est-à-dire qu'ils s'useront pour toi au lieu de s'user pour moi. Ce n'est pas moi, évidemment, à moins qu'il ne me convienne de te faire une libéralité, qui dois supporter cette usure. Tu m'en tiendras compte, et, pour cela, tu me paieras une certaine redevance, soit en blé, en bois, en poisson, en services ou en argent, que nous appellerons le loyer, la rente ou Vintérêt, parce que c'est l'avantage que je trouve à percevoir cette redevance qui me fait trouver intérêt à te consentir le prêt que tu sollicites. Cet intérêt, rémunération d'un service, compensation d'un dommage, d'une privation et d'une usure, si tu me le promets librement et après réflexion, c'est, évidemment, que tu penses y trouver ton compte, que tu as, toi, intérêt à me le payer, comme moi à le recevoir, et que le
Voir pour ce chapitre la séance du 5 novembre 1888 de la Société d'économie politique; n° du i5 novembre 1888 du Journal des Economistes et discussion à la Chambre des députés.