PREFACE
Lorsqu'en septembre 1878, le roi Léopold II réunit au Palais de Bruxelles un certain nombre d'explorateurs et de géographes, pour étudier en commun les moyens d'ouvrir l'Afrique au commerce et à la civilisation, les quelques Belges invités à la Conférence s'évertuèrent à répondre de leur mieux à l'honneur qui leur était tait, mais ils durent bien reconnaître que, de prime abord, comme voyageurs et surtout comme voyageurs africains, ils faisaient assez pauvre figure à côté des Nachtigal, des Rohlf, des Lux, des Grant, des Gameron, etc.
Voici, en effet, de quelle façon j'étais réduit, vers la même époque, à définir la part de nos compatriotes dans les grandes entreprises d'exploration et de colonisation contemporaines :
« Qu'on parcoure la liste dos hardis pionniers, qui, des pôles à l'équateur, rétrécissent chaque année le domaine de rinconnu sur la surface du g'iobe : on v trouvera des Anglais, des Allemands, des Français, des Hollandais, des Italiens, des Portugais, des Russes, des Scandinaves, des Suisses; — mais, pas un Belge (1). >
Et j'ajoutais :
«Parmi les innombrables publications périodiques, la
(1; Patria i?v7^/ca, encyclopédie nationale, Bruxelles, 18 7o, t. III, p. 213.
géographie est peut-être la seule science qui n'ait pas son organe en Belgique. Les sociétés de géographie, qui, ailleurs, se comptent en si grand nombre, n'ont jamais pu se maintenir chez nous. La seule qu'on ait pu constituer, à la suite du Congrès géographique tenu a Anvers en 1873, n'existe plus guère que sur le papier. Nous n'avons pas même à nous prévaloir d'un club alpin, d un yachting club ou d'une véritable association de voyageurs, alors que ce genre de cercles foisonne dans le reste de l'Europe. L'Etablissement Géographique, fondé par les frères Vandermaelen , pouvait devenir un autre Institut de Gotha : ses premiers fondateurs morts, il s'écroule peu à peu devant l'abstention du Gouvernement et surtout devant l'abstention du public. Et Ton s'étonnerait que nous n'ayons ni géographes, ni explorateurs ! y>
Combien les temps sont changés depuis que j'écrivais ces lignes, il n'y a pas douze ans !
Deux Sociétés de Géographie, chacune compt-ant plus de mille membres, publiant un bulletin périodique et organisant des conférences fréquentées par un public assidu, — un Club Alpin, nombreux, actif et entreprenant, — un Institut Cartographique, aussi bien outillé que dirigé, — un Institut de Géographie qui a lancé un journal bi-mensuel : le Mouvement Géographique^ — sans compter d'autres entreprises encore, telles que les agences de voyages, qui organisent parmi nos compatriotes des excursions dans tous les pays d'Europe et jusqu'en Orient, — toutes ces entreprises qui, sauf rinstitut Cartographique de la Cambre, sont dues a l'initiative privée, prouvent que, pour s'être réveillé tard au goût de la géographie pratique, notre pays n'en tient pas moins à rattraper le temps perdu.
Un autre indice, encore, de cette heureuse évolution se trouve dans la publication, par des éditeurs Ijelges, de
livres tels que les Cinq années au Congo ^ de Stanley, et l'ouvrage dont j'ai, en ce moment, Thonneur d'écrire la préface. Tous deux se rapportent à l'exploration de l'Afrique et ce n'est que justice, car, incontestablement, à l'œuvre de l'Association internationale africaine nous devons reporter l'origine, sinon des institutions que je viens d'énumérer, du moins de l'élan qui leur a donné naissance.
Le public n'a peut-être pas encore saisi suffisamment le rôle et la portée de rŒ]uvre africaine. L'organisation môme de l'Etat du Congo semble un fait tout simple, parce qu'elle s'est graduellement développée sous nos yeux. Mais supposons un Européen qui nous reviendrait, après être resté dix ans chez des sauvages, sans communication avec le monde civilisé. Quels ne seraient pas sa stupéfaction, son émerveillement, de trouver, — là ou la carie de l'Afrique offrait naguère de vastes espaces en blanc, avec ça et là quelques lignes timidement pointillées, — un Etat possédant tous les rouages des gouvernements civilisés, un Souverain et un Drapeau reconnus par toutes les puissances, une marine, une armée et une police, une organisation administrative, des tribunaux, des consuls, des routes terrestres et fluviales, demain sans doute un chemin de fer ! Et sa surprise ne pourrait que s'accentuer, quand il apprendrait que cet Etat s'est fondé sans conquête, par le seul prestige moral de la Civilisation bien comprise et bien employée.
Au cas où l'ouverture de l'Afrique n'aurait abouti qu'à fournir un nouveau champ de bataille aux rivalités des puissances européennes, on peut se demander s'il n'eut pas autant valu laisser le noir continent dans son isolement antérieur. Il s'en est fallu de peu que l'œuvre de la Société Internationale Africaine ne soit venue sombrer sur cet écueil. On se rappelle les compétitions qui surgirent, lorsque l'obscurité protectrice, dont s'é-
talent intentionnellement entourés les débuts de l'entreprise, se dissipa tout à coup pour montrer, aux yeux de l'Europe étonnée, un long réseau de stations s'échelonnant à travers le Continent Mystérieux, d'un Océan à l'autre. Heureusement, une politique prudente sut faire la part du feu, et, après un sacrifice inévitable aux convoitises internationales, intéresser l'équilibre européen (une fois n'est pas coutume) au respect des droits acquis. L'Etat indépendant du Congo entra ainsi dans le droit public ; puisse-t-il y rester longtemps !
Le mérite de ces résultats revient, en p)'emière ligne, au roi Léopold II qui en a conçu l'idée première, à peu près seul, et qui Ta menée à bon port, sans qu'il en ait rien coûté à la Belgique. Toutefois, malgré son prestige de Souverain et ses sacrifices de toute nature, il n'eût pu réussir dans son entreprise, s'il n'avait trouvé, particulièrement dans notre pays, des collaborateurs dévoués et enthousiastes, prêts à exposer leur vie pour ■cette œuvre de civilisation. Le nombre est déjà grand de ceux qui ont succombé à la tache et, nous devons le répéter à l'honneur de tous, ces terribles représailles de la nature africaine n'ont pas plus découragé les survivants, comme on le verra dans le présent ouvrage, qu'elles n'ont entravé le recrutement ultérieur.
On peut dire que l'âge historique de l'Œuvre Africaine a été précédé, comme toutes les entreprises coloniales, d'un âge héroïque, rempli d'abord par les exploits des voyageurs qui s'ouvraient un chemin à travers des régions inconnues, puis par l'établissement de colons se fixant à demeure parmi les populations récomuient explorées. Ce travail d'élaboration n'embrassa pas seulement les vastes territoires qui forment l'Etat actuel (lu Congo, mais il comprit tout le centre de l'Afrique et c'est même par le versant oriental qu'il débuta, conformément aux résolutions formulées, en 1875, par la Conférence de
Bruxelles. Le retentissement des faits qui se sont déroulés dans le bassin du Congo, depuis que l'Association internationale, séduite par les avantages naturels d'une immense région fluviale, a jugé nécessaire d'y concentrer sa sphère d'action, ne doit cependant pas faire oublier les cfibrts qui furent tentés antérieurement sur le versant oriental du Tanganika.
Stanley, dans son récent volume sur le Congo, a fait rhistorique des stations établies aux abords du grand fleuve. Voici qu'un autre ouvrier des premières heures, M. le lieutenant Becker,nous trace à son tour un tableau vivant et vécu de ce que furent nos premières expéditions dans l'Afrique Orientale. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'attrait qui s'attache à un pareil récit. Quand l'auteur quitta Zanzibar pour Karéma, la situation était des plus émouvantes, voire des plus dramatiques. Carter et Cadenhead venaient d'être massacrés par les alliés de Mirambo. Il est certain que, si le « Bonaparte noir > l'avait voulu sérieusement, ni M. Becker,ni M. Cambier, ni aucun de leurs compagnons n'auraient revu la Côte; et peut-être le drapeau de l'Association internationale aurait-il cessé de flotter dans l'Afrique Orientale.
Le lecteur du présent ouvrage prendra sa part des angoisses qu'infligea, à ces quelques Européens, perdus en pleine barbarie^ moins le souci de leur salut personnel que le sentiment de leur responsabilité envers la grande xîause dont ils étaient les représentants ; et il sera surtout heureux d'y trouver des renseignements aussi exacts que précis sur un des rares incidents — démesurément grossi par une presse hostile — où des agents de l'Association internationale ont dû faire usage de leurs armes pour sauver leurs jours, maintenir le prestige du Blanc et assurer l'avenir de leur œuvre.
Les deux séjours de M. Becker à Karéma lui ont fourni l'occasion de décrire, plus fidèlement et plus
complètement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les conditiojis dans lesquelles s'était fondé ce premier centre de notre activité dans l'Afrique Equatoriale, et nul ne se plaindra si l'auteur s'est minutieusement étendu sur les dé])oires, les périls, et aussi les charmes inattendus do Texistence, menée à l'ombre du drapeau étodé, sur les bords du Tanganika. Il s'agit particulièrement des chapitres où l'auteur raconte sa part dans la conservaiion et l.^ développement des installations commencées par le capitaine Ramaeckers, lorsque la mort inattendue de ce dernier l'eut appelé, en sa qualité de seulEuropéen survivant, au commandemonl de la Station de Karéma. C/est aussi la partie où M. Becker entremêle le plus de tableaux dramatiques et de piquantes scènes de mœurs, à une étude approfondie des questions européo-africaines.
Il convient de sij>:naler éi?alement à l'attention du lecteur la description que l'auteur nous donne de sa résidence il Tabora,où il put largement déployer ses facultés d'observation, pendant un séjour de sept mois. La plupart des voyageurs qui nous parlent de l'Afrique (lontrale, s'appliquent surtout a décrire les peuplades nègres. Ici, nous avons les résultats d'un séjour dans la principale de ces colonies arabes qui ont précédé les établissements européens et qui ont partiellement réalisé, dans un but purement conmiercial, ce que l'Association africainepoursuit, surtout, dans une pensée humanitaire.
Enfin, iM. Becker a mis un véritable espiût de confraternité et de patriotisme a faire la ])art des Belges qui l'ont précédé ou suivi dans l'Afrique Orientale, et, sous ce rapport, on peut recommander son Appendice comme un excellent résumé des efforts tentés et des résultats obtenus par les premièi*es exj)éditions de l'Association internationale.
L'ouvrage entier est, du reste, a lire, ainsi que le Vade iiiecum, qui le complète, si Ton veut se rendre un
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compte exact des difRcultés pratiques que rencontre TEuropéen sur le continent africain, ainsi que des moyens mis en œuvre par l'Association pour faire converger vers un même but toutes les forces et toutes les ressources de son œuvre.
Le moment n'est pas venu d'établir le bilan de ce que l'Europe, particulièrement la Belgique, doivent, et surtout devront, à l'ouverture du continent africain. En dehors des avantages auxquels j'ai déjà fait allusion, il y a certainement ceux que le commerce et l'industrie ne manqueront pas de retirer de débouchés sans cesse croissants. La question de savoir si, oui ou non, l'Afrique Équatoriale peut offrir un asihi a l'excédent de notre population, est un problème qui n'est pas encore tranché. Mais, quoi qu'il en soit, c'est déjà beaucoup que l'Œuvre Africaine, comme je l'ai rappelé en commençant, ait concouru à tourner vers le deliors notre attention, trop absorbée par les préoccupations d'un milieu restreint, donné l'impulsion à des tendances expansives qui s'ignoraient, et ouvert de nouveaux horizons à des natures aventureuses qui, sur notre sol prosaïque, éprouvent,comme l'auteur de ce livre le dit de lui-même, « la nostalgie de llnconnu. »
Dans l'avant-propos de ses Cinq années av. Conr/o^ Stanley émet l'c^spoir que son livre « déterminera à se € mettre en route et à l'œuvre, jdus d'un des 325 mil- < lions d'hommes que compte l'Europe. > M. Beckcr peut assurément en dire autant, et rien qu'à ce titre, son ouvrage est déjà le bien- venu.
GoHLKT 1 'AlVIKLLA.