LA VII'J EC(L\'OMIQUE
telle, sur les choses, (m'est haliitiK'llciiicnl rosorvé ce nom de travail. Et celte action peut être plus ou moins consciente, plus ou moins heureuse, plus ou moins efficace, mais elle est constante et s'exerce aussi hien dans les conditions les plus élémentaires de la vie sauvage que dans les conditions les plus savantes de la vie civilisée. Cueillir un fruit, ramasser ou arracher une racine, attraper un animal ou s'armer d'un hâton ])our se défendre contre lui, c'est un effort, une dépense de force en vue d'un résultat, un travail. « Tout ce que nous possédons, » a dit Laboulaye, « nous le devons au travail, au nôtre ou à celui de nos semblables ». Le travail, c'est l'emploi de la vie; et tout ce que cet emploi nous fournit est la représentation, imparfaite mais sacrée, de cet emploi de la vie. C'est la marque de la supériorité de l'homme sur les choses, l'incarnation en elles, par l'intermédiaire de sa main, de sa pensée et de sa volonté.
Le travail est donc une obligation, à la fois matérielle et morale ; c'est un exercice méritoire, quoique nécessaire, de notre liberté, et il ne nous est permis ni de nous y soustraire ni de l'imposer ou de l'interdire à nos semblables. « Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propiùété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. » Cette déclaration de Turgot sera éternellement vraie, et le devoir comme le droit de travailler restera toujours la loi de l'humanité.
Rien de plus faux, donc, et rien de plus injuste, que ce dédain du travail, répudié par les uns, qui ci'oiraient s'abaisser en travaillant; maudit par les autres, qui se croient humiliés parce qu'ils sont contraints à travailler. Rien de plus immoral que de considérer le ti'avail comme un châtiment, un supplice ou une condamnation; c'est un honneur et le signe de la grandeur de notre nature. Ce qui est une servitude, un abaissement matériel pour ceux qui le subissent, un crime pour ceux qui l'imposent, c'est le travail conti-aint, le travail esclave, vol de la liberté, vol de la vie, de la sueur, du sang, du temps et de la pensée, écrasement de l'homme 'par l'homme, calcul odieux et trompeur d'un égoïsme inintelligent, qui n'est pas moins fatal à l'oppresseur qu'à l'opprimé. « C'est l'esclavage, '> a dit Rossi, « qui, en faisant du travail le lot d'hommes méprisés, a fait mépriser le travail et attaché au fait d'en être ou d'en paraître dispensé une menteuse apparence de supériorité. )> Travail des mains, oeuvre servile ; vivre noblement, vivre sans rien faire.
Il A.i LUI DU MUINDIŒ EFFORT
C'est presque riiiverso qu'il faudrait dire. C'est le travail qui ennoblit et soutient, c'est l'oisiveté, mère de tous les vices, à commencer par l'ennui, ce « grand hameçon du diable », qui dégrade et(|Mi pervertit : c'est elle (juidévore au lieu de nourrir. La rouille use plus (jue l'usage, et la clé qui sert est toujours claire.
TOUTE DOCTRINE OU TOUT ACTE QUI "t" "J" A POUR OBJET OU POUR RÉSULTAT d'aUG- MENTER l'effort EST NUISIBLE; TOUTE DOCTRINE OU TOUT ACTE QUI A POUR OBJET
d'Économiser l'effort est utile -f + "t
Yves GUYOT. - '^ '^■^
La Loi du moindre ejforh
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a 'HOMME est uu animal paresseux; il cherche toujours à éviter la peine. Or il n'a qu'un moyen d'y parvenir, c'est •^ de s'eu donner davantage; mais avec plus d'intelligence et de prévoyance. Il prend la peine de semer et de labourer pour avoir moins de peine à trouver sa subsistauce. Il prend la peine de se fabriquer un abri iwur éviter la peine d'en chercher un, au hasard, et de n'en point trouver. Il prend la peine d'asservir et d'apprivoiser les animaux et de se façonner des chariots et des voitures pour avoir moins de peine à transporter les objets et à se transporter lui-même. Il prend la peine de combiner et d'exécuter des appareils coûteux et compliqués, de construire des ateliers, de monter des métiers, de mettre eu mouvement des machines, de couper des montagnes ou des isthmes, pour s'épargner la peine de gravir les pentes ou de transborder les marchandises. Et partout le résultat est identique : au prix d'un effort par lui-même improductif, augmenter le résultat de l'effort productif ; donner pour avoir, faire davantage pour avoir relativement moins à faire.
Ce sont là réflexions banales et faites depuis longtemps. C'est le fond de mes conférences sur les machines et le résumé
LA VIE ECONOMIQUE li
de tout renseignement économique ; c'est la rormiiledu progrès pour tout être raisonnable, et, par conséquent, c'est ce que combattent ces idolâtres de la privation, de la souffrance et de l'effort, ces ennemis de toute amélioration de la condition humaine, qui s'ap])elleut des « protecteurs du travail national» et (jui ne sont que les adorateurs de la routine et les conservateurs de la misère et de l'ignorance.
J'étais une fois de plus frappé de ces choses en parcourant, il y a quelques années, l'Exposition de Liège. .Et ce n'était pas seulement les grands et puissants engins de la machinerie des chemins de fer et des ateliers qui m'en donnaient la démonstration, ces gigantesques arbres de couche, ces roues formidables, ces irrésistibles laminoirs, ou ces ponts roulants qui transportent sans bruit et sans péril, au-dessus des têtes, des locomotives ou des canons. Ce n'était pas cette électricité qui, substituée ou associée partout et de plus en plus à la force de la vapeur ou à celle des animaux, des cours ti'eau et du vent, accomplit silencieusement les plus rudes besognes. C'était une petite ^machine d'où, moi qui ne fume pas, je voyais avec admiration s'échapper, je pourrais dire s'écouler, un flot continu de cigarettes, qui, mises immédiatement en paquets, se vendaient, s'enlevaient au prix presque insignifiant de trente centimes les vingt-cinq.
Découpage et gommage du papier, dépôt, sur la petite feuille, de l'exacte quantité de tabac nécessaire pour chaque cigarette, enroulement de ce tabac dans la feuille immédiatement collée, formation enfin des paquets : tout, sans exception, accompli automatiquement,en dehors d'aucune intervention de la main humaine N'est-ce pas, en petit, l'idéal : la suppression de plus en plus complète de l'effort, du travail musculaire, remplacé par l'action des forces naturelles, obéissant à la direction qui leur est donnée par rintelligence? C'est non seulement l'allégement, mais l'on pourrait dire la spiritualisation du travail. Et c'est cela que, toutes les fois qu'ils le peuvent, et par tous les détours que leur suggère une diabolique ingéniosité, les prétendus protecteurs du travail ne se lassent pas d'anathématiser et de contrarier.
Protecteurs du travail? Oui, du travail inutile ou défectueux, du travail improductif, du travail pénal et, comme le disait Michel Chevalier, « pénitentiaire » : ennemis, ennemis acharnés du travail utile, du travail intelligent, du travail fécond ; conservateurs de l'effort qui écrase et adversaires de l'effort qui soulage et qui récompense.
,;t PRODUCTION
Nationale <ui non. ntle <loclrine-là est une tlocfrine insensée ef impie; c'est une doetrine (îe servitude et de lamine. Et tu es assez naïf, ni«>n pauvre Jaeques Bonluminie, cent vingt ans après la IJév.ilutionde 1789 et la pnlelanialion desDroils de l'honinie, pdur t'en laisser imposer le joug liuiuiliant, et renoncer au premier de tous les droits, celui de faire de ton temps et de ton travail, ou de leurs produits, ce (pi'il le convient!
.( Ouaud le travail n'est pas libre, (juand la vente et l'achat ne sont i»as libres », disait le grand démocrate John Briglit, u l'homme n'est j as libre. » « I a prtniière des liberté. » disait de son côté Lamartine, « c'est la liberté des dix doigts de la main. »
LA VALEUR EST LE RAPPORT '\; t t t
DE DEUX SERVICES ÉCHANGÉS, l' t i' t ^ .
BASTIAT. (^Cû^iff^
Production. u//,^^ ft*»«.^>^
IE but du travail, c'est la production, c'est-à-dire l'obtention de ressources, de jouissances ou de forces que l'on -^ n'avait pas. Mais ces ressources et ces forces au moyen desquelles il soutient ou accroît sa vie, avons-nous dit, rhomme les crée-t-il, à proprement parler, les tire-t-il du néant? Evidemment non. Les choses préexistent, avec leurs qualités et leurs propriétés diverses, et il n'est au pouvoir d'aucun être, quelque supérieur qu'on le suppose, d'y ajouter ou d'en retrancher un atome. Mais il peut, en usant plus ou moins heureusement des forces qui sont en lui, s'en emparer, si elles sont à sa portée, comme le fruit qu'il n'a qu'à cueillir, soit les aller chercher là où elles sont ou les en faire venir, par les soins de ses semblables , moyennant un service correspondant, soit en modifier les apparences, la forme, la consistance, les qualités et les actions ou réactions, de façon à en faire, . en réalité, des choses nouvelles et à faire apparaître, sans que rien au fond ait été changé dans l'essence intime de ,la[ substance, des corps différents, douésde propriétés, bienfaisantes ou malfaisantes, jusqu'alors latentes. Déplacer, combiner, décomposer, c'est-à-dire, encore une fois, faire
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apparaître, c'est, en fin de coin])le, à rela (jne se réduit ce (|u'()ii ai>pelle la i»ro(luction, et tel est prcciséineiit le sens primitif, le sens étynu)logi(iue du mot. Produire, c'est tirer de l'oiiiln-e à la lumière, amener, présenter. La moisson de l'année prochaine existe en puissance dans le blé de la dernière récolte. Je mets ce blé en terre pour qu'il lève et mûrisse ; je le produis. La houille est enfouie dans le sol, je l'en tire et la livre à l'industrie ; je la produis. Le feu est enfermé, avec la lumière, dans les corps combustibles ; je l'en fais jaillir ; je le iiroduis. Le coton, la laine, le caoutchouc ne se trouvent que dans des régions éloignées de celle que j'habite. Je les en fais venir en allant les y chercher, ou en rétribuant par un service équivalent les services que me rendent ceux qui m'évitent un déplacement personnel; je les produis. Avec du métal, je fais des outils, avec du bois des meubles, avec des pierres et du plâtre une maison, avec des textiles des étoffes ; je les produis. Et ces choses, quelles qu'elles soient, n'étant amenées à l'état nouveau que je leur donne que par une série de travaux, par une dépense de temps et de peine, il est naturel, lorsqu'elles sont arrivées à l'état définitif sous lequel je me propose de les vendre ou de les employer à mon usage, que je trouve dans le service qu'elles me rendent, ou dans le prix des services qu'elles rendent aux autres, l'équivalent de ce qu'elles m'auront coûté et, comme on dit, le remboursement de mes frais de production. Si, d'une manière générale, il en était autrement ; si, faute d'acquéreur, et d'acquéreur disposé à m'indemniser de mes débours et de ma peine, mes produits me restaient pour compte, je me garderais bien, évidemment', de recommencer, et j'exercerais dans une autre direction mon activité, ou me condamnerais au repos.
Les choses, donc, ne valent point par elles-mêmes, par leur nature et indépendamment de l'intervention de l'homme. Gratuites, sauf la peine de les appréhender, aussi longtemps que la pensée et la main de l'homine ne les ont point touchées, elles valent, c'est-à-dire elles ne peuvent plus être cédées par leur possesseur et acquises par un autre que moyennant remboursement, à ce possesseur, des sacrifices qu'il a dû faire pour s'en emparer et les modifier. Et il en est ainsi parce que nous sentons que notre temps, notre peine, notre intelligence, qui sont des manifestations et des dépenses de notre vie, de notre personne, ont de la valeur. Bien des éléments, en fait, entrent dans la détermination de cette valeur: ladépense réelle effectuée par le détenteur des objets ou par ses auteurs, la rareté ou
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rabomlance qui, suivant les circonstances, les rend plus ou moins faciles ou dilliciles i\ obtenir, des considérations d'opinion, de lautaisie, de caprice, qui feront une même chose plus ou moins désirable et précieuse î\ telle personne ou à telle catégorie de personnes. Mais toujours, bien ou mal api)réciée, c'est avec l'utilité ([ui leur est attribuée, la peine ou dépeni-e, réelle ou supposée, qu'a exijjjée ou ([n'exigerait la recherche, la découverte ou la fa(;ou de la chose désirée qui en motive la valeur. Et c'est le prix plus ou moins haut ou bas qu'il est permis d'en espérer <iui, pour les objets de grande consommation surtout, en règle, c'est-à-dire en active ou en ralentit la production.