SOIRÉES INTIMES
Dans les vastes salons dont je viens de vous parler, vous avez pu voir l'esquisse du mouvement des grandes assemblées, cette réunion quelquefois imposante, plus souvent trop tumultueuse pour qu'on puisse conserver l'idée de ce calme grandiose qui doit être le caractère d'une belle fête.
Si, comme je vous l'ai recommandé, vous vous êtes réduit presque au rôle passif d'observateur, vous avez pu remarquer les avantages comme les inconvénients de cette espèce de lanterne magique où tout passe avec son individualité devant le spectateur attentif.
Vous avez pu remarquer encore ces variétés d'originaux que je vous ai signalées dans le cours
de cet ouvrage, et juger par vous-même , avec le tact que j'espère trouver en vous, quel est le meilleur lot dans ce que Byron appelait « cette bagarre. »
Vous avez arrêté vos regards avec intérêt sur cette beUe moitié du genre hvmain^ et votre étude aussi n'aura pas été sans fruit.
Vous avez saisi dès le premier aspect, si vous êtes bon physionomiste, quelques fenmies fortes et puissantes au moral, à la manière de Cornélie, d'Hermioneou de Phèdre; de ces vitalités énergiques, puissantes, formidables; des femmes qui aiment et sauraient tuer ! ... de ces types à la Michel- Ange.
En regard de celles-là, vou$ avez peut-être remarqué des femmes comme Esther, Andromaque ou Bérénice, appelant le pinceau du Corrége ; celleslà aiment et savent mourir! Ces deux variétés soiit de grandes exceptions; on peut aimer sans tuer et sans mourir.... Il y a souvent plus de vraie douleur à vivre avec une tristesse m cœur.,..
Ce que vous avez pu voir en plus grand nombre, ce sont des femmes sans couleur, sans portée, qui écoutent vaguement, le sourire sur les lèvres, tous les compliments qu'elles ont entendus cent fois de tous les hommes qui les approchent. Cm feouneslà ne sont réellement préoccupées que de h robe,
des diamants, de la toilette des femmes qui les sui^ passent; voilà leur ver rongeur.
Quelques autres ont de fâcheuses indications : c'est le gaz qui pétille dans leurs yeux, l'ardeur qui s'aperçoit dans leur sang, la promptitude et Tesprit trop subtil de leurs reparties, la vivacité de leurs mouvements. Vous les avez vues au bal se laisser approcher, serrer par leur valseur,,,, Celleslà provoquent les hommes plutôt qu'elles ne se défendent *.
Il y a certainement bien d^autres individualités féminines qu'il faudra rapidement saisir aussi, et cela non-seulement pour votre instruction dans le monde, mais encore dans votre intérêt d'avenir....
Cherchez-vous le cûté purement ridicule? étudiez un moment ces femmes très-décolletées et sur le retour, qui se couvrent la figure de blanc, de rouge, de noir, etc., et qui se persuadent que, parce que cette variété de gouache est habilement arrangée , personne ne s'en aperçoit. Si le hasard vous faisait voir le matin ces tableaux enluminés à la Louis XV, vous
1. Ub petit Tolame inédit, intitulé Mathildê W., qu'un éeri- ▼ain distingué m'a communiqué avec résenre , offre d'incroyables singularités sur certaines jeunes personnes qui , tout en étant en quelque sorte dans ces conditions fâcheuses , demeurent néanmoins parfaitement candides et sages.
remarqueriez en elles non pas cette pâleur qui annonce ou provoque le sentiment, et ces yeux battus à la vénitienne, qui disposent à la rêverie, mais ce blanc mat et maladif, sorte de pâleur du camélia qui revient du bal avec celle qui le portait; fleur qui n'a pas l'air de vivre de la vie des autres fleurs. Regardez encore, et vous croirez trouver d'immédiats rapports entre cette femme et cette fleur : on se demande si la femme n'est pas en cire , si la fleur n'est pas en papier.
Le gracieux poète Guarini pourrait dire de cette variété de femme :
A pena si puo dire : c Questa fù rosa* 1 j
Léon Gozlan, dans une de ses charmantes histoires , attaque ce type mondain , et avec sa piquante plaisanterie le traite de « laque de Chine vernie, dorée à la surface, et de bois sec au dedans. »
Il est certain qu'il existe prodigieusement de femmes mondaines qu'on pourrait ranger dans cette catégorie....
Vous avez certainement gémi, comme tout le monde, de l'inconcevable développement des jupes en crinoline, des cercles d'acier, et de tout ce ballon-
i. Pastor fido.
nage qui souvent laisse sous lui un vide affreux!... Je crains bien que vous ne le retrouviez encore dans les réunions intimes. Mais pour calmer vos ennuis à cet égard , je vous dirai que Tdlemant des Réaux nous a laissé un portrait qui dépasse de beaucoup toutes les extravagantes excentricités des dames de
nos jours.
Il s'agit de la reine Marguerite.
« Elle portait, dit-il, un grand vertugadin qui avait des poches tout autour, en chacune desquelles elle mettait une boîte, où était le cœur d'un de ses amants trépassés ; car eUe était soigneuse, à mesure qu'ils mouraient, d'en faire embaumer le cœur. Ce vertugadin se pendait tous les soirs à un crochet qui fermait à cadenas, derrière le dossier de son lit.
«c Elle devint horriblement grosse; et aypc cela elle faisait faire ses carrures et ses corps de jupes beaucoup plus larges qu'il ne le fallait, et ses manches à proportion. Elle avait un moule pour ses coiffures un demi-pied plus haut que les autres, et était coiffée de cheveux blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avait été chauve de bonne heure; pour cela elle avait de grands valets de pied blonds que l'on tondait de temps en temps.
« Elle avait toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en manquer; et, pour se rendre de plus belle taille, elle faisait mettre du fer-blanc
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aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. // y avait bien des portes où elle ne pouvait passer^ »
Je ne veux pas vous montrer le monde sous ses aspects défectueux, sans vous dire aussi que vous y trouverez tout ce^ qui peut plaire à la vanité, tout ce qui peut charmer Tesprit, tout ce qui peut séduire le cœur et troubler la raison.
Vous verrez dans quelques réunions des femmes d'esprit solide, de raison aimable. Vous trouverez, plus spécialement dans les soirées intimes, des femmes d'un esprit réfléchi; sages, modestes, ayant un fonds de timidité qui les embellit encore et les empêche de se mettre en avant pour viser à l'efifet, ou pour attirer les hommages des désœuvrés et des coureurs d'aventures. Ces femmes-là méritent votre respect, et peut-être plus tard votre affection. Quand vous rencontrez une femme semblable, si elle est mariée, trouvez-vous heureux de devenir avec le temps son ami. Si c'est une jeune personne qui joigne à toutes ces qualités celle plus essentielle encore, un bon et noble cœur, trouvezvous heureux d'en faire votre femme. Seulement, si vous devez un jour la conduire dans les bals et les raouts du monde, dites-lui bien que l'étoffe délicate tissée par la Providence pour servir de pure enveloppe à son âme ne peut être impunément tourmentée parla fatigue des grandes fêtes du monde,
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froissée par la rigueur des nuits d'hiver, brisée par les longues veilles ou les fortes commotions. Dites*«Iui que sa vie matérielle, enfin, n'est pas immortelle comme son âme.
Vous voyez que je ne vous dis pas ici que vous rencontrerez de ces dames qui se montrent au bois dans leur coupé ou dans leur voiture, riches et brillantes « Individualité (pii ne se rencontre dans aucun des portraits de La Rochefoucauld ou de La Bruyère, espèce nouvelle nommée ccmilia^ fleur sans parfum et cœur de marbre.
Les analogues que vous avez étudiées dans les folies passées du xvm* siècle , avaient au moins de rintelligence, de Tesprit et souvent du cœur : témoin Manon Lescaut et Marion Delorme.
n ne faut pas que j'oublie de vqus dire de bien vous garder du demi-monde et même du club; c'est là que l'on s'évertue à tout d^moKr (comme ils disent), la vertu, la morale, les croyances, la poésie, le sentiment, r*»?prit même. Tout ce qui est élevé, tout ce qui gêne, tout ce qui est sage, est attaqué. Un repas suffit quelquefois pour tuer la raison , Vestomac, la pureté et le cœur!
Il faut aussi que je voua prémunisse contre un danger de quelques salons. Vous y trouverez peutêtre des femmes qui vivent séparées de leurs maris, et des maris garçons. Soyez prudent dans vos
causeries, même dans vos questions, jusqu'à ce que vous ayez connu le terrain.
Je n'entends point ici trop généraliser les défauts de quelques femmes dissipées, ni présenter le tableau des pièges ornés de fleurs qu'on s'offre réciproquement dans le tourbillon des réunions où l'on est censé n'aller que pour jouir d'un bal , d'un concert ou du coup d'œil. Il faut laisser à Balzac la tâche périlleuse de toucher aux plaies que le monde fait aux femmes qui s'y livrent en aveugles ou en étourdies.
La mode, la coquetterie, l'amour-propre, l'envie d'être plus adofèe qu'une autre , tout contribue à les enivrer. N'ayez pas au moins à vous reprocher de les avoir trompées comme tant d'autres.
Soyez franc, soyez vrai, dans l'amitié que vous leur offrez; mais ne le faites pas à la légère comme . tout se fait en général; écoutez les; paroles qui se disent dans les réunions intimes, observez les caractères qui s'y développent, et si vous rencontrez de la distinction, de la bonté, et de la simplicité; si cette petite soirée est alternée par des occupations paisibles, de la causerie, une romance au piano, et un whist à un prix modéré ; si, dans les heures tranquilles qui se seront écoulées, vous rencontrez quelque caractère qui vous soit sympathique, étudiez-le, et après laissez aller votre cœur. Peut-être formerez-
VOUS là plus tard quelque lien solide qui donnera de Tintérêt et du charme à votre vie.
Goethe a dit : « Il n'y a pas de joie plus vraie ni plus ardente que de voir une grande intelligence qui s'ouvre à vous*. » Si vous rencontrez un type semblable, et un cœur élevé, livrez-vous à lui.
N'imitez pas ces jeunes gens qui s'abrutissent et se perdent avec les espèces de lorettes dont je vous ai parlé; ne les fréquentez pas; que ce soit pour vous comme la lecture de ces mauvais livres qui n'ont d'autre avantage que de fourvoyer l'imagination, gâter l'esprit et corrompre le cœur.
Voyez quel triste spectacle offre l'un des petits-flls du célèbre prince de K****, cet homme débraillé, dégradé, que vous rencontrez dans les rues de Paris, traînant son existence de bohème, après avoir dévoré une grande fortune, et finissant sa vie assis sur les bancs des hôtels ou sur les bornes des rues.
Ce pauvre riche, ce malheureux grand, ce triste prince, avait obtenu comme étranger de distinction de pouvoir assister aux huis clos de la cour d'assises, n y avait aspiré tout ce qu'il y à d'impur dans ces séances secrètes; son esprit s'en était nourri, ses sens en rêvaient l'application. Aussi, en venant