‹ La vie en fleurChapitre 4 sur 35 · LES MALHEURS DE LA FILLE DES TROGLODYTES · texte numérisé non relu

LES MALHEURS DE LA FILLE DES TROGLODYTES

Je ne retrouvais plus en Justine cette ardeur destructive qui s'était exercée, dans les premiers temps de sa condition, sur la vaisselle confiée à ses soins et les bronzes offerts au docteur Nozière par ses malades guéris et reconnaissants. La cuisine retentissait moins souvent du bruit des assiettes écroulées, et des cris frénétiques de la jeune servante hachant le bout de ses doigts avec le bœuf bouilli. Les feux de cheminée et les inondations devenaient plus rares : les lustres ne tombaient plus d'eux-mêmes et spontanément sur les planchers, et, si mon père la disait

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encore féconde en catastrophes, s'il dénonçait le génie sivaïte de cette simple créature, s'il l'accusait de troubler sans cesse le repos nécessaire à l'iionime d'études, c'était qu'incapable, ainsi que la plupart des hommes, de réformer ses jugements sur de nouvelles expériences, il s'en tenait aux opinions acquises et aux idées préconçues. Ma mère, plus juste et mieux avisée, reconnaissait qu'au chaos des premiers jours succédaient, en cette intelligence servile, les premiers linéaments de l'ordre et les premiers accords de l'harmonie.

Justine avait fait la paix avec le Spartacus de la pendule. Elle ne le frappait plus de la hampe de son plumeau dépenaillé et le héros ne menaçait plus de l'écraser de son poids. Mais elle se refusait obstinément à croire qu'il s'appelât Spartacus. En vain, je m'efforçais de le lui prouver, histoire et dictionnaire en main, avec le pédantisme niais et taquin d'un humaniste de treize ans. Elle opposait à mes démonstrations un sourire tranquille et répondait invariablement :

— Non! Non! mon petit maître, il ne s'appelle pas du nom que vous dites. Oh! non

certes.

— Pourquoi cela?

— Vous seriez trop content si je vous le disais.

— Mais, Justine, comment s'appelle-t-il, s'il ne s'appelle pas Spartacus?

— Il s'appelle rien : c'est vous qui avez donné à ce guignol un vilain nom.

— Justine, apprenez que Spartacus à la tête d'une troupe d'esclaves défit quatre armées prétoriennes, trois armées consulaires, et qu'enfin, le Sénat ayant envoyé contre lui les légions de Crassus et de Pompée, forcé d'accepter la bataille, il tua son cheval...

Justine m'interrompit :

— Il faut que j'aille remuer mes lentilles qui sont sur le feu, car il n'y a rien de traître comme les lentilles pour s'attacher.

Je la retins par son tablier.

— Justine, cette statue de Spartacus est le chef-d'œuvre de monsieur Foyatier, un ami de papa, maintenant très vieux. Il était berger dans son enfance et, en gardant les troupeaux, il sculptait de petits animaux dans du bois, avec son couteau...

— C'est comme mon frère Phorien, dit Justine. Pas plus haut qu'une botte, en pais-

sant les bêtes, il faisait des pièges à prendre les oiseaux et toutes sortes d'engins. Il se montrait déjà très capable. Mais il faut que j'aille remuer mes lentilles.

Et Justine courut vers la cuisine d'où s'échappait une acre odeur de brûlé.

Ce Sjyartacus du doux Foyatier, dont l'original, dans le jardin des Tuileries, tournait jadis contre le château ses regards irrités et ses poings menaçants, je l'ai pris en grippe pour l'avoir trop vu dans mon enfance, et parce que c'est un morceau insipide. M. Ménage en disait : « Ce bonhomme est baudruchard. » Mon père l'aimait. Je ne crois pas, entre nous, qu'il l'ait jamais vu, ce qu'on appelle vu. Il ne regardait rien de ce qui ne touchait pas à sa profession, excepté les aspects de la nature, quand ils étaient riants ou sublimes. Ce qu'il admirait dans le Spartacus de son cher Foyatier, c'était l'idée, le symbole. Il considérait en cette figure le libérateur des opprimés, spectacle agréable à ses yeux, car il aimait la justice et détestait la tyrannie.

— Si j'étais républicain, disait-il, je pourrais à la rigueur admettre l'oppression au nom d'un principe fondamental ou d'un intérêt

supérieur; mais je suis royaliste et la première raison d'être d'un roi, je dirai même son unique raison d'être, c'est de garantir la liberté des peuples. Une royauté oppressive est un non-sens.

A quoi mon parrain répondait :

— ?ilalheureusement le souverain, d'ordinaire, retire au peuple les libertés nécessaires pour lui garantir les autres.

— C'est ce qui arrive quand le peuple est souveram.

— Faut-il qu'un homme possède notre bien pour nous le garder, et ne pouvons-nous le garder nous-mêmes ?

— En possédant tout, le roi, qui n'est qu'un homme, ne possède rien que par fiction et le peuple jouit de tout. Au contraire, dans une démocratie, les partis qui gouvernent et forment une multitude, possèdent réellement le bien commun : ils frustrent le peuple qui ne jouit de rien.

— La liberté est le plus précieux des biens.

— A condition de le perdre. On aliène sa liberté chaque fois qu'on en use.

— Un républicain n'en aliène jamais le principe. Voilà la différence!

Ainsi ces deux excellents hommes, nés sitôt après l'orage qui bouleversa la société jusque dans ses fondements, disputaient ensemble sans jamais se persuader l'un l'autre, et sans s'apercevoir jamais de l'évidente inutilité de leurs paroles. Ils étaient Français et aimaient l'éloquence.

Cependant Justine avait un amoureux et elle l'aimait. Je m'en étais aperçu. A quels signes? Etait-ce à l'impatience anxieuse avec laquelle elle épiait le facteur? A la joie qui brillait dans ses yeux et embellissait son visage quand elle recevait une lettre, et à sa façon de la glisser dans son corsage? Au rayonnement de toute sa personne? A son humeur bizarre et changeante? Aux brusques éclats de ses joies, au jaillissement soudain de ses larmes très douces? Je ne saurais le dire. Mais pour moi, tout en elle trahissait ses sentiments.

Tout à coup son humeur s'assombrit. Elle perdit ses couleurs. Ses yeux se cernèrent de noir. Elle maigrit. On ne pouvait lui arracher une parole. Ses lèvres amincies et serrée? semblaient arrêter au passage des plaintes et des reproches. Le soir, elle étalait des cartes

crasseuses sur la table de la cuisine, les consultait comme des oracles, puis les brouillait avec colère. Insensiblement, elle tomba dans un abattement profond. Elle ne regardait plus ses casseroles; elle oubliait de boire et de manger. Ses mouvements devenaient difficiles et lents, et, si elle brisait encore quelque vaisselle, ce n'était plus,, comme autrefois, dans une sorte de fureur sauvage, mais par l'effet d'une langueur qui lui coupait les bras et lui amollissait les doigts. Je ne doutai point que l'amour causât ces douleurs et que Justine eût perdu son amoureux. Et il n'y avait pas à en douter. J'avais vu dans le magasin de madame Letort une gravure représentant « l'Abandonnée », une jeune femme en robe de velours noir, assise sur un banc de pierre, dans une forêt dépouillée par l'automne. Justine, dans la cuisine, immobile sur sa chaise de paille, ressemblait à l'abandonnée, bien que moins jolie de beaucoup. Même expression douloureuse et sombre, mêmes regards perdus dans l'espace, même lassitude des bras tombés inertes sur les genoux. Son état m'inspirait un extrême intérêt. Connaissant la cause de son chagrin, je souhaitais qu'elle me la confiât

et me permît de la consoler, mais je ne l'espérais pas. Je savais bien qu'elle ne me dirait point son mal, parce qu'il est embarrassant de parler de ces choses à un garçon, et aussi parce qu'elle me jugeait incapable de rien comprendre ; son opinion était faite à mon égard. Je la plaignais en silence.

Un matin, elle resta très longtemps, plus d'une heure, seule avec ma mère, dans la chambre aux boutons de rose. Je l'en vis sortir en larmes mais avec un air rasséréné, et je ne doutai pas alors qu'elle n'eût confié son chagrin à sa maîtresse et qu'elle n'en eût reçu des consolations. Ne craignant plus d'être indiscret, je dis à ma mère :

— Justine a été abandonnée par son fiancé. C'est bien triste.

Ma mère me regarda avec surprise.

— Elle te l'a dit?

— Non, maman, mais je le sais.

Et je lui expliquai comment j'avais surpris, par la seule finesse de mon esprit, le secret de Justine, et n'en avais rien révélé par discrétion.

— C'est fort bien d'être discret, me répondit ma chère maman, mais tu l'aurais été davan-

tage en ne cherchant pas à surprendre des secrets qu'à tous égards tu ne devais pas connaître.

Elle parlait sévèrement, mais il me parut qu'elle admirait malgré elle ma perspicacité.

in

L ECOLE BUISSONNIERE

J'en atteste la tête innocente de l'aimable enfant que j'étais alors, la vie scolaire de M. Crottu n'était qu'un tissu d'injustices. Cet homme filait l'iniquité comme l'araignée sa toile. Et, sans me flatter, des trente jeunes enfants qu'il enseignait, c'était moi qui éprouvais les plus grands et les plus nombreux effets de sa mauvaise foi. Je ne lui en aurais pas gardé de ressentiment, étant accoutumé dès l'enfance à trouver les hommes injurieux et durs. Mais je ne lui pardonnai pas son inélégance. Il faut croire que, dans un âge si tendre, je pressentais les hautes vérités

morales auxquelles je me suis élevé par la suite, et qu'un démon familier me soufflait dès lors que les seuls crimes irrémissibles sont les crimes contre la beauté. Je pris contre M. Crottu le parti des Muses et des Charités, qu'il offensait grièvement en toute sa personne. Le malheureux! un cuir épais recouvrait ses grosses mains courtes qui froissaient toutes les choses délicates sur lesquelles elles s'appesantissaient et ne le pouvaient réjouir d'aucun contact agréable. Ses regards défiants ne savaient pas se reposer sur de belles images. Sa face était morne; la seule expression de plaisir qu'il laissât paraître était de tirer hors de la bouche une langue humide en inscrivant sur un registre sordide des punitions iniques. Comme le rustre dont parle, je ne sais où, Népomucène Lemercier, il crachait en éventail et se mouchait en trompette. Tels étaient mes griefs à son endroit. Je le haïssais bien moins pour ce qu'il faisait que pour ce qu'il était; haine constante, vouée, non pas aux actes qui varient, mais au naturel qui ne change pas; et peut-être cette haine si forte et si bien nourrie ne se serait jamais révélée, peutêtre mon cœur l'eût toujours tenue renfermée

et secrète si une circonstance, amenée par M. Crottu lui-même, ne l'eût fait éclater.

Il nous conta, un jour, à je ne sais quel propos, l'histoire du satyre Marsyas qui, osant lutter avec sa flûte contre Apollon, fut vaincu et écorché vif par le dieu de la lyre.

— Marsyas, nous dit M. Crottu, avait la face bestiale, le nez camus, la chevelure inculte, des cornes au front, les oreilles longues et velues, une queue de cheval et des pieds de bouc.

Le satyre ainsi dépeint, c'était M. Crottu luimême, M. Crottu tout craché, aux cornes près, aux pieds de bouc et à la queue de cheval, que rien ne nous permettait de supposer chez un universitaire. Mais tout le reste s'y trouvait, notamment les oreilles vastes et broussailleuses. Les rires étouffés, les chuchotements, les exclamations qui accueillaient le portrait de Marsyas, firent assez connaître que cette ressemblance apparaissait à toute la classe. Que je me sois écrié avec les autres, que j'aie fait ma partie dans le concert des rires, c'est croyable; mais je m'abîmai tout aussitôt dans une méditation profonde. Bien que porté à donner tort à Marsyas, je ne pouvais me résoudre à approuver entièrement la

conduite d'Apollon à l'égard de son rival; et, pour tout dire, je la trouvais cruelle. Toutefois, appliquée à un être que j'identifiais à M. Crottu, j'y découvris peu à peu une haute raison et une justice supérieure. J'esquissai sur mon cahier un portrait où ma main inhabile s'efforçait de fondre les traits du satyre et ceux du cuistre. Cette figure commençait à prendre de l'expression et devenait assez horrible quand M. Crottu l'aperçut, s'en saisit, la lacéra et paya mon art de je ne sais quel châtiment saugrenu. C'en était fait! Je le traitai en ennemi et répondis à son attentat par un rire méprisant. Une sagesse tardive m'enseigne que j'eus tort de déclarer trop généreusement ma haine.

Dès lors j'affectai en sa présence un mépris hautain dont je m'exagérais l'effet. Je lui prodiguai toutes les marques d'aversion et de dégoût que me suggérait ma jeune imagination. A vrai dire, il en remarqua quelque chose et sa malveillance pour moi s'en accrut. Son humeur acerbe s'exerça avec une ardeur nouvelle sur mes erreurs et mes fautes; mais c'était surtout ce que je faisais de bien qu'il ne me pardonnait pas. Mes mérites étaient petits

et ne se montraient guère; encore n'étais-je pas entièrement dénué d'intelligence, et il m'arrivait parfois d'en donner quelques signes. C'est ce qui exaspérait M. Crottu. Lui faîsais-je une réponse exacte, trouvaît-il dans mes devoirs une bonne expression ; aussitôt son visage trahissait une vive contrariété et ses lèvres tremblaient de colère. Je succombais sous le poids inique des punitions. Par un juste ressentiment, j'entrepris de soulever la classe contre l'oppresseur. Pendant les récréations, je chargeais son nom d'invectives et d'exécrations. Je rappelais à mes condisciples ses vexations, ses difformités, les broussailles de ses oreilles pointues. Ils ne me contredisaient point, aucune voix ne s'élevait pour le défendre, mais la peur du maître pesait sur leur langue : ils se taisaient. A la maison, pendant les repas, j'essayais parfois de dévoiler M. Crottu à ma mère. Hélas! il n'y avait pas de personne au monde moins préparée à recevoir une semblable révélation. Sa belle âme, nourrie du Télémaque^ se représentait mes maîtres comme des sages de la Grèce, et M. Crottu lui apparaissait sous les traits de Mentor. Pour substituer, dans son esprit, à cette vénérable image

une figure bestiale et cornue, l'habileté la plus consommée aurait à peine suffi; et je m'y prenais tout de travers, laissant voir ma partialité, accumulant les exagérations et les invraisemblances et affirmant, sans preuve, que le pantalon cannelle de M. Crottu cachait dans son vaste fond une queue de cheval. Quant à mon père, rien n'eût pu ébranler le respect que lui inspirait la hiérarchie ni cette confiance absolue qu'il donnait aux gens qui la méritaient le moins. Je ne réussissais pas mieux à dévoiler M. Crottu à ma bonne Justine. Peu disposée d'ordinaire à me croire, quand je lui rapportais les iniquités de mon professeur, elle me disait :

— Mon petit maître, si vous appreniez bien vos leçons et si vous ne faisiez pas endêver ce pauvre monsieur, vous n'auriez point à vous plaindre de lui ; vous n'auriez qu'à vous en louer.

Et elle me citait l'exemple de son frère Symphorien qui était un bon sujet. Aussi le maître d'école l'avait nommé moniteur et monsieur le Curé lui faisait servir la messe.

T— Tandis que vous, vous ferez damner votre bon maître et vous en répondrez devant Dieu.

En vain je produisais les faits les plus pro-

bants. Justine ne voulait rien croire, pas même qu'il s'appelât Crottu : elle disait que ce n'était pas un nom.

Un jour, j'allai porter mes griefs à madame Laroque * qui, dans son fauteuil de tapisserie, les pieds sur sa chaufferette, m'écoutait en tricotant des bas bleus. Elle entendait mes plaintes avec bienveillance. Mais la pauvre dame se faisait vieille; elle brouillait le passé et le présent, radotait un peu et mêlait étrangement M, Crottu avec un ancien oratorien, professeur à Granville, qui donnait, en 1793, la férule à Florimond Chappedelaine pour n'avoir point crié : vive la nation ! Mon ressentiment, que je ne pouvais répandre au dehors, m'étouffait.

Je ne me tenais pas pour vaincu. Cependant il est inutile de dire que dans cette lutte M. Crottu était le plus fort.

Un matin de printemps, je m'éveillai au chant des oiseaux; des flèches de lumière, dardées par les fentes des volets, criblaient mon lit; j'adorai la lumière du jour et la pensée de M. Crottu me fut plus amère que la mort. Ce matin-là, ma chère maman veilla,

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