CHAPITRE XII
favorables à la digestion. Le Ouali nous prêche d*exemp]e, comme pour nous rassurer sur ses dispositions à notre égard. Quelle journée de Gamacho ! Je m'explique maintenant les prescriptions du Ramazan et la nécessité de couper court, pendant un certain temps, du moins, aux excès de table, entraînes par les profusions d'un trop hospitalier cérémonial.
Viandes firoides, bananes, confitures, pâtisseries, panachées de laitages et de beurre rance, nous touchons à tout du bout des dents et faisons de violents efforts pour réprimer le dégoût qui nous saisit, même devant des choses vraiment exquises. Et cette fois, nous n'avons pas besoin de feindre les renvois flatteurs dont il est d'usage de coui'onner un festin d'étiquette, pour prouver à son hôte qu'on a mangé à suffisance : « Elhamcl oui Hlahi ! » Dieu soit loué !
Parmi la nombreuse domesticité qui s'empresse autour de nous, figurent les fils et les jeunes gens de la proche parenté du Ouali. Comme chez les anciens Romains, il n'existe, jusqu'à un certain ftge, aucune différence entre les esclaves et les fils du chef de famille, ce qui tend quelque peu à relever la servitude, en l'assûnilant à une espèce de tutelle patriarcale.
Le Gouverneur nous demande nos noms et nous énumère ceux de tous les voyageurs qu'il a traités avant nous : « Daoïtd^ mtau mêma » David (Livingstone) l'homme^bon, Spikey ingvêzi (Speke, l'anglais), Stamliy méricani, capitani Cambi^ capitani Popline, Padiri ingrêzi^ frança, (les pères anglais et français), Daflar > en montrant le docteur Van den Heuvel, avec un sourire agréablement faux. — Et maintenant, ajoutet-îl, je pourrais nommer Capitani Ermaker et Boina-mdogo Bekr (le petit maitre Becker). »
Le repas terminé, à notre grande satisfaction, les valets reparaissent portant des aiguières d'eau froide pour nous laver les mains, car de fourchettes, pas d*apparence, si ce ne sont celles d*Adam.
Nous exprimons le désir d'être enfin présentés au monarque indigène. — € Je vais l'envoyer quérir, répond Abdallah. Le Sultan est malade et pauvre. Il n'aime pas qu'on soit témoin de sa détresse. Aussi serait-ce le désobliger que de l'aller voir dans son Palais en compagnie de voyageurs européens. » Bientôt après, on introduit dans la salle un nègre, vêtu, pour la circon-
stance, d'une chemise fraîchement lavée. Il a la démarche timide, et son œil morne et atone reste craintivement baissé vers le soL — Lêté kiti f Lêté kiti koua Soultani. < Donna une chaise, donne une chaise pour le Sultan, » crie Abdallah à Tun de ses fils. Et d'un air ironiquement protecteur, il fait asseoir le pantin couronné, tenu par lui en charte privée. — « Soultani Mkouba Sana > (Voyez le grand Sultan !) Et se tournant vers le malheureux. — « Semma midgi yako yotte. » Dis les noms de tes villages. — Le docile monarque d'énumérer, alors, machinalement, les différentes localités relevant de sa dérisoire obédience, repris et soufflé à chaque instant par son Maire du Palais.
— « Je perds beaucoup de chaleur, ajoute Séki, avec une naïveté toute locale. Un grand Sultan comme moi est obligé d'avoir tant de femmes I »
A tour de rôle, nous allons secouer la main du royal abruti qui à chacun de nos « Yambo Soultani» répond invariablement sur un ton plaintif iBaridi, Boinal » J'ai froid, maître.
Le Gouverneur nous explique alors, — ce que nous savions, du reste, — que lorsque le Sultan a froid, il prend volontiers un peu de brandy. En sa qualité de musulman, le Ouali ne peut lui permettre cette infraction aux lois du Koran, mais les Européens n'ayant pas les mêmes scrupules, rien ne s'oppose à ce que nous fassions droit à la requête du frileux monarque.
N'ayant point de cognac sur nous, nous promettons de nous exécuter le lendemain. Cette assurance, transmise à Séki, parait lui causer une grande satisfaction.
Pauvre diable ! Au point oîi tu en es, il n'y a plus grand mal à satisfaire ton vice dégradant.
Nous prenons congé de nos hôtes, reconduit par le Gouverneur qui nous montre avec orgueil un vieil obusier en bronze du temps de l'occupation portugaise, et qui compose toute son artillerie. « Hïï koupiga Miramho! » nous dit-il (Voici qui sert à battre Mirambo). Nous nous regardons en souriant. Cet engin primitif n'a pas même d'affût, et ses effets sur l'ennemi doivent être purement moraux, comme celui des dragons peints sur les boucliers des soldats chinois.
Le reste de la journée se passe chez le docteur Van den Heu-