‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 31 sur 45 · LA ME ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

LA ME ECONOMIQUE

Dans un court article, tel (|ue les uiiiiuit ce sage et liuhile homme de bien, je lisais, sous ce titre : Le Savant [onjeron, comment un artisan américain, Elihu Bijrritt, en divisant sa journée en trois parts. Tune ])our le travail manuel, l'autre pour le travail intellectuel et la troisième pour le repos et la réparation des forces, était arrivé rapidement à devenir tout à la fois l'un des meilleurs ouvriers et l'un des hommes les plus distingués de son paj-s. Je n'ai su que plus tard à quel degré de supériorité, par l'admirable emploi qu'il sut faire de sa vie, ce personnage, alors bien peu connu, devait arriver. J'ignorais que, non content d'acquérir et de posséder la plupart des connaissances humaines, de parler presque toutes les langues et d'exceller dans presque tous les métiers, il marquerait parmi les véritables bienfaiteurs de l'humanité et travaillerait avec un zèle infatigable à répandre dans les deux Mondes les meilleures semences de la paix et de la justice sociale et internationale. J'ai dû à cet apostolat, dans lequel je m'honore d'avoir essayé de le suivre, d'entrer en relations personnelles avec lui, et il m'a été donné de l'entendre, à Londres, dans sa vieillesse, devant 2.000 personnes, rappeler qu'aucun homme peut-être, en Amérique ni en Europe, n'avait travaillé de ses mains plus durement qu'il ne l'avait fait.

Mais, dès le premier moment, j'avais été séduit par cette judicieuse façon de mettre l'équilibre dans sa vie, et de faire, comme dit Xavier de Maistre, une part convenable à la bête et à l'autre. Ce qui n'empêche pas, je suis bien obligé de le confesser, que je n'ai guère suivi, à aucune époque de ma vie, avec une régularité suffisante, l'excellent régime de l'honnête Burritt.

C'est que l'on ne fait pas comme l'on veut en ce monde, pas plus en haut qu'en bas et dans une condition que dans une autre. C'est que, il y a bien des choses qui nous commandent, et que rares, très rares, sont ceux qui peuvent arriver un peu à commander aux choses. Pour les uns, c'est le pain à gagner, la famille à élever ; pour les autres, la carrière à préparer ou à faire, les examens à passer, les diplômes à obtenir, l'avancement à assurer ; pour d'autres enfin et surtout peut-être pour ceux que l'on dit arrivés et auxquels on porte envie, les obligations de la clientèle, de la situation sociale, de la réputation, des services rendus, au nom desquels il faut en rendre de nouveaux, le train de la vie qui emporte et qu'il est devenu impossible de modérer.

Aussi, tout en demeurant, tout en étant de plus en plus par-

91 Lh:s TiwisnuiT

tisan du régime do Biinitt, t(»iit en considérant, comme lo but vers lequel on doit tondre, ce partage raisonnable de la vie dont il a donné l'oxenipio, n'ai-je jamais pu S(»uscrire à l'idée de faire de cetU- formule, non plus que d'aucune autre, une règle uniforme et aveugle, encore moins de l'iniposer par la loi à toutes les catégories de travailleurs. Tous les travaux se ressemble-t-ils? Kt peut-il dépendre d'un législateur plus ou moins docile aux exigences des prétendus organes de la volonté populaiio do plier sous le môme niveau les faits et les volontés ? Tel labour épuisant ne peut être, sans inconvénients, poursuivi au delà i\v cinq ou six heures ; telle autre occupation moins pénible sera, sans fatigue sérieuse, prolongée le double de ce temps. Tel ouvrier robuste et, d'ailleurs, chargé de famille, pourra et voudra, en faisant une journée complète, se procurer un gain dont il a besoin; tel autre préférera ménager ses forces eu limitant son travail et son salaire. Les circonstances, d'ailleurs, ne commandent-elles pas, bien souvent ? C'est le hareng ou la sardine qui donnent : il faut les préparer sans délai ou tout perdre. C'est l'orage ou la gelée qui menace : il faut sauver la récolte ou rentrer les pommes de terre ou les betteraves. C'est une commande qui presse et qui doit être livrée à heure fixe : s'arrêtera-t-on parce que l'horloge aura sonné la huitième heure, ou parce que le législateur, dans sa sagesse, aura décrété que les jours se suivent et se ressemblent? Allez donc interdire au cultivateur de se lever, en été, avec le soleil, et de prolonger le soir, quand la lune donne, sa journée jusque dans la nuit. Prescrivez à la couturière, dont on attend la robe pour un deuil ou pour un mariage, de poser là son aiguille et ses ciseaux, et d'aller prendre tranquillement son repos parce qu'elle est à l'ouvrage depuis le matin ou parce que le travail de nuit est contraire à sa santé. Ils vous répondront que la nécessité commande. Et ils ajouteront, comme le fera la mère qui passe les jours et les nuits au chevet de son enfant malade, que la nécessité s'appelle souvent le devoir, et que du devoir chacun doit pouvoir rester juge.

Oui, sans doute, il est désirable que la journée de travail soit réduite. Il est désirable, — et cela ne peut être obtenu que par le perfectionnement de l'outillage, l'amélioration des p-océdés et le développement du capital — que la puissance proluctive du labeur humain s'accroisse assez pour permettre de diminuer l'effort en en augmentant le résultat. Plus de pain et moins de sueur ! n'en déplaise aux apôtres du protectionnisme, qui se donnent tant de mal pour nous faire manger moins de pain avec

LA VIE ECONOMIQUE i)^>

plus (le siioiir. Mais ce progrès ne peut être accompli partout en même temps et dans la même mesure ; et, par conséquent, c'est une prétention vaine et dangereuse que celle d'imposer à toutes les professions et à tous les individus, dans la même profession, la même règle et les mêmes obligations. La dignité humaine, qui implique la liberté, s'y oppose. Je ne veux pas et je ne dois pas être contraint, môme à la sagesse, et il n'est pas bon que je le sois; car sagesse imposée n'est plus sagesse, et faire de la vertu une consigne, c'est lui enlever son mérite et son efficacité.

F/intérêt aussi, l'intérêt bien entendu y répugne ; car il n'est nullement nécessaire, pour arriver à réduire la journée de travail, de recourir à la loi. C'est par des expériences librement faites, tantôt sur l'initiative généreuse et intelligente des chefs d'industrie, tantôt sur les réclamations des ouvriers, qu'a été commencé, dans la seconde moitié du xix" siècle, le mouvement qui a déjà réduit, dans un si grand nombre de cas, la durée effective du travail '■. La plupart des industriels ne savent-ils point, aujourd'hui, et l'unanimité des économistes ne l'enseigne-t-elle point, que l'on peut obtenir bien souvent, en un nombre d'heures relativement limité, plus et mieux qu'en un nombre d'heures exagéré? La journée n'a-t-ellc point été réduite, dans une i^artie des mines de l'Angleterre, sans l'intervention de la loi, non seulement à huit heures, mais à sept? Et, l'Association nationale des mineurs anglais, n'en faisait-elle pas, dans l'une de ses réunions annuelles, à Durham, la constatation solennelle ? Dans cette réunion, à laquelle assistaient les délégués de plus de cent mille mineurs, il était décidé d'envoyer au ministre une délégation chargée de lui présenter les objections des intéressés contre toute ingérence parlementaire dans la question de la duçée des heures de travail. L'assemblée votait même, en termes plus généraux, une résolution condamnant toute ingérence légale dans les questions de travail.

Que cette manière de voir se géacralisc ; (|uj les ouvriers, qui ont partout aujourd'hui la plus entière liberté de réunion et de discussion, veuillent bien comprendre que c'est à eux et

I. Me sera-t-il iJcrmis de rappeler ici qu'en 1S69, à la suite des conférences faites par moi à Metz et auv usines d'Ars-sur-Moselle, alors en France, le travail du dimanche fut supprimé dans tous les ateliers qui n'étaient point à feu continu, et la journée de travail fut réduite d'une heure; ce dont les ouvriers me remercièrent par l'envoi d'un bel écusson en fer ouvragé, à mon chiffre, travail de leurs mains ? 1

9U L'ASSUHANCE

non aux lonislatciirs à faire leurs alVuires, qu'au lieu de demander sous une l'orme plus ou moins eomminatoire et, par conséquent, plus ou moins contraire à la sécurité publique, «jui est leur premier intérêt, dos mesures d'une uniformité aveugle et souvent impossible, ils fassent, selon les temps et les lieux, prévaloir leurs réclamations légitimes et, peu à peu, démontrent, par les résultats, la supériorité de la journée réduite sur la journée prolongée. Et ils feront, ((u'ils me permettent de le dire, plus pour leur cause que ne pourraient faire, par une réglementation universelle, tous les parlements du monde. On leur parle tous les jours, pour leur malheur, de la propagande par le fait. La vraie propagande par le fait, c'est la propagande par la discussion et par l'expérience. Elle s'appelle la liberté.

Page 1