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La vie en chemin de fer

Nous devons en prévenir nos lecteurs, les quatre séries de cet ouvrage ont déjà été publiées : le Voyage en chemin de fer, la Province à Paris et Paris en Province à^ns V Illustration^ le Voyageur du xixe siècle dans le Courrier du Dimanche, l'Histoire de la vapeur dans le Siècle. Mais nous avons fait passer par la refonte ces travaux, nous les avons amendés et développés.

La fantaisie étant pour nous le mariage de la liberté et de

la beauté, l'expression la plus complète, la plus élevée de

l'art, nous avons fait voyager en chemin de fer cette nou-

'i velle forme de roman, qui vaut peut-être les romans poitri-

> naires et la sempiternelle union de Monsieur Trois-Étoiles

^ avec Mademoiselle Astérisque à la fin du quatrième volume

et du cinquième acte.

\â A nos lecteurs et à nos lectrices de nous dire maintenant

cT s'ils consentent à donner la passe et la vapeur à notre fan- ^ taisie en chemin de fer à la physionomie mobile, à l'humeur coquette et versatile, au masque antique riant à travers des larmes, au génie de Protée et de Bohémienne, aimant à composer ses parfums de l'essence de toutes les fleurs, — prenant

ri

l'univers pour son théâtre et faisant résonner sur ses planches les grelots de la folie universelle, — accouplant dans ses bouffonneries tragiques et dans ses tragédies bouffonnes, Triboulet et Hernani, Alceste et Mascarille, le roi Lear et Falstaff, — exposant toutes les déesses dans son panthéon, toutes les écoles dans son musée, — ayant des goûts de touriste enfiévré qui à Tibur rêve de Rome, à Paris de Pékin, — détestant les longueurs, les rabâchages, aimant vite, marchant vite, et remplaçant le bâton du vieil Ahasvérus par la

vapeur, la baguette des fées par le coup de piston de la locomotive !

Benjamin Gastineau.

Paris, murs 1861

Combien de dieux Termes, combien de gens malheureux sur place seraient gratifiés de tous les bonheurs de l'ubiquité, s'ils daignaient sortir de leur pétrification ! La fée du voyage aux yeux de caméléon, au chant de sirène, à la robe changeante, leur sourirait comme à ce pauvre Gérard de Nerval, qui aurait certes mieux fait de recommencer ses pérégrinations à travers l'Orient que de venir se pendre, las des rengaines et des foules banales, au

- J2 — fond du vieux Paris, par une glaciale nuit d'hiver, dans cette sinistre rue défunte de la Lanterne, qui n'a pas voulu survivre à l'agonie du dernier poëte. Après tout, la mort n'est-elle pas un voyage au long cours dans un autre monde? Ce fut sans doute la pensée de Gérard, quand il prit son billet de départ au bout de la corde de pendu. Toute la philosophie n'est pas dans les livres. A côté de la vie assise, qui apprend, médite et spécule, il y a la vie qui court, qui expérimente, qui cherche, aime, s'enflamme et se propage. Le voyage est la lecture du livre de Dieu. Chaque pas vous met en présence d'un nouveau chapitre, d'une nouvelle connaissance, d'une nouvelle merveille. Le voyage est l'idée faite chair et nature.

En route ! en route ! Adieu, province, cimetière où les morts enterrent les morts ! — Adieu, Paris, cité monstre, mascarade et chaos, vaste champ de foire où le pied et le cœur glissent dans la boue, où tout se vend et se maquille, où tout est confus et mêlé : brocarts et guenilles, diamants et clinquants, enfers et paradis, beautés et laideurs, lâchetés féroces et vaillantises, vertus et crimes, esprit et sottise, poésie et Bourse, élégies, drames, tragédies, comédies, apostasies, arlequinades et paillasseries. — Oh ! joie immense ! Quitter les sots, les hommes considérables , les créanciers, les coquettes escompteuses de votre chair et de votre

bourse, les intrigants, les ambitieux, les diplomates, les faux amis, les faux philosophes, les faux libéraux, les faux despotes, les faux moralistes, les faux Werthers, les gens qui vous accrochent pour vous demander ce qu'il y a de nouveau ou pour vous raconter une bonne histoire, les juifs, les musulmans, les chrétiens, les vichnoutistes, les nihilistes et les réalistes, les bandits qui vous volent votre temps, sucent votre sang comme des vampires, vous contrôlent comme une pièce d'or de la Monnaie, s'emparent de votre existence sous quelque vain prétexte, vous cachent le soleil de leur ombre, vous idiotisent de leur bourdonnement, vous importunent de mille façons en vous parlant du nouveau journal, du nouveau roman^ de la nouvelle pièce, du nouveau coup de Bourse, de la nouvelle intrigue, de la nouvelle infamie, de la nouvelle misère, comme si tout cela n'était pas vieux comme Hérode !

Voyager, c'est vivre, c'est se sentir dégagé de toute lisière sociale, de tout préjugé ; c'est jeter les guenilles, les masques, les béquilles de la civi-

lisation et rouler^ franc d'allures, en pensant à tout ce qu'il vous plaira ; c'est dérober son esprit à la convention, son cœur à la banalité masculine et féminine, sa liberté aux enrégimenteurs, sa vie à la cage de l'écureuil, son corps au cimetière de son arrondissement.

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