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Et pourquoi donc, je vous prie, l'homme ne choisirait-il pas à son gré le théâtre de sa destinée et ne composerait-il pas, sans collaboration imposée, sa pièce, son roman ou sa folie ? Pourquoi se laisserait- il bénévolement enchaîner aux préjugés, aux idiotismes, aux esclavages d'une société quelconque, d'un pays quelconque, lorsque plus puissant qu'un lutin il peut changer à volonté de carapace? lorsqu'il peut entrer dans la peau d'un ballon, d'un navire ou d'un wagon ; lorsque la pensée de cet aztèque, doué de la force matérielle d'un mollusque, met en réquisition les puissances de la nature, joue avec la vapeur, le gaz, l'électricité ?
La création est à loi, roi qui n'oses prendre possession de ton royaume, sinon la créîilure. Ton imagination et ta pensée existent seules au monde, ont seules la puissance génératrice. La réalité devant laquelle tu t'inclines n'est que le reflet affiiibli, la caricature de ton esprit créateur ; c'est le pivot du devenir, c'est le point mobile d'une transformation à l'autre, c'est la matière malléable entre tes mains divines. Prends ton billet, voyageur, roi de ce monde. Le spectacle qui a Dieu pour auteur, la nature pour théâtre et tous les êtres pour comédiens, est ouvert ; sous tes yeux ravis vont courir, comme des nuages emportés par le vent, les sévères aspects du Nord et les riantes perspectives du Midi; les landes, les austères grèves de la Bretagne et les grasses prairies de la Normandie; les forêts druidiques des Ardennes, les immenses plaines de la Beauce, les sites accidentés de la Savoie et de l'Auvergne, les glaciers des Pyrénées et des AlpeS; les doux paysages du Berry et de la Loire aux lignes molles, aux contours indécis, aux horizons de quiétude et de npnchaloir ;—
le chemin de fer fera tourner sous tes yeux toutes les brillantes facettes du joyau de la création. En wagon ! en wagon ! le coup de sifflet a retenti aigu sous les voûtes sonores de la gare.
C'est le moment des adieux touchants, des serments de fidélité jamais tenus, des pleurs, des serrements de cœur, baisers douloureux, poignées de mains silencieuses. Combien partent qui ne reviendront pas ou ne retrouveront pas au retour ceux dont ils se séparent ! Mais une marée subite d'éclats de rire, de joies exubérantes, de démonstrations bruyantes d'affection noie les sanglots, les tristesses du départ. Un train est arrivé. Femmes embrassées, amis retrouvés, quelle fête ! et comme tout se mêle, s'amalgame, se balance, se réfute dans ce monde : joie et tristesse, départ et arrivée, naissance, mariage et mort !
Toute la Yie sociale est contenue entre les murs d'une gare de chemin de fer : types multiples des citoyens du monde, Babels de tous les idiomes, de tous les sentiments, colis de toutes les marchandises, contrastes de toutes les positions, — pauvres diables moroses qui dîneront en route avec un morceau de pain sec, gens gais et bien repus, — femmes en sabots chargées d'une nichée d'enfants, grandes dames emmitouflées et suivies de laquais ; coquettes aiguisant leurs sourires pour recevoir dignement un honnête mari de campagne qui vient se délasser à Paris de la monotonie des habitudes conjugales ; provinciaux et provinciales venant emprunter leur esprit, leurs bons mots, leurs toilettes, leurs grâces à la capitale. Ce jouvenceau qui arrive, fraîchement vêtu par le tailleur, les poches bourrées de manuscrits, de chefs-d'œuvre, assistant déjà en imagination aux succès claqués de ses pièces, de ses romans, se croise avec son Sosie aux souliers éculés, aux vêtements fripés, qui retourne dans son village en maudissant Paris où il a perdu son argent, ses illusions, ses manu-
scrits, ses rêves de gloire et d'ambition. — Ces femmes quelque peu défaites, picardes, bourguignonnes , bretonnes , auvergnates , gasconnes , viennent à Paris rendre une visite forcée à la Maternité, enfouir leur honte dans la grande ville, leur progéniture aux Enfants-Trouvés. Beaucoup d'entre elles mourront de misère ou tomberont au fond de l'égout; d'autres, plus heureuses, plus rusées, retourneront au pays et porteront effrontément la fleur d'oranger à leur ceinture devant M. le maire. Lorsqu'une de ces pauvres victimes de la fourberie masculine rencontre inopinément à la gare le séducteur, il se passe une scène terrible, un drame qui déchire le cœur.
Mais voici, tout frais émoulus, des aspirants hommes d'État, des millionnaires en herbe, des négociants futurs, qui accourent tenter la fortune ou la gloire à Paris, pendant que des banqueroutiers et des escrocs prennent, fort inquiets, leur billet de départ. — Les journalistes privilégiés, munis de leurs passes gratuites, passent fiers devant le guichet du receveur. D'autres privilégiés, qui
ne payent pas leurs places, sont conduits directement dans leur wagon, dans leur voiture cellulaire, véritable in pace dont Dieu nous garde ! Ce sont les voleurs, les condamnés à la déportation, aux galères, qui seront placés comme un roulant et terrible sarcasme au milieu d'un convoi d'honnêtes gens !
La gare d'un chemin de fer, c'est la société en miniature, c'est le théâtre de mille scènes, de mille intrigues, de mille déceptions aussi; témoin cet exilé qui, ayant compté follement sur la femme, sur l'ami, et ne trouvant personne à la gare, repartit le cœur brisé et se jeta sur le rail. Combien d'êtres ne trouvant ici-bas que misères, couronnes d'épines, proscriptions, trahisons, déceptions, vilenies, à peine entrés dans la vie maudite, prennent, comme l'exilé, le billet d'outre-tombe !
Pendant que la locomotive chauffe et que le mécanicien l'inspecte, les employés de la poste font le triage des lettres dans le wagon de l'administration. Je n'ai jamais assisté à ce travail de classement sans ressentir une profonde émotion, sans
songer aux douleurs et aux joies eontenues dans les lettres que le chemin de fer sème sur sa route^ désespérant les uns, réjouissant les autres, — apportant à celui-ci la mauvaise nouvelle, la ruine après un fâcheux coup de Bourse, ou l'abandon d'une Célimène infidèle ; à celui-là, la bonne nouvelle, la fortune et l'amour, la lettre de change et la lettre palpitante de passion qui va faire un heureux. Faut-il peu de chose pourtant pour réjouir le cœur humain!.. Quelques pattes de mouche d'une main de femme. Et dire qu'il y a tant de malheureux! Les dames n'écrivent pas assez.
Avant Fouverture des poiies, voyageurs et voyageuses s'étudient dans les salles d'attente. Les fumeurs se sentent, se devinent à l'odeur que leurs vêtements exhalent; ils prendront le compartiment réservé au tabac; les jouvenceaux et les jeunes fdles à marier s'envoient réciproquement quelques œillades incisives qui, interrompues habilement par la surveillance du tuteur ou de la matrone, seront renouvelées en route ; les galantins, sur le retour d'âge, jettent des regards furtifs
aux dames en passant la main dans leurs cheveux, en donnant une chiquenaude à un fd qui est venu blanchir leur pantalon ; les individus interlopes guignent tout le monde, cherchant à découvrir quelque part le défaut de la cuirasse ou l'oubli d'un bijou ; les gens à prétentions littéraires ont l'air de lire un livre à la mode, tout en ayant soin d'épier autour d'eux Teffet que leur personnage apprêté produit. On ne se douterait jamais, — si la preuve n'en était donnée chaque jour, — de la prétention, de la coquetterie mascuhne en voyage. D'un ridicule outré, elle laisse bien loin derrière son char l'afféterie féminine. En voyage, la femme s'abandonne à un laisser-aller qui sied bien à l'intelligent néghgé de sa toilette, tandis que l'homme, tiré à quatre épingles, à cheval sur l'étiquette, pose en don Juan de boutique, mignardise et coquette avec les voyageuses qui, le plus souvent, s'en amusent. Je ne parle ici que du Français, car l'Allemand rêve aux abstractions hégéliennes; et l'Anglais conforté, meublé de son inséparable parapluie, de ses couvertures, de sa gastronomie
portative, de tout son attirail, ne songe qu'à sauver la cargaison. Aussitôt les portes ouvertes, le flot se précipite : les femmes sont heurtées, les enfants bousculés, le convoi est pris d'assaut. Voilà pourtant ce qu'on appelle la politesse française : un préjugé '.—Seul, le touriste ne se presse pas ; il a étudié les importuns dans la salle d'attente ; il s'en éloigne, il choisit le compartiment des Grâces peuplé de dames qui embaument le wagon des parfums de leurs bouquets, emparadisent le cœur du voyageur de leur beauté et lui font trouver le chemin trop court en le charmant par l'atticisme de leur conversation.
J'ai Yoyagé de toutes les façons commodes et incommodes ; mais le locomobile que je préfère, c'est le chemin de fer, lorsque, la tête appuyée sur un matelas capitonné, la nature danse la bourrée devant vous, et qu'ivres de lumière, de soleil, de liberté, horizons, bois, montagnes, vallons et rivières sautent au vitrage de votre wagon, viennent vous embrasser avec l'effusion d'un père retrouvant son enfant prodigue. Le coup de piston de la locomotive fait entrer dans cette immense ronde de quelques secondes, dans ces angles visuels détruits à peine formés, tableaux mouvants, tous les aspects de la nature; les montagnes se
succèdent comme les vagues d'un océan en furie, les forêts ondulent sous le ciel bleu, la rivière argenté de ses nappes blanches la verte prairie, les perspectives s'ouvrent à travers les bois et les gorges ; — la mer surgit tout à coup avec son infini et ses voiles blanches, pour disparaître aussitôt derrière les mornes et les hautes falaises. — Dans les champs, les laboureurs poussent l'attelage qui fume, jettent au gré du vent la blonde semence; les chasseurs poursuivent, de sillon en sillon, le gibier qui se dérobe, le lièvre effacé derrière une motte de terre noire, la volée de perdreaux inquiets et errants ralliés par la vieille perdrix. — Le colporteur suit les chemins de traverse, chaussé de souliers ferrés et chargé de l'idiote et très-morale littérature de village.— Le cor retentit au fond du bois comme la plainte du cerf forcé ; la belle amazone s'élance dans le sentier creux contournant le taillis ; le cavalier bondit sur ses traces. Ardent chasseur, ce n'est pas le cerf que tu traques, c'est la biche haletante, épuisée, que la chasse effare... Chasseur et chasseresse se rencontrent dans un
délicieux ol vert Talion , couché comme une nymphe paresseuse entre deux collines boisées. Le voyageur voudrait passer sa vie dans cette vallée de Tempe qui sert de boudoir aux bergères de Wateau. Mais le chemin de fer l'éloigné de l'Eldorado entrevu. — Sous un portique aérien de la forêt marche un rêveur, le nez au vent; il semble attendre le Messie et le jour où l'humanité, rejetant ses haillons, ses verrues, ses préjugés et ses vices, se vêtira de pourpre, de grandeur, de joies pures, d'idées saintes, de nobles sentiments. Rêve, pauvre fantaisiste, puisque c'est là ton lot en ce monde ! Avec toi le voyageur voudrait se prosterner devant les déesses, batailler, donner des coups de dagTie pour la liberté, chanter la divine nature. Mais l'impitoyable chemin de fer et les affaires l'emportent ! Sur la hsière du bois apparaît le visage mystérieux et divin de la Joconde de Léonard. Éperdu sous son regard profond comme la mer, le voyageur cherche à deviner ce sphinx. Est-ce une créature enchaînée par le mariage à quelque tyran? Le voyageur est prêt à délivrer
cette nouvelle Androinède. Est-ce une courtisane sans amour qui se joue du pantin mâle ? Il est tout disposé à être ce jouet. — Est-ce le boisseau vide qui demande le froment, le cœur orphelin, l'àme qui aspire à l'infini ; il sera le puissant semeur, il sera le mystique amant. Le voyageur a reconnu la femme de ses rêves; il veut lui donner sa vie. Mais le chemin de fer l'enlève à Joconde, qui apparaîtra aussi mystérieuse, aussi radieuse à un autre Ashasvérus. L'homme passe, et la beauté reste.
Le château montre, par la fenêtre ogivale de la tourelle en poivrièi^e, le rayonnant et rose visage d'une immaculée châtelaine. Le bonheur est là, dans ce manoir réjoui et éclairé par deux yeux pleins de flammes, auprès de cette befle fille d'Eve. Ah ! si l'on pouvait s'arrêter. Mais il n'y a pas de station. Il faut poursuivre sa route en emportant le regret de cette vision paradisiaque. Voir, regretter et s'en aller, c'est toute la vie. Il n'est donné qu'une minute à l'homme pour figurer
dans le monde, et il passe fugitif, éperdu, proscrit
et rapide comme la locomotive, projetant et promenant sur la lisière du champ l'ombre de ses wagons.
La respiration du chemin de fer devient plus haletante. Dévorant un espace de quinze lieues à l'heure, la vapeur, puissant machiniste, enlève les portants, les décorations, change à chaque instant les points de vue, apporte coup sur coup au voyageur ébouriffé scènes gaies, scènes tristes, intermèdes burlesques, fleurs brillantes d'un feu d'artifice, visions qui s'évanouissent à peine apparues, met en mouvement la nature qui revêt toutes les robes grises et claires, montre des squelettes et des amoureux, des nuages et des rayons, de riantes perspectives et de sombres aspects, des noces, des baptêmes et des cimetières. 11 faut avoir la philo-
— 3^2 — Sophie synthétique du coup d'œil. C'est la revue des joies et des tristesses humaines, un défilé d'épisodes les plus heurtés, les plus opposés : ici un noir enterrement, là un blanc mariage, violons en tête ; plus loin, un charretier écrasé sous les roues de sa voiture, un chasseur qui, s'étant pris à tort pour un lièvre, est ramené mortellement blessé, un cheval emporté qui aplatit un cabriolet contre la muraille, une rixe d'hommes, une dispute de femmes, une éblouissante procession, répondant par des cantiques aux cloches lancées à toute volée ; des braconniers marchant entre des gendarmes à cheval, et mille autres scènes que l'œil du voyageur en chemin de fer saisit en traversant villes et villages. Après les scènes humaines viennent les souvenirs historiques.
Sur une colline dominant les hameaux se dresse fier le château moyen âge. 11 élève au ciel ses bras décharnés, ses tours ruinées, hantées par l'orfraie songeuse; découvre ses crevasses, ses glorieuses balafres, blessures profondes reçues
dans sa lutte contre la royauté et contre les Jacques. Les archers, les arquebusiers, les liallel)ardiers du roi sont venus battre en phalanges ces épaisses murailles, qui renfermaient les tendresses blondes des châtelaines, les cruautés, les orgueils indomptables des seigneurs suzerains; les jéré-' miades des serfs jetés vivants au fond des oubliettes du château. A leur tour, les paysans de Jacques Bonhomme surprirent la forteresse féodale, firent rôtir les seigneurs et les mangèrent devant les nobles dames outragées. 89 a soufflé de sa bouche puissante sur les châteaux de cartes des nobles. Les serfs ont disparu. Mais en face du château démantelé s'est bâtie la fabrique. Par ses larges portes passe et repasse une foule étiolée, déguenillée, hommes et femmes au visage blême. Ce sont les ouvriers du propriétaire de la fabrique, qui apparaît rayonnant sur son seuil ; il regarde d'un air satisfait le délabrement du château féodal, dont les pierres ont servi à édifier sa fabrique et sa maison. Il n'a pas osé relever le pont-levis ni installer sa famille dans la grande salle des seigneurs, car une
légende du pays yeut qu'à minuit les ombres des ducs et comtes défunts reviennent bardés^ armés jusqu'aux dents^ pour chasser les profanes, les marchands du temple de la féodalité. Et le fabricant de coton et de laine, qui a substitué au combat en Palestine le pèlerinage de la Bourse, a eu peur du fantôme de l'homme de fer, qui maniait la colichemarde de cent livres et résistait aux archers du roi.
Mais ne laissons pas fuir ces immenses plaines sans nous souvenir. L'ossuaire des grandes races du monde est enfoui dans leurs sillons fertiles. Elles ont vu combattre les Gaulois nus contre César et ses légions, Charles Martel et ses Francs contre les hordes innombrables des Sarrasins; elles ont vu les héroïsmes, les gloires, les défaites de la Gaule et de la France, les triomphes des Normands pillards et des Anglais vainqueurs de notre noblesse décimée. Oh ! que de cris de patriotisme, de victoire et de douleur ont retenti dans cet espace; que de sang, que de larmes, que de cadavres ont engraissé ces vastes plaines sur lesquelles.
par une amère dérision, la civilisation fait essayer aujourd'hui ses machines à moissonner !
Ainsi le chemin de fer, dans sa marche rapide, déroule précipitamment du scinde la nature toutes les grandes pages de l'histoire, accouplant le passé au présent, les squelettes, les fantômes aux vivants, ressuscitant et poussant sur le chemin du voyageur les générations mortes, déployant la procession sanglante et lamentable de l'humanité ; les foules esclaves et abruties, dûment catéchisées et conduites en grande pompe au cimetière par leurs croque-morts officiels; — danse macabre des siècles évoqués au milieu des bois et des champs qui viennent photographier sur la vitre du wagon leurs sottises, leurs lâchetés, leurs crimes, leur vœ victis et miseris I leur extermination systématique du juste, du beau du vrai, de la libre pensée, leurs passions mesquines et leurs ignares préjugés faisant la nuit, la misère et l'esclavage sur la terre que Dieu a créée radieuse et libre. Avec quel allégement, avec quelle joie le voyageur reporte sapensée de l'hunianité défigurée, troublée^ avilie,
^ sur la nature toujours harmonieuse^ toujours sereine ! Comme on aime alors le ciel^ la mer, les montagnes, les bois, les champs, ces beautés immaculées et immaculables !
Tout à coup, la toile s'abaisse brutalement sur le soleil, sur la beauté, sur les mille tableaux de la nature et de la yie dont votre pensée et votre cœur ont joui au passage; c'est la nuit, c'est la mort, c'est le cimetière, c'est le despotisme, c'est le tunnel ; que d'êtres pourtant ne sortent pas de ces ténèbres, ne voient jamais l'aile .blanche de la liberté et de la vérité ! Des millions d'hommes et de femmes sont morts et mourront encore dans les tunnels de l'erreur et des préjugés ! Les peuples qui essayent d'en sortir sont refoulés par l'esprit des ténèbres. Si par miracle, en un jour d'enthousiasme de l'indépendance, ils brisent les murs
épais de leur prison, ils sont tellement surpris de leur céuvre, tellement enivrés de la lumière et embarrassés de la liberté, qu'ils se laissent docilement ramener par les diplomatiques gardiens de la voie ferrée dans le Ténare, dans le sombre tunnel. Cependant, à entendre les cris de répulsion et d'effroi des voyageurs et voyageuses du convoi en entrant sous la sombre voûte, leurs exclamations de joie en quittant le tunnel, en retrouvant les rayonnements de la création, les expansions de l'homme libre, qui oserait affirmer que la créature humaine n'a pas été faite pour la lumière et pour la liberté ?
Raillerie impitoyable des choses nouvelles ! Le chemin de fer côtoie quelques instants l'ancienne route^ qu'il a rendue presque inutile. Pauvre vieille route, si fréquentée autrefois, si déserte aujourd'hui, abandonnée comme une jolie fille du temps jadis qui a perdu ses longs cheveux et ses blanches dents ! En voyant ta solitude, le chemin de fer ne devrait-il pas s'émouvoir, et, mettant de côté une trop grande fierté, songer à ce qu'il sera lui-même lorsque le voyageur dirigera sûrement dans l'espace le navire aérien? Les anciennes routes ont conservé néanmoins quelques fidèles : d^abord, les bohémiens luives assassinant de coups de fouet
une rossinante qui a de la peine à traîner les tréteaux, les oripeaux et la famille désossée du saltimbanque ; — les charretiers du roulage ; — les voleurs cherchant à exploiter les villages placés sur la route déserte ; — les gendarmes à la piste des voleurs ; — les malheureux pour qui le chemin de fer est encore un luxe impossible , infortunés réduits à la nécessité de l'étape; — enfin les rétrogrades obstinés qui ne veulent pas entendre parler de chemins de fer, sous prétexte que c'est une innovation.
Ceux-là vous vantent la poésie éteinte des diligences, les repas pris à l'auberge, en compagnie de convives aimables de différents pays, et sers is par une agaçante servante sentant sa couleur locale, les bonnes histoires du conducteur, le tintement des grelots des chevaux dans la. nuit silencieuse, les agréables rencontres de la rotonde. Les défenseurs de la. vieille ornière prétendent encore que sur la route on avait le temps de se reconnaître, de fraterniser, mais qu'aujourd'hui, l'homme, pressé d'arriver au but, est devenu positif, prosaïque, dur comme le rail sur lequel glissent sa fortune
et sa personne. Ne voyez-vons pas, prôneurs de vieilles ornières, que la poésie du voyage, pour s'être transformée, n'a pas disparu. Le chemin de fer, supprimant l'espace, portant avec la rapidité de la foudre un fils à sa mère, un soldat à l'ennemi de son pays ou aux amis du foyer, un amant et un mari dans les bras de leurs maîtresses impatientes, réunissant indifféremment, en quelques heures, cent Aiille hommes sur un champ de bataille ou cent mille musiciens dans un harmonieux festival, abrégeant le temps, cette étoffe dont la vie est faite, n'a-t-il pas la poésie de la lente diligence, amie des asthmatiques, des valétudinaires, des conteurs insipides d'histoires interminables ? Pour être plus courts, croyez- vous que le chemin et l'histoire ne vaillent pas mieux? Les conversations, les relations s'étabhssent parfaitement en chemin de fer : diplomatiques dans les premières classes, guindées et bourgeoises dans les secondes, brutales souvent, toujours ouvertes dans les troisièmes.
C'est là qu'il faiït étudier les types sociaux. Donnez-vous la volupté, une fois dans votre vie, de
visiter les trois classes d'un convoi de chemin de fer, et vous saisirez sur le vif les types multiples de cet étrange habit d'Arlequin qu'on appelle les mœurs de la France. Vous aurez sous la main les caractères les plus hostiles, les mœurs les plus diverses, les personnages les plus opposés : Gascons, Picards, Normands, Périgourdins, Bretons, Auvergnats, Provençaux, Limousins, Basques, Beaucerons, Berrichons, tous criblés de préjugés locaux et généraux, disputant à perte de vue sur la somptuosité de la dernière cérémonie, sur les notables de la ville, sur l'honnêteté incontestable de l'adjoint, sur les événements de l'Europe, sur les immenses et incalculables réformes accomplies dans l'empire de Bussie, notamment à l'égard des serfs, réformes qui, avec le temps et par le fleuve Amour, gagneront indubitablement la Chine et la Cochinchine ; sur le meilleur lieu de production des haricots, sur l'apport en mariage de mademoiselle D..., sur le prix des loyers, des grains, du calicot, sur les colimaçons et les taupes (jui ruinent les campagnes, sur l'envergure immorale des crino-
lines, sur le beau temps et la pluie ; l'un voulant que le soleil soit favorable aux biens de la terre, l'autre défavorable. Vous assisterez à une conversation babélique, à un chaos inextricable de pensées communes, terre à terre, mal comprises, mal digérées, mal exprimées, à un heurt homérique d'intérêts matériels, de lieux communs, de banalités, à une macédoine universelle de laquelle sont exclus seulement les sentiments nobles et désintéressés, les grandes pensées, les saintes préoccupations de l'art, de la science, de la poésie ; à des comédies, à des tragédies de deux, trois, quatre ou dix personnages, dignes du génie d'un Molière. Peut-être aussi serez-vous témoins de mariages à la vapeur, et entendrez -vous des conversation extravagantes et cahotées comme celle-ci :
— Madame, en chemin de fer il faut aller droit au but. J'ai un cœur sensible à vos charmes et cent mille livres de rente ; le tout vous agrée- t-il ?
— Monsieur, je suis veuve de deux époux qui m'ont donné la douce habitude du mariage; j'espère que vous serez aussi heureux qu'eux. Mon
second mari, monsieur, était un joueur effréné. Quand il avait perdu, il me battait sans pitié ni vergogne en rentrant à la maison; au contraire, s'il avait gagné, il revenait fou de joie, il fallait danser avec lui une sarabande. Après avoir compromis notre fortune dans une croupière de Bagnères-de-Lucbon, il se précipita du Pic du Midi, le pic le plus élevé des Pyrénées, haut de douze cents mètres environ. Je voulus le suivre, monsieur, parce que la loi ordonne à la femme de suivre son mari en tous lieux, mais par miracle, ma robe s'accrocha au piton du rocher ; je restai suspendue sur l'abîme. Un chevrier me vit et sauva cette existence tourmentée que vous me demandez aujourd'hui. J'ai mes-papiers sur moi. Nous nous arrêterons, s'il vous convient, à la première station ; là nous demanderons la bénédiction nuptiale au curé de l'endroit. Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas moins pressée que vous.
A la station, descendent nos deux futurs pour convoler. En même temps qu'eux sort une charmante jeune femme escortée d'un accompagnateur
officiel de dame, — métier fort lucratif et forti)laisant, je vous Taffirme. — Elle reçoit un bouquet du chef de gare, qui lui dit : — Madame, c'est du jardin d'un garçon. — Eh bien ! monsieur, le bouquet de demain sera du jardin d'un homme marié. — Et la charmante personne ne reiiïonte pas en wagon. — Heureux chef de gare ! heureux mariages en chemin de fer !
Ainsi le chemin de fer contient dans ses wagons bouffonneries, comédies, et jusqu'à des tragédies qui, plus saisissantes que celles de Corneille et de Racine, ont le pouvoir de faire frissonner toute la France. Voyez plutôt : Deux hommes sont dans un wagon de première classe capitonné de drap gris, éclairé par la lanterne d'un œil de bœuf. L'un est un vieillard ; sur sa tête blanchie ont passé les joies et les tristesses de la vie. Il abaisse ses paupières en songeant délicieusement à sa femme, à ses enfants qu'il va embrasser au retour; songe funeste ! — L'autre est le voyageur sinistre, celui qu'on rencontre à minuit dans le bois, dans la rue déserte, dans l'alcôve de l'adultère, celui (pie la mort im-
pitoyable pousse sur votre chemin. Avec une attention, une délicatesse d'homme du monde, ij a tiré les rideaux sur les vitres ; son œil homicide entr'ouvert épie la respiration calme du vieillard qui, dodeliné par le wagon comme l'enfant dans son berceau, s'endort profondément. Pris de la fièvre du meurtre, le voyageur sinistre s'approche doucement du vieillard, choisit l'endroit où il pourra frapper mortellement sa victime, lui applique un revolver sur la poitrine et tire... La balle amortie par les vêtements effleure la peau. Le vieillard se réveille croyant avoir été le jouet d'un cauchemar. Mais non, la réalité est là, vivante et menaçante devant lui. Il se jette vers la portière, il appelle à son secours, il crie à l'assassin. L'impitoyable convoi roule en grondant comme les flots qui déferlent sur la grève. Persoime ne viendra à l'aide du vieillard. Dans le wagon contigu, celui-ci songe à sa fortune à venir, celle-là à son amant absent, tous à la joie, aucun à la mort qui habite près d'eux. Cependant, le meurtrier a tiré un second coup de revolver qui a fracassé l'épaule du vieillard. Une
lutte effrayante s'engage dans le wagon entre l'assassin et sa victime. Succombant à ses forces épuisées, le vieillard tombe sur le tapis du wagon et reçoit en pleine poitrine une troisième balle mortelle. L'assassin, en proie à la rage, se jette sur sa victime, la frappe, la frappe encore, lui brise le crâne, pille le cadavre, et d'un œil de panthère assouvie, contemple son œuvre.
Bientôt la peur s'empare du meurtrier ; les ombres irritées de la justice et du bourreau s'asseoient près de lui, sur son coussin, et veulent le saisir. Le voyageur sinistre tremble, il a froid, il ne peut plus supporter la vue de ce cadavre ; il ouvre la portière. Profitant du ralentissement de vitesse du convoi qui approche d'une gare, au risque de se briser, il se jette sur la voie ; il se relève le front maculé de sang et fuit marqué de signe roùge, harcelé par les brises de la nuit qui sifflent à ses oreilles : « Gain, qu'as- tu fait de ton frère ? »
Le convoi du chemin de fer arrive en gare à Paris. Oh! les jobs petits pieds qui descendent furtifs sous la soie et dans le satin. Comme tous
les voyageurs ont liàte de sortir de la gare, de
courir au-devant des sourires, des baisers, des étreintes qui les attendent au foyer. Un wagon est resté fermé ; l'inspecteur qui l'ouvre recule épouvanté devant le cadavre du vieillard assassiné par le voyageur sinistre.
Maintenant, vous décrirai-je l'étrange panique de deux braves bourgeois se prenant mutuellement pour des assassins, implorant tout bas des sonnettes pour arrêter le mécanicien, des gendarmes pour veiller à leur sûreté, des médecins pour soigner leur maladie de peur, et ne commençant à respirer qu'à l'arrivée en gare où ils se reconnaissent et tombent dans les bras l'un de l'autre. Non, ce serait à n'en pas linir, s'il fallait vous narrer les péripéties, les romans du chemin de fer, vous peindre les femmes surprises en conversation criminelle dans un wagon par le mari, ouvrant brusquement la portière à la station ; — les intéressantes héroïnes, lisant les derniers romans à la mode, qui cherchent un mari dans les premières ; — les vantardises des comédiens; — les métamorphoses
des joueurs de profession allant faire leur saison à Bade ou faire sauter la banque de Spa ; — les personnages qui s'attribuent bénévolement d'importantes missions; — les banqueroutiers qui, après avoir déposé la clef sous la porte, passent incognito la frontière; les femmes qui fuient leurs maris, les maris qui fuient leurs femmes; — les voyageuses trop sensibles, trop nerveuses; ce monde en raccourci, toutes ces scènes tragiques ou burlesques contenues dans les compartiments d'un convoi.
Avant la création des chemins de fei% la nature ne palpitait plus; c'était une Belle-au-bois-dormant, une froide statue, un végétal^ un polype; les cieux mêmes paraissaient immuables. Le chemin de fer a tout animé, tout mobilisé. Le ciel est devenu un infini agissant, la nature une beauté en action. Le Christ s'est détaché de sa croix, il a marché et il a laissé bien loin derrière lui, sur la route, le vieil Ahasvérus.
Semblable à une capricieuse femme jonglant avec le cœur de son amant, le wagon joue avec le ciel, le fleuve, le nuage, les sites riants et sombres, tantôt vous montrant la vie en noir, tantôt
— sien rose, tantôt vous transportant sur la cime d'une montagne, tantôt vous plongeant clans un abîme. Nuages qui courez sur les bleus archipels, où allezvous? Ne seriez-vous pas des Atalante fuyant l'amour, ou les chasseresses escortant Diane? Sombres nuées, ne figurez-vous pas les grandes luttes des maudits contre les saintes milices? Le chemin de fer prête les charmes du mouvement et de l'émotion au paysage qu'il voile ou dévoile, qu'il fait rire ou pleurer, qu'il estompe, dessine ou peint, par grands plans.
Ne croirait-on pas voir ici une mêlée de Salvator Rosa, là une toile émue de Ruysdaël; de ce côté un jeu de lumière de Rembrandt, de cet autre une scène énergique et colorée du Titien ? plus loin, un ballet à tous crins dansé par la Rosati ! Parfois les tentations de saint Antoine se dressent dans les mirages du lointain. Les Glycères et les Phrynés s'étirent, voluptueuses géantes, du sol à la nue; les rêves les plus extravagants prennent corps ; les visions les plus désordonnées se sculptent dans les rochers qui tordent convulsivement leurs
membres de gramt comme un épileptique. C'est un déluge de figures fantastiques qui se dressent devant vous comme de mystérieuses énigmes; ce sont des sphinx cabalistiques, des dragons aux yeux de feu, de capricieuses chimères, des gargouilles accroupies allongeant leur cou sur des cavernes aux gueules béantes, des hydres élevant leurs myriades de têtes ; de frénétiques Gorgones, aux prises avec de hideuses harpies; des groupes de gnomes, de furieux accouplements de lascives sirènes aux seins abondants et mamelonnés, à la luxuriante chevelure tressée par des forêts de pins, avec de monstrueux Polyphèmes dont l'œil est un abhne! de gigantesques luttes de géants brandissant leurs massues de pierre à côté d'une accolade de deux héros réconciliés et d'un amant pétrifié aux pieds de son insensible dame. Un Lazare déguenillé ramasse les miettes du festin sous le portique d'un fantastique palais fouillé d'arabesques, ciselé de dentelles de pierre ; un poëte au front éclairé d'une blanche étoile de marbre rêve près d'un Prométhée enchaîné et
menacé par le vol circulaire d'un vautour. Puis dans d'horribles excavations enflammées par les feux du soleil couchant, se démènent furieusement une légion de démons en attisant les passions, à côté de saints à la tête chauve priant à genoux pour les pécheurs et les déshérités, et de blonds anges échelonnés sur des escaliers dont les derniers degrés se perdent dans l'azur des cieux. On croit voir des Madeleines en pleurs narguées par la bruyante joie de jeunes écervelés ; une Niobé est couchée sur le corps de ses enfants. Une procession de moines encapuchonnés se heurte à des soudards qui ripaillent un festin de Balthazar ; des fous coiffent un diadème; un Pygmalion retient une Didon désespérée qui surplombe le vide. Ici un lion se bat les flancs de sa queue et hérisse sa crinière ondoyante. Là un tigre blotti est prêt à se jeter sur sa proie, et des troupeaux de chacals flairent des cadavres.
Quel terrible fantaisiste que le chemin de fer! Grâce à l'indécision du coup d'œil que vous imprime la marche du convoi, tout ce que vous voyez
prend une allure miroitante et fantastique qui efface de son aile diaprée la triste réalité. Les montagnes se lèvent et se démènent comme des Titans escaladant le ciel, les Talions descendent comme une robe flottant sur les pieds d'une coquette ; les rivières sont autant de Pactoles roulant des flots d'or, et de serpents aux anneaux de diamants qui rampent et se contournent entre les, vertes rives. Le moulin ferraille en implacable duelliste ; les animaux figurent des sphinx, des dieux égyptiens, les oiseaux des âmes qui s'enivrent d'air pur et d'infini, les hameaux des mondes flottant sur des eaux grisâtres. Ce vigneron à rouge trogne qui travaiUe au milieu de ses chais, n'est-ce pas Silène? Cette Dulcinée en sabots qui sarcle au milieu de son champ, ou fait de l'herbe pour ses vaches, n'est-ce pas Cérès?
A travers un carré de pins verts qui marche escorté par deux rangées rousses d'ormes et de frênes, j'aperçois une cabane qui me rappeUe le temple de Diane. Ces bergers sont assurément des sacrificateurs, et voici le dieu Pan entouré de ses
faunes clans ce groupe de villageois couchés»^ au pied d'un arbre et racontant les prouesses amoureuses du pays.
La Rutli de la Bible est ressuscitée par cette glaneuse à peine vêtue qui, les mains pleines d'épis, se lève au passage du convoi.
Je retrouve les nymphes aux pieds nus dans une troupe de paysannes qui dansent une ronde au milieu des champs, et les amours dans ces marmots qui folâtrent et se roulent sur l'herbe. Cette pauvre fille marchant épuisée avec un enfant sur les bras, n'est-ce pas une Ariane abandonnée ?
Je reconnais la gentille Aude et Yseult la Blonde dans deux aristocratiques beautés qui, sur la pelouse de leur domaine, causent, avec un nonchaloir mélancolique, de leurs caprices éteints , de leurs chevaliers absents, de leur passion présente ou de celle à venir.
Hercule dompte un taureau rebelle, pendant que Latone trait les vaches de sa délicate main et qu'Apollon joue de la flûte en gardant les moutons. Amphitrite lave ses nippes au ruisseau ; Are-
huse porte la cruche remplie d'eau sur sa tête; Pomone, en cornette et en jupon court, abat des noix ; les trois Grâces jouent à la main chaude sur le revers du fossé ; la fée Morgane tricote une paire dé bas pour son homme ; et la belle Hélène, qui causa la ruine de Troie, cueille, gantée, les fruits de son verger.
Par l'action rapide du convoi, tout se transforme, se profile et se poétise. Les dieux morts ressuscitent, les grossières Marions s'idéalisent, la pierre fait statue, l'arbre pérore ou pleure, le nuage ivre va du zénith au nadir; les forêts se prennent aux cheveux dans une mêlée furieuse, le soleil danse le menuet, et la lune s'égare...
La nature entière devient un théâtre féerique, mouvementé, sur lequel viennent poser et défiler les divinités fabuleuses, les héros, les monstres, les batailles, les famines, les triomphes, les grands spectacles de l'histoire. Beautés et laideurs des civilisations mortes ou en train de mourir, courtisanes et saintes, héroïsmes et bassesses sortent de leur suaire pour demander une approbation, une
larme ou un sourire au voyageur spectateur du wagon.
La brillante palette du chemin de fer peint la vie universelle dans toutes ses manifestations ridicules ou sublimes^ avec tous ses- contrastes, ses grandeurs et ses misères, ses grâces et ses contorsions, ses grimaces et ses sourires.
Les lanternes des wagons s'allument; comme un enfer mobile, le fourneau de la locomotive brille dans l'espace. Le crépuscule estyenu. La nature a donné sa fête de jour. Délicieuse courtisane, elle a ravi nos yeux par les sourires timides, les teintes roses et nacrées de l'aurore, par les ivresses impudiques du soleil à son zénith, parles flammes poitrinaires du couchant, par les mille gradations et dégradations de la lumière sur le sein de la terre ; elle a enivré nos oreilles d'harmonies rossiniennes, d'éclats de phrases meyerbériques : doux chant des sphères, mélodieux réveil de Vénus sur sa couche parfumée, frémissement mystique des forêts aux
premières lueurs du jour, chant nourri de riioninie se rendant au travail, du marin rhythmant l'océan/ du laboureur scandant le sillon, des hommes de la forge soufflant la fournaise ; bruits multiples, crescendos infinis qui se fondent dans la grande harmonie terrestre, dans la mélodieuse partition écrite par le divin compositeur qui a désiré garder l'anonyme.
Le jour a donné sa fête. Le soleil s'éteint, les bruits s'apaisent, les ombres et le silence s'accouplent. La bataille est finie, les canons refroidissent; les blessés seuls gémissent sur le champ de gloire. La chasse est finie ; l'amazone, déchirée aux ronces des bois, est lentement ramenée par son cheval épuisé ; elle a égorgé le cerf de son aristocratique main. Le travailleur est délassé par le sourire de son enfant et le rustique souper de sa ménagère ; toutes les cheminées du bourg fument, tous les mortels rentrent au logis, qui, se frottant les mains du gain de la journée, qui, sombres en trouvant les murs froids, la huche vide, l'enfant malade, la femme maussade. Les ombres vont s'épaississant.
A travers les carreaux chargés de vapeur du wagon, on croit voir passer spectres et fantômes. Lestombes du cimetière surgissent, sépulcres blanchis, au sein de la nuit noire ; une lumière isolée scintille comme l'œil de Satan. Les morts se lèvent de leurs tombes, se livrent à un etfroyable steeple-chase avec le chemin de fer qui fuit plus rapide que le cheval macabre de Lénore. Sur son passage, les grands bois murmurent des choses sinistres : ils s'entretiennent des crimes des humains ou se moquent de leurs innombrables bévues. Le voyageur, que ne rassure certes pas la lamï)e funéraire de son wagon, sent une sueur glaciale coller sa chemise à ses os. Heureusement, bandes de ténèbres, légions de spectres s'enfuient devant le disque d'or de la lune qui se montre au fond de l'horizon et devant la lumière des étoiles blondes, s'allumant l'une après l'autre au ciel.
Voyageur, cette douce étoile dont le pur rayonnement efface les lueurs troubles de la terre et qui te suit sur ton chemin rapide avec tant d'amour, c'est l'àme de ta sœur, de ta mère, de ton père.
peut-être eelle trune Béatrix traiiie, d'une maîtresse assassinée ; c'est peut-être l'àmc d'un j^rand lionime^ d'un Lamennais, qui t'imite à éclairer, à purifier ta vie, lumineux et divins regards jetés d'en haut sur la nuit de ton voyage. — Appels mystiques des âmes à vous communiquer le vertige, à vous donner la tentation de vous jeter par la portière du convoi, blanches apparitions, chuchotements des esprits, plaintes des martyrs, hurlements lugubres des chiens, sifflement sinistre du hibou, gémissements des malheureux, que d'émotions à ressentir dans une nuit passée en chemin de fer ! Les profanes, ceux qui vivent le jour, ronflent et se vautrent sur les coussins du wagon, comme ce négociant dont la femme bien éveillée rêve aux cheveux blonds de l'enfant resté à la maison et aux yeux noirs de l'amant qui la recevra avec son mari en descendant du chemin de fer. La nuit n'a pas été faite pour le commun des mortels. Peu d'êtres sont en état de comprendre ses mystères sacrés. Elle est la fiancée des grandes âmes ennemies du jour qui éclaire le despotisme et couronne la
sottise. Laimit^ c'est la lumière intelligente moins la brutale insolence du soleil, c'est le règne de la femme, c'est la liberté des amants, doux perdreaux nichés sur la mousse, au fond des bois ; c'est la richesse du pauvre homme qui, aidé de son aîné, coupe en fraude le fagot pour le porter à la maison froide où gît sur le grabat dur sa vieille femme perdue. La nuit, la course désordonnée du chemin de fer peuple de visions fantastiques les vallons et les champs, donne à tous les objets une attitude, un aspect étrange. Vêtues des rayons de la lune comme d'une blanche armure, les forêts figurent des armées en marche ; les montagnes de mons* trueux sphinx accroupis ; gorges et fondrières, des abîmes infernaux ; lacs et rivières, de gigantesques miroirs de fées ; les châteaux démantelés, des spectres du moyen âge ; les prairies, des salles de bal dans lesquelles s'agitent les ménades amoureuses, tourbillonnent les blanches robes des willis, tournoient les elfes, guettent les kobolds. — La lumière rouge des hameaux brille une seconde dans le feuillage et disparaît comme l'éclair de l'amour et de
la vie. Si rapidement que le convoi du chemin de fer traverse villages et villes, le voyageur saisit cependant les scènes des intérieurs ; il entend les sanglots de la famille qui ferme les yeux de la mère ; les chansons d'épicuriens. en goguette, les joyeuses rumeurs du bal. Il voit derrière les rideaux transparents des croisées éclairées les ombres chinoises des habitants se livrer à tous les ébats du ménage. Ces deux ombres qui s'embrassent, ce sont de nouveaux époux assurément. A une autre croisée, trois ombres se livrent un combat acharné: c'est un vieux barbon qui vient de surprendre sa Vénus et joue du poignard contre elle et Roméo ; plus loin, une canne frappe d'importance de blanches épaules... 0 douceurs du mariage ! Dans cette chambre faiblement éclairée par une veilleuse, une ombre s'avance à pas comptés vers un lit...; c'est celle d'un assassin !
Tout à coup, la ville s'emplit de rumeurs, s'illumine, se transforme en fournaise . Le tocsin retentit ; on crie au feu dans toutes les rues. Devant tant de déplorables spectacles, vous bondissez sur votre
banquette, vous Youlez défendre cette femme outrageusement battue, samer cet homme qui Ta être assassiné, porter votre aide à l'incendie!... Mais qu'importent au chemin de fer les cris, les meurtres, les incendies, les doulem^s et les joies... Il ne s'arrêtera pas; soldat affamé de victoire, qui pousse la charge sur les cadavres dans le ravin de la mort, il marche toujours en avant, à travers le sang, le rire et les larmes. Le but ! il faut qu'il l'atteigne : le retard, le repos, c'est la mort. — En avant, en avant, locomotive enivrée d'action, qui portes la lumière et le feu du progrès sur ton chemin ; devance l'oiseau à l'aile rapide et le nuage aérien ; écrase les insensés qui se jettent au travers de ta voie ; écarte ou broie tous les obstacles, puisque la civilisation avance et glisse sur le fer !