C I ST U S
La jeune fille se précipita. Ils le portèrent sur le banc-lit; ils ouvrirent sa chemise et lui frottèrent les paumes des mains.
— Quelle malchance pour nous autres! gémit Alice. L’heure qui avance! Mais ce pauvre petit garçon! Peut-être qu’il va revenir tout de suite.
Il demeurait sans mouvement, sans haleine perceptible. Ils lui glissèrent entre les lèvres quelques gouttes d’eau-de-vie qui ne causèrent qu’une inconsciente grimace.
Les minutes passèrent, anxieuses. L’horloge marquait maintenant une heure.
- — Va-t-il mourir? dit la jeune fille — Ecoute, Laurent j’ai peur pour toi, j’ai peur qu’ils te surprennent ici. Et pourtant, je ne veux pas que tu t’en ailles. Nous sommes rendus trop loin. Reéte à m’aider auprès du petit. Ne pensons à rien, faisons d’après notre cœur.
Ils continuèrent à réchauffer les membres de l’enfant; mais lui semblait tombé dans un coma profond, et de temps en temps seulement un souffle, un battement des cils, trahissait un reste de vie.
—Laisse-moi m’en retourner, dit Laurent, on se reprendra plus tard. S’ils me voient, c’eët de la misère pour toi.
Mais Alice s’obstinait : “Non, reste: on fait une charité. Disons le chapelet pour que le petit revienne.”
Docile, il obéit et, sans interrompre leurs soins, tous deux se mirent à exhaler des Ave pressants. Les dizaines suivaient les dizaines. L’enfant gisait toujours, glacé et immobile, mais eux persistaient à prier. Ils ne regardaient plus l’horloge; ils priaient, poussés par une force, voués à leur bonne oeuvre, oublieux d’eux-mêmes, vaguement résignés à tout.
Enfin, au bout d’un temps qu’ils ne mesurèrent pas, Cistus eut un sursaut, ses lèvres remuèrent. Puis il ouvrit lentement les yeux.
— Ils m’ont jeté dans la neige, murmura-t-il.
Ce fut une joie: “Dieu! il revient!” —“T’es plus dans la neige à cette heure, petit homme, dit Alice tendrement, t’es avec du bon monde Maintenant es-tu bien guéri?”
Pour réponse l’enfant se dressa, jeta ses pieds hors de la couche et se tint assis sur le bord.
— Portons-le dans la chaise berçante, repritelle, pour qu’il se remette comme il faut.
— Je peux marcher, dit Cistus.
C ISTUS
Il alla tout seul vers la chaise, s’assit, les regarda, mais pas un sourire n’effleura ses traits pâlis et minces.
—Ecoute, puisque t’es bien, mon fils, on va te laisser à présent. Faut absolument qu’on te laisse. Tu veux bien ça, n’eét-ce pas? Mais d’autres vont venir tout de suite et ils prendront bien soin de toi.
L’enfant fit un ge&e insouciant: — “C’eét chaud ici, dit-il. Elle se tourna vers son ami: — Laurent, y a-t-il une chance?
— Je pense que oui, dit Laurent. Je gagnerai du côté d’en bas, quitte à revirer par après. Comme ça on croisera pas les gens au retour de la messe.
Ils saisirent vite les habits, les paquets, et se dirigeaient vers la porte, quand Castor aboya, cette fois d’une voix amie, en agitant sa queue touffue. En même temps ils perçurent un son affaibli de grelots.
- — C’eét trop tard, dit-elle effarée, les v’ià dans une minute! Cachons ces affaires-là vitement. Laurent, ne te trouble pas, tiens-toi à côté de moi. Je te défendrai, je prendrai ta part.
La voiture entrait dans la cour. La porte s’ouvrit après quelques secondes. La père, la
mère, Onésime et Thérèse entrèrent secouant leurs manteaux. Leur premier regard leur montra Alice avec Laurent près d’elle, et dans une chaise, un enfant étique qu’ils ne connaissaient pas. Sur la table, qu’éclairaient deux lampes, la nappe blanche reluisait, le réveillon offrait ses victuailles joyeuses.
Ils s’arrêtèrent, croyant rêver, leurs yeux errant sur cette énigme. Puis, l’asped: de Laurent éveillant un soupçon:
— Qu’eét-ce que tout ça? dit le père Corriveau. Qu’eÿt-ce que tu fais ici, Laurent? Et qu’est c’t’enfant-là dans la chaise?
Alice, brave, s’avança.
— Papa, dit-elle, ce petit garçon était perdu, à moitié gelé le long du chemin. Laurent l’a rencontré et l’a mené jusqu’ici. C’était la maison la plus proche.
Tous se tournèrent vers le marmot et, curieusement, l’examinèrent. Mais soudain il dressa la tête et sa voix fluette s’éleva.
— Ca, c’eët pas vrai, dit-il. Je me suis rendu ici tout seul.
Il se fit un silence profond. Pétrifiée sous le coup subit, Alice devint blanche comme un drap.
C ISTUS
— T’entends ce qu’il dit? reprit le père. Alice, m’as-tu fait un mensonge?
Elle ne répondait rien. Laurent alors prit la parole.
— M’sieur Corriveau, dit-il, pardonnez-lui, elle cherche à m’excuser: mais moi, j’vas être franc avec vous. J’étais venu ici ce soir pour emmener votre fille. Elle était consentante; c’était pour nous marier honnêtement et à l’église. Vous aviez été dur, m’sieur Corriveau, de nous refuser l’été passé. On s’aimait, voyez-vous, on ne pouvait pas se renoncer. On était pour vous faire savoir et pour vous demander pardon. Mais à c’t’heure j’aime mieux tout vous dire. On s’est mis trop en retard à soigner ce petit garçon-là. Sans lui, on serait déjà sur le chemin des lignes.
L’étonnement, puis la colère, avaient monté chez l’homme avec chaque mot de ce discours.
— Ah! c’est donc le complot que tu manigançais? dit-il. Venir nous voler notre fille tandis que nous serions partis? Et toi, ma fille, tu m’aurais joué ce tour-là? T’aurais suivi ce bon à rien loin de nous autres, quand je t’avais défendu? Mais, pour certain, c’est lui qui ment. Il venait pour t’enjôler, n’est-ce pas? tu l’as mis à sa place.
Alice maintenant sanglotait, la tête dans les mains. Elle prononça pourtant:
— Papa, c’est vrai tout ce qu’il dit. C’est pas un bon à rien, n’croyez pas ça. Je l’aime.
La mère Corriveau et Thérèse fondaient en larmes à leur tour. Elles allèrent vers Alice, cherchant à la calmer, et toutes trois gémissaient ensemble. Castor se prit à hurler tout bas sous le poêle. Seul Cistus assistait à tout d’un air indifférent.
Le réveillon attendait toujours. Les lampes jetaient une lueur douce sur la nappe éclatante. Les verres, les carafes scintillaient. Les plateaux continuaient d’inviter et de sentir bon.
— Le père, dit Onésime, veux-tu que je le flanque à la porte?
Un instant un oui hésita dans l’âme agitée du bonhomme, mais il leva la main, redoutant ce nouvel éclat.
Il regardait autour de lui la scène lamentable et piteuse: tous ces êtres pleurant, noyés de chagrin, courbés sous ses reproches, n’osant même pas implorer sa grâce. Et c’était la nuit de Noël! la nuit des coeurs unis, des volontés paisibles, qui verse la joie sur le monde! Ils venaient d’écouter les Gloria et les cantiques.
C ISTUS
L’Enfant- Jésus leur avait souri dans sa crèche. Et ils étaient tous malheureux !
Cette table de famille, ils l’auraient entourée avec des propos et des rires. Ce serait maintenant un repas de deuil !
Cela le terrassait, il ne comprenait pas. La peine l’agrippait, lui aussi. Mais la vue de Laurent réchauffait son indignation.
Son regard vint tomber sur l’enfant inconnu. Qu’était cet orphelin? Il ne disait plus mot. Pourtant dans ses yeux noirs semblait luire à présent une flamme de surprise, de reproche.
Les pleurs d’Alice coulaient toujours. Laurent se taisait, accablé. La vieille mère faisait à son homme des signes discrets et suppliants.
Il faiblissait. Son âme s’éclairait peu à peu. S’ils étaient tous si malheureux, c’était à cause de lui, à cause de son coeur dur, de son avarice et de son orgueil! Il pouvait leur rendre d’un mot la paix, l’allégresse de Noël. Etait-il donc méchant? Il sentait s’agiter une mêlée de poussées contraires. Mais enfin il prit un parti.
— Laurent, dit-il, viens que je te parle.
Le jeune homme s’avança, craintif.
— Tu sais qu’au temps de Noël les pères bénissent leurs enfants?
— Je le sais, m’sieur Corriveau. Par grâce, ne nous maudissez; pas!
— Les pères bénissent, que je te dis ! Eh bien, mets-toi à genoux; tu gagnes. L’Enfant-Jésus est contre moi.
Laurent tomba agenouillé. Mais Alice avait entendu. D’un bond elle fut à ses côtés. Ce fut sur leurs deux têtes que le vieux père posa ses mains.
— Va dételer avec Onésime, avant qu’on prenne tous une bouchée.
Et le réveillon rutilait, désormais d’accord avec tous. Il riait de toutes ses faïences, étalait ses brioches tentantes, épandait ses arômes appétissants.
Les deux gars revenus, tous s’attablèrent, l’âme allégée, débordante d’une joie plus intense après ce sombre cauchemar. Les voix et les rires résonnèrent. L’intérêt, maintenant, allait vers le petit convive qui leur était donné si inopinément. Alice le fit mettre à sa gauche, Laurent ayant la droite, et pendant le repas on le pressa de mille questions. Mais sa mémoire semblait brouillée. Des gens l’avaient jeté dans la neige, c’est tout ce qu’il savait. Après bien des instances il ajouta: “des gens de par en haut.” Il
G ISTUS
mangea ce qu’on lui servit, mais sans perdre sa mine renfrognée et distraite. On finit par juger qu’il était un peu simple, que quelque chose manquait à sa petite cervelle. Il n’en faisait que plus pitié. “On va le garder pour un temps, dit le père Corriveau. Ensuite, si on ne trouve pas à qui il appartient, on le mènera ches les soeurs, qui l’élèveront comme il faut.”
Quand il fut temps de se coucher, Alice le conduisit dans la chambre des hôtes et lui prépara un bon lit. Elle lui lava soigneusement les mains et le visage. Elle lui ôta ses loques sordides et lui passa du linge qui avait servi autrefois à Onésime enfant. Puis, l’ayant bordé dans les couvertures, elle le baisa tendrement au front. “Cher petit, je t’aime bien, dit-elle ; c’est toi qui es la cause que les choses ont tourné au mieux.” — Et, pour la première fois, un sourire indistinct, à l’expression lointaine, éclaira les traits de Cistus.
Le matin, toute la maisonnée se leva joyeuse, Laurent et Alice, naturellement, les plus heureux de tous. Une des premières pensées fut pour l’étranger orphelin. “Je vais aller voir, dit Thérèse, comment il a passé la nuit.”
Elle revint au bout d’une minute.
— Il est levé, je crois, dit-elle, il n’est pas dans la chambre.
On monta voir. Elle disait vrai. On le chercha par la maison, explorant tous les coins, sans le découvrir. On fouilla le grenier, remuant les bahuts, les malles. Alors ce fut une stupéfaction. Qu’était-il devenu? Avait-il eu l’idée baroque de s’échapper pendant la nuit? Mais par où avait-il passé? La neige était intacte au-dessous de la seule fenêtre qu’il eût pu franchir.
— Aurait fallu, dit Onésime, qu’il aurait descendu, traversé la cuisine, qu’il aurait ouvert la grand’porte et pris de suite le chemin battu. Mais je l’aurais entendu, j’étais couché dans le banc-lit.
— Pauvre petit fou, dit Alice, qui est encore à courir les chemins! C’est-il pas à tirer les larmes?
L’étonnement s’accrut quand on constata qu’il avait repris son accoutrement misérable. Le linge blanc qui l’avait couvert gisait sur le chevet du lit.
— Il avait quéq’chose dans la tête, ce petit-là, dit le père, c’était clair à voir; mais c’est curieux tout de même qu’il ait pu se sauver comme ça.
C ISTUS
On va en entendre parler par les voisins qui l’auront vu.
Cette fuite leur laissait, malgré tout, un sens d’intrigue et de mystère.
Laurent mena Alice à la grand’messe, où tous deux épanchèrent d’enthousiastes actions de grâces. Ensuite ils décidèrent d’aller voir le curé pour les bans de leur mariage. Ils lui avouèrent simplement toute l’histoire de la nuit passée. L’incident du petit garçon parut le surprendre beaucoup.
—Et ce matin, dit-il, il était parti?
— Non seulement ça, monsieur le curé, mais en venant à la messe, nous avons arrêté partout; personne ne l’a reçu ni ne l’a vu passer.
— Il n’a pourtant pas pu s’envoler dans les airs !
— Mais à ces mots il s’arrêta, une pensée frappant son esprit, et il réfléchit longuement.
Enfin, s’adressant à Alice:
— C’est à toi qu’il a dit son nom?
—Oui, monsieur le curé. Il ne parlait pas bien franc, mais j’ai cru comprendre “Cistus.”
— Es-tu bien sûre, dit le vieux prêtre, qu’il n’a pas dit: Christus ?
La Messe de Florent Letourneau
MON grand-père secoua sa pipe et reprit: —Les gens de Saint- Jo vite sont chanceux. Des belles terres, des bons chemins, la malle tous les jours, les chars, et jusqu’à des autos pour aller se promener en ville. De mon temps, tout ça, c’était le bois. En deçà des terres neuves, y avait trente-cinq milles de bois dru; et plus loin, dame, on aurait rejoint le pôle nord sans rencontrer une éclaircie. C’était pas rare, l’hiver, en ouvrant sa porte, de voir un ours de sept pieds de long qui fourrageait sur la galerie ;"ces bêtes-là, avec leur museau, débarraient les granges, et
emportaient des quartiers de boeuf tout ronds. Et on bûchait, on hâlait des souches, on charriait, et on suait, je vous en réponds. Y avait de la misère, et je sais pas ce qu’on serait devenus sans le bon Dieu et le curé Labelle.
On était pas des saints pour tout ça; c’était mélangé comme partout. La majorité c’était du bon monde, mais y en avait sur le tas qui ne valaient pas cher: des gens venus de loin, des fois, pour de vilaines raisons. Moi, mes voisins c’étaient David Latour et Philémon Sécette; on s’est toujours bien arrangés, hormis une fois que j’ai mené David en cour pour une rigole qu’il avait passée sur ma ligne. Mais, à l’autre bout du rang, y avait un québecquois du nom de Florent Létourneau, qu’avait une fichue renommée. C’était un jeune homme brun, bien pris, proche de trente ans, pas marié. Il vivait tout fin seul dans une sorte de masure pas plus grande, je vous mens pas, qu’un râtelier à vaches. Personne savait pourquoi qu’il avait gagné le Nord, mais c’était toujours pas pour faire de la terre neuve. Il s’était défriché un quart d’arpent, c’est tout, où ce qu’il semait une poignée de patates. Il chassait du matin au soir, c’était comme ça qu’il arrivait à vivre. Puis, il avait une bonne jument,
il faisait des voyages pour les uns et les autres. Jamais il n’allait à la messe. Le curé l’avait entre' pris sur la religion, mais autant piocher les galets; notre saint père le pape lui aurait pas ramolli la tête. Le dimanche, qu’il disait pour ses raisons, c’était son meilleur jour pour le lièvre et la perdrix. Quoiqu’il ne voisinait guère, il s’était amouré de la petite Alma Latour, et c’était la seule place qu’il fréquentait. Les meilleurs morceaux de ses chasses étaient pour Alma, et s’il gagnait une piastre, elle était sûre d’attraper quelque fan' ferluche. La petite folle l’aimait étou, mais elle le disait pas: elle avait peur de l’avoir pour mari. Si par cas il la tourmentait, elle savait lui répondre : “Florent, quand t’agiras en chrétien, il sera temps de penser à ça.’’ Et malgré que, pour elle, il se serait fendu en quatre, il ne lui cédait pas, vu que c’était un homme ostiné.
Cet individu'là, la deuxième année qu’il était sur le rang, il lui est arrivé une affaire inimaginable, à vous redresser le poil sur le corps, qu’on en a parlé dans le temps jusqu’à Saint'Jérôme et Terrebonne.
C’était la veille de Noël au soir, et le monde, comme d’usage, se préparait pour la messe de minuit. Y avait de la neige pas mal et il ventait
fort; mais il faisait beau clair de lune, avec seule' ment quelques nuées dans l’ouest. On a veillé un peu, puis, quand c’est venu sur les onz;e heures, on a attelé les carrioles, les femmes se sont greyées, et on a démarré les uns après les autres. Il fallait passer, comme de juste, devant la cabane à Florent. Quand le père Morrissette, qu’était avec sa bru, est arrivé en face, il aperçoit mon homme sur le pas de sa porte avec un fanal, et avec son fusil sur le dos. Il arrête son cheval. “Bonsoir, Florent, qu’il dit en riant, t’en vas-tu à la messe avec ta carabine? Embarque donc avec moi, l’ami, t’as pas de meilleure chance.” — “Merci, que Létourneau lui répond, mais je m’en vas visiter mes pièges.” Deux, trois minutes après, v’ià les Latour qui passent; ils reconnaissent Létourneau dans le milieu du chemin. Alma lui crie: “Florent, qu’est-ce que tu fais? Viens-t-en avec moi à l’église,” Il s’arrête, il a l’air de jongler un peu, vu qu’il était épris de la fille, mais à la fin il refuse: “Pas c’te fois-ci, ma belle, j’ai de l’ouvrage pour c’te nuit.” Il passe plus de trente carrioles; les premières voient mon fou enjamber les champs de neige, les autres voient son fanal se balancer de plus en plus loin du côté du bois. Je vous demande un peu l’idée de c’t’homme,
d’aller lever ses pièges la nuit, et la nuit de Noël encore ! Il s’était dit : “Ca va être une farce que je coure les épinettes pendant qu’ils sont à leurs cantiques.” C’était un type dépareillé, qui faisait tout à rebours des autres.
C’a été comme ça un bout de temps, puis, tout d’un coup, v’ià les nuées qui commencent à cacher la lune, v’ià le vent qui s’émousse et la neige qui se met à tomber. Ca rempire petit à petit; au bout de vingt minutes, c’était une brouille de première classe, une poudrerie affreuse qui picotait comme des alênes, un noroit à vous geler les os, et sur toute la campagne il faisait noir comme dans un four.
Ca nous inquiétait pas, nous autres: on était tous rendus et on jasait sur le perron de l’église. Mais Létourneau, pendant ce tempsdà, se battait avec la bourrasque et, trop ordilleux pour lâcher, il continuait d’avancer dans le bois. Il se fiait sur des remarques qu’il taillait aux arbres, et sur la Grand ’Coulée qu’il calculait qu’était pas loin. Il avait marché un bon bout, de peine et de misère, quand tout d’un coup il butte sur un chicot abrié de neige, il s’étend tout de son long, son fanal va re voler à quatre pieds de lui. Quand il veut le ramasser, non seulement il était
éteint mais toute l’huile avait renversé. V’ià mon homme sans aucune clairté au milieu de l’épinettière. Il commence par sacrer, puis il voit qu’il faut qu’il s’en retourne. Il cherche à remonter ses traces: les traces sont effacées, la poudrerie l’aveugle, à toute minute il se cogne sur les troncs. Il se trouve écarté, monsieur, comme si c’était à cinquante lieues; le nord, le sud, il reconnaît plus rien. Mais Létourneau, faut lui donner ça, c’était un homme brave. “C’eét bon, qu’il dit, on se rendra quand même.” Il se figure à peu près la ligne des terres, et se met à marcher aussi vite qu’il peut, sans voir plus loin que le bout de ses bottes et en défonçant à chaque pas. Il marche une demi-heure, il s’arrête, il remarche encore. Pour lors, il se trouve perdu dans une masse de fardoches, sous des milliers de bouleaux qui se touchent quasiment. C’eét une brousse qu’il n’a jamais vue, il n’a pas d’idée où ce qu’il eét et ne sait plus de quel bord virer.
Il ne prend pas la peur pour ça. “Y a qu’une chose à faire, qu’il se dit, trouver quelque grosse roche, me mettre à l’abri derrière et attendre le matin.” Il rôdaille à droite et à gauche; puis, à force de chercher, il distingue un caillou qu’avait l’air
haut comme une maison. Il commence à tourner autour; juste, il remarque une place plus noire que les autres, qu’était un grand trou dans la roche. “C’eSt icite, il pense en lubmême, que je passe ma nuit: j’ai de la chance.” Il fait un pas dans le trou, un autre; il étend les bras devant lui sans rencontrer de mur. “C’eSt au mieux, qu’il se complimente, je sens plus une miette de vent; seulement que je voudrais voir clair.” Il cherche ses allumettes, pas rien. En trébuchant sur le chicot, la boîte avait sorti de sa poche. Il tâtonne encore deux ou trois pas; ç’avait l’air d’une manière de cave, vu qu’il ne se cognait nulle part. Tout d’un coup il lui semble qu’il aperçoit devant lui une lumière rougeâtre. Il se demande: “Qu’eSt'Ce que c’eSt que ça? Y a-t-il du monde ici? Ca, ça serait curieux, par exemple.” Il lui prend une souleur, mais tout de même il se décide; il avance dret vers la clairté. Il avait pas fait dix-huit pas, y a une grande ouverture à gauche qui donne sur une voûte, et toute la voûte remplie de c’te même lumière, qu’on aurait dit qui venait d’un feu de forge; mais il ne voyait ni feu ni forge, rien qu’une lueur égale, pas forte et juste asses pour distinguer. Il se trouve dans une caverne carrée, d’une vingtaine de pieds de long
et de large, les murs tout couverts de frimas qui reluisait comme de petites étoiles. Il s’adonne à regarder à terre et, monsieur, qu’eét-ce qu’il aperçoit?
Au milieu de c’te grotte, éclairé par c’te lueur rouge, y avait un petit enfant couché sur une fourchetée de paille!
Il re&e saisi, comme de raison. “Voyons, qu’il se dit, c’eët-y le fret qui me donne la berlue? Il se frotte les yeux, il se secoue; n’y a pas à dire, le petit était là: pas un bébé de plâtre ni de cire, un enfant en vie, qui grouillait.
Ca lui rappelle l’Enfant" Jésus couché comme ça dans la crèche des églises; mais, à examiner celui-ci, il ne trouve pas qu’il ressemble à aucune image. Il avait sur la tête des petits cheveux crépus; sa face toute maigrichonne était couleur de brique; ses yeux avaient une drôle de reluisance, et son corps gigotait sans relâche, emmaillotté de langes tout noirs.
Florent restait là, hébété. “V’ià un enfant, pense-t-il, qu’a pas l’air aimable; ça me surprendrait qu’il aurait été baptisé.” Il a envie de l’approcher; mais par hasard il relève la vue et v’ià autre chose qui le surprend. Au long de la roche de fond, assis sur leurs pattes de derrière, il voit
deux ours énormes, la tête ballante d’un bord, de l’autre, avec leurs langues pendantes, et un chat sauvage, à moitié pelé, qui montrait ses dents blanches entre ses babines écartées. Ces trois bêtes avaient l’air de le regarder en dessous. Il porte vitement la main à son fusil, puis il se dit: “S’ils ne remuent pas, je m’en vas rester tranquille; en tout cas, je n’avance pas plus loin.’’ Pour lors il remarque comme un grouillement dans les coins; et c’était des bêtes plus petites: des bêtes puantes, monsieur, peut-être bien une douzaine, qu’allaient et venaient sans faire de bruit.
“Qu’eét-ce que tout ça veut dire?” il se demande. “Ca pas l’air naturel ce qui se passe ici.” En même temps, tout brave qu’il était, il commence à sentir une inquiétude. A ce moment, le bébé fait un cri; et comme sur un signal, une masse de voix cassées, grêlées, fausses comme des crécelles, qui semblaient venir de partout sans personne en vue, entonnent une musique à rendre sourd. C’était un air bien connu qu’elles massacraient, et, au travers de leur tintamarre, savewous les paroles que Létourneau démêle?
Nouvelle agréable,
Un démon charmant nous eët né;
C’eét l’enfant du diable Qui nous a damnés.
Les ours faisaient la basse à ce beau cantique avec des grognes épouvantables.
Ah ! pour le coup, je vous garantis, Florent sent une nuée de frémilles lui grimper tout le long des os. Il voit qu’il a été se fourrer en plein sabbat des diables occupés à singer la nuit de Noël. La peur le prend; il veut se sauver; mais c’est comme si ses pieds étaient vissés à des enclumes. Il reste là, monsieur, pas capable de bouger d’un pouce, et la sueur lui coule sur le corps. Mais c’était pas encore la fin.
A c’te heure v’ià un homme et une créature qui sortent de je ne sais où et qui font leur entrée ensemble.
L’homme, le v’iimeux diable plutôt, était un géant sans un poil de barbe, maigre comme un hareng salé, les yeux renfoncés, le nés croche, une vraie face de corneille, et la mine mauvaise et bourrue. Il portait un grand fouet, solide et laid à voir avec des mèches garnies de plomb. La femme, à première vue, c’était une belle grosse fille, belles couleurs, belle formance et tout;— faut ça, vous comprenez, pour que les diablesses puissent tenter les hommes; — mais pas besoin de regarder de près pour s’apercevoir qu’elle louchait, que son chignon était rapporté et qu’elle avait une
livre de fard sur les joues. Probablement qu’en dessous elle était noire comme le charbon.
Les ours n’achevaient plus de grogner; l’homme au fouet se tourne de leur bord: “Taisez; vos gueules, sales bêtes, qu’il leur crie, ou je vous hache le cuir en courroies de bottes.” Puis, en parlant à la diablesse: “Allons, guenon, fais ta simagrée.”— “T’as pas à me bourasser, qu’elle réplique, monstre d’aigrefin, je sais ce que j’ai à faire.” Elle s’approche du petit démon, lui fait une révérence, et elle était parée à se mettre à genoux quand elle aperçoit Létourneau à l’entrée de la cave, qui était blême comme un drap, que les dents lui claquaient dans la bouche. Tout de suite, les yeux de la gueuse flambent comme des tisons, puis elle se met à rire et à faire des manières. “Quel joli homme!” qu’elle dit: “Viens donc que je t’embrasse, mon mignon chéri: tu ne sais pas comme je te trouve beau! Tiens, mais c’est Florent Létourneau, du coin de la montée de SaintçJovite! Ah bien ! je te connais : tu m’as vue plus d’une fois sans le savoir. Comme t’es gentil de me rendre visite! Alma Latour t’aime bien, je sais tout ça, mais moi, je t’aime dix mille fois plus, et je te veux pour mon petit mari ! Tu ne viens pas,
mon cœur? Bien, je vas aller t’embrasser moi'
meme.
Elle ne fait ni une ni deux, elle enjambe pardes' sus le marmot et elle s’en allait dret sur lui, mon' sieur, quand son partenaire l’arrête net d’un coup de fouet à travers les jambes. “Pas de ça, fille perdue, qu’il rugit, t’es pas ici pour faire l’amour. Allons, rachève ta mômerie, adore l’enfant de Lucifer.” L’autre lui répond, furieuse: “Je l’adorerai si je veux. Ah! ah! c’est pas à lui, d’abord: c’est pas le premier tour que je lui joue. C’est bon, c’est bon, retiens ton fouet et puis regarde'moi faire.”
Pour lors elle tombe sur ses genoux, et, les bras étendus, elle marmotte: “Fils de Satan, ou d’un autre, je t’insècre, je te réinsècre, je te griffe, je te ramougriffe; rôti, bouilli sois'tu in soecula soecu' forum!” En disant ça, prise de rage subite, elle pince le bébé de toute sa force et lui flanque une claque dans le visage. Le petit Satan ne fait qu’un saut; il lâche un miaule à frissonner, s’agrippe au bras de sa mère et lui enfonce ses ongles dans la peau. Et alors l’homme, la femme, le poupon, les ours, le chat sauvage, et jusqu’aux bêtes puantes, se mettent à hurler comme des damnés qu’ils étaient tous.
Dire que pendant ce temps-là, monsieur, nous autres on était assemblés dans une belle église chaude, bien éclairée, parfumée d’encens; — qu’on chantait des cantiques, tous d’une seule âme et d’un seul cœur, en compagnie de la Sainte- Vierge et de l’Enfant-Jésus !
Quand le silence est revenu, Létourneau pouvait juste se tenir sur ses jambes et il s’attendait à toute minute d’être envalé par un trou de l’enfer. Mais non; il entend derrière lui la neige qui griche et des pas pesants qui se rapprochent. Il n’a que le temps de se ranger, et v’ià trois chameaux qui se présentent, qui passent à côté de lui et foncent dans la caverne en branlant leurs têtes et leurs bosses.
Les trois chameaux portaient trois nègres affublés de bonnets pointus, et un tas de gros sacs. Les trois nègres débarquent, font une manigance au petit diable; puis un d’eux défait un des sacs, y pige une poignée de vieux sous et les fait rouler sur le sol. “Majesté, qu’il déclame, c’eét un présent qu’on vous apporte de toutes les contrées de votre royaume. C’a pas l’air de grand’chose, mais ça vaut plus que ça ne paraît: chacun de ces gros sous a été volé dans un tronc d’église ou arraché aux orphelins et aux veuves.” Là-dessus,
le jeune BeLébuth se soulève et fait une risette, bien plutôt une grimace à rendre un chien malade.
Le deuxième moricaud s’approche: “J'ai mieux que ça,” qu’il dit, et il tire de son sac deux ou trois vases d’or. C’étaient des calices, morn sieur, et des saints ciboires que ces mauditsdà avaient pillés, peut-être aux Etats ou en France; — et il en avait une centaine! L’héritier d’enfer, pour le coup, se tortille sur sa paille et bat ses vilaines pattes en l’air.
La troisième face de suie s’amène: “Sire mon roi, moi, j’apporte l’encens.” Il déficelle son sac et fuit, il en sort une odeur capable de défum tiser un tanneur: un mélange d’œufs pourris, d’huile de castor, de graisse brûlée et de saleté de chat; ça remplit toute la cave, et par en plus les bêtes puantes, en glapissant et gambadant, se mettent à agir toutes à la fois !
C’était le reéte pour Létourneau: la minute que ce parfum-là lui rentre dans le nés et la gorge, il tombe à terre sans connaissance.
Quand on e£t revenus de la messe, le vent était tombé ; il n’y avait plus qu’une petite brume de neige. En passant devant ches Florent, le
père Latour dit à sa femme: “Ce païen-là a manqué la messe; c’eét égal, je vas l’inviter à venir prendre un coup et manger une tranche de tourtière.” Il débarque, il cogne à la porte. Après avoir cogné cinq, six fois, il s’aperçoit que mon homme n’est pas encore retourné du bois. “C’eét curieux, ça, qu’il dit, il y a deux heures au moins qu’il eét là; j’espère qu’il ne s’eét pas écarté rapport à la tempête. Faudra venir voir demain matin si tout eét comme il faut.” Le matin de bonne heure il se rend à la cahute: personne. Il ne trouve que la jument qui piaffait dur dans l’écurie. Pour lors il réveille les voisins, et y a une dizaine d’hommes qui partent sur des raquettes et qui se mettent à battre le bois. Ils l’ont découvert à la fin à trois milles au nord de la réserve, dans une forêt de bouleaux qu’est la terre des Robert à c’te heure, à moitié gelé dans un creux de roche grand à peu près comme sa cabane. Ils l’ont porté chez; le père Latour, lui ont donné de la boisson chaude et l’ont mis dans un lit. Du moment qu’il s’eét réveillé, sa face eët venue rouge comme une flambe; il lui a pris une fièvre qu’il fallait deux hommes pour le tenir. Pendant trois semaines, monsieur, il s’eét débattu contre la fièvre; a fallu avoir le docteur, et sans la petite
Alma qu’en prenait bon soin nuit et jour, c’eét sûr qu’il ne s’en serait jamais réchappé. C’eét comme ça qu’on a su, par bouts, tout ce qui lui était arrivé, parce que la nuit, voyez-vous, il parlait tout seul.
Comme de raison, il a marié Alma Latour; mais je vous réponds qu’après ça elle n’a pas eu à le tourmenter pour lui faire remplir ses devoirs. Ca jamais été un homme avenant, par exemple, ni trop pressé de payer ses comptes; mais pour de la religion, il en avait. La nuit de Noël, surtout, on ne l’aurait pas retenu chez; lui avec un attelage à quatre. Une fois que le curé d’ici était malade, ils sont partis, lui et sa femme, à cinq heures du soir, et se sont rendus jusqu’à Sainte- Adèle pour entendre la messe de minuit. Mais je n’en dis pas plus long sur ce pauvre Florent: y en a icite qui l’ont connu.
LA COMETE
LA COMETE
VOUS êtes le gérant de l’agence des Noëls Faciles? s’enquit le banquier Van Dighen, lisant la carte que lui tendait un individu bien rasé, replet et suave.
- — C’est cela même, monsieur. Nous voulons rajeunir cette bonne vieille coutume, l’harmoniser avec notre âge de méthodes progressives. Nous traitons à forfait pour des Noëls à domicile, réglés et arrangés par nous, qui évitent aux familles tous les tracas inhérents à ces fêtes. Nous fournissons l’arbre de Noël, nous l’installons, nous le décorons; nous le parons d’un choix de joujoux;
notre représentant mime Santa Claus pour les petits, leur distribue les jolies étrennes. Tout cela conduit avec tact et dans une atmosphère intime. Au bout de la semaine, nous ramassons arbre et clinquants, balayons les brindilles sans laisser une poussière, et rendons votre appartement à sa propreté reluisante. La famille a joui de tout sans avoir à lever un doigt.
—Votre idée est curieuse, dit le banquier, mais au fond qu’est-ce qu’on y gagne bien?
— Oh! monsieur, songez; donc à l’ennui des achats, des préparatifs! Ces bazars étouffants, crevant de cohue, qu’il faut assiéger pour le moim dre bibelot! L’embarras de choisir sans être sûr que les mioches seront contents! Il faut s’y prendre un mois d’avance, et vous savez qu’on en reste ahuri. Puis la corvée de monter cet arbre, de le couvrir de bulbes, de pendants, de barn derolles; toute la soirée y passe, et quand minuit arrive, papa et maman n’en peuvent plus; mais il faut encore s’agiter, se rendre intéressant, jouer le Père Noël. Sans compter, repritdl comme en confidence, que les jeunes d’aujourd’hui sont finauds, qu’ils vous reconnaissent à la voix, à la démarche; mais un Santa Claus étranger, ça les démonte complètement.
LA COMÈTE
Le gérant des Noëls Faciles était bien tombé. M. Van Dighen abhorrait le magasinage, la course aux cadeaux, et surtout l’habillage de l’arbre de Noël. C’était un homme d’affaires qui aimait sa famille, mais le lui témoignait surtout en lui gagnant beaucoup d’argent. Il était peu démonstratif, redoutait les dérangements, et préférait son fauteuil et son cigare à toutes les aménités sociales.
— Il y a du bon dans votre plan, reprit-il, je suis tenté de l’essayer. Quels renseignements vous faut-il?
— Simplement combien d’âmes dans votre famille, et le genre de cadeaux que vous souhaite?.
—Eh bien! j’ai ma femme, ma belle-mère, une fille de dix-sept ans et un petit garçon de six. Je puis me charger des adultes, ou ma femme y verra; mais choisisse? pour le mioche quelques beaux joujoux. Entre autres, il veut un pistolet, un automatique: trouve?-lui quelque chose qui ait l’air bien féroce. Et, tene?, pour la fille aussi, quelque bibelot de surcroît, une jolie broche peut-être : ce sera une surprise pour tous. Quant au reste, faites à votre idée. Et que le tout ne dépasse pas cent cinquante dollars.
— C’est entendu, monsieur, comptes sur nous absolument.
En effet, le 24 décembre, vers deux heures de l’après-midi, un camion chargé s’arrêtait, avenue des Pins, devant la somptueuse demeure du banquier Van Dighen. On en voyait surgir un sapin verdoyant flanqué de paquets et de boîtes. Un grand jeune homme, bien fait, en paletot grisbleu, en descendit et pressa le bouton de la sonnette.
La bonne se trouvait à cette heure en commissions de par la ville: Mlle Van Dighen elle-même vint ouvrir. Un regard lui montra le but de cette visite.
— Envoyé des Noëls Faciles? dit-elle.
— C’est bien ça, mademoiselle. Puis-je entrer pour l’installation?
— Bien sûr: vous étiez attendu.
Elle lui fit monter l’escalier feutré de moëlleux tapis, l’introduisit dans le grand salon aux dalles de marbre et aux panneaux sculptés.
— Tout le monde est sorti, dit-elle, mais je suis au courant. Vous venez nous livrer un Noël sur commande, complet et garanti, avec un paquet de surprises. Ca va être pour le moins curieux. Eh bien, voici l’endroit. Vous placerez l’arbre,
l\a comète
je suppose, juste en face de cette cheminée. Et si ça ne vous fait rien, je reste à vous regarder faire. Ca m’intéresse de voir comment vous arrangerez tout ça.
Le jeune homme eut un sourire froid qui ressemblait à une grimace.
— J’aimerais mieux, dit-il, travailler seul; mais pourtant, si vous y tenez . . .
— Ah! c’est tout le cas, reprit-elle, que vous faites de ma compagnie? Vous n’êtes pas très gentil, dites donc. Mais enfin vous me permettez.
Elle s’était déjà installée dans un des grands fauteuils et allumait une cigarette. Car Hélène Van Dighen était une personne très moderne, très naturelle d’allures, et qui toujours, en tout, agissait comme il lui plaisait. Radieuse d’ailleurs de fraîcheur et de vive jeunesse, dans un négligé ondoyant d’où saillaient ses bras roses et sa tête blonde et mutine.
— Je descends chercher le sapin, dit l’employé des Noëls Faciles.
Il remonta bientôt, portant la verte pyramide, dont l’odeur balsamique emplit aussitôt toute la salle. C’était, certes, un arbre de choix, étageant en cercles parfaits ses rangées de ramures hérissées d’aiguilles miroitantes. Dressé devant
la cheminée, son faîte toucha l’or du plafond. Puis les divers colis s’étalèrent à leur tour sur le parquet; les uns emplis de lampes multicolores, d’autres bondés de boules de toutes dimensions, de pendants de toutes formes, d’autres encore contenant les poupées minuscules, le fil d’argent et les paillettes de neige. Le jeune homme commença à disperser le tout dans la dentelle des branches, et la verroterie lança par le salon, à la demidumière, des éclairs vifs, des pointes métalliques, des flammèches bleues, vertes et rouges. Son travail cependant marquait quelque embarras, une lenteur hésitante, une absence de technique que remarqua bientôt Hélène.
— Combien d’arbres, s’enquit-elle, avez-vous décoré comme ça?
■ — Oh! pas beaucoup, dit-il, ce n’eët pas mon réel métier.
— Eh bien, cela se voit. On ne met pas ainsi les boules de même couleur tout à côté les unes des autres: on alterne, on varie. Tenez;, laissezmoi vous aider.
Elle déposa sa cigarette et, s’approchant de l’arbre, se mit sans gêne à transposer les boules, à les grouper dans une harmonie de couleurs. Ce fut elle qui dès lors dirigea le travail, et le
LA COMÈTE
décorateur novice n’eut plus qu’à observer ses ordres, lui passant les objets qu’elle disposait à son caprice. Il se tenait sur la réserve, peu empressé et peu loquace.
— C'eét vous qui allez; faire Santa Claus? de' manda't'elle.
— Oh non, ce soir, je ne serai pas ici du tout.
— C’eët dommage, je paierais pour vous voir avec cette grande barbe. A propos, il paraît qu’il y a une surprise pour moi?
Il lui jeta un regard oblique.
— Cela se pourrait bien, dit-il.
— Qu’e&'ce que c’eét? ditesde moi. Je corn nais mes autres étrennes. C’étaient de grands secrets, mais on n’a pas des yeux et des oreilles pour rien. Papa me donne un collier de perles, maman une montre'bracelet et grand’mère une toilette d’argent. Voyons, quel eét votre cadeau?
— Ca, mam’z;elle, je ne peux pas vous le dire, c’eét tout'à'fait contre mes ordres; mais vous serez; surprise, c’eét sûr.
— Vous croyez? rien ne me surprend. Ces colifichets, vous savez;. Je vais vous dire ce qui me surprendrait, ce qui vaudrait la peine. C’eét si Santa Claus, par exemple, m’apportait un charmant jeune homme qui se jetterait à mes pieds,
qui me dirait que je suis belle, qu’il m’aime à la folie; vous savez, comme au cinéma. Ca, ce serait une vraie étrenne. Mais les parents ne pensent pas à ces choses. Croiriez-vous qu’à mon âge je n’ai pas eu un amoureux? Il faut que j’attende, paraît-il, que j’aie fait mon début. Mais moi, je serais prête à débuter tout de suite. Rapportez cela, tenez, aux Noëls Faciles.
L’employé, pour le coup, se dérida et se mit à rire.
— C’eét pas bien dans notre ligne, dit-il, mais si on avait su, on aurait pu arranger ça. Et j’aurais demandé à accompagner Santa Claus.
— Vous feriez aussi bien qu’un autre, repritelle, le toisant. Vous n’êtes pas mal de mine, vos yeux me plaisent assez. Seulement, vous n’êtes pas expansif.
En ce disant, elle s’éloignait à reculons, voulant juger de l’effet d’ensemble de l’arbre miroitant, dont la parure semblait complète. Mais soudain, frappée d’un oubli:
— Où eét l’étoile? dit-elle.
— L’étoile? quelle étoile? fit-il avec surprise.
— L’étoile des Mages, pardi: un arbre de Noël a toujours son étoile.
LA COMÈTE
— Ma foi, je n’ai pas vu d’étoile dans notre assortiment. Elle eét peut-être au fond d’une boîte.
Ils la cherchèrent ensemble, remuant les papiers et la sciure.
— Pas d’étoile! dit-elle consternée. Ca ne peut pas aller comme ça. Une étoile, voyes-vous, c’eét la vie de l’arbre; c’eët le signe que le Christ eét né, et la bonne chance, et tout. Il en faut une absolument.
— Je voudrais vous contenter, mam’zielle, mais vous voyes qu’il n’y en a pas. Ce que je pourrais faire serait de m’en procurer une. Je connais le magasin où l’on vend des étoiles.
— Faites donc ça pour moi, mon ami. Et prenes-en une grande, une belle. Revenez vite: je serai ici.
Le jeune homme obéit, haussant les épaules, monta dans sa machine et, dix minutes après, reparaissait avec une boîte qu’il ouvrit avec précaution. Mais ce qu’elle contenait, ce n’était pas une simple étoile. L’astre pentagonal, argenté, était imposant et superbe; mais il portait en plus une queue de rayons épandus qui flamboyait, pareille à une rivière de diamants.
— Ce n’eét pas une étoile, s’exclama la jeune fille, battant des mains, c’eét une comète! Mais ça n’en vaut que mieux. Une comète, voyez'vous, ça présage des mystères, des choses merveilleuses. Mettonsda tout en haut de l’arbre, ce sera le bouquet.
Au faîte du sapin festival l’autre mystique se posa, ruisselant de feux, illuminant la salle d’une lueur lactée, irréelle.
— Mon ouvrage eét fini, dit le jeune homme, et je m’en retourne. A onze heures et demie le Père Noël se présentera, apportant les cadeaux, y compris la surprise pour vous. Placez, de votre côté, sur la cheminée, toutes les autres étrennes, pour être distribuées ensemble. Recommandez à la famille de mettre le petiot au lit et de ne pas l’éveiller avant le signal.
— C’eët bien, monsieur Mystère; je vous en veux d’être si discret, mais je vous souhaite tout de même un Noël excellent, heureux.
Elle lui tendit la main, sans remarquer l’éclair singulier, un peu triste, qui traversa, en la serrant, les yeux de l’artiste apprenti.
La famille Van Dighen était, vers les onze heures, assemblée dans le grand salon que domb
LA COMÈTE
nait l’arbre enrubanné. La femme du banquier, belle personne d’allure distinguée, et sans un cheveu gris, lisait assise dans un fauteuil. L’a" ïeule, sur un divan, causait avec la vive Hélène. Le banquier, impassible, fumait son cigare, en songeant vaguement au travail de l’année finie.
A onze heures et demie précises, un bruit de grelots résonna. Hélène, courant à la fenêtre, annonça gravement:
— Voici le Père Noël!
C’était lui. Il entra, merveilleux dans son froc d’hermine bordé de velours rouge, constellé de paillettes, sa longue barbe neigeuse retombant jusqu’à sa ceinture. Un assistant l’accompagnait, en costume d’Esquimau: masque au nez; écrasé, veéte de peau de renne, hautes guêtres à courroies. Des paquets de formes diverses s’étageaient sur ses bras tendus.
Il y eut un instant de silence amusé. Puis, ayant salué, le Père Noël prit la parole.
— Le grand Esprit des régions du Nord, dit-il, m’envoie comme il l’avait promis, ha! ha! Bonne fête à ces messieurs et dames. Je vois que l’arbre eét tout dressé: venons"en aux derniers arrange" ments. J’aperçois ici les cadeaux déjà reçus par la famille et ceux qu’elle va échanger ce soir.
Je les étalerai d’abord sur cette cheminée. Ensuite je déballerai les surprises que j’apporte moimême. Nous suspendrons le tout à l’arbre; et alors seulement nous éveillerons le petit.
Ce disant, il marcha vers la cheminée, et déficelant un coffret qu’il prit au hasard, il l’ouvrit en lisant l’inscription qu’il portait:
— Voici, dit-il, un peigne avec cinq diamants que j’offrirai bientôt à Madame Van Dighen de la part de son cher mari. Voici, continua-t-il, ouvrant un autre écrin, une épingle en platine que recevra M. Van Dighen de sa dévouée belle-mère. Voici un collier de vraies perles, cadeau de son papa, qui fera plaisir à Mlle Hélène. Pour Mademoiselle aussi, cette montre-bracelet ornée de rubis, avec les souhaits de sa mère.
Tour à tour il tira de leur enveloppe tous les présents, ceux de la famille et ceux, plus nombreux encore, reçus de parents et d’amis. Chaque bijou, chaque bibelot, suspendu au bout de ses doigts, miroitait un instant aux feux des candélabres, était ensuite rangé soigneusement à côté des autres.
L’assemblée regardait, intéressée à ce déballage, curieuse de ce qui allait suivre; mais la moqueuse Hélène pouffait:
LA COMÈTE
— Ce qu’il e& rigolo! murmurait-elle à sa grand’mère; il fait l’article comme un encanteur.
— Maintenant, dit le Père Noël, c’eét le moment de nos surprises. Passe-moi, Koyakuk, une de ces boîtes à nous.
Il sortit d’un carton que l’Esquimau lui présenta un sac de toile qui semblait vide et qu’il secoua en le dépliant.
— Ce sac, dit-il, peut vous mystifier, mais l’usage vous en sera clair bientôt. L’autre boîte, Koyakuk.
A peine eut-il levé le couvercle de celle-ci qu’une surprise des plus étonnantes fit bondir en sursaut la famille Van Dighen.
Deux revolvers polis, luisant de lueurs fauves aux jets des bulbes festivales, jaillissaient de cette boîte, étaient braqués sur eux aux mains des deux agents de la firme des Noëls Faciles. Et une voix, non plus caressante, mais autoritaire et brutale leur jetait l’ordre: “Haut les pattes! Allons, ouéte, et plus vite que ça!’’
La stupéfaction fut telle tout d’abord que personne ne bougea. Tous restaient ahuris, impuissants à comprendre, paralysés sur place. Mais la voix surgit de nouveau:
— Haut les pattes, que je vous dis! Et c’est la dernière fois.
En même temps le bonhomme Noël bondissait, menaçant, devant le banquier et sa femme, tandis que Koyakuk couvrait de son arme la grand’mère et la jeune Hélène.
Ils obéirent alors, le banquier lentement, conservant son sang-froid, la vieille dame et sa fille avec la hâte de la terreur. Seule, Hélène Van Dighen ne bougea pas. Et devant le canon brandi, lui touchant presque la figure:
—Je ne veux pas, dit-elle; je lève les bras quand ça me plaît.
Les deux apaches se regardèrent, hésitèrent un instant devant cette audace imprévue. Mais enfin le premier reprit:
— Je m’en fiche, la petite, on te passe le caprice; mais gare si tu remues! Allons, Lantier, fais bonne garde.
Et, laissant au compère la surveillance des lieux, le très digne Père Noël se mit à faire glisser dans le sac de toile tous les cadeaux étalés sur la cheminée. Le collier de vraies perles, le peigne à diamants, la montre-bracelet, la toilette, la jarretière ornée d’agates, l’épingle cerclée de rubis, l’éventail, les gants de Suède, les couteaux de
LA COMÈTE
vermeil, le porte-cigare d’or, le camée florentin, la cassolette indoue, jusqu’aux cravates et jusqu’aux boutons de manchettes, tout y passa sans exception.
La famille Van Dighen assistait, impuissante, à cette scène inouïe. Cependant son âme outragée s’éveillait peu à peu. La vue de ces bandits sous ces masques de fête, profanant cette soirée vouée à la paix, à la joie, suscitait une protestation intime. En face de ces rameaux baignés d’effluves mystiques, ce brigandage prenait l’horreur d’un sacrilège. Ces revolvers portaient comme un défi diabolique à tous les souvenirs, à tous les symboles révérés, niaient le Christ, la Vierge, la foi de tout un monde. La honte d’une telle impiété soulevait ces gens à l’égal de la perte de leurs cadeaux. Ce fut bien pis quand Santa Claus, enfournant la dernière étrenne, prononça d’un ton de sarcasme, dans un rire insultant qui secoua sa barbe blanche:
— Faut bien qu’chacun ait son petit Noël! A présent, reprit-il, amenez; les breloques et le comptant que vous portez; sur vous.
Il marcha droit vers le banquier, qui tira de ses doigts des bagues, et de ses poches un chronomètre et un rouleau de billets de banque.
• — Voici, dit-il très froidement: vous êtes une dégoûtante canaille.
— Eh ! pas de ça, mon vieux, fit l’apache menaçant. Mais l’injure l’avait pris à l’improviste et cinglé comme un coup de fouet.
Madame Van Dighen à son tour ôta de son cou des colliers, de ses poignets des bracelets de prix.
■ — De quel droit, dit-elle indignée, osez-vous faire pareil scandale, gâter le Noël de mes enfants? Il n’y a pas assez d’autres jours pour exercer votre sale métier? Si vous croyez que ce beau coup vous portera bonheur! Dévaliseurs de l’arbre de Noël: quelle honte !
Et elle lui jetait en parlant les bijoux et les pierres précieuses, qu’il attrappait sans répliquer, vaguement confus.
Après quoi il reprit son automatique, tandis que l’Esquimau recueillait le tribut de la vieille grand’mère. Mais elle aussi protestait ferme:
- — Si votre mère vous voyait! se récriait-elle. Il faut être pis qu’un réprouvé pour agir comme vous faites. De mon temps vos pareils se balançaient au bout d’une corde.
Le sapin de Noël dominait toute cette scène en un constraste absurde et grotesque, souriant
LA COMÈTE
à cette violence, lui prêtant sa gaieté, mettant dans ces yeux indignés des reflets colorés, comiques.
L’Esquimau se tourna enfin vers Hélène Van Dighen, tendant la main d’un signe impératif. Mais elle, pour toute réponse, avant même qu’il pût s’y attendre, s’était lancée sur lui et lui avait, d’un tour de main, arraché son masque. Et alors apparurent les traits d’une figure connue, celle du décorateur de l’arbre, de son aide de l’après-midi.
—Ah! c’est toi? fit-elle, méprisante. Je m’en doutais. Bel artiste, vraiment! Et c’est ça la surprise que tu me réservais? Moi qui t’imaginais gentil! Voleur, Esquimau, va!
Et, rapide comme l’éclair, elle lui plantait sur la figure deux gifles solides et sonores.
Le Père Noël avait bondi. “Je tire!’’ rugit-il. Mais, sur un geste du jeune homme, il resta seulement le doigt sur la gâchette, l’arme pointée vers la jeune fille.
Il y eut un silence tragique. Les bandits, c’était clair, étaient désemparés par la résistance unanime de ces êtres, même impuissants. Ils ne s’étaient pas attendus à cette réprobation morale. Leurs victimes, d’ordinaire, n’aimaient
pas à se faire dévaliser, mais n’y mettaient pas de leçons. L’indignation qui les accueillait ici leur semblait anormale et exorbitante; ils hésitaient à la braver, à payer d’audace.
Pourtant l’impasse restait périlleuse. Le revolver tendu menaçait toujours. Mais à ce monent même la porte du salon s’ouvrit sur une apparition fantasque.
Le marmot, le petit Henri, l’héritier Van Dighen s’y encadrait.
Eveillé par l’éclat des voix, descendu à tâtons de la nursery, il était là, tout blanc dans sa chemise de nuit, pieds nus, tête ébouriffée, mal conscient encore, ébloui du flot des lumières et se frottant les yeux.
Puis bientôt il distingua l’arbre ; il vit la famille assemblée; il vit le Père Noël en son costume connu, et, dans sa main, ce précieux joujou, ce bel automatique qu’il avait souhaité si fort! Et d’instinct il courut à lui avec un cri de joie, le saisit aux genoux, enlaçant sa robe argentée :
— Père Noël! Père Noël! donne-le, donne-le moi vite!
Le silence pesa, si possible, encore plus écrasant. Chez; les deux compères stupéfaits c’était
LA COMÈTE
l’embarras, la colère; ches les autres, pitié et terreur.
Mais, sans rien remarquer, le petit répétait:
—Donne vite! Je savais bien que tu l’apporterais.
Et il tirait le Père Noël par les pans de l’hermine, se cramponnait aux franges de sa ceinture.
L’attente devenait intenable. Le bandit sentait tous les yeux rivés sur lui, conscients de sa gêne, épiant ce qu’il allait faire. Ceux d’Hélène, par éclairs, se détournaient vers Koyakuk démasqué et piteux, le foudroyaient de leur dédain.
Le banquier seul recouvrait son calme, et nul ne remarquait, dans la confusion ambiante, qu’il tirait doucement un carnet de sa poche, y écrivait deux mots, et glissait le feuillet par la fente d’une fenêtre toute proche et légèrement soulevée.
Mais le mioche reprit, subitement distrait:
— Et le bel arbre! Toutes ces boules et toutes ces images! C’est toi aussi qui les a apportées? Et en haut, qu’est-ce qu’on appelle ça?
Machinalement l’apache leva les yeux et, pour la première fois, il aperçut sur l’arbre l’astre étrange qui le dominait. Cela lui donna un sursaut. D’où venait cette comète dont il ne savait rien? Comment était-elle là, projetant ces rayons
d’une blancheur crue, presque sinistre? Elle semblait le fixer, le montrer du doigt, tourner vers lui le tremblotement de ses feux. Etait-elle descendue pour lui de quelque monde occulte? Comète, signe de malheur, qu’est-ce qu’elle lui voulait? Oeil blafard qui le surveillait, qui le dénonçait comme les autres; était-ce le regard de quelque puissance irritée? Ce mystère l’intriguait, l’inquiétait et, comblant la tension qui déjà possédait ses nerfs, achevait de lui enlever toute énergie, toute assurance.
Enfin il n’y tint plus. Il abaissa le bras qui pointait l’arme dangereuse et se mit à retirer de celle-ci, une à une, toutes les cartouches. Puis il la tendit au gamin toujours suspendu à ses guêtres :
— Eh bien! oui, petiot; le voilà, ce joli fusil! Tu vois que Santa Claus ne t’a pas oublié.
En même temps un rire bon enfant sortait des flocons de sa barbe.
— L’Agence des Noëls Faciles, dit-il en se frottant les mains, aime à donner à ses clients des surprises, de réelles surprises. Avec nous, pas de ces Noëls sans incidents, sans caractère. C’est pour moi un plaisir de voir avec quel goût vous avez; suivi nos efforts. Maintenant
LA COMÈTE
complétons la fête par une dernière chose merveilleuse.
Il s’empara du sac de toile gisant à ses pieds et, en tirant au hasard un magot chinois :
— Aves-vous cru, dit-il, que nous voulions vous déposséder d’une si remarquable sculpture?
En même temps il posait l’objet sur le manteau de la cheminée. Et tour à tour sortirent du sac le collier de vraies perles, le peigne à diamants, la montre-bracelet, la toilette, la jarretière ornée d’agates, l’épingle cerclée de rubis, l’éventail, les gants de Suède, les couteaux de vermeil, le portecigare d’or, le camée florentin, la cassolette indoue, jusqu’aux cravates et jusqu’aux boutons de manchettes. Tous les cadeaux sans exception s’étalèrent sur la cheminée; et l’arbre de Noël, lançant des feux de toutes ses branches, les fit rutiler de nouveau de reflets mobiles et rieurs.
Vraiment cela redevenait une fête de famille. Les nerfs se détendaient. Un délicieux soulagement relâchait les coeurs. Le Père Noël, debout près des étrennes resplendissantes, reprenait ses traits vénérables, était réinstallé dans son rôle bienfaisant. On lui pardonnait presque le grave oubli où il était tombé. Si bien qu’Hélène,
retrouvant sa nature taquine et s’adressant au faux Esquimau avec la moitié d’un sourire:
— Laisses-moi voir, commanda-t-elle, ce bijou d’arme que vous avez;. C’est bien le moins que je tâte ma surprise.
Il hésita pour une seconde, puis, comme piqué au jeu, lui présenta l’automatique, qu’elle se mit à examiner curieusement, à retourner entre ses doigts.
Le petit Henri, lui, gambadait autour du sapin, ceuillant au branchage des nougats et des prunes confites.
M. Van Dighen seul gardait une attitude rigide, surveillait la croisée, semblait attendre quelque chose.
Et en effet, à ce moment, un coup de sonnette résonna et fit se dresser toutes les têtes ; de vagues bruits de pas montaient en même temps de la rue.
— Qu’est-ce que c’est? dit le Père Noël avec une touche d’inquiétude.
— Du monde pour nous, dit le banquier, je vais aller ouvrir.
Mais déjà d’autres roulements se suivaient pressants, répétés. Puis un coup de sifflet, au timbre bien connu, vibra par dessus le vacarme.
LA COMÈTE
• — Sacrebleu! pour ça non, fit l’apache effaré. Lantier, c’est la police! Le premier qui bouge dans cette salle! . . .
Les compères s’étaient élancés vers la seule issue du salon et, le dos tourné à la porte, ils la barraient résolument.
Et alors ils eurent une seconde et vilaine surprise. Car Hélène, revolver au poing, se dressait devant eux et prononçait d’une voix stridente:
—Ah! on n’ouvrira pas? Eh bien, vous allez vite répondre à cette sonnette, introduire ces gens-là vous-mêmes. Allons, ouste, haut les pattes, et plus vite que ça !
Et comme ils tardaient un instant:
— Je tire, vous savez, cria-t-elle, et ce n’est pas pour rire!
Ils prirent peur et levèrent les bras.
— Lantier, dit-elle, ouvrez cette porte; et vous deux, marchez devant moi.
La porte s’ouvrit et les deux hommes s’y engagèrent à reculons, la jeune fille les tenant à trois pas de distance, suivie de près par le banquier, très inquiet de cette audace, craignant quand même d’intervenir et de gâter tout.
Mais à peine en eut-elle dépassé le seuil qu’elle referma vivement cette porte et en tourna la clef,
coupant le passage à son père. Puis, changeant de ton tout-à-coup:
— Par ici, dit-elle aux bandits, leur montrant du doigt un couloir; au bout, l’escalier de service ! Sauvez-vous vite, filez, disparaissez, bonsoir! — Je fais ça surtout pour toi, monsieur Lantier, ajouta' t-elle: je ne te vois pas bien derrière les barreaux.
Eux, ils couraient déjà, semant leurs défroques sur leur route, et entendirent à peine le dernier trait qu’elle leur lançait:
— Vous pouvez me remercier de vous rendre le Noël facile!
Une heure plus tard, dans une chambre isolée au grenier d’une pension minable, deux hommes échangeaient des réflexions tristes, assis sur une vieille malle, l’air déjeté, anéanti.
— Sacré sort! disait le “gérant,” mieux connu dans le monde sous le nom de Bibi-1’ Anguille, quel plâtras, quel gâchis ! Avoir raté une chance pareille! Tu me connais, je conspue le sentiment: qu’est-ce qui m’a pris, je te le demande, de laisser filer ces bijoux? Car, il n’y a pas à dire, nous les tenions, ils étaient dans le sac; et je m’en vais bêtement les leur remettre sous le nez! Bien oui,
LA COMÈTE
y avait ces femmes qui faisaient leur potin, qui piaillaient comme si on leur cassait les os; en astu jamais vu d’aussi ergoteuses? Et le gosse qui se pendait, qui voulait le fusil, qui m’étouffait les jambes! Tout ça m’a énervé. Mais sais-tu ce qui m’a perdu, ce qui m’a coulé compètement? Eh bien, c’est cette comète. Nom de nom, qui est-ce qui avait fichu cette comète en haut du sapin? Les bras me sont tombés de la voir tout-à-coup me reluquant, l’air pas commode! L’idée m’est venue: c’est le bon Dieu qui me la pointe dans la figure; — et pas moyen de secouer ça! Faut-il être idiot, voyons! Mais après tout, comment cet astre s’était-il fourré dans notre arbre? Je n’y comprends encore rien.
— Moi, dit Lantier pensif, y avait deux autres étoiles qui m’intimidaient encore plus: c’étaient les yeux de la petite Van Dighen.
LE NOËL DE CAROLINE
LE NOËL DE CAROLINE
CAROLINE Gingue était la fille d’un habitant à l’aise de la côte du Petit Brûlé. Sa maison était la cinquième après celle du père Saint-Paul Peloche, qui fait le coin de la montée. Elle avait un pignon pointu surmontant une lourde maçonnerie, où les fenêtres perçaient comme des meurtrières. Elle était précédée d’une clôture en pierres brutes, produit de l’érochage de la ferme, et d’un parterre où, en été, poussaient des dahlias et des lis jaunes, mêlés à beaucoup d’herbe-saint-Jean. Et comme il restait des
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caillous à revendre, on en avait encore entassé autour du poulailler et du puits à brimbale; on les avait rangés en bordures blanchies à la chaux le long du chemin de la grange.
Caroline avait vingt-quatre ans. Elle était née dans cette maison et ne l’avait jamais quittée. C’était une créature bien faite et capable à l’ouvrage. Elle pouvait, aussi bien qu’un homme, fardocher, piquer les patates, fauciller le blé-d’inde et fouler un voyage de foin. Elle s’entendait à l’élevage des veaux, les soignant depuis leur naissance et, une fois ôtés à la mère, mélangeant la moulée qu’elle leur faisait ensuite avaler en boulettes. Un de ses veaux avait eu le ruban à l’exposition agricole. De plus, elle tenait tous les comptes, étant la seule qui eût de l’instruction dans la famille.
Avec cela, plaisante à voir, toujours prête à rire et, sans être effrontée, à donner la riposte à l’attaque des garçons. Comme de juste, les cavaliers ne lui manquaient pas. Ils étaient trois ou quatre qui tournaient autour d’elle et cherchaient à se faire valoir. Elle avait avec tous le cœur sur la main; mais, dame, il n’en sortait pas, de cette main : elle avait une façon de le retirer vite si quelqu’un s’avançait pour le saisir.
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Elle disait: “Je suis bien comme ça. Je suis accoutumée ici; j’ai mon père et ma mère qui m’aiment et ne me maganent pas. J’ai mon ouvrage, je connais toutes mes poules et toutes mes bêtes à cornes, tous mes pommiers et tous mes carrés de citrouilles. Je tourne et je vire comme je veux: pourquoi m’en irais-je servir un homme?”
François Bénard surtout la courtisait assidûment. C’était un gars de huit ans plus âgé qu’elle, entré déjà dans la seconde jeunesse. Il cultivait une terre à lui qu’il avait eue par héritage, et ses entreprises prospéraient. Un garçon travailleur, honnête et de bon accord : un excellent parti que bien d’autres filles reluquaient. Très montrable, du reste, avec sa haute stature, sa carrure robuste, et la barbe onduleuse qui lui encadrait le visage. Il la portait, cette barbe, telle que l’avait portée son défunt père Firmin Bénard: libre et touffue, découvrant juste les yeux, le nez; et les pommettes, rayonnant à droite et à gauche en “crocs” spatuleux, contournant la mâchoire, enserrant le menton, la lèvre, et s’épanouissant par le bas en deux demi-lunes symétriques. Cette barbe était d’un châtain clair, soyeuse et proprement peignée. Seules quelques petites folles en riaient, la trou-
vant démodée; tout le monde admettait que François, sans être absolument beau, avait l’air digne et respectable.
François aimait Caroline Gingue à n’en pas dormir les nuits. Depuis deux ans au moins il lui consacrait ses dimanches et le plus de veillées qu’il pouvait. Il pensait à elle sans relâche et ne trouvait son plaisir qu’à côté d’elle. A force de se trouver ensemble, ils étaient devenus comme des camarades et se traitaient de frère à sœur. La présence de François semblait à la fille aussi naturelle que celle d’un meuble familier. Quand elle entendait sa voiture franchir la barrière, elle disait: “C’est François,” sans plus de surprise que de voir coucher le soleil. Quand il entrait, elle lui souriait tout en poursuivant sa besogne, et leurs paroles semblaient la suite d’un entretien récemment interrompu. Elle l’employait sans gêne à toutes sortes de menus services. Elle disait:
— Tiens, si tu me sasses ma farine, je te dom nerai une galette toute chaude. Tiens, si tu me barattes mon beurre, j’irai avec toi ce soir à la danse ches les Gendron.
Mais tout cela ne contentait pas François. Il voulait Caroline pour sa femme. Les fois qu’il l’avait demandée en mariage ne se comptaient
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plus. Il l’avait tourmentée à toute heure du jour et du soir, à la maison, dans la cour et dans la tasserie, dans le mil, le trèfle et l’avoine, à pied, en charrette et en carriole. En fait, il ne se passait pas de visite qu’il ne lui soufflât :
— Quand est'ce qu’on publie, Caroline?
Mais elle répondait toujours en riant:
— Dimanche de la semaine passée. Pourquoi se marier? Est-'on pas bons amis comme ça?
— Certes, mais pas asses à mon goût. Je te voudrais toujours avec moi. T’aurais tout ce que j’ai, tu serais maîtresse. Tu sais que j’ai personne pour me donner un coup de main; tu m’aiderais, et moi, je ferais tout à ton désir.
— Oui, c’est ça, que je t’aide; mais j’en ai d’autres à aider ici. Non, non, pense pas à moi pour le mariage.
Puis, le voyant tout déconfit, elle le plaignait un peu et ajoutait, pour le faire sourire:
— Fais pas c’te mine longue, allons. J’t’aime mieux que tous les autres, mais j’ai pas dans l’idée de changer. Tiens, va donc jusqu’au trécarré me chercher mon mantelet que j’ai laissé là à midi.
L’été s’était passé dans ces espoirs toujours déçus. On était en novembre, et déjà le sol se crispait sous la menace de l’hiver. Le chaume
prenait des teintes de rouille dans les champs où personne ne passait plus. Le parterre des Gingue disparaissait sous les feuilles mortes, et les derniers dahlias pendaient aux tiges comme des loques froissées.
Un soir, François étant entré pour sa visite habituelle, Caroline dit, au cours de la veillée:
— François, faut que tu me donnes trente sous. Monsieur le curé m’a passé une liste pour la crèche.
—La crèche? s’enquit François, que veux-tu dire?
— Je veux dire qu’à Noël on va étrenner une crèche neuve pour remplacer celle d’à c’t’heure qui perd ses morceaux: une trois fois plus grande et plus belle que c’qu’on a jamais vu. Toutes les filles de Sainte- Anne sont zélatrices.
— Ben, ma belle, de grand cœur: v’ià une piastre pour ta crèche. C’est pas trop tôt qu’on la démanche, la vieille bâtisse. Mais je te demande une faveur : c’est qu’ça soit moi qui t’mène à la messe de minuit.
Caroline hésita un peu, puis reprit:
— Tu sais, Fanfan Poupart et le p’tit Luc à Bénoni m’ont déjà invitée; mais j’peux pas dire que j’ai promis. Entendu, j’irai avec toi.
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François plaça le billet vert dans la main de la fille comme il eût fait les arrhes d’un contrat. Puis, toujours à son idée fixe :
—Dis donc, ajoutait-il, câlin, si on allait, après la messe, faire une visite au presbytère?
— Ca, on n’en parle pas, François, soit dit sans t’faire de peine. Tiens, va donc voir derrière la grange: j’entends la petite génisse qui cornaille dans le tombereau.
Maintenant l’hiver s’abattait sur toute la campagne. Des neiges hâtives avaient brûlé les dernières végétations, et forcé hommes et bêtes à se calfeutrer à l’abri. Dans les veillées plus longues les jaseries s’éternisaient, tandis que les poêles dévoraient les bûches et dégageaient l’odeur friande des beignes et des tourtières. On prévoyait cette année un Noël blanc, escorté du crissement des lisses et de la chanson des grelots.
Pour l’honneur attendu, François avait muni sa carriole de robes neuves au poil ruisselant, bordées de rondelles vertes et rouges. Il s’était acquis pour lui-même un casque en chien de mer, dont la fourrure, prolongeant celle de sa barbe, donnait l’idée d’une expédition arctique. Il était bien triste, pourtant, des refus persistants de son amie: il désespérait presque et, comme dernière
ressource, il allumait chaque soir un cierge devant l’image de saint Joseph. L’ennui de cet hiver à passer dans la solitude étreignait d’avance le jeune homme et lui mettait un frisson au cœur.
Ce fut, malgré tout, avec orgueil que, le soir du vingt-quatre décembre, il arrêta son flamboyant attelage devant la porte du père Gingue. Sa bienaimée, emmitouflée de laines qui laissaient à peine saillir son joli museau, les épaules enserrées d’un châle en tricot, les pieds protégés de chaussons pardessus les bottines, lui parut plus belle et plus captivante que jamais. Durant tout le trajet son âme fut prête à déborder; il fut dix fois sur le point de tenter l’inutile requête; mais la crainte de déplaire le retint. On parla de la crèche. Ils l’avaient déballée la veille; la mère Lefebvre l’avait vue, et c’était une beauté: il n’existait rien de pareil à sa connaissance. Elle était même plus belle que la crèche des pères franciscains qu’on admirait tant à la ville.
Sur le fond sombre de la nuit, l’église toute illuminée et toute vibrante du son des cloches se détachait de loin comme un château de féerie. Par les routes des côtes et des rangs, de longues files de voitures s’acheminaient, vivantes de cliquetis
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et de rires. A la porte, les groupes arrivés amorçaient leurs pipes en attendant l’heure du tinton. François amarra son cheval à l’un des poteaux, salua quelques connaissances et, précédé de Caroline, il entra. Il eut la gloire publique d’escorter sa compagne tout le long de la grande allée, suivi du regard curieux des femmes; de noter la grimace de Fanfan Poupart, la mine rageuse de Luc à Bénoni, et d’introduire la reine convoitée dans son banc de famille, placé à l’un des premiers rangs.
Une chaleur bienfaisante pénétrait la nef et contrastait avec l’air glacé du dehors. Des lustres, pendus par toute la voûte, scintillaient de la flamme jaune des bougies. L’autel n’était plus qu’un bouquet de velours, de cierges et de vases. A droite près de la “balustre,” juste en face du jeune couple, surgissait la crèche neuve flanquée de rocailles, encadrée de mousses et de sapinages.
Mais ils n’eurent qu’un instant pour embrasser toute cette splendeur. Le prêtre s’avançait déjà, paré de ses robes; un flot d’enfants en fines dentelles inondait le choeur; l’orgue tonitruait, et les chantres, la voix un peu rauque de l’éveil nocturne, scandaient les neumes de l’introït.
Ayant déroulé le “nuage” qui l’enveloppait, secoué la neige de sa mante et ouvert son livre de messe, Caroline releva les yeux vers la crèche et réellement la vit pour la première fois. Mais alors ce fut un éblouissement. Tout ce qu’elle eût pu rêver de surprenant et de magique s’étalait là devant elle. A la lueur de lampions multicolores émettant un jour idéal et quasi-céleste, la scène évangélique revivait dans ses plus intimes détails. L’étable avait son toit de chaume où l’ouate semée de paillettes simulait une nappe de frimas. Il était soutenu d’un croisé de poutrelles vernies, ornées de guirlandes. Le parquet se jonchait de brindilles vertes et de paille fraîche. Aux angles du fond, l’âne et le bœuf avançaient leurs grosses têtes paisibles au dessus des mangeoires débordantes de foin. Quant aux personnages, leur port, leur expression, la noblesse de leurs gestes, la beauté de leurs robes et de leurs figures, plongeaient la jeune fille dans l’extase. L’Enfant Jésus, rond et potelé, souriait dans ses langes, tendait ses fines menottes et exhibait des orteils mignons et roses à croquer. La Vierge, en manteau étoilé, se penchait sur lui, radieuse, tout son être exprimant la tendresse et l’adoration d’une mère. Les
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rois mages se groupaient, vêtus de moires précieuses, haussant dans leurs mains des coffrets dont la laque jetait des éclairs : Gaspard et Balthasar, coiffés de hauts bonnets pointus, et Melchior, le nègre, sous un turban aux nattes opulentes. Derrière eux se dressait une bête grave et bossue dont Caroline ignorait le nom.
Mais ce qui la saisit surtout, c’est étrange à dire, ce fut la figure humble et effacée de saint Joseph qui, couvert d’un froc d’artisan, s’absorbait tout en ce spectacle. Quelque chose, au premier coup d’œil, l’attirait et l’intriguait dans cette face, si bien qu’elle ne s’en pouvait détacher. Visage doux et honnête, pénétré de bonté aimable; mais il avait de plus un aspect vague de souvenir, quelque chose de connu qui cherchait à se préciser. Elle le fixait, presque inquiète, avec une attention intense. Puis, tout à coup, ce quelque chose se dévoila, devint un fait extraordinaire, prit un caractère personnel tenant du miracle, si bien que la jeune fille se crut l’objet d’une vision d’en haut que la crèche tout entière lui parut n’exister là, que pour elle.
Les traits de saint Joseph portaient la ressemblance frappante de François Bénard!
C’étaient les mêmes yeux bleus et calmes, le même front élargi par un soupçon de calvitie, le même nez long et droit, le même contour de la joue et des lèvres. La barbe était du même châtain et de coupe identique, affectait les mêmes courbes, se fondait en deux demidunes pareilles. On eût dit un portrait, bien plus, une transposition de personnes.
Plus elle regardait cette physionomie, plus son étonnement croissait, en même temps que naissait en elle une sorte de douceur émue. Elle revenait maintenant aux autres acteurs de la scène; son œil errait de la Vierge à l’Enfant, des animaux aux mages; mais ils lui semblaient tous être occupés de Saint Joseph; tous la dirigeaient comme du doigt vers cette apparition mystique qui était celle de son ami. Et chaque fois qu’elle croisait le regard bienveillant du patriarche, elle eût juré que François Bénard lui souriait.
Cependant la grand’messe battait son plein; les mesures larges du Credo succédaient aux volutes du Kyrie; les officiants circulaient selon le rite dans la fumée blanche des encensoirs. Alternant aux laudes liturgiques, les noëls frétillaient sur de menus airs de danse. Les cierges échauffés lançaient des flammes plus hautes. Peu
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à peu une joie innocente, faite de ferveur et de charme, gagnait cette foule. On était vraiment à une fête, où participaient à la fois l’âme et les sens.
Caroline s’asseyait, se relevait, s’agenouillait comme tout le monde, mais sans s’apercevoir de ce qui se passait autour d’elle. La crèche seule l’occupait et la possédait.
Comme ils avaient l’air tous bons, tranquilles, et heureux! C’était la vraie famille, père, mère, enfant, dans leur milieu rustique, entourés des bêtes bienfaisantes. Et les mages étaient là comme des amis venus pour passer une veillée. Tout respirait dans cette demeure l’aise et le bien-être. Le bébé reposait sur un beau coussin écarlate; les autres avaient des habits neufs, bien ajustés et sans une tache. La santé, l’absence de soucis, brillaient dans le coloris de leurs joues. Les animaux étaient reluisants et rassasiés de fourrage. La neige du toit elle-même avait l’air molle et chaude comme un duvet.
C’était pour la jeune fille comme la révélation d’une vie, la peinture de ces êtres qui se trouvaient si bien ensemble, qui témoignaient en tout s’entendre, s’entr’aider et s’aimer. Jamais elle ne s’était figuré l’existence domestique sous ces
couleurs vives et charmantes. Et toujours saint Joseph, sous les traits de François Bénard, l’obsédait doucement, la suivait des yeux, l’invitait par mille signes aperçus d’elle seule. Tandis que les refrains s’enlevaient par la nef, répandant sur l’ofBce qui s’achevait un vol de gaieté presque profane, tout-à-coup son coeur se gonfla: elle se sentit prête à pleurer.
Elle fut réveillée de son rêve par le fracas de l’orgue qui trombonait la marche finale. Le monde se levait pour sortir. François était à son côté, empressé à tenir l’écharpe dont elle allait couvrir son cou. Encore hypnotisée, elle le suivit vers la grande porte. Par deux fois elle se retourna pour revoir l’étable et la crèche, qui maintenant s’effaçaient dans une pénombre, car le bedeau, un à un, en soufflait déjà les lampions.
Elle se trouva dehors; elle prit place dans la carriole, et François l’abria chaudement avec les robes à poil. Elle souriait, songeuse, remerciait du geste, mais se taisait, ne trouvant rien à dire, saisie comme d’un respect devant cet homme. Ils reprirent, sur la neige craquante, le chemin du Petit Brûlé. Le premier à parler fut le garçon.
— C’a ben l’air de Noël, hein, Caroline?
— Oui, ç’a ben l’air de Noël, François.
LE NOËL DE CAROLINE
Les champs étincelaient sous la lune qui s’était levée. Les sapins avaient des aigrettes, des colliers, des médaillons pendus à leurs branches, et leurs glaçons flambaient comme des météores. De tous côtés montait le carillon grêle des clochettes, marquant le trot des attelages; leur trémolo courait sur la neige des prairies, et ressemblait de loin à des chants de cigales joyeuses.
— Pour une crèche, dit François, c’est une belle crèche.
— Oh ! une belle crèche ! soupira Caroline.
Ils se turent de nouveau, pendant que les grelots sonnaient leur cligne, cligne obstiné, qui semblait dire: “Allons! la vie, l’espoir, le rêve, en avant, en branle! Il n’y a qu’un Noël par an!’’
Mais enfin le pauvre François n’y put tenir. Malgré la certitude d’un nouveau refus, au risque de troubler le grand calme qui les enveloppait tous deux, poussé quand même par le flot de son coeur trop plein, il tenta un effort désespéré et vaincu d’avance:
— N’m’en garde pas rancune, Caroline, mais faut que j’parle encore. Y a trop et trop d’choses dans mon âme. J’te veux, j’te veux en mariage; et toi, tu n’m’aimes pas, on dirait, t’as que “non” à me dire. Ecoute-moi donc, ma belle, y a rien
d’béni comme une famille: le père, la mère, l’en' fant, tous l’un pour l’autre; la terre, les animaux, quéq’bons amis . . .J’suis pas fort beau, sans doute, mais t’es la femme du monde que j 'considère le plus après la Sainte' Vierge, et j’t’aime comme j’ai jamais aimé personne. Va, on serait bien heureux en' semble !
—François, dit la jeune fille, j’étais comme ça, c’est vrai; mais j’t’ai pas refusé par malice.
—Non, je le sais; seulement v’ià deux ans faits que j’te tourmente, et tu n’sais pas comme je pâtis. Te souviens'tu qu'à Noël passé, quand y avait la vieille crèche, je t’ai demandé comme à c’t’heure en revenant de la messe?
- — Ah! oui; mais aujourd’hui, François, c’est la crèche neuve, vois'tu . . . Tiens, j’vas t’dire, l’idée m’a changé : Je suis consentante à t’épouser, si tu m’veux encore.
François eut un sursaut qui fit se cabrer le cheval, et les sonnettes s’agitèrent éperdûment.
— Parles'tu sérieux, ma Line? demanda't'il, retenant son souffle.
— J’te parle comme je pense, François.
Non, elle ne jouerait pas, surtout cette nuit, une farce aussi cruelle. Pourtant, dans l’excès de sa joie, un reste de doute le tenaillait.
LE NOËL DE CAROLINE
— Caroline, reprit-il, si c’est vrai devant Dieu que tu t’engages à moi, veux-tu me donner un baiser?
Elle lui tendit simplement ses joues, que l’air hivernal durcissait comme deux pommes gelées; puis ses lèvres plus chaudes; et tout son minois s’engouffra dans la barbe fleurie de François Bénard, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle de saint Joseph.
Cligne, cligne, cligne! les grelots sonnaient maintenant comme de petits rires satisfaits, avec un accent de triomphe.
La Triste
Histoire de Li'Hung'Fong