LA THÉORIE
HÉRON d'aLEXANDRIE. — SALOMON DE CAUS.
Quoique la force de la vapeur n'ait été sérieusement comprise et utilisée que depuis un siècle, il est certain cependant que l'antiquité la connut. Les anciens avaient observé le phénomène de la vaporisation; ils avaient constaté que l'eau de notre globe tend à passer à l'état gazeux en été aussi bien qu'en hiver. Dans l'éloge de James Watt, prononcé devant l'Académie de Paris en 1834, le savant Arago dit que les Grecs et les Romains n'ignoraient pas que la vapeur d'eau peut acquérir une puissance mécanique prodigieuse; Il rapporte l'anecdote
— 1^0 -^ d'Anthémius, architecte de Justinien, qui^ ayant une habitation contiguë à celle de Zenon, son ennemi, imagina de placer dans le rez-de-chaussée de sa propre maison plusieurs chaudrons remplis d'eau. De l'ouYerture pratiquée sur le couvercle de chacun de ces chaudrons partait un tube flexible qui allait s'appliquer dans le mur mitoyen, sous les poutres qui soutenaient les plafonds de la maison de Zenon. Ces plafonds dansaient comme s'il y avait eu de violents tremblements de terre, dès que le feu était allumé sous les chaudrons. Il mentionne aussi l'histoire du dieu Busterich, dont la tête en métal renfermait une amphore d'eau. Des tampons de bois fermaient la bouche et un autre trou situé au-dessus du front. Des charbons placés dans une cavité du crâne échauffaient graduellement le liquide. Bientôt la vapeur engendrée faisait sauter les tempons avec fracas, alors elle s'échappait en deux jets et formait un épais nuage entre le dieu et ses adorateurs interdits. C'est ainsi que fonctionnait l'idole devant des assemblées teuton es.
— loj
« Le premier exemple de mouvement engendré par kl vapeur, dit encore Arago, je le trouve dans un joujou, dans un colipyle d'Héron d'Alexandrie, dont la date remonte à cent vingt ans avant notre ère. Si jamais la réaction d'un courant de vapeur devient utile dans la pratique, il faudra incontestablement en faire remonter l'idée juscju a Héron ; aujourd'hui l'éolipyle rotatif pouvait seulement être cité comme la gravure en bois dans l'histoire de l'imprimerie. »
Héron décrit ainsi l'effet d'un jet de vapeur vertical sur un corps léger qu'on y applique :
c( Les boules dansent de cette manière : une marmite contenant de l'eau et munie d'une ouverture est soumise à l'action du feu, de l'ouverture sort un tube terminé à son extrémité supérieure par une demi-sphère creuse. Si nous jetons une petite boule légère dans la demi-sphère creuse, la vapeur qui sortira par le tube soulèvera la petite boule qui paraîtra danser. »
La forme du vase figuré dans l'ouvrage de Héron
indique une marmite hermétiquement fermée par
un couvercle qui ne laisse échapper la vapeur produite que par un très-petit orifice. L'usage de la marmite a donc suffi pour donner à l'homme une idée de la force élastique de la vapeur d'eau. La légende historique veut aussi que la marmite munie d'un couvercle fermant à peu près hermétiquement ait révélé la propriété expansive de la vapeur à Salomon de Caus et au marquis de Wor-
cester.
Ces deux noms nous entraînent à discuter les litres réels de notre nation à la découverte des forces de la vapeur. Les Anglais trop disputeurs, trop injustes, quand il est question d'inventions, nous ont disputé et nous disputent encore la priorité. Mais comme les dates tranchent ici tout débat, il suffira de dire que Salomon de Caus, né à Dieppe, publia son ouvrage imprimé en 1615, quarantehuit ans avant que le marquis de Worcester n'écrivît à Londres son livre Century of inventions, dans lequel on retrouve la bombe à demi remplie d'eau et le tuyau ascensionnel vertical de Salomon de Caus. Le travail de Salomon est intitulé
« Les raisons des forces momantes, avec diverses machines, tant utiles que plaisantes, ausquelles sont adjoints plusieurs desseing de grotes et fontaines, par Salomon de Caus, ingénieur et architecte de Son Altesse Palatine Électorale, à Francfort, en la boutique de Jean Northan, 1616. »
Dans le cours de son travail, Salomon expose clairement et simplement, que la vapeur d'eau condensée donne un volume d'eau précisément égal à celui qui a produit cette vapeur ; que la pression de la vapeur formée est assez forte pour faire jaillir l'eau non encore vaporisée en dehors du vase par l'orifice ; puis il décrit un appareil propre à faire monter l'eau au-dessus de son niveau à l'aide du feu.
Nous devons mettre en garde nos lecteurs contre les fables débitées sur la fin de Salomon de Caus, qui, suivant de faux récits, serait mort fou à Bi cotre. Salomon de Caus, né en Normandie vers la fin du seizième siècle, est mort paisiblement en 1630, après avoir été architecte-ingénieur en France, en Angleterre et dans le Palatinat.
Quoique Salomon de Caus connût la force motrice de la vapeur d'eau et ait décrit des dispositions mécaniques très-ingénieuses, cependant il ne trouva pas un appareil à vapeur fonctionnant d'une manière utile. Plus d'un demi-siècle devait s'écouler avant que Denis Papin, notre compatriote, reprenant les idées exposées dans les Forces mouvantes de Salomon de Caus, inventât la première machine à vapeur à piston et à cylindre.