‹ La vie en rêveChapitre 5 sur 6 · HISTOIRE DE LI-HUNGTONG · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LI-HUNGTONG

Avewous remarqué comme les Chinois sont seuls? Quand je les vois fourbissant leur ling’rie Au fond de leur buanderie.

Ils m’font l’effet d’être aussi seuls Que des r’venants qui r’pass’raient leurs linceuls. Ce sont des gens bien pacifiques.

Polis, serviab’s à la pratique;

Tout c’qu’ils vous d’mand’nt, c’est quelques Pour rendre immaculés vos d’ssous. [sous Ils n’ont pas d’ennuyeus’ faconde;

Ils sont doux, ils n’engueul’nt pas l’monde.

Pas mêm’ les jeun’s civilisés

Qui leur fich’nt des carreaux brisés

Et jett’nt d’là boue dans leur étuve:

Ils n’dis’nt leur colèr’ qu'a leur cuve.

Les journaux n’port’nt pas en pavois:

“L’crim’ sensationnel d’un Chinois!”

Si parfois un diable atavique Réveill’ dans leur âm’ flegmatique L’esprit féroç’ de quéqu’s aïeux,

Ils prenn’nt soin de n’se tuer qu’entr’ eux. Alors, n’est'c’ pas cruel et rude Qu’ils soient voués à cette solitude?

Car enfin, moins qu’un Africain Un Chinois n’est rich’ de copains.

Tout l’monde évit’ sa faç’ jaunie,

Personn’ ne lui tient compagnie;

Il compt’ pour les gens cultivés,

Comm’ f’rait une machine à laver.

On n’vous voit pas, quand dans sa r’mise Vous venez; chercher vot’chemise, Dépenser vos heur’s en caquet;

A moins que l’prix n’fass’ qu’on se r’biffe Vous lui tendez; son hiéroglyphe Et il vous remet vot’ paquet;

C’est tout. Alors, d’son air mythique,

I’ r’tourne à son arrièr’-boutique Et lessiv’, lessive, emmuré Dans un brouillard moîte et serré,

Tel un enchanteur de grimoire Enclos seul avec sa bouilloire.

Et pour eux c’qu’est l’plus obsédant,

C’est tout c’linge, et personn’ dedans!

Façad’s creus’s et faux sign’s de vie Qu’augmentent leur mélancolie.

Tant d’ casaqu’s, de chauss’s, de surtouts, Déserts, n’habillant rien du tout!

Et jour et nuit ces fantôm’s flasques Dansent devant eux comme des masques Qu’auraient égaré leurs acteurs:

Toilett’s aux frilles séducteurs,

Brassièr’s, nids de dentell’s gentilles Ayant cont’nu de chic jeun’s filles:— Mais ces corsag’s et ces tutus Etant vid’s, n’éman’nt qu’la vertu,

Et la bicoque en est plus sombre De s’ voir hanter de tout’s ces ombres.

Cert’s, c’est chose admis’ qu’un Chinois Ne sent rien, qu’son cœur est fait d’bois. Pourtant savonsmous si leur glace N’ cach’ pas maint’r’mous sous la surface Et si des fois, au long des ch’mins Ils ne souhait’raient pas d’être humains?

Il est possib’ que ça les vexe

D’êt’ sans âm’, sans âge et sans sexe

Et, quand tous les nègr’s sont égaux,

D’ fair’ figur’ de simples magots;

D’ passer leur existenç’ bourgeoise Dans un mond’ dépourvu d’ Chinoises,

Sans pouvoir espérer l’tourment

Qu’ leur fraient leurs propres garnements.

Plus d’un n’a-t-il pas dans sa lande

Laissé quéqu’ mun à l’œil d’amande

Dont il se remémor’ l’adieu

Un soir, sur le bord du Fleuv’ Bleu?

Ah ! peut-êt’ ce rêv’ les houspille D’iaver leur ling’ sale en famille! . . .

Moi qui vous pari’, dans Beauharnois J’ai connu jadis un Chinois Aux yeux bridés, à la faç’ blême,

Ayant r’çu, quoiqu’ pas au baptême,

L’nom euphoniqu’ de Li-Hung-Fong;

Comm’ de just’ faisant l’métier qu’font Tous ses confrèr’s en savonnage,

Mais encor dans son tout jeune âge,

P’t êt’ vingt-deux ans: c’qu’est très curieux, Car les Chinois sont toujours vieux.

Il formait, dans c’ village agreéte,

Tout1 la population Céleste,

Spectacle d’un peuple ébahi,

Toléré, n’aimé ni haï,

Mais, en qualité d’créature A part dans l’æuvr’ de la nature,

Tenu à l’écart des humains.

On v’nait seul’ment entre ses mains.

Sans même l’honorer d’une grimace,

A jour fix’ déposer sa crasse.

Il rendait l’plaétron l’plus foncé Blanc comm’ neig’, luisant et glacé;

Du rest’, n’faisant rien pour déplaire,

Et s’mêlant d’ses uniqu’s affaires.

Je n’sais pas quel décret fatal Dans c’même bourg, qu’est mon lieu natal, Au temps que cette histoir’ ramène, Vivait un autre phénomène:

Une fill’ v’nue des riv’s du Volga,

D’son nom Olga Stephanovska,

Dont la figur’ ronde et roussie Révélait tout’ la saint’ Russie.

Par quell’suit’ de faits compliqués Eli’ s’trouvait échouée sur nos quais,

Les commèr’s en d’ visaient sans preuves. Sûr qu’elle avait eu des épreuves,

Et l’on disait qu’un vaurien d’gâs

L’avait trigaudée aux Etats.

En tout cas ell’venait d’Malone Et on l’avait pris’ par aumône Comm’ bonn’, servante et garçon d’cour Au foyer du notair’ Latour.

C’était une personn’ d’humeur douce Et pas excitée, pour une rousse;

Très fiable à garder les secrets,

Ne sachant pas un mot d’français.

Or, tandis qu’au fond d’sa cantine LbHungdFong regrettait la Chine Et souvent songeait, attendri,

Aux plain’s vert’s, aux moissons de ris, Aux dragons gardant les pagodes,

A ConToo'choo et à ses codes;

La russ’ voyait par le souv’nir S’étaler les champs d’Irkomir,

Luire aux cierges les saint’s icônes, L’samovar verser son thé jaune,

Et les vertchenitski, l’été,

Où l’on tourne aux sons emportés Des balalaïkas agiles: —

Et tous deux, en voeux inutiles, Rappelaient les jours qu’avaient fui:

Elle aussi solitair’ que lui;

Tous deux exilés, sans racine,

Loin du sol de leur origine:

Cett’ schismatique et ce païen Perdus en terr’ de canadiens.

Sans r’semblanç’ ni pensée commune Avec eux, plus qu’avec la lune.

Ils se connur’nt de cett’ façon :

La fille, en qualité d’garçon,

Faisant ses cours’s hebdomadaires,

Lui portait les nipp’s du notaire.

L’jeun’ Chinois, toujours bien poli,

Disait: “Mam’ziell’, comma va li?”

Et cell’ ci, prise à l’improviste,

R’piquait en russ’: “Dieu vous bénisse”. En souriant d’un air gêné Pendant qu’ell’vidait son panier.

Alors fallait qu’par gest’s on cause Pour expliquer le prix des choses: —

Et souvent l’amour, c’est connu,

A surgi de moindre début.

Bientôt pour le Chinois timide L’existenç’ n’apparut plus vide Et dans son taudis enchanté Vint à luire une divinité.

D’son côté la fill’ de Scythie

Sentait éclore une sympathie Etrang’ pour ce petit-cousin Que l’ciel lui donnait pour voisin.

Et dans qui certain charme rare Emberlurait son âm’ tartare.

Mais songez; d’quell’s difficultés S’entravait leur intimité!

L’pauv’ garçon, malgré son astuce, N’pouvait dir’: “Je vous aime’’ en russe, Et la fill’ s’trouvait aux abois D’traduir’ “Mon cher cœur’’ en chinois.

Ils n’pouvaient pour leur amourette Pas mêm’ trouver un interprète :

Pas même user, en sign’s discrets,

D’là langue digital’ des sourds-muets.

Fallait d’viner; et leur romance N’avait d’voix que cell’ du silence.

Ils s’bornaient à croquer l’marmot En faç’ l’un d’I’aut’, sans dire un mot, N’ach’vant plus d’compter la lessive.

Li-Hung-Fong, pris d’une ardeur vive.

Des fois traçait sur un morceau D’papier rose, avec son pinceau,

Un anagramm’ sans queue ni tête Décrivant d’son cœur la tempête;

Mais la fill’, retournant c’fleuron,

N’y voyait qu’des barr’s et des ronds Il lui chantait, devenant lyrique,

Des couplets monosyllabiques En saccad’s, farcis de bémols,

Au trot grêle d’un luth mongol Dont il tirait, sur une seul’ corde,

Un fouillis de not’s en discorde Plaignant la mort de Fu-chan-sâ.

Vous croyez; qu’c’est fair’ l’amour, ça? Jamais entre eux d’becqu’tées sournoises, C’est banni par les moeurs chinoises:

L’attach’ment l’plus désordonné Là-bas s’prouve en se touchant l’nez;.

Ils contentaient leurs âm’s novices D’bons procédés, de p’tits services.

Pour qu’ l’ami n’ fût pas empêché La fill’ lui faisait son marché,

Et quelquefois, en grand’ cachette, L’aidait à r’passer des manchettes.

Li-Hung, en r’tour, lavait les bas Les bonnets et les jup’s d’Olga Pour rien, hommag’ de son cœur tendre — (Sauf qu’une fois ell’ lui laissa prendre Un pouç’ carré d’une fronç’ de v’iours Qu’avait orné un d’ses atours) —

Lui offrait, vainquant ses scrupules,

Du thé dans des tass’s minuscules Et la régalait d’noix d’ ly^chi,

D’ros’s confit’s et de gâteaux d’riz.

Mais tout l’temps, dans son âm’ secrète,

Il rêvait d’une fin plus concrète Au mirag’ qui les t’nait charmés,

Et s’préparait, à point nommé,

A tenter une action d’audace.

Un jour donc, ayant pour préface A sa mie fait l’don d’un anneau,

Il lui marqua, par maints signaux Renforcés d’plusieurs anagrammes,

Qu’il souhait’rait dl’avoir pour femme.

Même il lui fit un long discours A sa mod’, lui traçant le cours Des béatitud’s fortunées Qui résult’raient d’ieur hyménée.

L’ayant fait’ sa compagn’ de lit,

Il l’emmènerait au Pe-tchidi;

Dans l’bas'fond d’une petit’ rivière Ils cultiveraient une rizière,

Eveillés l’matin par les gongs Sonnés aux temples des dragons.

Ils s’raient, comm’ tout Chinois doit être, Dévots au culte des ancêtres

Et pareraient d’fleurs de lotus Les imag’s de Confucius.

Avec l’âge une famille immense Glorifierait leur alliance,

Et ils coul’raient des jours sereins,

Heureux comme des mandarins . . .

Hélas ! cett’ peinture attirante N’offrait qu’ du noir à l’âm’ trop lente D’ la russ’, qu’en montrait du mépris:

La pauvre, ell’ n’avait pas compris !

EU’ s’figurait avec scandale Qu’il lui proposait des chos’s sales,

Et f sait sign’ que non, sans savoir.

Mettant le bon Fong au désespoir.

Et puis, s’apercevant d’sa peine,

E’ r’prenait sa figure amène Et l’consolait, dans son fatras Que l’autre ne comprenait pas . . .

N’est’c’ pas piteux? C’ n’est qu’par miracle Qu’au travers de si rud’s obstacles Et de ces tourments amoureux,

Malgré tout ils s’trouvaient heureux.

Naturell’ment, leur aventure Des caquets d’vint vit’ la pâture.

Causant l’émoi des alentours;

Et, par devoir, madame Latour Là'd’ssus fit à sa chambrière.

En gest’s, une remontranç’ sévère,

Lui signalant qu’il était fou De s’compromettr’ pour ce mandchou; Qu’elle était du mond’ la risée.

Mais la fill’, pour une fois rusée,

R’çut tout sans émettre un soupir Et n’en fit miett’ qu’à son plaisir.

Enfin, sans plus lui chercher noise,

On l’app’la Olga la Chinoise,

Et sur son passag’ les gamins Criaient: “ Ching ” en claquant des mains.

Décembr’ vint sur ces entrefaites, Ramenant le cycle des fêtes.

Et déjà des brouillards du ciel Tombaient les neiges de Noël.

Not’ village, malgré sa dèche,

S’cotisa pour une nouvell’ crèche.

Et d’avance on faisait grand bruit De c’que s’rait la mess’ de minuit.

L’soir arrivé, les carrioles Au tint’ment de leurs clochett’s folles S’ébranlèrent vers le saint lieu,

Et dans l’air la naissanç’ de Dieu

V’nant pour détruir’ nos infortunes Semblait mettre une gaieté commune.

Des rangs, des côt’s, des concessions Affluèrent les processions Des habitants, vers le village S’pressant, comme autrefois les Mages.

Olga, filT d’un pays chrétien,

Révérait les dogmes anciens;

Et c’est pourquoi la notairesse Voulut qu’elle allât à la messe.

Seul entre tous, le pauvre Li,

Resté derrièr’ son établi,

Priait l’ombre de ses ancêtres;

Et, voyant passer à sa f’nêtre Les traîneaux de monde chargés,

Ici se trouvait étranger.

C’est en vain qu’sur son cœur malade Pendaient les amulett’s de jade:

D’ses idol’s uniqu’ pèlerin,

Il s’ sentait pris d’un lourd chagrin.

Mais quand, parmi cett’ foui’ sereine Il vit soudain, ainsi qu’une reine Dans un équipag’ de gala,

Apparaître la belle Olga,

Puis se fondre en la nuit obscure,

C’fut pour lui la dernièr’ blessure.

Ainsi tous l’avaient déserté! . . .

Alors dans son cœur révolté Surgit, comm’ monte un incendie,

Une pensée subite et hardie.

Lui aussi, comm’ les citoyens,

Irait au temple des chrétiens !

Cett’ fois partageant leur prière,

Il se mêl’rait aux homm’s ses frères,

Et, risquant d’être renégat,

Rendrait hommage au Dieu d’Olga!

Sous l’empir’ de cette idée fixe,

Sans souci d’une toilett’ prolixe,

Ayant sur sa bious’ d’atelier Passé son pajama brodé Et coiffé sa toqu’ de fourrure,

Il partit seul sur la neig’ dure,

A pied, suivant l’chemin des berlots; Et, chanc’lant parmi les cahots,

L’visag’ fouetté d’une forte bise,

Il monta la côt’ de l’église.

Dans l’temple où l’mond’ s’était pressé L’rite était déjà commencé.

Li, sans et’ vu d’là populace,

Au bas d’là nef put prendre place Et laisser ses yeux éblouis

S’emplir d’un spectacle inouï.

A la voût’ des centain’s de cierges Luisaient, dans l’odeur de cir’ vierge,

Et sur les fidèl’s assemblés Semblaient l’or des deux constellés.

Au long des colonn’s et des traves Couraient des guirland’s de branchages; L’autel éclatait de couleurs,

De v’iours, de dentell’s et de fleurs,

De lampions sur des tig’s de bronze;

Et c’qui lui parut être un bonze Paré d’une chap' de soie et d’or Circulait parmi ce décor.

A gauch’, comme en un coin d’savane.

Il voyait s’dresser une cabane Sous l’ombrage des sapins verts,

Au toit de chaume recouvert;

Et, sur un coussin de paill’ fraîche Un Ling'hang rosé dans une crèche, Qu’une Impératrice en manteau, Berçait, sous l’œil de bons chameaux Comme en défil’nt des théories Dans les stepp’s de la Mandchourie; Tandis que le royal Tuteur Recevait d’un air protecteur Les présents et les accolades

De trois Lettrés du premier grade . . . Ah! plus que ses mystèr’s paiens Ce spectacl’ lui semblait divin,

Et son âm’ j’tée hors de sa base.

D’là surprise glissait dans l’extase.

Cependant un tendre souv’nir A son cœur v’nait encor surgir,

Et parmi la foui’ prosternée Son r’gard cherchait sa biemaimée.

Enfin il l’aperçut au loin,

Sa coiffe arrangée avec soin,

Sa frimouss’ ronde en plein’ lumière, R’muant les lèvres dans sa prière;

Et cet ange dans ce tableau Fit son mirage encor plus beau.

Puis, il savait qu’c’est à l’église Que les mariag’s se légalisent,

Et il s’imaginait Olga S’avançant portée à son bras En une fête à celDci pareille,

Merveill’ parmi tout’s ces merveilles ! . . .

Maint’nant, des hauteurs du jubé S’épanchait l’chant du Kyrie Tonné de derrièr’ les pupitres.

Rien n’troubla Li jusqu’à l’épître,

Lorsqu’un jeun’ commis, par hasard, D’son côté vint à j’ter le r’gard.

Surpris de c’te vision badine,

Il fit un signe à sa voisine,

Laquell’, tressautant de stupeur, Vit’ment cligna d’I’œil à sa sœur.

En rien d’temps une dou2;ain’ de têtes Se r’tournaient en curieuse enquête Et contemplaient, l’air médusé, L’Chinois, d’son rêve encor grisé.

Hermas Potvin, du rang d’La Blouse, Poussant du coude son épouse,

Lui souffla, d’étonn’ment transi:

“R’gard’moi donc l’Chinois qu’est ici!” Des balustres aux encoignures Bientôt s’étendit un murmure Où volait l’fait étourdissant;

Et l’murmur’ toujours grandissant, Comme un typhon s’forme d’une brise.

Enfin emplissait tout’ l’église,

Etouffait l’culte, et sous l’saint toit Soul’vait un général émoi.

On criait presque la merveille A des vieux qu’étaient durs d’oreille; Les fill’ pouffaient, et les enfants Pour le voir montaient sur les bancs.

Olga mêm’, remarquant c’te houle,

Et suivant Y geste de la foule,

Découvrit d’loin son amoureux Et rougit jusqu’au blanc des yeux.

L’chaos c’pendant dev’nait coupable;

Les refrains d’ “Trouve lie Agréable ”

Sous l’roulis étaient enterrés,

Et, dans l’absid’ monsieur l’curé,

Emu d’ce tapage insolite,

S’montrait nerveux dans les saints rites. Seul LLHung, grave en son maintien.

Priait, n’ s’apercevant de rien.

Enfin, outrés d’ l’irrévérence,

Plusieurs notab’s dans l’assistance S’unir ’nt pour mander au bedeau D’fair’ cesser l’désordre au plus tôt.

C’t homme obtus, se voyant sans aide.

Au mal n’trouva qu’un seul remède Et, sans distinguer l’blanc du noir,

S’résolut à fair’ son devoir.

Vers Li-Hung le v’ià qui s’amène

Et dit: “Jeune homme, ça m’fait d’là peine,

“Mais i’s’rait préférab’, je crois,

“Que tu revienn’s une autre fois . . .”

Lors à c’t’âme enfin dégourdie

S’révéla tout1 la tragédie.

LffHung vit sur lui, le scrutant,

Tous les yeux braqués en mêm1 temps; Il comprit que par sa présence Il offusquait les bienséances Et que cet officier-recors Venait pour le mettre dehors!

Saisi d’une confusion cruelle.

En regret vague évoquant celle Qui dans l’temple prierait sans lui, L’cœur d’un grand orage envahi, Tout’fois feignant une allur’ forte,

Sans r’gimber il passa la porte.

Mais quand sur le perron glacé Il s’vit seul, honni, expulsé,

Seul dans la nuit et seul dans l’monde. Alors sa détress’ fut profonde;

Et tandis que d’un pas pesant Il s’enfonçait au ch’min glissant,

Il roulait de sombres pensées Dans son âme bouleversée.

Après l’affront par lui commis Jamais il n’aurait un ami !

Jamais, dans cett’ nation chrétienne, Olga ne pourrait être sienne !

Et, partout ne voyant qu’du noir

Il s’perdait dans le désespoir.

Quand il eût atteint sa soupente, Quéqu’temps, en une transe absorbante.

Il resta, la têt’ dans les mains;

Puis comm’ d’un parti pris soudain,

Il se mit, d’ façon méthodique,

A ranger tout dans sa boutique Et, proprement, dans un filet A ramasser ses m’nus effets :

Son ling’, ses brod’quins de r’change,

Sa barrett’, sa tunique à franges Et les épargn’s que d’puis deux ans Il avait fait’s en blanchissant.

Il quittait une lutte inutile!

Il s’était dit: “C’ village hostile Ne m’verra pas un jour de plus!”

Puisqu’ ici on l’avait exclus,

Il irait, d’I’autr’ côté du fleuve,

Cett’ nuit mêm’ chercher une plaç’ neuve Et parmi d’nou veaux" étrangers Fair’ sa tâche, s’étant vengé.

Au matin la suit’ des pratiques En vain frapp’rait à sa boutique Et saurait l’orgueil douloureux D’un fils de l’Empir’ du Milieu!

Ne le voyant plus reparaître,

Ils le regretteraient peut-être;

Une surtout, dont le souvenir Plus que tout le faisait souffrir Oublieux de toute prudence,

Il n’songea pas à la distance,

Au froid, à la neige, à la nuit,

Et, prenant son sac, il partit,

Gagnant l’villag’ Perrot, sur Pile Qu’est en face, à plus de trois milles. L’voilà donc, bravant quoi qu’ ce soit, En march’ sur le lac Saint-François.

L’vent était fort; la poudrerie Galopait comme une caval’rie Et sur la glace en grands remous Poussait des aiguill’s et des clous.

La neig’ charroyée par la bise Effaçait le ch’min des balises Et n’formait, dans l’obscurité,

Qu’un désert vague, illimité,

Où l’air hurlait sans intermède.

Ah! cert’s, la traverse était laide!

C’fut une lutte entre le norois Féroce et l’malheureux Chinois.

Par les éléments en déroute Faut croir’ qu’il a perdu sa route

Et longtemps, en fatals anneaux,

Fait l’tour des quat’ points cardinaux.

Puis le froid a saisi ses membres Et, dans cette nuit de décembre Où l’mond’ fêtait son beau réveil,

L’a couché dans l’dernier sommeil.

Ce n’est qu’après plusieurs journées Qu’une traîn’, de son ch’min détournée, Heurta, sous le verglas caché,

Son cadav’ dur comme un rocher.

Ses robes étaient d’marbre, et sa queue Etait prise dans la glaç’ bleue;

L’horreur de ses yeux grands ouverts Témoignait c’qu’il avait souffert;

Sur leurs cils, par la mort moulées.

On eût dit des larmes gelées.

A son cou ses futil’s joyaux Luisaient, étoilés de cristaux.

Comme un amoureux d’comédie,

Il tenait dans sa main raidie Le carré d’ velours de c’ falbalas Qu’il avait plissé pour Olga . . .

L’filet contenait quat’ cent piastres.

Triste épave de ce désastre;

Et ceux qu’en héritèr’nt, ma foi,

Ne fur’nt pas tous de vrais Chinois.

On l’ram’na dans notre village;

Et là, une discussion s’engage Savoir où ses restes charnels S’raient mis pour leur gîte éternel.

Repos’rait-il en foss’ bénite Ou, cell’ci d’meurant interdite,

En païen s’rait-il enterré?

D’esprit large, notre curé L’comptait pour chrétien dans l’espèce Vû qu’il était v’nu à la messe;

Mais l’évêque, à qui on app’la, Contrair’ment résolut le cas Et l’déclara simple infidèle.

On n’trouva qu’au rang Sainte- Angèle Un homm’ de bon coeur, Jud’ Leroux, Qui prêta sa terr’ pour un trou.

Là on vint l’enfouir sous la neige,

Sans oremus et sans cortège.

N’ayant qu’sa bious’ bleue pour linceul, Plus qu’ jamais, et pour jamais, seul.

Quant à l’Olga, elle eut d’là peine.

Et mêm’ pendant plusieurs semaines Porta du noir et sans témoins Plus d’une fois pleura dans les coins.

Mais, l’ deuil lui d’venant monotone, Elle épousa, quand vint l’automne.

L’pauvre d’esprit à Paul Daignault; Et l’beau'pèr’, qu’était un finaud,

Vû qu’elle était solide et forte,

Lui faisait faucher les récoltes Et trair’ les vach’s soir et matin Sans la payer d’un seul centin.

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