LES AUTRES
Les malheureux ne sont-ils pas
Plus nombreux que les grains de sable?
En vain le suit-on pas à pas,
Le bonheur est insaisissable.
Si par miracle il est permis
Que des jours heureux me convient.
J'ai de suite autant d'ennemis
Que d'infortunés qui m'envient.
Nous avons des travers communs.
J'ai les miens, vous avez les vôtres:
Et l'on verra toujours les uns Jalouser le bonheur des autres.
Vous avez un ami réel, Si sa femme est jeune et charmante.
Sans voir là rien de criminel., Vous la convoitez pour amante; Votre ami. sans croire en cela Commettre une action traîtresse, Sitôt que vous n'êtes pas là, Fait la cour à votre maîtresse.
Tout homme a des défauts en lui, J*ai les miens, vous avez les vôtres; Mais nous avons surtout celui D'adorer les femmes des autres.
Dans Paris, que de meurt-de-faim, Blêmes, le ventre creux , l'oeil morne, Vont, faute d'un morceau de pain, Mourir la nuit contre une borne.
Quand certains, ô dérision !
(C'est écœurant lorsqu'on y pense) Crèvent d'une indigestion, Pour trop s'être garni la panse.
Ces vagabonds au ventre creux, Ce sont mes frères et les vôtres.
Combien les uns seraient heureux Avec ce que perdent les autres !