LE POETE SANS CHEVEUX 2 2Q
Qu'il remporte avec vous un éclatant succès. J'exploite un peu son genre et lui fais concurrence, Je viens vous demander, monsieur, la préférence.
— Eh! pensai-je, à part moi, voici quelque éditeur Qui veut lancer une œuvre et que j'en sois l'auteur. Et je lui dis : Monsieur, je peux vous satisfaire, Lorsque vous partirez nous aurons fait affaire.
— A merveille ! je vois que vous m'avez compris. Il ne reste donc plus qu'à débattre le prix.
— Ah ! je me fais payer, car mes rimes sont riches. Mais que voulez- vous faire avec ces deux affiches?
— La rouge est pour le ventre et l'autre pour le dos. Avec ça vous allez étonner les badauds.
— Etonner les badauds ? vous plaisantez, je gage, Ou je ne comprends pas un mot d'un tel langage.
— Allons bon ! maintenant vous ne comprenez plus: Je veux lancer une eau pour les cuirs chevelus, Un de mes concurrents vous doit sa renommée, Ne lui servez-vous pas de réclame animée ?
— Moi! servir de réclame! Ah! l'outrage est trop grand! Apprenez que je suis le poète Durand.
— Monsieur, mes compliments, j'aime fort les poètes. Vous voulez m'en conter, mais je sais qui vous êtes.
— Sortez d'ici, monsieur, c'est une indignité!
— Avec mon concurrent auriez-vous un traité ?
—Sortez au nom des dieux ! car mon courroux s'allume!
— Ah ça ! connaissez-vous ces portraits à la plume, Ces deux profils jumeaux ornant ce prospectus ?
Alors ma bouche, fît un énorme hiatus.
O profanation ! O deuil à fendre l'âme!
Un chimiste pervers m'avait pris pour réclame,
Trente mille coiffeurs, o procédé mesquin!
Pour montrer mes cheveux achetaient mon bouquin.
Un homme avait rendu ma tête populaire,
Et, sur le prospectus de son eau capillaire,
Côte à côte il avait collé mes deux portraits
En imprimant au bas ces mots : Avant ! Après !
Mon épaisse toison me devenait hideuse Et je me la coupai de suite.... à la tondeuse! Molière en dut frémir du chef au piédestal. Un mois s'est écoulé depuis ce jour fatal ; Lorsque, pour me peigner, je suis devant ma glace. Je crois voir un manant s'y mirer à ma place, Même pour mes amis je suis un inconnu : Sans cheveux on me prend pour le premier venu.
Repoussez ! Repoussez ! rayons de mon génie ! Avec vous s'envola ma sublime harmonie.
De grâce ! rendez-moi mes faux airs de Boileau Et que l'encadrement soit digne du tableau. Repoussez ! je le veux ! car pour être poète, Il faut avoir au moins des cheveux sur la tête, J'aimerais cent fois mieux me couper les deux bras Que de rester poète avec les cheveux ras !
A mon ami Victor Leclerc.