AVANT -PROPOS
Nous étions quatre, plein de vie, de sanlé et d'espoir, à composer le personnel blanc de la 15'"'' expédition belge, envoyée à Karéma par TAssociation Internationale Africaine : M. le capitaine du génie Jules Ramaeckers, commandant la Caravane, le lieutenant d'artillerie Albert de Leu et moi, comme seconds, et M. Robert De Meuse en qualité do photographe.
Ce dernier, gi*avement atteint presque au début du voyage, fut forcé de retourner à la Côte, un peu au-dessus de la Station française de Condoa. Le lieutenant Albert de Leu, arrivé mourant à Tabora, y succomba quelques mois après, malgré les soins fraternels du docteur Van den Heuvel. Quant au capitaine Ramaeckers, remplaçant le capitaine Cambier dans le commandemant de Karéma, il tomba le dernier au poste du devoir, me laissant la lourde charge de sauvegarder, au centre du Continent Noir, les intérêts de TŒuvre dont Léopold II avait pris la glorieuse initiative.
Revenu seul au pays, j'ose soumettre au public les observations recueillies au jour le jour, pendant trois années vécues dans des régions où tout, pour TEuropéen, est encore mystère et surprises.
Stanley, dans ses deux voyages, en a bien saisi les grands aspects, mais il ne pouvait, au cours de ses marches hâtives à.la recherche de Livingstone, ou de son émouvante odyssée à travers l'Afrique tout entière, étudier à loisir ces étranges populations, se rapprochant à tant de points de vue des premiers habitants de nos contrées.
Slanley est, par excellence, le voyageur Marche-ou-Crèoe, rongeant son frein au moindre ai*rèt un peu long, brûlant fougueusement les étapes, avide d'émotions, qui le laissent impassible seulement à la surface, notant d'une plume alerte et colorée les panoramas de régions tour à tour ingrates ou exubérantes, mais toujours, dans leurs contrastes, ramenées et comparées par lui aux sites américains, qu'il n'est pas donné à beaucoup d'Européens de connaître.
L'indémontable Spécial, comme il affecte de se qualifier luimême, réunit au degré le plus émiuent les facultés d'observation rapide, d'entente du pittoresque et surtout de perpétael brio qui impriment à une œuvre l'allure et l'intérêt d'un drame joué bel et l:ien. Il entraîne à sa suite le lecteur grisé de mouvement jusqu'au vertige. Certes, nul explorateur moderne n'a contribué autant que lui, à assurer à la future Association Africaine de jeunes et bouillantes recrues, jalouses d'emboiter le pas de cet énergique arpenteur de continents inconnus. Pour ce qui me concerne personnellement, c'est dans ses livres, je l'avoue, que j'avais puisé la nostalgie de l'Inconnu, cause première de mon départ.
Cette fièvre, toutefois, n'est pas sans réaction. Comme je l'ai fait observer,au coui*ant de mes cahiers, « nourris des nombreuses relations, où s'est allumée notre vocation, doublant par l'imagination la beauté des sites décrits par nos prédécesseurs, nous nous attendons généralement à trouver, réunis sur nos pas, toutes les féeries, tous les poétiques dangers, toutes les aventures extraordinaires, éparpillés dans cent volumes. Avant de nous mettre en route, nous nous sommes tracé un programme, comme les jeune filles, avant d'aimer, se créent un idéal d'amour. Ce ne sont qu'éblouissantes scèneries, rencontres palpitantes, chasses fantastiques, diflScultés vaincues, héroïques combats, enivrants triomphes. Mais, aux prises avec l'austère réalité, il faut en rabattre. Tous ces ingrédients, piments souvent rares d'un assez déplaisant ordinaire, ne se présentent que de loin en loin. » — (tome II, page 350.)
On me reprochera, peut-être, de jeter de la glace sur l'enthousiasme croissant qui fait aflB.uer dans les bureaux du nouvel Etat Libre, cinquante fois plus de demandes de départ que n'en comportent les besoins du moment. C'est qu'il faut se défier des demi-vocations, inspirées par la seule curiosité. Pour former des pionniers sérieux, pouvant rendre des services à la cause do la Civilisation, en pays africain, il faut un autre stage que la lecture des livres de voyage, se bornant au côté séduisant et émouvant des courses au loin. C'est ce qu'a compris Stanley dans son dernier ouvrage, parfois assez décourageant, et même un peu trop rigoureux pour l'inévitable inexpérience de ses collaborateurs belges, absorbés et distancés par son exceptionnelle promptitude d'action.
Habitué à faire tout plisr à ses décisions énergiques, l'explorateur américain, jalonnant rapidement le cours du fljuve géant de stations improvisées, devait s'attendre, cepeuflanl, à quelques mécomptes.
En effet, s'il est grand, hardi et méritoire do frayer la voie, la tâche plus obscure des metteurs en œuvre est souvent bien autrement vétilleuse et ardue, dans des régions où V autorité déléguée manque de sanction morale. Et c'est pourquoi un peu d'indulgence n'aurait point affaibli, je crois, l'incontestable prestige qui s'attache, en Belgique, aux travaux du retrouveur de Livingstone.
M. Goblet d'Alviella veut bien me décerner, dans son obligeante et trop flatteuse préface, le titre d'ouvrier de la première heure. C'est justement parce que je sais, aujourd'hui, ce qui me manquait alors pour attaquer de front les difficultés de ma nouvelle carrière, que j'ai tenu à mettre mes compatriotes en garde contre les engouements de cette première heure. J'ai voulu qu'ils sussent les obligations qui s'imposent aux serviteurs de TŒuvre Africaine, les faire bénéficier d'une expérience, relativement pénible, mais fortifiante, apporter, enfin, mon faible tribut de renseignements à la noble entreprise par laquelle Léopold 11, planant au-dessus des stériles et sanglantes compétitions politiques,que lui épargnent sa précieuse neutralité, fermera triomphalement la dernière moitié du xix® siècle.
Ce sont ces différentes considérations qui m'ont fait doubler ma relation do marche et de séjour d'une partie simplement pratique, sur laquelle je crois pouvoir éveiller tout particulièrement l'attention des explorateurs-aspirants.
Je veux parler du Vade-Mecum du voyageur en Afrique et du projet de Gymnases d'exploration et de colonisation, présenté au dernier Congrès d'Hygiène et d'Acclimatement de Berlin.
Pour le premier, j'ai puisé mes éléments, non point dans n'importe quelles caravanes, de nationalités différentes, que j'ai été à même de contrôler de visic ou de auditu, mais dans les lacunes mêmes de ces organisations, forcément confiées jusqu'ici au zèle intéressé des trafiquants Hindis ou Banians. La base de 200 hommes, que j'ai adoptée, m'a paru répondre au rôle futur des caravanes européennes — désireuses de n'emporter pas seulement que ce qui est indispensable, au centre de l'Afrique, pour ne pas se trouver arrêté dans sa marche et obligé de renvoyer chorcher à la Côte des ravitaillements immédiats, par conséquent doublement chanceux et coûteux. — Mais naturellement, tout y est modifiable, en raison du nombre réduit ou majoré des marchandises, des soldats d'escorte et des porteurs.
J'y ai joint quelques renseignements sur les usages des gens de Tescortc, les exigences des chefs de l'Intérieur, les différents modes d'emballage, les procédés d'orientation, etc., etc. Là, encore, l'initiative du chef de caravane peut et doit primer des calculs tout personnels. Mais en dressant ce devis et en offrant aux futurs voyageurs en Afrique, un faisceau de données, acquises sur place, je crois, cependant, avoir fait chose utile et bonne à tous les points de vue.
Dans le projet de Gymnases spéciaux, j'ai eu le bonheur de me rencontrer, à Berlin, avec bon nombre de voyageurs, certes plus autorisés que moi à trancher en cette matière, mais qui, néanmoins, ont daigné m'honorer de leur entière approbation.
Il m'a semblé que lorsque les Missions, romaines ou évangéliques, astreignent leurs membres à une éducation et à un entraînement rationels, nous serions impardonnables de ne point en faire autant pour nos missionnaires laïques, aujourd'hui surtout que, dans la question d'extension de la vieille Europe, < regorgeant de bras sans emploi et de production sans écoulement, » le côté économique prime irrésistiblement la face simplement confessionnelle et sentimentale.
Comme je crois l'avoir établi dans mon livre, l'âme du noir africain est une page blanche, où son respect de la force et son amour du merveilleux, permettent de graver toutes les croyances, remplaçant avantageusement son grossier et capricieux fétichisme. L'épreuve en est faite par la facilité avec laquelle les Arabes plient leurs esclaves à la morale et aussi aux superstitions du Coran. Mais il sera bien autrement difficile de les convertir au culte de la dignité, de la responsabilité, de la solidarité et de la prévoyance sociales! C'est à quoi, je m'empresse de le déclarer, se sont attachés sagacement les Pères du Saint-Esprit, prêchant manuellement d'exemple, et qui ont à leur actif des résultats de nature à fournir ample matière aux méditations des dogmatiseurs en chambre, donnant le pas à la théorie sur la pratique, c'est-à-dire à la charrue sur les bœufs.
Pour arriver à remplacer des traditions séculaires de destruction et de pillage, par des habitudes d'ordre et de travail, pacifiquement imposées aux groupes de noirs soumis à notre protectorat, le goût des voyages, la confiance en soi-même, voire les meilleurs intentions ne suffisent pas. Comme je l'ai dit dans mon projet, c en fait d'explorations, la phase des chevaliers errants est close. Celles des corps réguliers commence, et ces corps-là, il s'agit de les équiper solidement, avant de les
lancor à la conquête de l'aveoir. » II faut leur donner la clef des langues, des mœurs et des croyances, divisant les peuplades mêmes auprès desquelles on les envoie plaider la cause de la Civilisation : on doit les rendre à même de se plier aux circonstances et aux milieux, de s*aguerrir contre la perfidie des climats, d'imposer aux influences locales, de dominer à la fois les hommes, les choses et les éléments. Enfin on n'organise point le travail, dans des régions vierges, sans mettre personnellement la main à la pâte et, pour ce, la pratique des métiers par lesquels l'homme « peut se suffii'e sur n'importe quel point du globe », s'impose naturellement.
Ce n'est pas au bout de quelques années, seulement, d'expériences scientifiques et expectatives qu'on pouvait espérer attirer complètement l'Afrique dans notre orbite social. Toutefois, le problème, d'abord jugé insoluble, s'éclaire de plus en plus. Encore un quart de siècle et nous pourrons voir ces farouches régions, ouvertes, dans leur entier, à la grande culture, à l'industrie et au commerce. Le prévoyant génie de Léopold II a fait libéralement les frais des premières semailles. Elles ont germé depuis, et promettent une moisson généreuse. Reste à lier les gerbes et à engranger le blé. Question de temps, d'hommes et surtout de sacrifices financiers. Je suis en ce point de l'avis de Stanley, lorsqu'il dit : c Avec une somme suffisante, l'Afrique serait facilement explorée ; non seulement explorée, mais conquise, mais civilisée, couverte de chemins de fer dans tous les sens. » S*il se rencontrait assez de riches philanthropes pour s'intéresser à cette tentative grandiose, elle serait réalisée en un tour de main. Et il se trouverait qu'en croyant seulement faire œuvre d'humanité et de progrès, les dits philanthropes auraient encore trouvé à leurs capitaux disponibles le meilleur des placements.
Ceci dit, revenons-en à la présente relation de voyage et de séjour.
Le vrai canevas de cette œuvre, pour laquelle je réclame toute l'indulgence du public, m'a été fourni par les carnets où je consignais, chaque soir, les événements grands ou petits, comme les impressions joyeuses ou tristes de la journée. Je l'ai renforcé après coup de quelques souvenirs rétrospectifs, reliant intimement aux faits quotidiens les considérations ethnographiques et anthropologiques que le lecteur saute trop souvent , lorsqu'elles forment la matière de chapitres spéciaux, rompant l'ordonnance et le mouvement du récit. Cette règle, que je me suis imposée, n'a subi qu'une seule dérogation. La question de l'esclavage, ou plutôt du servage arabe, m'a paru
d'autant plus cligne d'un examen particulier, qu'elle est, à mon avis, imparfaitement connus et interprétée en Europe. J'ai dit loyalement à ce sujet tout ce que je croyais et crois encore rentrer dans le domaine des faits positifs, contre lesquels se brisent les arguments purement spéculatifs.
Sans aucun doute, ma thèse rencontrera do nombreux contradicteurs. Mais je ne suis pas seul à la soutenir. Si je me suis trompé, c'est en assez bonne compagnie. Le docteur Scliweinfurt, le comte Pfeil, et bien d'autres autorités en la matière, qui ont étudié la question, en faisant abstraction de tout point de vue européen, seront mes garants de sincérité et de bonne foi. L'héroïque Gordon, s'inclinant, au Soudan, devant le principe, chez nous justement odieux, de la possession de l'homme par l'homme, a prouvé la nécessité de composer avec les traditions invétérées et relativement civilisatrices des sectateurs de l'Islam. Que dis-je ? Lors de son second voyage à travers le Continent noir, et au lendemain même de l'interdiction de la traite, arrachée auSaïd Bargash, Stanley, peu suspect, cependant, de tendances esclavagistes, a donné le même exemple de saine politique, en faisant restituer aux Béloutchis du Gouverneur de Bagamoyo, et cela malgré la menace d'une révolte à main armée, les femmes nègres qui avaient suivi sa turbulente escorte.
Mais c'est assez faire allusion à la question controversée que mes lecteurs trouveront développée à suffisance le long de ces pages, accusant les phases d'un revirement qui ne s'est accompli ni sans déchirements, ni sans protestations intérieures.
J'ose le répéter, on ne trouvera dans mon livre que le reflet consciencieux de la seule vérité.
Point d'aventures romanesques, dramatisées à plaisir, de pompeuses amplifications, de théories spécieuses ou superficielles.
Les faits dont je n'ai pu me rendre un compte exact, je me suis contenté de les indiquer; ceux qu'il m'a été donné de saisir sur le vif et d'approfondir par une graduelle et constante identification à la vie locale^ je les ai développés sans craindre de conclure.
Mais rien ne m'a semblé indifférent.
Sans cesse en rapport avec les castes indigènes, hostiles ou sympathiques à notre venue, je me suis fait résolument Afri-
cain, pour mieux saisir les pourquoi de la morale et de la politique nègres.
Mon livre n'a point, cependant, la prétention de constituer im traité complet de mœurs et de coutumes, variant de district à district. On n'y doit chercher qu'une série d'épisodes, caractérisant les peuplades avec lesquelles j'ai eu l'occasion de fi'ayer plus particulièrement.
Autant de farouches et souvent dérisoires Sultanats, autant d'études nouvelles, en effet, aux côtés étranges et ondoyants. Nul lien social, proprement dit, ne rattache encore ces petits groupas de noirs, séparés autant par les caprices de leurs sanguinaires autocrates, que par leur situation isolée au milieu de Poris immenses abandonnés à la flore et à la faune sauvages et que hantent seuls, aujourd'hui, les brigands du désert, embusqués sur le passage des caravanes.
Dans mes relations cursives, événoments, accidents, entrevues, portraits et souvenirs, légendes, traits do mœurs, usages et coutumes, se succèdent dans l'ordre oii iU se sont présentés à mon examen.
Essayer de fondre ces motifs contrastants en un seul et classique tableau d'ensemble, c'eut été leur enlever leur caractère d'absolue sincérité.
Je ne l'ai point tenté, conseillé en cela par les directeurs de revues et de journaux auxquels j'ai soumis d'abord quelques chapitres de mon livre et qui ont daigné les reproduire, avec des commentaires trop élogieux.
Puisse leur patronage porter bonheur à une entreprise essentiellement nationale, et qui aurait certes des imitateurs dans les rangs, sans cesse renforcés, des voyageurs belges, si je parvenais à secouer, enfin, la fatale indifférence qui a si longtemps frappé d'interdit, chez nous, les publications indigènes, réclamant vainement leur place au Soleil.
Que de choses neuves, instructives et franchement personnelles, n'auraient point à nous dire, sur l'Afrique Orientale, les Gambier, les Dutrieux, les Van den Heuvel, les Roger, et les Storms, dont j'ai eu à cœm* de résumer, à la fin de ces deux volumes, les substantiels rapports ? Et sur ce nouvel Etat libre du Congo, attirant les regards de toutes les nations modernes, que de relations émouvantes, lorsque ses vaillants organisateurs,
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arrivés au bout de leur tâche, en pourront écrire, à leur tour, rattachante histoire ?
Il faut le reconnaître, une réaction favorable s*est produite dans notre public, plus attentif aux productions attestant la vitalité du pays et de la race. Tout en continuant de s*intéresser, à bon droit, aux livres marquants venus de l'étranger, le lecteur belge a compris que dédaigner les tentatives osées par un compatriote, c*est se charger implicitement, lui-même, d*un injuste et humiliant dédain.
La présente œuvre n'aurait certainement point vu le jour, sans les encouragements qui sont parvenus de toutes parts à son auteur.
Non seulement une de nos sonmiités scientifiques, M. le Comte Goblet d'Alviella, président de la Société Royale Belge de Géographie, a accepté d'en écrire la Préface, mais l'élite de l'Ecole Belge s'est spontanément offerte pour Tenrichir de dessins originaux.
Si la Vie en Afrique obtient quelque succès, la plus grande part en reviendra à ces généreux et fraternels coUaborateurs/ auxquels j'ai tenu à témoigner publiquement, ici, mon admiration et ma gratitude.
Bruxelles, 20 Décembre 188G.
JÉRÔME BEGKER.