‹ La vie en rêveChapitre 2 sur 6 · CISTUS · texte numérisé non relu

CISTUS

CECI est arrivé dans le bas du fleuve, à Saint-Fabien'de'Rimouski, il n’y a pas plus de cinquante ans. Des gens pas très vieux s’en souviennent comme d’hier, et vous en disent tous les détails.

Le deuxième rang, que frise le beau lac Saint" Mathieu, était alors bien moins peuplé qu’il ne l’est aujourd’hui. Le long de sa route cahoteuse des terres en friche ou à peine ouvertes alternaient avec des étendues de forêt ou de savane, et de loin en loin seulement quelques maisons de billots rustiques abritaient les familles déjà im" plantées sur le sol. Vers l’extrémité est surtout

régnait un paysage de chaumes éventrés, de souches abattues, et de galets surnageant comme dans un naufrage. La maison de Paul Corriveau marquait de ce côté la limite des habitations. Sa terre à lui, pourtant, était dès longtemps en culture, et le beau vert de ses prairies tranchait sur les poussées sauvages qui l’environnaient de toutes parts. Ambitieux, actif, il s’était créé ce domaine; c’était l’effort de dures années. Il vivait là avec sa femme, son garçon Onésime, et ses deux filles Thérèse et Alice. Il n’était ni pauvre ni riche, mais la famille ne manquait de rien, grâce au travail de tous. Le pain abondait dans la huche, le lard dans le saloir, et, le dimanche à la grand’messe, la mère Corriveau et ses filles étaient remarquées pour leurs agrès neufs et séants.

L’aînée de celles-ci, Thérèse, était une créature bien faite, grande, fortement moulée, aux joues rondes teintées d’un sang vif, aux yeux d’un brun tranquille, et dont l’allure solide, les mouvements posés, exprimaient une grâce vigoureuse. Elle avait vingt'deux ans. Elle valait un garçon pour tous les ouvrages de la ferme; son frère même lui rendait des points quand il s’agissait de faner, de nouer les javelles ou de fouler dans la tasserie.

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Son père, qui l’utilisait sans compter et ne la complimentait guère, en était fier secrètement. Si la terre prospérait, on le devait à elle autant qu’à personne.

Sa soeur plus jeune, Alice, ne lui ressemblait que de loin. Elle était née plus délicate, avec des os plus frêles, et elle avait grandi dans une suite de rougeoles et de coqueluches qui la laissaient un peu chétive. Elle était blonde, avec des traits menus, des prunelles bleu-az;ur, une taille élancée, des mains fines, toute une nature sensitive et nerveuse. Incapable des gros travaux, elle s’employait surtout au ménage, au soin des volailles, et tandis que Thérèse passait sa vie au grand soleil sur les coteaux lointains, elle écoulait la sienne entre la maison et la grange. Son père lui disait quelquefois: “Toi, t’es pas une fille d’habitant: t’es faite pour une maîtresse d’école.” Mais sa mère prenait sa défense, rappelait son activité, le bon soin qu’elle prenait des choses: “Elle est casuelle, c’est pas sa faute, mais elle m’aide comme elle peut.”

Depuis trois mois pourtant, la bonne femme éprouvait des inquiétudes. Son Alice semblait dépérir; ses joues pâlissaient, ses traits prenaient un éclat vague; elle se traînait à ses besognes

avec une évidente fatigue. On la surprenait accoudée devant les fenêtres ou assise, songeuse, dans les coins. “Faut que tu prennes soin de toi, ma petite fille,” déclarait la mère; — et, avec des attentions tendres, elle la bourrait de thé sauvage et d’infusions d’herbe-Saint-Jean.

Mais ce qui pesait sur Alice, la tenant ainsi abattue, c’était bien pis qu’une lassitude, c’était le poids d’un lourd secret. Elle aimait, à l’insu de tous. Elle aimait en cachette Laurent Dulac, un grand garçon de ferme qui leur avait aidé à faire les récoltes, que ses parents avaient logé pour la saison. Aux maints frôlements de chaque jour les deux jeunes s’étaient vite épris: elle, gagnée par sa belle humeur et sa force, lui par ses manières douces, par le son d’argent de son rire et le feu-follet de ses yeux. Ils s’étaient fait des signes pendant les veillées, s’étaient pris les doigts sous la table, s’étaient souvent rencontrés au puits. Même, une fois, il l’avait embrassée à l’abri d’un voyage de foin. Mais ceci n’était pas un jeu; ils s’aimaient pour de bon, leur coeur était captif. Ils rêvaient de se marier et s’étaient promis l’un à l’autre. Un jour du mois passé, Laurent avait abordé le père Corriveau et, en termes bien humbles, lui avait demandé sa fille.

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Mais hélas ! ç’avait été une tempête. Le fermier, stupéfait d’abord, s’était monté, l’avait traité d’enjôleur, d’effronté, intriguant après l’héritage. Les instances, les raisons n’y avaient rien fait. Alice était survenue, toute en pleurs, la mère elle-même avait supplié, mais en vain. “Sa fille, avait-il dit, n’était pas pour un engagé, un quêteux, sans une piastre, sans un pouce de terre, n’ayant que sa chemise sur le dos,” Et non content de ce refus, il avait, à l’instant, compté ses gages à Dulac et l’avait renvoyé tout net, lui interdisant sa maison, lui défendant de revoir Alice.

Laurent était parti, mais lui et elle s’étaient revus. En fait leur amour persistait, s’accroissait par l’obstacle même. Le garçon avait un emploi au village du Moulin; mais souvent, après ses journées, dans la nuit déjà brune, il se glissait à travers champs jusqu’à la ferme des Corriveau. Il attendait, dissimulé derrière un orme de la route. Alice, sous un prétexte, sortait et venait le rejoindre. C’étaient des instants courts, fiévreux, coupés d’inquiétude, où ils échangeaient des paroles, des caresses hâtives, et se confirmaient leur promesse. Ces entrevues laissaient la jeune fille affaissée et brisée; leur souvenir

tourmentait ses jours et hantait ses nuits sans sommeil. Voilà pourquoi elle était pâle et réfractaire à toutes les tisanes.

Ceci dura jusqu’en novembre. Alors les soirs devinrent glacés. Le vent du large régna, secouant la forêt, poussant devant lui les feuilles mortes. La nuit tombée plus tôt rendit leurs rendez-vous lugubres. Il devint moins facile d’imaginer des ruses. Quand enfin Alice s’échappait, elle cherchait Laurent à tâtons dans l’obscurité noire; ils restaient là, grelottants sous la bise, balbutiant des mots qui s’étouffaient dans leur poitrine, lamentant leur destin, envoûtés quand même par leur grand amour et plus que jamais donnés l’un à l’autre.

Puis, certain matin, une nappe blanche couvrit la campagne, annonçant l’hiver proche, les froids intenses, les poudreries, les routes impraticables, les traces que les pas laissent dans la neige: — l’hiver, où ces visites même seraient impossibles. Leur problème alors se dressa, pressant et cruel. Ils se creusaient l’esprit sans aboutir à rien, tournaient cent fois autour des mêmes barrières. — “Alice, disait Laurent, si je suis fait pour ta malchance, vaut mieux que je m’en aille et que je porte mon chagrin tout seul.” — Mais elle

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protestait: “Non, pas ça: je vivrais pas sans toi; jamais je pourrais en aimer un autre.”

Et peu à peu un plan, né de leur désespoir, se formait, s’infiltrait en eux. S’ils secouaient ces chaines injustes, s’ils s’évadaient ensemble, et si, malgré tout le monde, ils gagnaient le droit de s’appartenir! C’était la fille qui, dans une crise de larmes, avait jeté cette suggestion. Elle faisait son chemin; ils arrivaient à en parler comme d’une contingence probable. “Vois-tu, disait Laurent, c’est vrai que je n’ai rien; mais, une fois mariés, je te réponds que je travaillerais dur. Nous nous en irions aux Etats, où l’on gagne gros dans les facteries.” — “Crois-tu, répliquaitelle, que je travaillerais pas aussi? Ce n’est pas ça qui m’inquiète”. Par degrés l’idée de cette fuite les obsédait, les maîtrisait. Le remords s’y glissait pourtant : la jeune fille mesurait le scandale d’une pareille révolte, la peine que sa mère en aurait. Mais la passion affluait plus forte, emportant et effaçant tout.

Enfin, une soirée de décembre où Laurent était venu tard, bravant le gros temps qui rageait ; où il haletait, épuisé de sa marche dans la tempête; où le norouet sifflait, couvrant presque leurs voix, ils se décidèrent à en finir. — “Ca ne peut plus

durer, prononça Alice, je suis au bout comme toi: c’est temps d’en faire à notre idée. Laurent, ne viens plus d’ici Noël, c’est juste deux semaines; mais, la nuit de Noël, je t’attendrai. Je m’ar" rangerai pour garder la maison tandis qu’ils seront tous à la messe de minuit. Viens avec une carriole; je ferai mes paquets et tu m’emmèneras, tu m’emmèneras n’importe où . La nuit de Noël, entends'tu? Viens à minuit sans faute.”

— C’est bon, Alice, dit le jeune homme, le faut, c’est destiné; à Noël on finira tout ça. Je louerai l’attelage à Louis Matte comme pour m’en aller à la messe. Je viendrai te chercher, et on filera sur TroisTistoles où ils ne connaissent ni toi ni moi. Là on s’arrêtera et on verra quoi faire. C’est entendu, la nuit de Noël, rien ne m’empêchera.” — Et ils s’étaient donné, dans la neige aveuglante, un baiser glacé et brûlant.

Ces deux semaines furent longues pour Alice. Elle les passa dans une attente surexcitée, dans une sourde terreur de ce qu’elle allait faire. Tous les objets de la maison, jadis si familiers, le poêle, les chaises, les armoires, lui jetaient maintenant des regards de reproche. Le chien Castoi, les poules et le beau coq verni s’éloignaient d’elle comme d’une étrangère. Chaque mot qu’elle

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