LE TURF
Twfest un mot anglais qui signifie littéralement gazon ^ herbe courte. On Ta appliqué aux hippodromes sur lesquels ont lieu les courses de chevaux. On s'en est donc servi abusivement en le donnant au champ de Mars» qui n*est qu'un terrain de manœuvre; mais il deviendra vrai cette année (1857), où les courses seront transportées dans la belle prairie de Longchamp^ au bois de Boulogne.
Le goût des chevaux s'étant très-dévelôppé en France depuis quelques années, il est utile qu'un homme bien élevé ait quelques notions sur ce qui se rattache» non à leur éducation et à leur dressage (ceci regarde les maquignons), mais à l'origine des courses de chevaux, qui sont devenues un plaisir du monde élégant.
L'antiquité a eu ses jeux olympiques, qui, vous le savez, ont obtenu une immense célébrité; les courses de la Grèce surtout étaient tellement en honneur, que Philippe, roi de Macédoine, s'enorgueillissait de son titre de jockey, et que le fameux tyran de Syracuse, Hiéron, fit composer à Pindare une ode pour célébrer la victoire de son cheval Phérénice. Néron lui-même passait pour le meilleur cocher de Rome, et Caligula, vous vous le rappelez, poussa l'enthousiasme jusqu'à créer consul son fameux cheval Incitatus.
Pour nous en tenir à la France, les chroniques équestres de ce pays remontent jusqu'au siècle de Charlemagne. Ce grand empereur, qu'Éginhard appelle Vècuyer par excellence y dressait lui-même ses chevaux de chasse et de bataille, et conservait précieusement dans ses écuries une race sortie d'un étalon d'Asie.
Les croisades entretinrent le goût des chevaux barbes, qu'on réservait pour le service des châtelaines. L'histoire de Bayard, les fabliaux bretons, les chroniques du Limousin et de Normandie, nous ont conservé le récit des courses de chevaux, des courses de bague et des carrousels qui ont rempli le moyen âge.
Pendant le règne de Louis XIV, la passion des luttes hippiques prit un tel développement, sous
l'impulsion du roi, que Racine crut pouvoir en faire la censure dans ces vers allégoriques :
Pour vertu singulière j
II excelle à conduire un char dans la carrière,
 disputer un prix indigne de ses mains ,
A se donner lui-même en spectacle aux Romain» 1
La Révolution mit un temps d'arrêt au développement de ce goût, qui sentait trop son gentilhomme; mais sous la Restauration il reprit son empire, et Ton se rappelle les succès de M. le duc de Guiche, représentant Mgr le duc d'Angoulême, et ceux de MM. de La Bastide, Rieussec, de Kérgariou et de Royères.
Les événements de 1830 n'altérèrent en rien ce mouvement progressif; seulement le sceptre changea de main sur le turf comme sur le trône. En 1834, lord Henri Seymour était à l'apogée de sa célébrité : c'est l'époque des succès irrésistibles de Miss Annette et de Fror-Diavolo. Deux ans plus tard, M. le comte de Cambis, représentant M. le duc d'Orléans, détrônait lord Seymour.
Si vous n'avez pas encore vu de courses de chevaux, voici comment les choses se passent :
Vous prenez un billet d'enceinte du pesage, du prix de vingt francs, pour assister à tous les préparatifs de la lutte qui va s'engager, préparatifs qui
ne manquent pas d'intérêt. Vous voyez promener sous vos yeux les chevaux enveloppés de leurs camails, de leurs couvertures, et de leurs jambières en flanelle, lacées comme des brodequins. Bientôt on les débarrasse de tout cet attirail , on leur fait boire le quart d'une bouteille d'eau mélangée d'eaude-vie, et on les amène près du pesage, où se tient le jockey avec le surfaix, la selle, la bride et la cravache sur les bras. On pèse tout, homme et choses, et, si le tout est plus léger que le poids fixé, on le complète par du plomb que le jockey porte dans une ceinture. Quand le poids e§t obtenu, le jockey sort de la balance, selle et bride son cheval, monte dessus , sort de l'enceinte et entre dans la lice. Il prend contre la corde la place qui lui a été désignée par le sort, et s'élance au signal de Go on (partez)! que le juge prononce d'une voix fof te.
Il peut vous paraître singulier que, sui* un champ de course français, le signal du départ soit donné en anglais; mais cela se passe ainsi. On n'a pas encore imposé aux jockeys d'Angleterre la condition d'entendre le français.
Quand la course est finie, on repèse le jockey vainqueur^ pour s'assurer qu'il n'a rien perdu de son poids en route, et les grooms rhabillent le cheval, après lui avoir passé toutefois le couteau de cha leur sur les. flancs, pour élancher sa sueur.
Il est un autre genre de course qui s'est introduit en France pendant les dernières années du règne de Louis-Philippe : c'iest le sieeplù^hase. Ce mot anglais (toujours de FanglaisJ ) signilîe littéralement chasse au clocher. En voici l'origine.
Des chasseurs de renard, ayant manqué leuï* béte, aperçurent un jour le clocher d'un village qui pointait à l'horizon. Des paris s'engagèrent entre les chasseiirs à qui l'atteindrait le premier. On partit en franchissant haies, fossés et rivière, et l'on arriva.... si l'on put.
Voilà comment naiquit le steeple-chast en Angleterre, n s'intronisa en Fraface à la Croix de Bferny, puis dans le parc de la Marche, où il fleurit avec lé plus gtand succès depuis plusieurs années. C'est là, vous le savez, que M. le comte de Tournon, montant son cheval Pilot, fit cette effroyable chute qui impressionna si vivement le monde élégant.
Je ne vous conseille point de courir le steeplechose ^ lors même que vous seriez dans îes conditions de poids et de talent pour le faire. On peut appliquer à ce divertissement de casse-cou le mot qui fut fait pour les tournois : « Si c'est une bataille, ce n'est pas assez; si c'est un jeu, c'est trop. »
Avez-vous une grande fortune et le goût des courses? eh bien, si vous voulez obtenir des succès, ne lésinez pas, et faites les choses grandement.
M. Alex. Aamont, qui a gagné de deux à trois cent mille francs par an sur le turf, pendant ces dernières années, avait une écurie de course de cinquante chevaux. Id, comme à la guerre, la victoire est aux gros bataillons.
Je viens de vous faire connaître l'origine des courses, j'ajouterai quelques mots sur le cheval.
A ce sujet, vous entendrez beaucoup parler du sang anglais. « Qu'est-ce que le sang anglais? me direz-vous. — Ce n'est pas autre chose que le sang arabe. » Oui, quelque étrange que cela vous paraisse, le cheval anglais est un cheval arabe modifié par la nourriture et le climat. C'est à la reine Anne que remonte l'origine du cheval arabe en Angleterre. Darley Arabian était un étalon d'Alep.
Ce chapitre serait incomplet si je ne vous parlais du rôle que vous pouvez être appelé à jouer aux courses en prenant part à des paris.
Règle générale : ne pariez jamais. Si vous êtes avec des femmes qui aiment le jeu , pariez une discréiion, La discrétion commence au sac de bonbons, et peut aller jusqu'au bracelet de mille écus. Si vous pariez avec des hommes, faites vm pouU.
Voici en quoi consiste l'opération.
Vous convenez avec vos amis d'une mise de fonds à laquelle chaque joueur contribue dans une proportion égale. On met dans un chapeau les noms
OU les numéros de tous les chevaux engagés dans une course, on tire ces noms, et le sort décide du cheval qui échoit à chacun des joueurs.
Vous pouvez risquer ainsi quelques louis par politesse. La politesse, ici encore, est un sacrifice. Si vous perdez votre pari, vous pouvez vous dispenser de continuer; si vous gagnez, il est de bon goût d'offrir une revanche.
Méfiez-vous des paris de proportion et de tout ce qui est basé sur des calculs de probabilité. Le turf est plus changeant que la mer.
Il existe en Angleterre une spécialité de maquignons qui possède Fart fabuleux de gagner à chaque course, quel que soit le cheval vainqueur. On appelle celdi faire son hook. Lord Aba.... essaya un jour de m'expliquer par quelle suite de combinaisons on arrivait à cet incroyable résultat; mais je vous avoue que ces calculs furent aussi inintelligibles pour moi que ceux du casse-tête chinois. Ces calculs sont d'ailleurs une occupation de tous les jours, suivant la hausse ou la baisse du cheval. Vous pouvez mieux employer votre temps.
Aujourd'hui le goût des courses s'est popularisé ; il a quitté les hautes sphères aristocratiques où les grandes fortunes seules pouvaient le développer, et la bourgeoisie en prend sa part.
Les écuries les plus célèbres en ce moment sont
celles de Mme Latache de Payes et de MM. de Beauvau, Lupin, d'Hôdouville, de Lagrange, de Momy, de Lamotte, Taloq et Reuet.
Le jockey-club est le lieu où ces messie^irs se réunissent. Il a été fondé à Paris eq 1833, à FUistar de celui de New-Mwl^et en Aqglçterrç.