La mère Cochelet. Voir le Petit Pierre, p
LA VIE EN FLEUR 21f
sans grâce. Je m'en allai triste et confus. Mais dès que je fus dehors, le vent frais, l'air subtil, le ciel riant m'emplirent de gaîté et d'oubli. J'aimais ma grand'ville, que je me peignais en miniature dans mon cœur pour l'embrasser tendrement; j'aimais ma royale rivière de Seine, si sage, si contenue dans ses atours de pierre, et d'une beauté citadine; j'aimais les grands quais illustres et familiers, bordés de platanes réguliers, de vieux hôtels et de palais. Ils s'enveloppaient alors de calme et de silence, ces beaux quais. Alors, la vulgarité tapageuse des trams n'en troublait pas la majesté. Je pris le pont de fonte gardé par quatre femmes de pierre qu'on ne vit jamais sourire; je traversai la cour du Louvre oîi s'élevait, criant notre histoire par toutes ses pierres, le palais des Tuileries, cruellement incendié dix ans plus tard par des vaincus, puis rasé par des bourgeois malfaisants. Ayant franchi le guichet de l'échelle, et traversé la rue de Rivoli, je m'engageai dans un dédale de rues étroites et tortueuses qui depuis sont tombées sous la pioche, et atteignis le coin de la rue Sainte-Anne et de la rue Thérèse. Là, M. Dubois habitait, depuis son enfance,
le second étage d'une maison du temps de Louis XV. Je fus reçu par Clorinde. Si comme il faut croire, elle « buvait », c'était une ivrognesse terriblement secrète. Je n'ai vu de ma vie vieille femme plus grave, plus tranquille, plus blanche et plus silencieuse. Dès l'entrée, l'appartement de M. Dubois révélait le curieux et le connaisseur. L'antichambre était pleine de fragments de statues et de sarcophages romains. Il y avait dans la salle à manger des marbres et de ces vases rouges ornés de ligures noires, de beau style grec, qu'on appelait encore à cette époque vases étrusques. M. Dubois me montra, comme le plus riche trésor de son cabinet, un torse en marbre pentélique de jeune faune, sa nébride sur l'épaule; il m'en vanta la grâce, la pureté, la simplicité.
— La mutilation d'une telle œuvre, me dit-il, est un des plus grands crimes de l'humanilé. Mais quand une œuvre atteint ce degré de perfection, sa beauté réside tout entière en chacune de ses parties. Tandis que dans nos ouvrages modernes, si l'on ôte l'expression, c'est-à-dire la grimace, il ne reste plus rien.
Et M. Dubois parla d'abondance.
— En poésie, en art, en philosophie, il faut
revenir aux anciens. Pourquoi? Parce que rien ne se peut plus faire de beau, de bien, de sage. Il fut donné aux Grecs de porter l'art à sa perfection. Ce fut le privilège d'une race bien douée, qui dans un beau climat, sous un ciel pur, sur une terre aux lignes harmonieuses, au bord d'une mer d'azur, pratiqua les mœurs de la liberté.
» Il y a, mon enfant, dans Hérodote, une parole qu'il faut retenir. Le vieil historien la met dans la bouche du Spartiate Démarate parlant à Xerxès : « 0 roi, sache que la pauvreté est l'amie fidèle de la Grèce, la vertu l'accompagne, fille de la sagesse et du bon gouvernement. » Les Grecs (et c'est le trait le | plus heureux de leur génie) prirent l'homme \ pour mesure de toutes choses, et ils crurent à la justice des dieux ou du moins à leur modération.
M. Dubois me montra avec un soin flatteur les peintures et les dessins qu'il avait rapportés d'Italie ou recueillis autrefois à Paris. Il attirait particulièrement mon attention sur les maîtres qu'il estimait le plus, le Guide, les Carrache, l'Espagnolet, Battoni et Raphaël Mengs. Ces figures hirsutes d'évangélistes et de martyrs,
noyées dans une ombre profonde, m'attristaient. Des académies de David, qui me furent très vantées, ne purent m'égayer. M. Dubois luimême trouvait à David de la brutalité, mais il lui savait gré d'avoir rompu avec le mauvais goût de Boucher, de Pierre et de Fragonard.
Mon hôte me fit entrer dans une chambre où des colombes se becquetaientsur les trumeaux, au-dessus des glaces ternies. II y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui couraient sur cet appartement mystérieux; je vis dans cette chambre une harpe aux cordes détendues, et, sur un clavecin, des rouleaux de musique; je vis sur le mur le portrait d'une dame poudrée, un fichu blanc croisé sur la poitrine, et dont la main droite était cachée sous des roses qui paraissaient avoir été peintes après coup, d'une main hâtive. Mais M. Dubois se contenta de me dire que les meubles de cette chambre provenaient de ses parents.
Puis montrant une commode Louis XV, couverte de marqueterie et ornée de bronzes dorés d'or moulu, des fauteuils dorés recouverts de tapisseries à bergeries, des cantonnières en Beauvais, il murmura avec un demisourire :
— Ce sont les meubles de mon arrièregrand'mère. J'en ai bien souffert autrefois. Tu sais qu'il se fit à l'époque du Directoire et du Consulat une grande révolution dans l'art. Le goût, qui avait déjà commencé à s'épurer au déclin de la monarchie, fut tout à l'antique et l'on trouva grotesques les chinoiseries du vieux temps. J'habitais alors avec mes parents; j'étais jeune, j'avais de l'amour-propre et il m'était pénible de vivre dans ces vieilleries et surtout d'y recevoir mes amis, dont quelques-uns étaient peintres, élèves de David et comme lui tout épris du grec et du romain. Je me rappelle qu'un jour je fus présenté à madame de Noailles qui, revenue de l'émigration, habitai* dans la chaussée d'Antin un hôtel décoré par David et meublé sur les dessins de Percier et de Fontaine. Sur les murs étaient peints, en imitation de bronze, des faisceaux, des casques, des boucliers, des glaives et des frises de héros. On y voyait Romulus et Rémus tétant la louve, Brutus condamnant ses fils, Virginius immolant sa fille... Que sais-je encore! On s'asseyait sur des chaises curules. Le boudoir était orné de peintures sur fond rouge imitées des fresques d"Herculanum. Cette décoration, cet
ameublement me parurent admirables. Je ne sais si la beauté de l'hôtesse, dont les cheveux blonds et les bras de marbre étaient vraiment magnifiques, accrut mon admiration pour les murailles sur lesquelles elle promenait ses regards, pour les sièges sur lesquels elle reposait son corps de déesse; mais je sortis de l'hôtel de Noailles fou d'enthousiasme. Et quand, de retour à la maison, je revis les commodes à gros ventre, les fauteuils à pieds tordus, les tapisseries avec leurs bergères et leurs moutons, je pleurai presque de dépit et de honte, et m'efforçai de démontrer à mon père que ces vieilleries étaient ridicules, et que jamais les Chinois, eux-mêmes, n'avaient rien produit de si absurde et de si grotesque. Mon père en convint : « Je sais bien, me ditil, qu'on fait mieux à présent et que le goût est meilleur. Si l'on veut me changer mes antiquailles contre un mobilier dessiné par messieurs Percier et Fontaine, j'y consentirai volontiers; mais comme personne ne sera assez fou pour faire le troc, je me contente des meubles dont mes parents se sont contentés, n'étant ni assez jeune, ni assez riche pour me meubler à la mode. »
— Ces paroles me furent amères, ajouta M. Dubois, et pourtant, tu le vois, mon ami, moi-même, soit parcimonie, soit piété filiale, soit pure négligence, j'ai gardé ces meubles de mon aïeule, et l'on me dit qu'au point de vue de l'économie domestique, je n'ai point eu tort, et que même, j'ai fait une bonne affaire, que ces meubles naguère si décriés ont repris faveur et se payent aujourd'hui un assez grand prix.
Tandis qu'il parlait, mes regards restaient attachés à une petite toile, pendue dans la ruelle. J'avais vu, jusque-là, des vieillards du Guide et des Carrache, des martyrs de Ribera, un terrible Eliézer entouré de chameaux étranges de Battoni, un Christ au Tombeau de Mantegna d'une perfection impitoyable. J'avoue que la vue en était dure pour mon âge. Ce que je découvrais dans cette ruelle ne m'en parut que plus aimable. C'était une tête charmante, d'un bel ovale, avec des cheveux d'un blond doré, des yeux de violette, un regard ému, des épaules jeunes et charmantes.
— Qu'elle est belle ! m'écriai-je.
— Tu ne la connais pas?... C'est la Psyché de Gérard. Le tableau fut exposé au Salon de
1796; il est maintenant au Louvre. C'est le chef-d'œuvre du peintre; mais cette étude est bien meilleure que la partie correspondante du tableau. Quelle différence entre cette première pensée si heureuse et la réalisation ! La tête de Psyché, dans l'œuvre terminée, est d'un bon dessin assurément et d'une exécution soignée, mais un peu froide, trop polie, trop lisse et trop glacée. Il y a dans cette esquisse un faire plus libre, une manière plus large, plus de sentiment, une flamme douce, une fraîcheur de chair, une tendresse, une vénusté qui ne se retrouvent point dans la grande composition du Louvre. Il y a aussi la vérité, la nature saisie et fixée, la vie. Le modèle a inspiré le peintre.
— Mais, monsieur, m'écriai-je, le modèle ne pouvait pas être aussi beau que cela!
— Si fait, il était aussi beau. Gérard était un excellent portraitiste, et c'est dans ses portraits qu'il faut le préférer. Et ce que tu vois ici, mon ami, est un portrait, un portrait non pas tout à fait terminé, mais amené au point où il ne pouvait plus que perdre à être travaillé davantage. Je puis t'assurer que cette esquisse représente très fidèlement le modèle sans le flatter...
Sache, mon enfant, que la flatterie est toujours une offense et qu'elle est un outrage à la beauté. Le modèle qui posa pour cette Psyché est resté longtemps célèbre dans les ateliers. Elle s'appelait Céline... Tu retrouveras Céline dans beaucoup de tableaux de l'époque impériale. Elle posa pour David, avec qui elle se brouilla : il était brutal, Céline était fière et avait un très mauvais caractère. Elle posa pour Guérin, pour Girodet, pour le baron Regnault, et plus tard, pour Hersent. C'était avec la Marguerite de Prud'hon le plus beau modèle femme de cette époque. Marguerite exhalait la volupté. Mais Céline était plus svelte, plus fine, plus élégante, sa chevelure avait plus de richesse, son teint plus d'éclat. Céline en 1815, bien qu'elle eût passé la première jeunesse, jouissait encore d'une si grande renommée parmi les peintres, que l'empereur Alexandre, lors de son séjour à Paris, voulut la voir, et lui donna pour ses papillotes une liasse de billets de la banque de Pétersbourg, On dit que la duchesse d' Angoulême fut curieuse aussi de voir Céline et lui fit un cadeau. Je l'ai rencontrée un jour, dans l'atelier de monsieur de Forbin, elle était encore jolie, mais très épaissie. Il y a
de cela quarante ans. Elle est bien vieille aujourd'hui... si elle vit encore.
Je quittai l'appartement de M. Dubois l'âme pleine de visions où les âges se mêlaient étrangement et hanté par l'ombre de Céline. Pendant des jours et des jours, elle me cacha le monde, je ne voyais qu'elle. J'étais fou ; j'étais surtout stupide.
IL n'est si belle rose,
Je parlai de M. Dubois, de Gérard, de Psyché et V Amour, dans le jardin du Luxembourg à Fontanet et à Mouron qui y furent indifférents. Fontanet, qui avait pris ses inscriptions à l'Ecole de droit, ne pensait qu'à Berryer finissant qui devait revivre en lui. Mouron ne détournait plus son beau regard humide de l'alphabet phénicien qu'il venait de découvrir. Je contai la beauté de Céline à Velléda. Elle s'élevait alors blanche et pensive dans le labyrinthe oîi les abeilles bourdonnaient autour des cytises en fleurs. Dans le beau jardin, les platanes faisaient entendre un long et doux murmure, l'odeur perfide des jasmins embau-
ipait l'air et tout parlait de la fuite des heures et de la fragilité des choses.
A quelque temps de là, j'allai voir Céline au Louvre dans la salle impériale où tout, les femmes en châle rouge, les cuirassiers blessés, les pestiférés à l'hôpital, et les armées en bataille, l'exilé rentré dans ses foyers détruits, la justice divine poursuivant le crime, Léonidas et les Sabines, les Héros et les Dieux, tout célèbre Napoléon et son siècle. Dans cette foule, dans cette gloire, je la trouvai bien jolie encore, mais ses prunelles avaient perdu leur teinte mystérieuse et n'étaient plus de divines fleurs; l'ovale du visage, plus allongé, plaisait moins ; le cou, moins flexible, n'imitait plus à la fois Vénus et ses colombes. Et je me dis que la première Céline, la vraie Céline, était plus adorable. En quittant cette autre Céline, j'allai dans le salon carré où, devant chaque peinture célèbre, un artiste était juché sur son tabouret. Beaucoup de ces artistes étaient des femmes. L'une d'elles avait des boucles blondes, un teint éblouissant et une vilaine bouche devant laquelle elle mettait, à l'approche d'un visiteur, une main dans l'attitude de la méditation. A demi caché dans l'ombre de cette
muse, je reconnus mon voisin et ami, M. Ménage, qui copiait pour la vingtième fois la Belle Jardinière de Raphaël.
Je doute qu'il eût jamais bu, comme le disait mon parrain, du punch enflammé dans une tête de mort. Mais, à ses débuts, il avait rêvé de fortune et de gloire. II avait cru que son Edwige au col de cijgne attirerait les foules charmées. Il était truculent alors, il était romantique. Il l'était bien plus par cet esprit d'imitation commun à la plupart des hommes que par son propre génie qui était raisonnable.
Il ne pouvait souffrir David et son école. Le seul nom de Girodet le transportait de fureur. Raphaël et Ingres étaient ses deux bêtes noires. A cela près, il avait le goût large et l'esprit ouvert.
— Il ne faut pas croire, disait-il, qu'il n'y ait qu'une seule bonne manière de dessiner et de peindre; toutes les manières sont bonnes quand elles produisent l'effet désiré.
Il disait aussi :
— Avant de juger une peinture, cherchez ce que le peintre a voulu, et ne le condamnez pas sur les sacrifices qu'il a dû faire pour mieux rendre sa pensée. Le génie consiste
surtout à oser les sacrifices nécessaires si grands qu'ils soient.
De ses truculences, il ne lui restait plus que son feutre à la Rubens et ses pantalons à la hussarde. Maintenant, au déclin de la jeunesse, ayant perdu ses illusions, il souffrait d'une vie étroite et s'affligeait d'en être réduit, pour vivre, à faire de mauvaises copies mal payées. Pourtant, on lui trouvait encore ce je ne sais quoi de riant que la pratique de Fart donne aux moins heureux.
Il m'adressa son petit sourire amer et me dit :
— Et ta mère, mon petit Nozière, elle ne veut donc pas que je lui fasse son portrait? Tâche de la décider.
Il demeura quelques instants à peindre en silence. Puis montrant du bout de sa brosse le panneau qu'il copiait :
— Ce crapaud-là (c'est Raphaël qu'il désignait ainsi) se donne un mal inouï pour cacher son travail. On ne voit nulle part la touche, on ne sent nulle part la main. Ce n'est pas de la peinture. C'est laqué, c'est gommé, c'est émaillé, ce n'est pas peint. On peut peindre lisse. Titien et Rubens lui-même très souvent
peignent lisse, mais ils ont de l'accent. Là, rien ne révèle la volonté, l'intention. Chinois, va!... Ino-res aussi est un Chinois. Et ils trouvent cela beau! Tas de crétins!
Dès que j'en trouvai l'occasion, je confiai à M. Ménage sur un ton de connaisseur, qui le fit sourire, que j'étais venu voir, au Louvre, la Psyché de Gérard, pour comparer la peinture avec l'esquisse qu'on m'avait montrée.
Et j'ajoutai non sans désinvolture :
— C'est un modèle connu, Céline, qui posa pour Psyché.
— C'est possible, murmura M. Ménage indifférent.
— Elle était très belle?
— On le dit... Moi, je ne l'ai pas connue jeune.
— Elle a posé pour Guérin, pour Girodet, et en dernier lieu pour Hersent.
— Pour tous les pompiers, quoi? la malheureuse!...
— Est-ce qu'elle vit encore?
— Mais tu la connais! Elle loge dans ta maison, tout au fond du corridor où j'ai mon atelier.
— Céline?...
— Oui, Céline, Céline Cochelet...
— Que dites-vous?... Elle si jolie... ses cheveux d'or, ses yeux de violette!...
— Ah! dame... Il n'est si belle rose...