‹ La vie en fleurChapitre 5 sur 35 · Voir le Petit Pierre, p · texte numérisé non relu

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selon son habitude, à ce que mon cou et mes oreilles fussent débarbouillés et mes leçons repassées. J'affectai une contenance tranquille : ma résolution était prise. Après avoir déjeuné de pain et de lait, à sept heures trente-cinq, comme de coutume, portant sous le bras ma serviette de molesquine, que j'avais pris soin de ne point trop bourrer de livres, je descendis Fescalier, suivis la Seine argentée, et pris la rue qui conduisait au collège. Puis brusquement je tournai à droite et m'engageai dans une rue où, jusqu'à cette heure, je n'avais pas pénétré bien avant, mais que je savais longue et qui permettait de me conduire dans des régions inconnues et délicieuses. Ma joie était vive et si expansive, que je la criai à un petit âne arrêté avec sa charrette de légumes. En vain la sagesse m'avait représenté la gravité de ma faute et les dangers auxquels je m'exposais si elle était connue, ce qui ne pouvait guère manquer, puisque les absences, au collège, étaient relevées et signalées. Je comptais, pour me tirer d'affaire, sur des hasards amis, sur cet heureux désordre qui, régissant les choses humaines, y tempère les rigueurs de la justice. Et puis, je n'aurais jamais cru payer trop

cher un si grand et rare plaisir. Enfin j'étais résolu à faire l'école buissonnière. Cette manœuvre ne me délivrait de Grottu que pour un jour; mais il y a des jours que l'on croit éternels, et non sans apparence, puisqu'ils nous font oublier le passé et l'avenir. Tout dans cette vieille rue, qui s'éveillait au soleil, m'était sourire et divertissement. Sans doute les choses, autour de moi, ne faisaient que refléter et me renvoyer la joie de mon cœur. Pourtant, on peut le dire sans crainte d'être accusé de louer le temps passé au détriment du présent, Paris était alors plus aimable qu'il n'est aujourd'hui. Les maisons y étaient moins hautes, les jardins plus fréquents. A chaque pas on voyait des arbres pencher sur de vieux murs leur cime bocagère. Les maisons, très diverses, se montraient chacune avec l'air de son âge et de sa condition. Plusieurs, qui avaient été belles au temps jadis, gardaient une grâce mélancolique. Dans les quartiers populeux, des chevaux de toute robe et de toute encolure, traînant fiacres, baquets, tapissières, cabriolets, égayaient la chaussée où les moineaux s'ébattaient en troupes pour picorer le crottin. Et à longs intervalles, un omnibus

jaune, attelé de percherons pommelés, roulait avec fracas sur le pavé bossu. L'enceinte de la ville n'était pas encore élargie jusqu'aux fortifications; Paris n'était pas encore la ville unique au monde; un grand préfet commençait seulement ces larges percées par lesquelles entrèrent abondamment la monotonie, la médiocrité, la laideur et l'ennui. Je croirais volontiers, à considérer seulement les quartiers du centre, que depuis la régence d'Anne d'Autriche, jusque vers le milieu du second Empire, en deux siècles, Paris, qui cependant vit tant de révolutions, a moins changé que dans les soixante années qui nous séparent du temps que je m'amuse à rappeler ici.

Moi qui vous parle, j'ai connu, peu s'en faut, les bruits et les embarras de Paris, tels que Boileau les décrivait, vers 1660, dans son grenier du Palais. J'ai entendu comme lui le chant du coq déchirer, en pleine ville, l'aube matinale. J'ai senti dans le faubourg Saint- Germain une odeur d'étable; j'ai vu des quartiers qui gardaient un air agreste et les charmes du passé. Et ce serait une erreur de croire qu'un enfant de douze ans ne sentait pas l'agrément de sa ville. Il le respirait avec l'air natal

et le goûtait tout naturellement. Prétendre qu'il prisait les belles proportions des hôtels qui dressaient leurs ordres classiques, leurs portiques et leurs frontons entre cour et jardin, ce serait trop dire; mais il en prenait au passage, selon ses forces et ses besoins, comme de son propre bien; et ce qu'il ne comprenait pas, il se savait prédestiné à le comprendre un jour. Faut-il être bien avancé en âge pour rêver d'un jardin défendu qui laisse apercevoir par une petite porte entre-bâillée quelques branches et des fleurs? Faut-il être sorti de l'enfance pour s'émouvoir à la vue d'un vieux mur? L'amour du passé est inné chez l'homme. Le passé émeut à l'envi le petit enfant et l'aïeule ; il n'en faut pour preuve que les contes de ma mère l'Oie, les contes du temps que Berthe filait, les fables du temps que les bêtes parlaient. Et si l'on cherche pourquoi toutes les imaginations humaines, fraîches ou tlétries, tristes ou joyeuses, se tournent vers le passé, curieuses d'y pénétrer, on trouvera sans doute que le passé c'est notre seule promenade et le seul lieu oîi nous puissions échapper à nos ennuis quotidiens, à nos misères, à nous-mêmes. Le présent est aride eî;

trouble, l'avenir est caché. Toute la richesse, toute la splendeur, toute la grâce du monde est dans le passé. Et cela les enfants le savenx aussi bien que les vieillards. Voilà pourquoi sans doute, dès ma plus tendre jeunesse, j'entendais avec émotion les pierres de ma ville parler du temps jadis. Hélas! les vieilles pierres ont fait place à des pierres neuves qui seront vieilles à leur tour. Et sans doute, elles paraîtront touchantes alors aux âmes rêveuses.

A mesure que j'avançais dans cette longue rue, les maisons devenaient plus humbles et plus rustiques; j'y observais des métiers et des mœurs inconnus dans les beaux quartiers où s'écoulait mon enfance. C'est là que je vis pour la première fois des maraîchers en grand chapeau de paille arroser leur jardin, des filles hâlées traire les vaches, des marchands de bois dresser dans les chantiers les bûches en arcs de triomphe, et le maréchal, sur le seuil de sa forge, dans une acre odeur de corne brûlée, ferrer un cheval maintenu, un pied relevé, par un compagnon . Le maréchal horrifiait son visage d'une terrible patte de lièvre et de moustaches martiales. La manche retroussée de sa chemise découvrait au bras gauche une croix d'hon-

neur, tatouée en bleu, avec cette inscription : Honneur et Pairie. Je le retrouvai bientôt devant le comptoir d'un marchand de vin du voisinage s'essuyant les moustaches d'un revers de main et frappant joyeusement des coups sonores sur l'épaule d'un vieux charretier.

La vue de ces artisans me communiqua en quelques instants plus de connaissances utiles que je n'en recueillais en trois mois au collège, et peut-être est-ce en ce jour que fut déposé en moi le germe de cet amour fécond que je gardai toute ma vie pour les arts manuels et ceux qui les pratiquent.

Je me promettais bien, en ce jour, qui me semblait infini, d'épuiser les amusements de la vie et les délices des bois. Je rencontrai au J)ord de la Seine, près d'un pont, une vieille femme assise sur un pliant, à côté d'une petite table chargée de gâteaux de Nanterre et d'une carafe de coco bouchée d'un citron. Ce mets et cette boisson me fournirent un déjeuner délicieux. Plein d'une force nouvelle, j'avais hâte de me promener dans le bois de Boulogne. J'y entrai par Auteuil, qui était encore à cette époque un village et dont les jolies maisons gardaient, sous l'ombre mouvante du feuillage,

des souvenirs illustres et charmants qu'en ce temps-là je n'étais pas en état de goûter.

Ces maisons commençaient à tomber sous la pioche du démolisseur, et sur les jardins rasés s'élevaient de hautes bâtisses. Le bois de Boulogne aussi se transformait. Gâté par des perspectives et des cascades, il avait perdu son naturel et sa fraîcheur. L'on ne trouvait plus sous son ombre l'horreur sacrée. La profondeur des bois m'inspirait dès ma plus tendre enfance un plaisir mélancolique. Toutefois la vérité m'oblige à dire que, m'étant enfoncé dans les fourrés où la lumière tombait à travers la feuillée en disques d'or, je m'éloignai à la hâte de peur des rôdeurs qui troublaient ma solitude. Je ne ralentis le pas que sur une pelouse où, près de la Muette, des enfants jouaient sur l'herbe, tandis que les mères, les grandes sœurs et les nourrices enrubannées se tenaient à l'ombre des marronniers sur des bancs, des chaises ou des pliants. Une place sur un banc s'offrit à moi à côté d'un enfant qui me parut un jeune homme, car il semblait à peu près de mon âge, très beau, habillé comme j'aurais aimé à l'être, avec une élégance négligée. Sa cravate bleue, à pois

blancs, flottait au vent. Sa montre tenait à son gilet par une chaîne d'or. Ses cheveux courts se tordaient en boucles fauves ou dorées, ses yeux clairs luisaient, son visage pâle d'une fraîcheur charmante se colorait auxpommettes» Il tenait d'une main inquiète un craj^on et un carnet; mais il n'écrivait pas. J'éprouvai pour lui une soudaine sympathie, et, bien que timide, je lui adressai le premier la parole. Il me répondit sans empressement mais de bonne grâce, et la conversation s'engagea. Il m'apprit qu'il était orphelin et malade, qu'il habitait une maison sur le Ranelagh, avec sa grand'mère, d'une très vieille famille irlandaise, depuis longtemps établie en France et alliée par son mari, qu'elle avait perdu, aux plus beaux noms de la noblesse impériale.

Il aurait voulu aller au lycée, travailler et jouer avec des camarades, faire des parties de barre et de ballon, remporter des prix au concours général. Il étudiait sous un petit abbé, dont il parlait sans haine et sans amour, ne blâmant décidément en lui qu'un bosselar de soie d'une hauteur démesurée, que l'abbé portait préférablement au chapeau ecclésiastique. Ce jour, l'abbé l'avait conduit au bois,

comme d'ordinaire. Il était surpris, mais non contrarié, qu'on le laissât si longtemps seul contre la coutume. Il me parla avec exaltation des victoires de Crimée. Il avait vu, d'une fenêtre de la place Vendôme, passer les troupes revenues d'Orient, et portant leurs habits de campagne usés et troués. Les blessés marchaient à la tête des régiments ; les femmes leur jetaient des fleurs; on acclamait les drapeaux et les aigles. Le souvenir seul lui en donnait des battements de cœur. Il me décrivit, comme s'il y avait assisté lui-même, les dîners et les bals des Tuileries, auxquels étaitsouventinvitée sa cousme Claire, qui avait épousé un écuyer de l'Impératrice. Les spectacles, les expositions, les fêtes excitaient étrangement sa curiosité.

Il eût bien voulu assister à l'assaut d'armes donné dans la salle Saint-Barthélémy par Grisier et Gâtechair. Il se promettait de fréquenter assidûment, dès qu'il en aurait l'âge, la Comédie-Française, le Théâtre Lyrique et l'Opéra. En attendant, il savait par son oncle Gérard tout ce qui se passait dans I3es trois grands théâtres, et il lisait les feuilletons dramatiques. Il m'apprit que madame Miolan- Carvalho avait fait, au Théâtre Lyrique, des

débuts très remarqués et me demanda si j'aimais Madeleine Brohan? Et, tirant de la poche de son veston une photographie représentant une très jolie femme blonde, accoudée, les bras nus, au dossier d'une causeuse :

— La voilà, me dit-il, regardez comme elle est belle!

J'admirai qu'il connût si bien les choses du théâtre, dont j'étais curieux et que j'ignorais. Que ne savait-il pas du monde élégant, des arts et des lettres? Il avait vu Ponsard, il avait causé avec lui de l'Académie française. Il savait la véritable histoire et même le vrai nom de la Dame aux Camélias. Il connaissait intimement le prédicateur qui avait prêché le carême aux Tuileries.

Il me faisait des questions dont il n'attendait pas la réponse.

— Que pensez-vous des tables tournantes? J'ai vu tourner un guéridon. Ne voudriez-vous pas être Chaix d'Est-Ange? Moi, je le voudrais. Je voudrais devenir un grand orateur. Mais j'ai été trop malade pour faire des études régulières. Les médecins disent que j'ai encore besoin de beaucoup de ménagements. Ils m'envoient passer l'hiver à Nice.

Après quelques instants de silence, il ouvrit son cahier et traça maladroitement sur une page blanche une figure qui voulait être un triangle isocèle, et qu'il me montra en souriant.

— Vous voyez cela?

— Oui, c'est un triangle.

— C'est un triangle, et c'est ma vie.

Lentement et comme à regret, il traça en

partant de la base, entre les deux côtés égaux de ce triangle, des lignes parallèles à cette base, qui devenaient nécessairement de plus en plus courtes à mesure qu'elles se rapprochaient du sommet, et en les traçant il murmurait :

— Cinq ans... dix ans... douze, treize, quatorze, quinze, seize ans...

— Vous voyez, fit-il, comme cela diminue et comme cela finit.

Après un moment d'hésitation il toucha de la pointe de son crayon le sommet du triangle. ^ — Dix-sept ans! on étouffe et c'est la fin.

Puis il ferma brusquement son carnet, releva la tête et dit avec force :

— Mais je guérirai. Je suis sûr de guérir. Les médecins croyaient que c'était la poitrine qui était prise. Ils se trompaient; c'était le cœur. J'ai des palpitations. C'est le cœur.

Après un court silence il me demanda si je n'aimerais pas être officier de marine?

— C'est ce que j'aurais voulu être, ajoutat-il en promenant au loin un regard rêveur.

Une vieille dame en robe feuille morte à volants que gonflait une crinoline majestueuse s'approcha de nous.

— Ma grand'mère, murmura-t-il.

Elle s'assit près de lui, tira ses gants, lui prit les mains, lui tâta les joues.

— Cyrille, tu as les mains chaudes, le front moite, je suis sûre que tu t'es fatigué à parler.

Et, baissant la voix, mais non pas assez pour que je n'entendisse pas :

— Cyrille, il ne faut pas causer avec un enfant que tu ne connais pas; surtout quand il n'est pas accompagné.

Je me sentais déjà l'ami de Cyrille. Aussi me fut-il cruel de me voir écarté de lui avec ce dédain. Il ne m'échappa point qu'il se taisait et évitait de regarder de mon côté. Je me levai, m'éloignai, le cœur serré, sans tourner la tête.

Après avoir cheminé assez longtemps en songeant à Cyrille et en regrettant cette amitié si vite formée et si tôt perdue, je vis, assis dans l'herbe au bord d'un sentier désert, une grande

fille et un petit gars qui se ressemblaient comme frère et sœur, tenant à la fois du faubourg et des champs, tous deux les yeux en trou de vrille, que des sourcils en pointe coiffaient drôlement, le visage criblé de taches de rousseur, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, l'air effronté, et si réjouis qu'on ne pouvait les voir sans sourire. La fille était habillée de petite indienne à fleurs, le garçon d'une blouse bleue toute neuve. Ils mordaient à pleine bouche dans une tartine de raisiné et buvaient à la régalade à même une grande bouteille.

Comme je les regardais avec curiosité, le jeune gars, se passant la main sur l'estomac et me tendant la bouteille, me cria :

— C'est bon! En voulez-vous goûter?

Moins par morgue que par gaucherie, je m'éloignai sans répondre et ne songeai pas que je marquais la distance du couple Sylvain au petit bourgeois que j'étais, d'une façon plus insolente encore que la vieille dame en crinoline n'avait marqué la distance de son petit-fils à un enfant errant et inconnu.

Cependant je sentis la faim et vis avec émoi s'allonger les ombres des arbres. Je tirai ma montre et m'aperçus qu'il ne me restait plus

que trente-cinq minutes pour arriver à la maison à l'heure coutumière. En y rentrant avec quelque retard, tout essoufflé et sentant bon l'herbe, j'y trouvai ma tante Chausson qui me demanda si je travaillais bien et ce que j'avais fait dans la journée.

Elle venait à propos et m'interrogeait à point. Car j'aurais eu scrupule de mentir à ma mère et j'estimais que c'était œuvre pie que de tromper ma tante Chausson. Je répondis donc que j'avais appris plus de choses en ce jour que je n'avais fait depuis six mois et n'avais pas perdu mon temps.

Ma tante Chausson se récria sur ma bonne mine et me fît remarquer judicieusement que l'étude ne nuisait pas à la santé.

J'avais compté que, grâce au désordre qui régnait dans le collège où j'étais, mon absence ne serait pas remarquée. C'est ce qui arriva. Parmi tous les heureux effets de ces vacances coupables et délicieuses, j'en dois signaler un fort singulier.

Je revis M. Crottu sans déplaisir : je ne le haïssais plus.

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