‹ La vie élégante à ParisChapitre 29 sur 85 · UN DINER MANQUÉ · texte numérisé non relu

UN DINER MANQUÉ

n ne s'agit ici ni de la carpe du Rhin à la Chambord, ni des ortolans cuits dans la grosse truffe de Cahors, ni des dîners sortis des cuisines de Chevet, ou de Potel et Chabaud, ni de ceux qui m'ont été servis chez Bernard, au restaurant de la Galerie de la Madeleine^ ou chez Philippe, dans un affreux quartier. Il est question d'un dîner de province, et, qui plus est, d'un diner manqué!

Ce récit vous paraîtra se couvrir de l'enveloppe du roman , tandis que je vous le donne dans sa nudité pure, tel que me l'a raconté l'aimable lady Ruthvsren dans un de ses voyages à Paris.

Vous avez sans doute entendu parler du célèbre docteur SamuelJohnson, de ce savant sérieux, tout en

étant écrivain humoriste, qui vivait dans le siècle dernier. Affectueux dans ses relations, facile dans ses joies, tendant toujours la main aux malheureux, souriant aux heureux, et, sur ses vieux jours, bénissant la Providence de la destinée que son travail lui avait faite, Johnson, quoique très-âgé, avait conservé la simplicité, la candeur et les fraîches impressions de la jeunesse. Il éprouvait à la vue du prmtemps un bonheur d'expansion qui se manifestait par des courses dans les champs, sur les montagnes, partout où il pouvait étudier les œuvres immenses du Créateur, partout où il pouvait apprécier la vie de la nature, qui semblait aussi déborder en lui au retour de la belle saison. Ceux qui l'observaient attentivement remarquaient alors une chose étrange, c'est que Johnson semblait à cette époque revivre avec la vie des plantes ; mais, comme elles^ il fléchissait aussi au retour de l'hiver^

Dès novembre, ses pensées, ses habitudes devenaient bizarres, tristes et chagrines; son humeur s'assombrissait, il semblait qu'il allait mourir....

Tout le monde était frappé de ce changement, de cette misanthropie, sans que personne pût l'expliquer.

Voici comment ce mystère si bien caché se i&* voila.

En 1776, vers la fin de novembre, par un temps

de givre et de pluie glacée, tout ce que la ville de Lichtfield et du comté de Warwich renfermait de plus notable, de plus distingué, était réuni chez lady Fanny de Burg*

L'espoir de voir che2 elle le savant docteur, qui arrivait de Londres pour visiter sa ville natale, comme il le faisait chaque année à cette époque, était un puissant stimulant.

L'heure du dtner de la comtesse se passa sans qu'on vint annoncer Johnson, qu'on attendait...* Une heure s'écoula, puis deux.... On dtna sans lui.

Le repas était fini, tout le monde était dans une sorte d'embarras causé par l'apparente impolitesse du docteur.

Le thé arriva, on espérait encore.... Mais lorsqu'il fut pris, chacun se prépara à prendre congé de la comtesse en lui témoignant la part qu'on prenait au chagrin que lui causait l'absence de cette grande célébrité. ^

Dans ce moment même, un des gens de lady Fanny ouvrit les deux battants de la porte du salon et annonça :

« Le docteur Johnson 1 »

Il entra péniblement, et l'on fut frappé de l'étrangeté de son aspect. Ce n'était plus cet air affable et souriant qui l'accompagnait ordinairement et qui

semblait sympathisa arec les joies de tous. Il était pâle, courbé, faible, abattu. Ses YÔtements étaient en désordre, mouillés, couverts de neige et de boue.... On le regardait en silence.

n s'avança lentement au milieu du salon vers la comtesse.

c Madame, dit-il, je vous prie de m'excuser.

Quand j*ai accepté votre invitation pour le vendredi que vous m'aviez fixé, je ne songeais pas que ce serait le 21 novembre!...

« Vous ne comprenez pas, je le vois, fit-il d'un ton déchirant. Eh bien! je vais vous l'expliquer, ce sera une expiation de plus....

c n y a quarante ans aujourd'hui, jour pour jour, le 21 novembre^ mon père, qui était vieux et souffrant, me dit : « Sam, prends la carriole, je ne c suis pas bien; va au marché de Walstall, et tu c vendras les livres dans mon échoppe à ma « place. »

« Moi, madame, sottement fier du savoir qu'il m'avait donné, moi qui n'avais encore mangé que le pain de son travail, moi qui depuis ai manqué de pain!... je refusai....

« Alors, avec une douceur dont le souvenir me tue en ce moment, mon père insista :

c Allons, Sam, dit-il, sois bon, mon enfant, vas-y; « ce serait dommage de perdre un jour de marché.»

DE L*ÉLÉGâNGE dans LE MONDE. 157

« Et moi, madame, orgueilleux que j'étais, je refusai....

K II y alla, mon père; et il faisait un temps comme aujourd'hui; il y alla, et....

H Et il est mort, mon père, et il est mort peu de jours après !»

A ce moment de son récit, Johnson cacha de ses deux mains les larmes qui sillonnaient ses traits si mâles et si distingués, puis il reprit :

« H y a quarante ans de cela, madame, et depuis quarante ans, le 21 novembre^ je viens à Licht- ' fîeld.

« Le chemin que je n'ai pas voulu faire dans la carriole, je le fais à pied et sans avoir mangé.... Je me tiens quatre heures sur la place du marché de Walstall, tête nue, à l'endroit où mon père a tenu trente ans l'échoppe qui m'a nourri....

« Il y a quarante ans de cela, madame; j'ai passé l'âge qu'avait mon père lorsqu'il mourut.... et moi, je ne puis mourir!... »

Les sanglots du docteur redoublèrent, puis il releva sa noble tête et dit avec un effrayant sourire :

« Mais de quoi me sert-il de pleurer? n'est-ce pas sur la place de Walstall qu'il m'est venu, ce mot de Rasselas que vous avez trouvé si saisissant :

« Il est trop tard !

« Oui, il est trop tard ! »

458 LA VIE ÉLfiGANTE À PARIS.

Personne n*osa essayer de consoler Johnson, et les larmes des assistants qui se retiraient en silence se mêlèrent aux larmes du TieiUard repentant. «

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