CHAPITRE V
Ces soins de propreté, renouvelés chaque jour, entrent pour une large part dans l'hygiène du voyageur européen eu Afrique.
— Le bagage particulier,pour la route, doit entraîner le moins d'embarras possible. Plus il est sommaire, plus le service en est régulier. Un sac de grosse toile, bouclé d'une forte lanière de cuir, suffit à tous les objets dont on am*a, à l'étape prochaine, un besoin immédiat ou probable : bottes, chaussures do cuir et de toile, une chemise, une paire de chaussettes, wn caleçon, une veste, une ceinture de rechange, etc.
Ainsi rien ne s'égare, rien n'est volé en route, car il no faut pas tenter le diable. « Le bien mal serré, sert toujours à quelqu'un. » Au bivouac, le sac est porté sous les tentes où les domestiques disposent nos petites affaires ^ans avoir besoin de recourir constamment à nous.
Une caisse spéciale, facile à manier, c'est-à-dire de dimensions restreintes, renferme les hastruments scientifiques indispensables, tels que le sextant, la Connaissance des Temps de l'Observatoire de Paris, le Nautical Alinanack de l'Observatoirede Greenwich, Y Horizon Artificiel^ etc. On y joint, comme dans les comédies bourgeoises de M. Scribe, tout ce qu'il faut pour écrire, sans oublier le précieux journal de voyage où l'on consigne, le soir, les faits et les impressions de la journée.
Le chronomètre est remis à un homme de confiance, généralement un soldat et toujours le même.
— Le soir, entre G à 7 heures, dîner. A la tombée do la nuit, les sentinelles sont placées et nous nous relevons à tour de rôle pour monter la garde et faire des rondes dans le camp. Nos Askaris ne brillent pas précisément par la vigilance. Avant qu'il ne soit minuit, tous ronflent à poings fermés.
Cependant les hyènes affamées rôdent dans le voisinage, espérant, sans doute, s'emparer des intestins et des débris d'animaux tués dans la journée. Leurs lugubres aboiements nous tiennent toute la nuit en éveil. Mieux avisés qu'à Bighiro, nous avons entouré le camp d'un rempart d'abatis, de branches et d'épines. Ni fauves, ni maraudeurs nocturnes ne pourront le franchir sans trahir leur approche et, pour ces derniers, marchant pieds nus, les amoncellements de ronces constituent des obstacles assez
sérieux. Mais il n'y a pas encore ici de Rougas-Rougas, ou brigands du désert.
— A six heures du matin, nous nous remettons en marche, profitant de la première rosée, assez désagréable à nos hommes, faits aux caresses du soleil africain, mais pour nous vraiment délicieuse.
Vers onze heures nous sommes à Mbiki, petit village de TOukouèré.
Rien de saillant sur la route, traversant une contrée fortement bois:.^e et continuant à s'élever en pente douce. Les habitations des Oua-Sigouas, dissimulées entre d'épais fourrés de verdure, échappent à l'œil le plus exercé. Il faut une certaine connaissance du pays pour deviner les villages, silencieux à notre approche. Les Pères du Saint-Esprit affirment que dans ces régions, aussi, les différentes tribus sont restées quelque peu cannibales. D'ailleurs braves gens et d'allures peu querelleuses! Faudrait-il en inférer qu'au lieu de faire la chasse à l'homme, dans un but gastronomique, ils se contentent do consonmier leurs propres bouches inutiles? Les femmes ne seraient point admises aux festins do chair humaine, nourriture noble par excellence et autorisée par la tradition. On persuaderait difficilement à un Africain pur sang qu'il y a, au point de vue culinaire, une différence quelconque entre un homme et une girafe. Si de ces gibiers, c'est le premier qu'il préfère, ce goût, plus répandu dans le centre, équivaut peut-être à un naïf hommage rendu à la supériorité, en tout et pour tout, de la race humaine.
Des voyageurs, aussi fidèles que circonspects, ont parlé de peuplades ugolines, mangeant leurs vieillards. Ces affreuses agapes, dignes des Atrides, se pratiqueraient on parfaite innocence, les pères mêmes trouvant tout naturel ce mode de sépulture, atrocement, mais utilitairement filiale!
Le respect de la vie est d'ailleurs nul ici.
Interdit entre membres d'un même village, le meurtre, commis au dehors, n'a pas môme besoin dejustification. Quoi d'étonnant à ce que les hommes hors d'âge de se suffire se voient supprimés par des brutes à face et à cerveau si peu humains? Elles abandonnent bien dans les bois, aux ripailles des fauves, ceux de leurs enfants atteints de défauts physiques. Du moins les Spar-