‹ La vie en rêveChapitre 3 sur 6 · C I ST US · texte numérisé non relu

C I ST US

adressait à sa mère, à sa soeur, lui semblait être le dernier. Elle en pleurait toute seule; mais l’image de Laurent la soutenait. Elle l’aimait plus que tout; il serait là à l’heure fixée, ils s’en iraient ensemble.

Le matin du 24 décembre, elle prépara les voies. Elle se leva très tard sous prétexte d’un rhume et d’un mal dans les joints.

— “Si je suis comme ça, dit-elle, c’est bien fini pour moi d’aller à la messe cette nuit.” — Sa mère lui arrangea une infusion de sauge, qu’elle lui fit boire par intervalles, mais sans beaucoup de résultat. Le soir venu, pourtant, elle se déclara mieux, mais incapable de sortir. — “Aile? à l’église, vous autres, insista^elle, je resterai avec Castor. Je ferai un somme d’abord; ensuite, je mettrai la table pour vous et chaufferai le réveillon.” — “Comme tu voudras, ma fille, dirent les parents, c’est à ton goût.” — Car ils étaient dociles à ses petits caprices et ils l’avaient toujours

gatee.

Vers on?e heures les hommes attelèrent, prirent place dans la berline avec la vieille mère et Thérèse; et bientôt les patins crissèrent, la voiture glissa sur la route, et le dernier son des clochettes s’éteignit dans la neige épaisse qui tombait.

A minuit juste, Laurent parut. Alice, qui surveillait anxieusement les vitres, le vit venir à travers la brume blanche. Elle courut vers lui au dehors, l’entraina dans la salle déserte.

— Tout eét bien, je suis toute seule; je t’attendais, et t’es venu.

— Es-tu prête, ma belle? dit Laurent.

— Je serai prête dans un quart d’heure, le temps d’empaqueter mes hardes; eux en ont encore pour longtemps. Décapote-toi, chauffe-toi un peu. Dis-moi, personne ne t’a-t-il vu?

- — Personne; ils étaient tous rendus quand j’ai passé dans la montée.

— Le temps eét vilain, n’eët-ce pas?

— Oui, il fait un peu froid, mais j’ai des robes bien chaudes.

Ils se regardaient tendrement, comme éblouis de se revoir, avec pourtant une sorte d’hésitation, de gêne.

— Ca ne te coûte pas, au moins, de t’en venir avec moi?

— Ca me coûte, comme de raison, rapport à ma famille, mais je suis décidée.

Il s’assit près du feu pendant qu’elle montait à sa chambre. Il l’entendait marcher au-dessus,

C ISTUS

s’activer, ouvrir les tiroirs. Au dehors le vent hurlait; la neige dure cinglait les carreaux.

Enfin elle descendit, son manteau sur le bras, portant des paquets pas bien gros qu’elle déposa sur une berceuse.

— J’y pense, dit-elle, je leur ai promis de mettre la table pour le réveillon. Je peux bien faire ça, il y a du temps.

Elle étendit une nappe toute blanche. Elle sortit de l’armoire les assiettes, les tasses bleues qu’elle connaissait si bien. Elle plaça sur la table une carafe de vin de gadelles avec des verres autour. Elle arrangea sur des plateaux les beignes et les tourtières. Elle mit de l’eau prête à bouillir dans la théière de fonte.

Elle s’attardait à tout cela sans s’en apercevoir, poussant parfois un soupir étouffé. “Pauvres parents, songeait-elle, ils vont faire un triste réveillon.”

Mais, s’arrachant à ces pensées, elle mit sa mante et sa capine. “Je suis prête.” dit-elle enfin. “Je fais ça, Laurent, parce que je t’aime. Allons, embarquons tout de suite.”

Au même instant le chien Castor, qui dormait dans un coin, s’éveilla, grognant sourdement.

Puis il se dressa sur ses pattes et, les yeux lui' sants d’un feu vert, il aboya, tourné vers la porte. On entendit alors deux coups frappés sur les panneaux.

— Grand Dieu! qu’est-ce que c’est qu’ ça? s’exclamèrent-ils ensemble, voilà-t-il du monde à présent?

Ils restaient là, interdits, incertains. — “Va voir par le châssis, dit-elle, ce que ça peut bien

etre.

Laurent se glissa près des vitres, essayant de percer l’obscurité et la bourrasque.

— Je distingue pas bien, dit-il, mais ça m’a l’air d’être un enfant.

— Un enfant à une heure pareille? C’est pas possible, Laurent. Quelque voisin, peut-être, qu’a besoin de secours. Attendons voir ce qu’il va faire.

Deux autres coups résonnèrent, plus secs, suivis du bruit de la clenche qu’on remuait.

Elle chuchota: — “N’y a pas à dire, faut leur ouvrir; ce sera à la grâce de Dieu.”

Elle tourna le loquet et, dans une engouffrée d’air glacé et de neige, un petit garçon apparut, roula presque à travers la salle.

C ISTUS

Ce marmot paraissait avoir six ou sept ans et offrait, de la tête aux pieds, un aspect lamentable. La neige qui le couvrait laissait voir par endroits ses habits décousus, troués de larges déchirures. Il portait une mince casquette grise, dont la visière presque arrachée tombait de travers sur son front. Ses doigts rougis sortaient de vieilles mitaines percées. Ses souliers étaient dénoués et gonflés par la glace. Un foulard effrangé cachait sa figure à demi. Il grelottait, cloué sur place, sans même lever les yeux.

Les jeunes gens s’étaient rapprochés et ils le regardaient, surpris.

— Le connais-tu? demanda Laurent.

— Pour sûr que non, dit-elle, je n’ai jamais vu c’t-enfant là.

Elle lui toucha doucement l’épaule.

— Qui es-tu, mon petit? Que fais-tu par ici à c’t’heure?

Le mioche s’agita et hocha la tête sans répondre.

— Il est gelé, le pauvre, il ne peut même pas parler. Laurent, aide-moi, il faut le réchauffer d’abord.

Ils lui retirèrent le foulard où la neige commençait à fondre, la casquette, les mitaines, puis un court pardessus dont la doublure pendait et dont

les manches ne tenaient plus. Ils purent voir alors d’autres loques couvrant sa taille maigre, et une figure brune aux traits grêles, au teint fatigué, à l’expression timide et presque sauvage. Le pauvret n’était guère joli, ni de mine avenante. Les pommettes de ses joues saillaient; son ne? s’arquait peu gracieux au dessus de lèvres trop minces. Ce qui frappait en lui, c’étaient de grands yeux noirs aux reflets asse? doux; mais leur regard semblait inquiet, errait sans se fixer, comme étranger aux choses voisines.

Ils le conduisirent près du poêle et l’in&allèrent en face du fourneau ouvert. Alice lui ôta ses souliers d’où l’eau maintenant ruisselait.

— C’eét pas possible, dit-elle, de lui laisser les pieds comme ça. Je cours en haut lui chercher des bas secs.

Laurent, dans l’intervalle, prenant la main froide de l’enfant: “Dis à présent, petit, d’où ce que tu viens. C’eét-il des voisins qui t’envoient? Es-tu écarté dans ce bout-ci?”

L’étrange gamin restait muet. Enfin, comme avec peine, il marmotta entre ses dents:

— Des gens, ils m’ont jeté dans la neige.

— Comment! ils t’ont jeté dans la neige? Qui ça, des gens? Ton père, ta mère?

C ISTUS

Le petit secoua la tête et répéta:

— Des gens.

—Tu ne les connais pas? Voyons, t’étais avec eux autres dans une voiture, pas loin d’ici, et ils t’ont jeté en bas?

Mais le garçonnet maintenant était distrait, n’écoutait plus . Il regardait le plafond, la tapisserie. Comme Laurent insistait, il fit, importuné, un geste indiquant une poussée violente.

— Des gens! dit-il très haut; ils m’ont jeté dans la neige.

Alice arrivait juste avec des chaussons de grosse laine, qu’elle se mit à passer aux petits pieds bleus, après les avoir essuyés d’une serviette bien chaude.

— Il vient de me parler, dit Laurent, et sais-tu ce qu’il dit? Ils l’ont jeté dans le chemin, des gens. Pas moyen d’en tirer autre chose.

— Dans le chemin, ce pauvre innocent? Peuton avoir si mauvais cœur! Et qu’est ton nom, chéri?

L’enfant balbutia un mot presque inintelligible, mais qui ressemblait à “Cistus.”

— Ciétus? C’eët-il bien ça? Et Cistus qui? T’as un autre nom?

Mais le mioche haussa les épaules et redit seulement :

— Ciétus.

— As-tu faim? reprit-elle. Il fit oui d’un grande signe de tête.

— Mon Dieu! Laurent, comme ça nous retarde! Mais quoi, peut-on faire autrement?

— On ne peut pas, Alice. Donne-lui à manger.

Elle le conduisit vers la table et découpa pour lui une tranche de tourtière, qu’il se mit à dévorer avidement.

— Il tremble encore: lui faudrait du thé chaud. Veux-tu que je lui en fasse une tasse? ou bien veux-tu partir tout de suite?

— Fais-lui une tasse de thé. Ca nous porterait pas chance de le laisser ici sans soins.

Elle mit la bouilloire sur la flamme et, en quelques minutes, elle eut le bol fumant, que Laurent fit boire au marmot en soufflant sur les cuillérées.

— Es-tu mieux, à c’t’heure? s’enquit-il.

- — Oui, répondit Cistus.

Mais au même instant il pâlit, ses yeux chavirèrent, et il s’affaissa sur lui-même. Laurent le reçut dans ses bras.

— Bonne Vierge! dit-il, le v’ià sans connaissance !

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