LA VAPEUR
La vapeur est, après l'iiTiprimerie, la découverte qui a le plus amélioré les conditions de la vie humaine. En effet, avant que la vapeur ne fût découverte et utilisée, c'était chose sérieuse qu'un voyage de cinquante Heues. Au xvii^ siècle encore, ma-
dame de Sévigné ne se rendait pas sans peine ni terreur de Paris à Blois, dans ces lourds carrosses qui souvent se brisaient aux cahots du chemin. On faisait alors son testament avant de se mettre en route. Le voyage en mer était encore plus effrayant. Quand la brise était contraire ou ne soufflait plus, il fallait rester en panne ou relâcher à la côte, au risque de se briser. La vapeur a supprimé à la fois la distance et le danger. En une heure, elle nous fait franchir dix lieues sur des rails; en trentesix heures, elle nous emporte à cinq cents lieues du port, domptant les vagues avec une roue, narguant les tempêtes, marchant contre vent et marée! Grâce à son action, l'homme fait aujourd'hui le tour du monde avec plus de tranquillité qu'un voyage à Blois, il y a deux siècles. La distance n'est plus qu'un être de raison, l'espace qu'une entité métaphysique dépourvue de toute réalité.
La civilisation a enfln trouvé ses ailes de fer et remplacé supérieurement les tristes ailes de cire de l'Icare antique. Pouvant se rapprocher et se réunir sans aucune difficulté, les hommes, il faut
l'espérer, s'entendront mieux dans le présent et dans l'avenir que dans le passé ; ils substitueront les raisons aux horions et aux coups de canon, dont le règne est aussi fastidieux qu'infiniment trop prolongé. c( Lorsque la vapeur sera perfectionnée, a dit Chateaubriand, lorsque, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront pas les individus, ce ne seront pas seulement les marchandises qui voyageront d'un bout du globe à l'autre avec la rapidité de l'éclair, mais encore les idées. »
Tout en constatant la rapidité des progrès dans les mœurs et dans les idées que la vapeur permet d'accomplir à l'humanité, n'oublions pas qu'elle est devenue l'âme de l'industrie moderne, le moteur puissant de la mécanique, soit qu'elle communique le momement à une machine, soit qu'elle serve à épuiser des eaux ou à élever des fardeaux. Que d'applications encore inconnues de cette nouvelle puissance de la civiUsation l'imagination n'entrevoit-elle pas ! Avant dix ans, le labourage à vapeur, que l'Angleterre pratique déjà sur une
grande échelle, aura remplacé en Europe la charrue Dombasle, comme la locomotive à grande vitesse a remplacé la voiture. La vapeur sera le moteur unique de l'agriculture et de l'industrie.