‹ La vie en fleurChapitre 20 sur 35 · L APPARTEMENT DE MONSIEUR DUBOIS · texte numérisé non relu

L APPARTEMENT DE MONSIEUR DUBOIS

M. Dubois était un grammairien d'une force qui faisait peur. Pour le sens et les rapports des termes, rien n'égalait sa justice sévère; au reste, assez indifférent à l'orthographe, qu'il ne mettait pas lui-même très exactement. Il disait ne pas comprendre qu'on perdît un temps précieux à ces minuties. Il appelait la W- grammaire de Noël et Chapsal une grammaire de quartier général, et la disait imposée par l'insatiable tyrannie de Napoléon qui, s'exerçant autant sur les idées que sur les actes, poursuivait toute indépendance d'esprit. Et quand ma mère parlait devant le vieillard de cette règle des participes, son perpétuel souci.

il la consternait en lui répondant que, sur les participes, il n'en voulait pas savoir plus que Pascal et Racine, qui n'en savaient rien.

Le goût littéraire de M. Dubois me glaçait de respect et d'effroi.

Il était classique, mais avec beaucoup de critique et une philosophie qui lui dictait tous ses jugements. Il trouvait plus d'esprit à Saint- Evremond qu'à Pascal. Bossuet, selon lui^ exprimait dans un style rocailleux de pauvres idées; son Discours sur l'Histoire universelle était aussi sot, disait-il, que V Histoire de Paul Orose, dans laquelle il était copié.

— Corneille, disait-il, ne peut plaire à un esprit sage, puisque Napoléon l'admirait. En effet sa tragédie d'Horace sent la boucherie. M. Dubois tenait VEsprit des lois et V Essai sur les mœurs pour les deux plus beaux monuments de la pensée humaine. Il avait du goût pour les tragédies de Voltaire, malgré la faiblesse du style. En fait de poètes, à l'en croire, il n'y avait que les Grecs et les Romains. De ceux-là il se délectait et gardait toujours dans sa poche un Théocrite ou un Catulle de petit format et bien imprimé, car il était bibliophile.

Il savait Virgile par cœur, et contait qu'ayant

récité un jour avec le général Miollis le 4* Livre de l'Enéide, ils avaient tous deux fondu en larmes. La rime lui rendait le vers moderne insupportable. Il la trouvait barbare, bonne seulement à soutenir l'attention débile d'hommes grossiers et ignorants, et à satisfaire des oreilles incultes en marquant pesamment la cadence. Il conjecturait que ce retour régTilier des mêmes sons avait été à l'origine un moj^en mnémotechnique pour des êtres qui, faute d'habitude, n'apprenaient pas facilement. Ce qui ne l'empêchait pas de goûter fort les vers de La Fontaine, de Voltaire et de Parny. II s'en tenait là, ignorant totalement les poètes romantiques. De la prose contemporaine, il ne connaissait que ce qui traite de politique et d'histoire. Les Mémoires d' Outre-Tombe, mal reçus du public, déplurent particulièrement à M. Dubois qui reprochait à Chateaubriand l'outrance du langage et le vide de la pensée. Un goût si sévère n'était guère communicatif. D'ailleurs, le goût se forme tard chez les hommes ordinaires et seulement par une expérience longue, parfois pénible. Le goût étant le sens de l'agréable, il s'affine dans la souffrance. Le grand vieillard qui voulut bien s'intéresser

à moi dès ma sortie de l'enfance ne m'apprit pas le bon langage, mais il m'inspira l'amour des arts d'imitation et un ardent enthousiasme pour la beauté sensible.

M. Dubois, comme tous les archéologues de son temps, connaissait surtout la sculpture grecque par des ouvrages de l'époque romaine. Le sens de la grandeur et de la simplicité ne lui manquait pas; mais il avait vu trop tard les marbres du Parthénon, et le Laocoon restait pour lui la plus parfaite expression du beau. Ce n'en était pas moins un connaisseur.

Ayant voyagé en Italie à une époque où l'on n'y allait guère, ayant fréquenté les artistes de son temps, il s'était fait sans grande dépense un cabinet de curieux, dont il jouissait dans le silence et dans le recueillement. Mais, comme il faut, en ce monde, que toute joie soit gâtée, sa gouvernante troublait la paix d'un intérieur tranquille et orné. Clorinde « buvait ». Et M. Dubois, bien qu'il fût très secret, avait confié un jour à ma mère qu'il avait un soir trouvé Clorinde ivre-morte dans sa cuisine incendiée. Je m'étonnais qu'il ne la congédiât pas; mais ma mère en paraissait moins surprise.

De temps en temps, quand il était content de mes progrès, il me disait :

— Mon enfant, je te montrerai mes antiques et aussi quelques morceaux de peinture comme on n'en fait plus, car nous sommes submergés par les barbares. On ne sait plus dessiner.

Ce qu'il appelait barbares, c'était les Couture, les Cognet, les Deveria et surtout Delacroix dont il avait horreur. Il ne le comprenait pas. Il ne comprenait pas tout. Mais qui de nous peut se flatter de tout comprendre?

En se proposant de me recevoir chez lui^ M. Dubois me faisait un grand honneur, et rare. Demeurant avec sa vieille gouvernante, sans parents, sans amis, il ne recevait âme vivante. Aussi, faisait-on des contes étranges sur ce logis où personne n'avait jamais pénétré. Il était situé, au deuxième étage, sur la cour, dans un vieil hôtel de la rue Sainte-Anne^ M, Dubois l'habitait depuis son enfance.

Naître, vivre et mourir dans la même maison.

M. Dubois avait eu une mère charmante, qu'il adorait. Elle était belle, jouait de la harpe comme madame de Genlis, peignait des fleurs comme Van Spandonck. Morte subitement, en

181 S, sa chambre, disait-on, avait été laissée intacte par son fils, avec sa harpe, une romance ouverte sur le clavecin, sa boîte d'aquarelle et le vase rempli des fleurs qu'elle avait commencé de peindre, ensevelis depuis quarante ans sous un linceul de poussière. On disait qu'il y avait dans le salon de M. Dubois le portrait d'une dame poudrée dont la main droite disparaissait sous un bouquet de roses, et l'on croyait que c'était le portrait d'une arrièregrand'mère de M. Dubois qui, sur son lit de mort, avait écrit à son fils absent qu'elle lui donnait sa malédiction. Mais, six semaines après qu'on l'eut mise en terre, on trouva un matin sur son portrait la main droite effacée et remplacée par des roses fraîchement peintes. On pensa qu'elle était venue elle-même opérer cette substitution pour donner à entendre qu'elle révoquait les termes de sa dernière lettre. Il y avait eu dans cette maison plusieurs victimes de la Terreur dont les ombres indignées hantaient les escaliers et les corridors.

De temps en temps, M. Dubois répétait : — Mon enfant, il faudra qu'un de ces jours, tu viennes voir mes antiques.

Mon pcirrain, qui était le meilleur et le plus accommodant des hommes, chicanait quelquefois M. Dubois sur son amour de l'antique. Mon parrain trouvait l'antique beau mais froid, et ne parlant pas au cœur. Il aimait, comme Gautier, les vieux tableaux de l'école allemande et les primitifs italiens.

Un jour qu'il vantait les maîtres du Quattrocento, M. Dubois lui donna raison.

— Je tiens Mantegna, dit-il, pour un très grand maître. J'ai trouvé de ce peintre à Vérone, il y a une trentaine d'années, un Christ au Tombeau d'un dessin impérieux et puissant. C'est un superbe ouvrage.

Et se tournant vers moi :

— idon enfant, il faudra que je te le fasse voir.

Cette fois la visite fut décidée; on prit jour, il m'en souvient, pour le jeudi après Pâques. Je mis mes plus beaux habits et pris mon chapeau de haute forme, car à cette époque, le melon n'était pas toléré même aux très jeunes gens. Et à une heure et demie, je sortis de chez moi très ému.

Sitôt sur le palier, j'entendis souffler, comme autrefois soufflait ma bonne Mélanie et vis la

mère Cochelet* assise sur une marche de l'escalier, la tête entre les genoux et suffoquant. Elle était vraiment hideuse, la loupe qui lui bouchait l'œil droit était maintenant grosse comme le poing, et de cet œil bouché coulaient, sur une joue tachée de terre, des larmes visqueuses et rouillées. Son bonnet sale et son serre-tête noir, secoués par la toux, découvraient un crâne chauve et crasseux. De grosses boucles d'or qui pendaient à ses oreilles achevaient sa hideur. J'eus le tort, en passant devant elle, de hâter le pas et de détourner la tête. Tout soufflant, elle m'appela d'une voix rude.

Je m'approchai d'elle. Elle me regardait d'un gros œil mauvais :

— Mon petit ami, n'est-ce pas qu'en m'entendant souffler, vous vous êtes dit : « C'est un phoque! », car, si vous aviez pensé que j'étais une femme, vous m'auriez tiré votre chapeau.

Elle laissa retomber sa tête sur ses genoux et recommença de souffler.

Je rougis, balbutiai des excuses et lui offris mon bras pour monter l'escalier. Elle le refusa

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