A L'HOPITAL
Lorsque l'on apprit, sort fatal !
Que c' pauvr" Machin, un poitrinaire, Plus malade qu'à l'ordinaire.
Venait d'entrer à l'hôpital.
Il était trois heur's moins un quart Et chacun dit : « Il est trop tard.
» Nous irons ensemble à Cochin » Le voir jeudi prochain. »
Le jeudi suivant on se dit :
« On connaît Machin à la ronde, » Il ne faut pas que trop de monde » Se bouscule autour de son lit.
» Dans la sali' ça frait du pétard:
» D'ailleurs aujourd'hui c'est trop tard. » Nous irons ensemble à Cochin » Le voir dimanch" prochain. »
Le dimanche les grandes eaux D'un ciel gris tombaient avec rage; On n'eut pas affronté l'orage Sans être mouillé jusqu'aux os.
On s' s'rait cru 1' jour d' la Saint-Médard Et chacun dit : « Il est trop tard.
» Nous irons ensemble à Cochin » Le voir jeudi prochain. »
Le jeudi, par un gai soleil, Le ciel était sans un nuage Et l'on se dit : « C'est bien dommage » D' s'enfermer par un temps pareil.
» Attendons qu'il fass' du brouillard.
» D'ailleurs aujourd'hui c'est trop tard. » Nous irons ensemble à Cochin » Le voir dimanch' prochain. »
Le dimanche matin suivant On s' dépêch' de casser la croûte, On prend quelques p'tits verr's en route Et Ton s'en va, le nez au vent.
Mais à l'hôpital un potard Nous dit : « Messieurs, il est trop tard. » Ça ferme à trois heur' à Cochin.
» Rev'nez jeudi prochain. »
Nous persévérons et 1' jeudi, Comme il faisait un temps propice, Nous arrivons tous à l'hospice Pour y passer l'après-midi.
A tous les échos de Cochin Nous réclamons l'ami Machin.
On nous dit : « N' criez pas si fort, » D'puis hier il est mort ! »
Air : du Bureau de placement
A P. Laugier.
MOXOLOGfE
Dit par G. Cerr de la Comédie Française
Je vous dirai d'abord que je suis de Toulouse. Chaque peintre, en dessous, me blague, me jalouse, Me sachant fort en art comme quatre chevaux : Qui n'a pas de talent n'a jamais de rivaux. Quand par hasard je peins, je fais du paysage. Mais, au lieu d'employer les moyens en usage, D'une manière à moi j'entends le coloris. Je me tue à le dire aux peintres de Paris : Dieu, lorsqu'il créa tout, a raté la Nature. Pour la corriger, l'homme inventa la peinture. L'artiste, constatant que tout est de travers, Doit, avec son pinceau, redresserl'Univers.
Ainsi, votre arc-en-ciel, il est multicolore; Vous trouvez çà superbe, eh ! bien, je le déplore.
Il contient sept couleurs. Soit. Est-ce une raison Pour que, sur la palette, on les broie à foison ? Le bleu ne peut servir qu'à peindre en Italie; Le jaune me déplaît, car ma femme est jolie, Le rouge est trop criard, et, quant au violet, Je ne suis pas évêque et je le trouve laid. De ces quatre couleurs, aussi, chaque nuance Sur mon tempérament a fort peu d'influence. Eliminant encor d'autres tons superflus, Je prends du blanc, du noir, du vert, et rien de plus. Le vert pour ébaucher mes sujets gais ou sombres, Le noir pour la lumière et le blanc pour les ombres. Les ciels, je les fais verts : ils reflètent les prés ; Je fais verts les couchers de soleil empourprés. Le vert ! toujours le vert aura ma préférence : Pour le peintre incompris n'est-ce pas l'espérance. Bref! ainsi que l'ont dit des rimailleurs pervers, Je mets les vers en prose et la Nature en verts.
Avec mes procédés, j'enfonce les grands maîtres,
Je leur tais faire un nez long de vingt centimètres.
Boulanger, Cabanel. Bouguereau, Meissonier,
J'ai vingt de leurs tableaux chez moi... Dans mon grer
Un Carolus Duran, frais peint de cette année,
Masque les courants d'air devant ma cheminée.
Je ne vous nîrai pas le talent de Puvis,
Mais je peux, sur ce point, vous donner mon avis.
Il fait des saints bossus. Un Puvis de Chavanne
Ce n'est pas un tableau, c'est une caravane.
Et puis, ce peintre là ne sait pas dessiner. Son œuvre ne vaut pas le prix d'un déjeuner,
Ça fait assez d'effet, dans le genre à la fresque,
Mais ce n'est pas malin. Vous le feriez, vous presque.
Tenez, moi. quand je peins, je rêvasse un moment, Puis, calme comme un mort, géométriquement, J'esquisse mon dessin, le dédain à la bouche. Ma toile semble rire au fusain qui la touche. Pourtant je suis muet : Je me trouble en parlant. Tout dort. On entendrait voler un cerf-volant. Dans ce calme profond j'achève mon esquisse; Mais en moi. tout à coup, un autre moi se glisse, Car l'inspiration chatouille mon cerveau; Je saisis ma palette et brandis mon pinceau Je me décide à peindre un chef-d'œuvre qui m'ouvre Le chemin de la Gloire et les portes du Louvre.
Il est bon d'écraser le jury du Salon.
Relevant mes cheveux de moderne Absalon,
Je me mets au travail, je procède par touches.
Je donne à mon tableau l'épaisseur de trois couches.
J'obtiens un résultat tellement merveilleux,
Qu'oubliant qu'une toile est là. devant mes yeux,
Je crois voir la Nature elle-même. 11 me semble
Entendre le frou frou du feuillage qui tremble,
Je vois à l'horizon le soleil se levant,
J'ouïs des chants d'oiseaux que m'apporte le vent.
Un besoin de repos envahit tout mon être ;
Je veux, pour me coucher, passer derrière un hêtre.
Mais je n'y parviens point, et, d'un pas régulier,
Je fais vingt fois le tour de mon vaste atelier.
Après un bon quart d'heure, au moins, de ce manège,
De fatigue brisé, pâle ainsi que la neige,
Derrière mon tableau je me retrouve assis.
Mes deux yeux sont braqués sur le bois du châssis. Croyant apercevoir le fond delà clairière, Je me lève d'un bond, et je peins par derrière ; Surmontant, sans les voir, mille difficultés : Presque tous mes tableaux sont peints des deux côtés.
Un rayon de génie inonde mon visage, Je peins avec ardeur mon double paysage; Je travaille derrière et devant, tour à tour : J'ai l'air de ces lapins qui battent du tambour. Caressant des détails, ma main expéditive Rembrunit les tons verts d'un ciel en perspective. Je le vois qui s'enfonce. Il tremble ! Il marche ! Il court ! Bientôt, pour le toucher, je crois mon bras trop court, Je suis fou, sur le front il me brille une étoile, J'appuie... et mon poing passe au travers de ma toile. Ma tète suit mon bras, j'entre dans mon tableau, Comme un clown à cheval passe dans un cerceau, Et j'en ressorstout vert : j'ai l'air d'un bronze antique.
Le lendemain matin, lorsque mon domestique Me demande pourquoi l'on voit sur le parquet Une poussière épaisse et verte; au paltoquet, Je réponds, d'une voix à dominer la foudre : C'est mon dernier tableau, je l'ai réduit en poudre !
Eh ! bien, je l'avoûrai, je suis trop violent. On ne saura jamais ce que j'ai de talent, Si je passe ma vie à défoncer mes œuvres, On dira que je fais avaler des couleuvres, Quand je parle de l'art de peindre tout en vert.
Mais, n'importe ! Etant sûr de l'avoir découvert, (Puisqu'il faut à la Mort payer sa redevance) Je graverai ces mots sur ma tombe, à l'avance :
Ci-gît un grand artiste ennemi des couleurs, Nulle femme sur lui ne versera des pleurs; Car. bien que dans le cœur il eut une fournaise, Il ne fut amoureux que du vert Véronèse.
A Georges Berr.