‹ La vie en Afrique, ou, Trois ans dans l'Afrique centraleChapitre 46 sur 232 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

liâtes tuaient-ils tout de suite les nouveaux-nés jugés incapables de devenir dos soldats robustes et valides, et leur brouet était-il vierge de toute chair consanguine !

Anthropophages ou non, les naturels ne semblent pas disposés à lier connaissance avec notre caravane. Peut-être nous supposent-ils à nous-mêmes les instincts que leur prêtent les missionnaires de Bagamoyo ? Ceux que nous entrevoyons se sauvent dans les bois ; même les plus curieux, quoique un peu rassurés par nos allures pacifiques et les appels de nos hommes, ne peuvent se décider à nous aborder.

— Lorsque j'arrive au camp avec Tarrière-garde, les tontes sont déjà dressées par les soins du lieutenant de Leu. Mes fonctions ont été aujourd'hui particulièrement pénibles. Longtemps oisifs à Zanzibar ou à Bagamoyo, nos Askaris mécontents de leur demi-charge, et attirés, d'ailleurs, par le pays qu'ils ont quitté pour trois longues années, ont mis à rude épreuve ma patience et ma longanimité. Il a fallu littéralement les pousser devant moi. A chaque instant quelque traînard s'asseyait au bord du chemin ou faisait mine de revenir sur ses pas ! Heureusement qu'il n'y a encore point d'attaques à craindre, car rejeté à l'arrière avec un ou deux fidèles seulement, je ne pourrais attendre aucun secoure efficace do notre nonchalante et volontaire escorte.

Déjà nous commençons à nous rendre compte de l'immense difficulté qu'il y a à enrégimenter et à conduire des caravanes nègres, chez lesquelles le sentiment de la disciphne fait complètement défaut. Il faudra un temps infini, des prodiges de sangfroid, d'énergie et d'impassible opiniâtreté pour dominer nos hommes. Encore ne parviendrons-nous à ce résultat qu'après une étude complète de leur langage. Trop souvent, faute de pouvoir nous faire comprendre, nous sommes enclins à exiger par la rudesse ce que nous obtiendrions bien mieux par la douceur et la persuasion. II ne sert de rien de brusquer les nègres et de les maltraiter. Mieux vaut les amuser, les séduire, les entraîner : alors seul on les conduit à sa guise. Ce sont de grands enfants qu'il faut étudier et connaître. Aussi le rôle de chef d'expédition réclame-t-il des aptitudes toutes spéciales que, mettant à profit l'expérience ^acquise par la suite, je me pcr-

mettrai d'énumérer dès à présent d'une manière générale.

Si vous jouissez d'une bonne santé, d*un tempérament sec, et que le besoin d'aventures vous travaille, voyagez hardiment en Afrique, sinon avec une aveugle confiance, du moins sans arrière-pensée. Pour peu que vous joigniez aux conditions d'hygiène voulues et à la vocation, quelques connaissances scientifiques et pratiques, aucune carrière ne vous offrira autant d'émotions et de variété que colle d'explorateur.

Un caractère franc, enjoué, avec des allures empreintes d'une détermination inébranlable, comme celui de notre ami Sergère, aura toujours sur les pouples sauvages ou barbares, une influence décisive. Avez l'air d'avoir dans la bonne foi du nègre plus de confiance que vous n'en ressentez réellement et il sera jaloux de justifier votre estime. Les Africains ne sont point aussi extravagants que beaucoup d'Européens nous les ont complaisamment décrits. Ils savent fort bien apprécier le bon sens, la droiture et la légitime autorité. Je ne saurais assez le répéter. Rien n'est plus dangereux ici que l'emportement et la brutalité. Que toujours la patience et le calme soient unis à la fermeté, tout pliera à votre loi. Los violents s'échauffent, montent et retombent comme la traditionnelle soupe au lait. Ce valeureux effort les brise, et après avoir tempêté tout leur saoul, ils laissent aller les choses comme elles vont, c'est-à-dire de mal en pis. C'est pourquoi les gens sanguins, à cou puissant et à dispositions apoplectiques, feraient en général mieux de rester chez eux. L'Afrique, avec ses mœurs particulières, ses interminables discussions, ses difiîcultés renaissantes, ses résistances et ses obstacles, à briser un à un, n'en fait souvent qu'une bouchée.

C'est surtout le moral qui soutient l'homme dans les fatigues et les épreuves de tous genres d'un voyage d'exploration. Quand un chef perd la foi dans son entreprise, qu'il se décourage, c'est un homme mort. Il n'a qu'à retourner au plus vite sur ses pas, s'il n'est déjà trop tard.

Celui qui ne songe qu'au retour et n'accepte le présent qu'en perspective des avantages qu'il lui vaudra plus tard en Europe ; celui qui ne vit pas franchement dans les milieux réclamant réveil de toutes ses aptitudes, de toutes ses forces, de tout son génie, do toute son abnégation, n'obtiendra aucun résultat durable et sérieux.

Excellent, peut-être en théorie, s'il a le malheur d'aborder

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