‹ La vie erranteChapitre 1 sur 3 · E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, ÉDITEUR

ullS-ROÏAL, 17 ET 19, GALEKIE D'ORLËAm

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L'ESGORIAL, TOLÈDE, ARANJUEZ

En ce temps-là, je parle du mois d'octobre 1846, nous étions à Madrid sept ou huit Français, fort curieux de voir l'Espagne espagnole, et de Tivre un peu au hasard de la vie des voyageurs. Madrid est une capitale, et toutes les capitales sont toujours plus ou moins proches parentes. C'est un damier de rues tout semé de théâtres et de palais, avec un réseau de trottoirs, des promenades sur les bords et des halles au milieu. Le bon Dieu a donné l'une à la France, une autre à l'Angleterre, une troisième à la Castille, et ainsi de suite à tous les royaumes. Londres a ses docks et Westminster, Paris ses boulevards et Notre-Dame, Madrid sa place des Taureaux : voilà toute la différence.

Mais à côté de Madrid, il y a Tolède, l'Escorial, Aranjuez ; plus loin c'est Grenade, plus loin encore Sétille. Les heureux avaient l'Andalousie au bout de

leur voyage ; moi qui devais retourner à Paris dans peu de jours, je n'avais rien que cette pittoresque banlieue. Â défaut du roman tout entier, au moins en voulais-je savourer le premier chapitre.

Il était décidé que nous commencerions par TEscorial, ce palais qui est tout à la fois un monastère et un tombeau. Desbarolles, qui parle l'espagnol comme VHeraldo^ se chargea de trouver un véhicule quelconque, de débattre les prix et de tout préparer. Il avait pour la circonstance, ainsi que notre ami Eugène Giraud, revêtu son habit de majo, et, coiffé du petit chapeau de velours à houppes de soie, les reins serrés dans une ceinture rouge, des guêtres aux pieds, il partit à la recherche d'une voiture.

Tandis que Desbarolles courait la ville, Giraud, armé d'un crayon, cherchait des ébauches aux coins des rues, Auguste Maquet faisait un gros paquet de ces objets inutiles qu'on a la manie d'emporter de Paris quand on part et qu'on perd aussitôt qu'on a fait deux ou trois cents Heues. Louis Boulanger rendait une dernière visite au Musée royal, Alexandre Dumas fils achevait une complainte, son père couvrait de vers les albums de trente marquises et Paul TAbyssin s'occupait à changer son turban blanc contre un tarbouch rouge.

Entre tous ceux qui avaient vécu si joyeusement l'espace de quinze jours à Madrid, faisant de la casa Monnier un immense ateher, Giraud seul ne* partait pas, et bien que les plus délicieux croquis, premières esquisses d'un charmant album, s'amassassent dans son carton comme les feuilles d'automne dans un sillon, notre bon camarade était fort triste. Sa mélanco-

lie allait même jusqu'à lui faire oublier la froidure, et il y avait des heures où il ne pensait plus à mettre son manteau.

Enfin Desbarolles rentra son chapeau sur l'oreille, triomphant comme un espada qui a tué le taureau, et, le poing sur la hanche, nous annonça que la voiture était toute prête à partir.

Cette voiture était un carrosse qui avait bien certainement assisté à la fondation de la porte d'Alcala. Il était jaune comme un serin des lies Canaries, avec des agréments bleu de ciel d'un goût Pompadour fort amusant; du reste, incommode autant que majestueux. C'était le meilleur que Desbarolles eût pu trouver, et il avait un air si radieux en nous ramenant, qu'il nous fut impossible de ne pas le féliciter sur sa merveilleuse découverte.

Nous étions huit voyageurs en tout, Dumas le père et Dumas le fils, que j'appellerai désormais Alexandre, Eugène Giraud, Desbarolles, Louis Boulanger, Auguste Maquet, un vieux prêtre espagnol, el senor Riego, qui enseignait Te plus pur castillan à Dumas, et moi. Le carrosse, qui avait été bâti pour quatre, pouvait bien, à la condition qu'on se serrât beaucoup, contenir six personnes ; mais l'enchanteur Merlin lui-même n'aurait pas pu, ce nombre atteint, introduire dans l'équipage le supplément d*un papillon. On eut recours à Desbarolles, notre Providence aux heures du péril, et Desbarolles disparut.

Au bout d'une heure, Desbarolles revint comme un conquérant, traînant après lui une espèce de cabriolet dont le modèle n'existe plus que dans les esquisses de Goya.

C'était une machine bonne à metti^e sur le dunkerque d'un géant, un extravagant véhicule haut monté sur ses roues, qui étaient du vermillon le plus éclatant, avec une caisse jaune tendre toute chamarrée d'ornements lilas; un feuillage vert pomme courait le long des panneaux^ et l'on voyait entre les rameaux frisés de ce décor champêtre une population folâtre d'oiseaux chimériques, tels qu'il n'en vole plus que sur les paravents chinois.

Au centre de cette charmille se prélassait un perroquet triomphant, merveilleusement habillé de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, battant de l'aile et croquant une pomme d'or.

L'intérieur de ce cabriolet rococo était doublé, passëmenté comme ce fameux pourpoint du comte d'Âlbe, dont parle don César de Bazan. Les coussins reluisants étaient entourés d'une étoffe de soie rose vif d'un effet charmant, encore bien qu'ils fussent un peu fanés par les' outrages du Temps, ce vieillard curieux qui touche atout pour tout flétrir. Toutes sortes de franges et de galons relevaient l'étoffe, qui avait un petit air coquet propre à réjouir l'œil. Assis sur de tels coussins, on rêvait carlins et marquises.

Sur le panneau du fond s'épanouissait une déesse couleur de chair et poudrée, que deux amours enrubannés faisaient voltiger sur une guirlande de fleurs.

Arsène Houssaye se serait pâmé d'aise à la vue de ce monument de la carrosserie au dix-huitième siècle. Eblouis, nous ne pûmes que serrer la main de DesbaroUes.

Le cheval alezan attelé à cette voiture mignarde

djsp^aissait sous un magaiflque attirail de pompons, de grelots, de fanfreluches qui lui faisaient un accouf trament bizarre et merveilleux*

Le cabriolet allait bien au carrosse; Tharmonie était complète ; on put partir.

Dumas et le vieux Biego s'assirent sur les jolis coussins roses du cabriolet^ le cocher ayant sa plaee sur le brancard; la portière du carrosse s'ouvrit, cha*^ cun de nous chercha son coin dans cet intérieur inhoi^ pitalier où les coudes étaient à la torture et les jambes au supplice; on se pressa, on s'amaigrit le plus qu*on put, on se fit tout mince et tout petit, on planta les fusils çà et là, on aplatit les chapeaux, et chacun, à l'instar de ces convives dont il est question dans les satires de Boileau, faisant un tour à gauche et parlant de cdté, on parvint à se caser.

Le zagal grimpa sur la banquette à côté dumayoral, et les deux équipages, partant à la fois, quittèrent la çalle San-Hieronimo au trot de quatre mules et d'un cheval.

Pour aller à l'Esconal, on sort de Madrid du côté du palais ; c'est l'endroit d'où la vue est la plus belle, la silhouette de la ville assise sur un escarpement se présentant bien avec ses clochetons el ses dômes couronnés de croix. Les pentes d'un ton fauve courent rapidement vers le Mançanarès, qui fuit ainsi qu'une couleuvre d'argent entre des jardins, oasis perdues au milieu d'une nature sèche et sauvage. Tout au fond du tableau, vers l'horizon lointain, s'élèvent les crêtes du Guadarrama,dont les croupes violettes déchirent l'azur du ciel.

Il é(4it à peu près deux heures quand nous quit^

tàmes la ville occupée à faire la sieste. Les mules allaient au pas sur un chemin détrempé par la pluie ; et, tous encaissés dans le carrosse, nous attendions la venue d'une côte pour reposer par la marche nos jambes martyrisées.

Bientôt un pli du terrain nous déroba Madrid ; la route fuyait vers la montagne, jetée au flanc du Guadarrama comme une écharpe. Déjà les arbres semés aux bords du Mançanarez espaçaient leurs troncs verts, la terre semblait toute hérissée de roches énormes, les maisons devenaient rares, et ce fut enfin, au bout d'une heure, la solitude et le silence.

Aux abords d'une capitale^ c'était le désert.

Mais quel désert superbe et pittoresque ! A mesure que nous approchions des pentes de la montagne, les hautes croupes du Guadarrama s'élançaient dans le ciel toutes couvertes de neige étincelante au soleil comme une lame de cristal, et dans les vallées obscures flottait déjà cette vapeur transparente que l'automne jette comme un voile sûr les épaules frissonnantes des montagnes.

Nous rencontrions çà et là de longs convois de chariots trsdnés par des bœufs patients et forts, et des files de mules agitant leurs colliers de sonnettes. Le paysage se faisait austère, tirant toute sa beauté de l'immensité des lignes et de la grandeur sauvage des horizons.

Tandis que Dumas s'essayait à parler la langue de Cervantes, nous nous disions les uns aux autres des vers de Victor Hugo et d'Alfred de Musset; nous avions leurs œuvres complètes dans la mémoire, cette bibliothèque mystérieuse que chacun porte avec soi,

et l'un se souvenait toujours de ce que l'autre avait oublié. Je crois bien que ce jour^là Ruy-Blas et Rolla^ Marion Delorme et le Spectacle dans un fauteuil furent récités tout entiers aux rochers âpres et rouges qui n'entendent jamais que la voix du vent, cette voix qui raconte au ciel les tristesses de la terre,

Alexandre surtout se montrait d'une force surprenante sur le chapitre des alexandrins. Il rétablissait les textes corrompus par les mémoires infidèles, et ne souffrait pas qu'une rime fût outragée dans sa vérité. Puis, quand trop d'hémistiches avaient débordé par les portières du carrosse, saturés de magnificences, nous passions de la poésie à la prose.

J'ai appris là beaucoup de ces histoires qui se racontent, entre onze heures et minuit, sur le boulevard des Italiens. On aurait dit qu'un petit coin de Paris courait en poste sur la route de l'Escorial, disséqué à loisir par une compagnie d'anatomistes littéraires. Que de petits articles improvisés au vol de la conversation ! UEntr'acte en eût vécu dix jours I Après les grandes strophes, c'étaient les petits mystères.

Cependant nous avancions toujours, et la voiture atteignit enfin le pied des montagnes. Ce fut l'instant de la délivrance ; on sortit du carrosse plus vite qu'on n'y était entré, et l'on se mit à gravir la côte à pied, ceux-là les mains dans les poches et ceux-ci le fusil sur l'épaule.

Les chasseurs marchaient sur les fiancs de la caravane, battant les halliers, et les flâneurs suivaient la route, échangeant avec les arriéres le salut religieux des Espagnes.

Le paysage prenait à chaque minute un caractère

plus imposant el plus magnifique. Nous étions au ce^ur de la montagne, et le chemin tracé sur ses rud^^ épaules nous en révélait brusquement les mystérieuseï beautés, La terre, tachetée çà et là comme la peau d*un tigre^ était plaquée d'ombres immenses projetées par des roches difformes; des ronces croissaient entre les pierres, et les vastes plateaux s'entassaient jusqu'à Tbori^on, solitaires, désolés et mornes ; pas un arbre au creux du ravin, pas une maison au flanc de la colline; partout un océan de rochers monstrueux, héris* sant leurs arêtes, aiguisant leurs cimes et coupant le ciel de leurs dents de scie. Une lumière incertaine et fauve inondait ce paysage infini, qui avait la majesté de la mer et la désolation éternelle du désert.

Il vint un instant où tous nous nous arrêtâmes fascinés, comme si la main d'un esprit nous eût tou-^ chés.

Ce n'était pas encore la nuit, et ce n'était déjà plus le jour. Dans ces latitudes où Tombre tombe vive, la montagne était toute baignée d'une clarté fauve qui en estompait les escarpements. Devant nous, un peu vers la gauche, Thorizon, glacé de tons verts, lançait vers le ciel, comme un volcan en ébulUtion, des nuages écarlates qui s'effilaient dans l'azur nacré, pareils h des langues de feu ; de larges bandes de nuées violettes rayées de pourpre montaient au-dessus du GuadaFrama> dont les neiges blanches se marbraient de teintes roses. A l'occident, la montagne se voilait d'ombres épaisses, tandis qu'au premier plan de grandes terres blondes s'enfonçaient vers les plateaux, où s'ouvrait çà et là la bouche béante des ravins ; des coups d^ lu^ mèrô frappaient dçs pana dç roches et mettaient en

s^lli^i leuni arétesj tandis que des champs immense^ illuminaient leurs bruyères sanglantes aux reflets du ciel. Il y avait sur Textrême droite, presque au bord du chemin, au pied d'un escarpement sinistre, une petite maison dont le toit rouge piquait divinement le fond brun du paysage. Quand Tœil glissait des plateaux s^uiç ravins, c'était, après une clarté phosphorescente, une ombre confuse toute pleine d'incertitude et dç profondeur ; toutes les teintes se mêlaient sans se confondre : le violet rencontrait le jaune d'or sans le benrter; les tons pâles se mariaient aux coulenrs chaudes^ le gri^ au pourpre, le vert émeraude au noir d'ébène; la lumière d'Espagne, cette lumj^re harmo*» nieu^e, était le peintre de ce tableau splendide, hardi comme une toile de Salvator Rosa, simple et austère cqmme une œuvre de Poussin.

La nuit vint, et le tableau disparut comme un décor d'opéra*

Louis Boulanger et Giraud se regardèrent.

—r Décidément, dit l'un à l'autre, quand les peintres inventent, c'e^t qu'ils se souviennent.

Cent mille étoiles entr'ouvrirent leurs cils d'or au firmament, et couvrirent la montagne de cette dou-* teuse clarté dont parle Corneille. Le vent battit de l'aile et l'espace s'emplit de bruits mélancoliques. Quelques croix sinistres écartaient leurs bras aux angles du chemin, toutes noires et droites sur un monceau 4e pierres, tristes lieux où le sang avait mouillé 1^ iiqnce, et la route rampait toujours vers la partie, la plus morne de cette contrée funèbre.

Am eii^nea qui couvraient la campagne, on eompi^s^U^ue riE^iicoHal n'était pas loin; tout à coup>

on aperçut un entassement de maisons silencieuses, de murailles dévastées, de façades toutes percées de fenêtres, sans toits, de dômes accroupis, de remparts sombres, de ruines abattues sur le sol; le sabot des mules sonna sur le pavé; deux ou trois lampes apparurent dans la nuit, au coin de quelque vitre, et les deux voitures s'arrêtèrent au seuil d'une maison dont la porte hospitalière était toule grande ouverte.

Nous étions à l'Escorial, devant la posada de Galisto Burguillos.

 l'heure où nous arrivions dans cette bienheureuse posada, l'honnête Galisto Burguillos était en train de confectionner le souper d'une troupe d'Anglais qui venaient de s'abattre chez lui. Un feu homérique brûlait dans la vaste cheminée, et l'on entendait grésiller sur les fourneaux la cuisine primitive que l'aubergiste faisait frire le plus consciencieusement, du monde.

Dumas comprit la situation d'un coup d'œil et retroussa ses manches. Ce geste énergique raffermit l'espoir qu'avait fait naître en nous la vue d'une grappe de perdrix rouges pendues à un bout de ficelle, et l'on s'apprêta silencieusement à seconder les projets du grand romancier. Ce n'est pas tout que de voyager, encore faut-il vivre.

En France, on ne connatt Dumas qu^au point de vue du livre et du théâtre; mais, pour peu qu'on ait battu le pays en sa compagnie, on apprend à le connaître au point de vue de la cuisine. Tout ce qu'on en peut dire, c'est que si Dumas n'avait pas été Dumas, il eût été Carême.

Calisto Burguillos était tout entier à ses casseroles; on l'y laissa et Ton se^it au travail, avec cet air hy-

pocrite et modeste de gens qui ne veuleut pas être remarqués.

Mais Calisto avait une femme, et bien que Boulanger eût engagé avec cette femme une discussion dont le but diplomatique était facile à saisir, au bruit d*un œuf mis en pièces par la maindeGiraud, M'^'' Burgulllos tourna la tête.

Ce fut l'instant solennel, la minute critiqué.

To be or not to be I Dîner ou ne pas dîner ! Telle était la question.

Le regard de M""* Bnrguillos était plein d'indignation et de mépris tout à la fois. On violait la majesté de son domicile, on empiétait frauduleusement sur ses attributions, on manquait au privilège de sa charge ; la cuisine étrangère allait-elle l'emporter sur la cuisine nationale ? s

Elle fit un pas vers Tœuf cassé, nous crûmes tout perdu, mais une voix du ciel se fit entendre.

C'était la voix d'un Anglais qui appelait du haut de l'escalier. M"* Burguillos hésita; DesbaroDes intervint et démontra à l'hôtesse irritée qu'il s'agissait seulement de l'aider dans ses attributions; Dumas saisit une poêle, et la Castillanne s'éloigna.

On était maître enfin des œufs, des perdrix et du champ de bataille.

Une heure après, nous étions tous assis autour d'une table d'un aspect aimable et rassurant.

Les assiettes étaient enjoUvées de vignettes rococo bien faites pour ravir le fantôme pastoral de M. de Florian ; on y voyait des bergers aux pieds de bergères, et toutes sortes de moutons enrubannés , d'un embonpoint fort appétissant. Avec la certitude de pou-

voir ealmer la faim qui grondait au fond de notre esUh mac, la gaieté nous était revenue, et à nous sept UQUS riions comme douze. H"''' ^urguillos, qui n avait jamais vu que des Anglais, voulut savoir jusqu'à quel point d'intensité Téclat de rire pouvait aller, et s'assit der-i rière Giraud, dont la barbe, d'un blond véhément, lui paraissait fort étonnante à voir; deux ou trois petitfis filles se glissèrent çà et là comme des furets dans la obambre, les Maritomes de la posada vinrent se ranger auprès de leur maîtresse sur le second plan, et l'honnétç M. Calisto Burguillos, témoin de toutes nos téméritéa culinaires, hasarda lui-même sa dignité jusqu'au sommet de l'escalier.

C*était pour la posada une espèce de première re^ présentation.

La pièce fut jouée en un quart d'heure. On brûla les assiettes; je crois même que les fourchettes des acteurs entamèrent les bergers de M. de Florian^

Après qu'on n'eut plus faim, on eut sommeil.

La salle à manger se transforma en dortoir. M"** Bur^ guillos avait préparé trois ou quatre chambres, on n'en voulut qu'une. On fit les lits tout de suite, ainsû qu'on avait fait Tomelette, et bientôt la grande salle delà posada présenta l'aspect charmant de cette alcâve où dormaient les sept filles de Togre au temps du Petit Poucet.

Alexandre nous chanta une complainte dont l'héroïne jouait à cette heure-là quelque vaudeville de MM, Duvert et Lauzanne ; Giraud improvisa un ealemheur dont ^en ami DesbaroUes se montra fort satisfait, et Ten s'^dormit sur un édat de rire.

UN TOUR E^ GSPiGNE }a

Le lendemain, dès Taurore, nous courions à TEsisorial, et dès notre premier pas hors de l'auberge, pQU^ vîmes un spectacle inagnifique.

Dix étages de collines et de plateaux boQdisss^ie))t vers la plaine inondée d*une lumière blonde, et le re-» gard fuyait de croupe en croupe jusqu'à l'horizon pu la vapeur du matin étendait ses flocons de ouate ; à nos pieds, c'étaient les jardins sauyages de l'Esconal, et plus loin les chênes; verts ^ des rochers nus, Derrière les grandes murailles du monastère immense se dressait une crête abrupte dont la ciipe dentelé^ avait un aspect farouches et menaçant; elle était fauvq à son sommet, violette et rouge à sou flanc;; deux milans aux ailes pointues rayaient de leur vol l'azur profond, et aussi loin que la vue pouvait aller, dw côté de Madrid, c'était un entassement superbe de C£imp^gi^es vastes, ardentes, lumineuses, où s'effilaient le^ clochers de deux oi; trois villages, et telles que Deç^mps eu a rêvées.

Réduit aux proportions d'un cadre, ce te^bleau aurais f^it la fortune d'un peintre,

L'Ë^Qorial est tout à la fois un monastère et un pa-: lais, mais c'est bien moins un palais qu'un monastère^, Il ne faut pas, quand on l'examine, dégager sa peusée du convenir ^e Plulippe |I, et ehercher dans r^çiçqrjî^l ce quQH trquve. partout ^ ^n Fr^^ncç. 4ussi l)iei^ qu'eu j[t^i§, ciu AugletfMrre, QQiumei en 4U§P^R^, ^\»

résidence royale avec de vastes communs, des parcs immenses, de riches appartements, de frais ombrages. L'Escorial n'est pas Saint-Cloud ni Windsor, TEscorial n'est pas Peterhoft*; c'est l'Escorial, le monument funèbre d'un roi funèbre.

Si l'harmonie fait la beauté, l'Escorial est d'une ihcontestable beauté. La pensée qui l'a conçu est une et l'a conçu en bloc ; le monastère et le palais sont sortis tout entiers de la volonté d'un homme, et cet homme était bien le plus inflexible de son temps. Le monument est donc ferme, net, vigoureux, simple et fort dans ses lignes, puissant par sa masse, indestructible par sa matière; la main d'un roi l'a bâti comme Dieu bâtit les montagnes, en granit. ^

A ce roi sinistre et formidable qui gouvernait le monde, il fallait un palais formidable et sinistre ; à ce temps où l'Inquisition était maîtresse en Espagne, il fallait un monastère lugubre et silencieux où toute chose parlât des austérités de la religion. Le dieu du seizième siècle et des Castillans n'était pas le Dieu bon et miséricordieux qui pardonne et bénit, c'était le Dieu fort et jaloux qui punit l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième générations. Le roi qui fonda l'Escorial était un roi qui ne connaissait pas de borne à sa puissance, un catholique qui avait peur de l'enfer. L'homme et le monument se complétèrent; l'un explique aujourd'hui l'autre.

A cet édifice austère et morne, à ce monument de granit fait d'un pan de montagne, il était impossible de choisir un cadre plus imposant et qui fût plus en harmonie avec le caractère de son architecture. Le

paysage est sauvage et désolé, les entrailles de la terre s'ouvrent tout alentour et montrent à nu des monceaux de rochers, excroissances granitiques de la montagne; les plateaux se courbent au pied du monastère et semblent s'incliner devant sa majesté royale et tristfe ; la terre est aride et brûlée, le vent âpre et puissant ; là bas, c'est une ville, Madrid, une province, la Castille, un royaume, l'Espagne ; là haut, c'est le

del.

Dans son Escorial funèbre et solitaire, Philippe II était comme un aigle dans son aire.

Aussitôt qu'on entre dans la vaste cour qui précède l'église, une émotion forte s'empare de l'esprit, comme il arrive toujours quand on est en présence d'un monument complet où la pensée d'un siècle se reflète.

Le granit couvre le sol', le granit s'allonge en murailles impénétrables, le granit s'arrondit en coupoles, le granit élance vers le ciel des croix gigantesques. Partout c'est le granit. On sait que l'Escorial a la forme d'un gril; cette' disposition bizarre, qui présente une image terrible à l'esprit, augmente encore l'impression qu'on tire des lieux. La ligne est perpendiculaire, l'angle droit, l'architecture aride et nue, l'ornementation proscrite ; de grands murs percés d'innombrables fenêtres ferment les cours, les arêtes plates des toits se profilent sur le ciel bleu ; aucune fantaisie, aucun fleuron, aucune sculpture ne rompt la rectitude des lignes. On sent partout l'œuvre d'un esprit taciturne qui avait haussé la règle au rang du devoir.

Nous rencontrâmes devant l'église le vieil aveugle Cornelio, dont Théophile Gautier parle dans Tra los

la LA vis: errante

Ifonth^ Pt qui sert de guide aux étrangers. Il n'i^v^il, rien perdu de son agilité et de sa bonne humeur.

L'intérieur de l'église est en harmonie avec Texte-»rieur ; c'est la même nudité avec la même symétrie, Pq gigantesques piliers, de ces piliers qui porters^ient un monde, soutiennent le dôme, et dans un lustrQ ÇQ-^ lossal, suspendu à la voûte entre le chapitre et 1^ mattre-autel, brûle une lampe dont Téternelle fïàvaxae allume de fugitives étincelles aux angles de granit fit aux marches de porphyre.

Dans cette enceinte morne, Tautel éclate etrespl^QT*. dit ^eul. A droite, c'est le tombeau de Charles-Quii^t ; à gauche^ le tombeau de Philippe II. Dix figures 4q bronza doré, agenouillées dans l'attitude de la prieure, joignent les mains et s'inclinent devant la majesté dci Dieu, cinq à gauche, cinq à droite. Toutes sont revô'» tues du manteau royal avec l'écusson aux plis du manteau, ^plendidesj, hautaines et reluisantes comme uu^ chasse ; les rois ont l'épée à la ceinture, l'ordre de I«^ Toi^on^d'Or au cou, la couronne au front; les reiue^ sont, merveilleusement vêtues de robes ciseléesi çt toutes chargées de joyaux.

Ces dix figures sont largement et finement traitées, d'un gran4 caractère et d'une belle expression. On le^ doit au sculpteur Pompeyo Leoni.

]Les cinq figures du côté droit sont celles de l'cimpereur Charles-Quint, de l'impératrice Isabella, $a femme, de l'impératrice Marie, sa fille, et de. se.s deux sours ^lépnore, r^ine de France, et Marie» roine de Hongrie.

Les cinq figure^ du côté gauehe sont eellf)^ de Philippe II, de çesi trpis fenimes» Anne d'Autriche, Eliaa-

beth de FrapcQ et Marie (Je Portugal, et de ^op i don Carlos, le l^éros de Schiller.

En face de l'autel, c'est le chapitre avec ses boise^ ries nues et son énorme lutrin qui chancelle sous le poids formidable d'un livre à fermoirs de cuivre. La stalle qu'occupait Philippe II est encore à sa place. La voûte surbaissée du chapitre est chargée de peintures à la fresque, dont l'éclat ne s'allie pas à la froide nudité du monument.

Au reste, ces fresques gigantesques, arpents de mu-i railles que le pinceau de Luca Jordane a parcourues avec la rapidité de la foudre, on les retrouve partout à TEscorial. Ce Luca Jordane, le FaprestOy comme l'appelaient ses contemporains, avait une faculté puissante d'exécution. Il peignait des pans de murs comme d'autres peignent des aquarelles; l'œil a peine à mesurer rétendue des sujets allégoriques qu'il a signés de sa main féconde; il y en a sur les murs, il y en a sur les voûtes, il y en a dans la cage des escaliers, il y en a dans les corridors. Si toutes ces peintures ne sont pas d'un dessin merveilleux, elles sont toujours d'un coloris éclatant; entre les plus belles, il faut ranger quatre batailles qui occupent comme des bas-* reliefs les quatre pans d'une cage énorme, où monte un escalier colossal.

Toutes ce^ peintures sont postérieures à la fondation de r^lscorial ; Philippe II ne les eût pas tolérées : on les doit à Charles II.

Nous étions dispersés çà et là dans l'église, Boulan? ger esquissçint le tombeau du terrible roi; Girayd croquant le^ figures superbes de Chyles- Quint et de ^ famillç, Du«ia§ et Maquet preiiaiit des «Qtes, quî^nd

un vieux prêtre, sec, maigre et bourru, vint nous demander si nous étions venus pour voir ou pour nous faire voir.

Il ne nous semblait pas que nous eussions commis aucun acte sacrilège; mais c'était un prêtre et il était dans son église. On lui donna une leçon d'humilité en ne lui répondant pas, et chacun le suivit ; Riego seul, notre bon vieux compagnon, étant tonsuré, s'approcha du prêtre et l'entretint quelques instants à voix basse. L'entretien nous parut vif, et le prêtre, moins irascible dorénavant, mais toujours impétueux, nous conduisit dans la sacristie.

C'est, au demeurant, le seul prêtre de cette humeur que j'aie rencontré en Espagne; tous ceux que j*avais eu occasion de voir à Vittoria, à Burgos, à Madrid, ceux que, plus tard, nous avons vus à Tolède, se sont toujours montrés simples, bienveillants et doux.

Un mathématicien compterait seul les kilomètres de corridors qui circulent comme des veines dans l'Escorial. Ce sont des filons de trois pieds de large ouverts dans le granit : on monte, on descend, on va, envient, et partout la pierre vous étouffe.

L'un de ces corridors vous mène à une lucarne prafiquée dans l'épaisseur du mur ; de cette lucarne, on touche au dos d une de ces figures de rois et de prophètes qui décorent la façade de l'église. Du pavé de la cour, ce sont des statues; de la lucarne, ce sont des colosses. David, Salomon, Ezéchias, Josias, Josaphat, Manassès, ont été taillés dans la pierre par Juan Baptista Monegro; les mains, les pieds et la tête sont en marbre blanc ; les couronnes, les épées, les sceptres

et la bârpe, tout dorés, ajoutent à la formidable appa« renée de ces rois.

La tradition raconte que ces statues et celle de saint Laurent, placée au dessus de la façade extérieure, à l'entrée de la cour, furent extraites d'un seul bloc de pierre qui se trouve dans un lieu appelé le Champdes-Rois. On a gravé sur ce bloc une inscriptioii ainsi conçue :

Seis reyes y un santo Salieron de este canto Y quedro para otro tanto.

Les corridors étroits du palais nous conduisirent de salle en salie, de voûte en voâte, et d'escalier en escalier, jusqu'au Panthéon. Nous avions vu en passant le fameux Christ en marbre deBenvenuto Cellini, dont les jambes et les genoux, surtout, nous parurent d'un beau travail, et, dans la sacristie, trois remarquables tableaux de l'école allemande, aussi beaux, sinon plus beaux que tous ceux qui existent au Louvre.

Nous avions, chemin faisant, rencontré les Anglais à qui le seigneur Calisto Burguillos avait donné l'hospitalité, et parmi eux M. et M™" Cobden. Nous descendîmes tous ensemble dans le Panthéon, et il nous fut donné de voii* face à face les cercueils de marbre de tous les rois d'Espagne.

La torche que portait notre guide éclairait d'une façon lugubre ce lieu déjà lugubre; la flamme se brisait aux angles de porphyre, et glaçait de luisants fantastiques les colonnes de jaspe ; mille paillettes de feu s'accrochaient aux lames de bronze, aux chapiteaux

dorés, aux sculptures des sarcophages, et s'épai*pil« laient en éclairs vacillants. C'était un endroit morQQ et froid comme la mort. Là dormait la monarchie espagnole. Entre autres choses d*un aspect menaçant, on voyait h la droite de Tescalier qui descend vers cette crypte une statue de bronze qui portait à son piédestal cette inscription terrible : Natura oecidit.

Le guide leva sa torche, et nous fit lire les épitapbes gravées sur les cippes. Dix-sept gardent sous le couvercle de marbre leurs hôtes royaux, une douzaine attendent les rois que leur promet l'avenir.

Cette salle funèbre, — le Panthéon des Rois, comme on rappelle, — est creusée sous le maître-autel ; elle est octogone, et d'une magnificence sépulcrale qui vous éblouit et volis glace tout à la fois. Des colonnes de jaspe et de porphyre séparent chaque rangée de cercueils. A droite de Tautel sont les tombeaux de Charles- Quint, de Philippe II, de Philippe III, de Philippe IV, de Charles II, de Louis I«% de Charles III, de Charles IV, de Ferdinand VII. A gauche de Tautel, ce sont les cercueils d'Elisabeth de Portugal, d'Anne d'Autriche, de Marguerite d'Autriche, d'Elisabeth de Bourbon, de Marie-Anne d'Autriche, de Marie de Savoie, de Marier Amélie de Saxe et de Marie-Louise de Bourbon.

Plusieurs rois d'Espagne, Philippe V entre autres, ne sont pas ensevelis dans ce Panthéon, où les reines qui ont donné des successeurs au trône sont seules admises.

Tandis que nous examinions cette funèbre architecture, comparant dans notre esprit les caveaux de Saint-Denis au Panthéon de TEscorial, le guide faisait à haute, voix Thistoirq du n^onumept et dcjs rois qu'il

UN TOUR Er^ ESPAGNE M

irenfërme. L'aile d'an ramiel* isoulevé par le vent, la roue d*un moulin chassé par l'eau, un cheval emporté ftUr ses quatre pieds, un serpent fuyant sous Therbe, une dorade battant les vagues de sa queue, la pierre d'une fronde, la flèche lancée par l'arc d'un sauvage, ne vont pas plus vite que la parole de cet aimable cicérone; il prononçait vingt mots par seconde, n'admettait ni point ni virgule, allait toujoura et ne s'arrêtait qu'après que tout était fini.

Quand il eut terminé sa tirade, ce brave homme ne semblait pas fatigué ; nous étions tous essoufflés pour lui.

il y avait trois heures déjà que nous marchions dans l'Ëscorial; il nou^ restait une dernière pièce à voir, la plus curieuse : la chambre où Philippe II passa les trois dernières années de sa vie, enseveli vivant dans un tombeau.

Quand la porte s'ouvrit, il nous sembla que nous entrions dans un sépulcre; pour plafond une voûte de marbre, sous les pieds des dalles glacées, pour fenêtre une lucarne étroite, taillée dans l'épaisseur du mur, et dont l'œil s'ouvre sur l'autel de l'église. C'est dans cette alvéole sombre et morne que Philippe II, souffrant de la goutte^ se clottrait et priait, n'ayant pour toute compagnie que ses ministres et son inquisiteur. Le lit était placé dans le sens de la longueur, et du chevet il pouvait voir le prêtre offrant à Dieu le sacrifice de la messe.

L'antichambre est meublée encore des mêmes meubles qui s'y trouvaient du temps de Philippe II : le bureau sur lequel écrivaieut les secrétaires d'État, le f&uteuil du roi) son pupitre» qui a vu signer tant de

sentences de mort, les deux chaises qni supportaient la jambe de Philippe, toutes deux en forme de pliants. Tune en joncs tressés pour Tété, l'autre en mailles de poils de chèvre pour l'hiver, et un fauteuil encore, pour celui des ministres qui travaillait avec le roi taciturne.

Les pliants conservent encore dans leur tissu la marque du talon de Philippe.

Du monastère notre troupe poussa vers le palais.

Pour entrer à ce palais, il fallait avoir une permission spéciale de la reine ; nos amis les Anglais — de ces gens qui parlent le français comme des Russes — n'en avaient point. Dumas leur offrit la nôtre. Elle était pour six, elle servit pour quinze.

Cette fois le concierge, qui avait sans doute sa sieste à faire, nous fît traverser le palais au pas de course. Au demeurant, ce palais, sauf les appartements destinés à la reine et quelques pièces habitées jadis par don Carlos et les infants, est entièrement démeublé. On n'y voit rien que des nattes de jonc et des tapisseries de Flandres.

Mais, parmi ces tapisseries, il y en a qui sont d'une merveilleuse beauté et d'une couleur charmante. Quelques jeunes filles surtout, habillées de robes roses, bleues, vertes et noires, avec des corsets de satin, des fleurs dans les cheveux, des castagnettes aux mains, des mules aux pieds, sveltes, cambrées, bondissantes, avaient une tournure à ravir tous les peintres du monde. Giraud et Boulanger ne s'en pouvaient détacher.

D'autres scènes nous ravissaient encore : scènes champêtres oh l'on voit de beaux Andalous dansant

avec de belles filles dont la bàsquine palpite et chatoie; scènes de tauromachie traitées avec un art charmant et qui montrent de gais enfants poussant des banderilles sur un de leurs camarades coiffé d'une tête de taureau en carton; festins sur l'herbe avec dix belles dames poudrées et vingt gentilshommes en habits de soie ; danses fantasques de bohémiens vêtus de costumes pittoresques ; pochades de Téniers toutes remplies de buveurs.

Cà et là dans les chambres d'apparat, — on voit encore dans Time d'elle le petit lit du comte de Montemolin alors qu'il était enfant, — pendant aux murs, quelques belles toiles de l'Espagnolet, seuls tableaux que l'Escorial ait sauvés de ses innombrables richesses artistiques.

Sous les murs du palais s'étend le jardin tout coupé en compartiments symétriques, où le buis se tord et rampe en trapèzes, en cercles, en losanges, en parallélogrammes, en volutes, en trèfles. Un jet d'eau solitaire clapote dans un bassin étroit, et cà et là quelques arbres coupent de leur ombre verte la solitude des allées où fuit le lézard. Au delà, c'est l'horizon.

Quand nous sommes sortis de l'Escorial, il y avait cinq heures que nous marchions, tantôt à fleur de terre, tantôt dans de sépulcrales profondeurs, tantôt à deux, ou trois cents pieds au-dessus du niveau du sol. Nous étions las de ramper comme des insectes dans les entrailles de ce géant de granit.

Au premier pas que je fis dans la rue, je levai les yeux vers le ciel; les deux milans planaient toujours dans l'azur infini.

Le village s'était i*éveillé ; quelques pâyéatis, i^ottlés dans leurs manteaux, fumaient au soleil ; de jeunes filles couraient pieds nus sur la t>i6i*i'^9 farouches (somme des gazelles ; des arrieros chassaient leurs inules le long des rues, et Ton entendait grincer dans lé Chemin l'essieu criard des chariots que tiraient les boèufë.

Calisto Burguillos nous accueillit gaiement ; chose rare, les petites filles de la posada nous saluèrent d*un sourire, et à quatre heures nous sortions du village au trot des mules qui faisaient tinter leurs sonnettes.

Au bout d'un quart de lieue, chacun de nous todr- Ua la tête; TËscorial profilait sur la montagne là Silhouette austère de ses coupoles monstrueuses, de ses clochetons moscovites, de ses boules énormes et des longues arêtes de ses toits ; puis les mules firent un pas, le carrosse tourna l'angle d'un rocher où s'ouvrent les bras noirs d'une croix, et l'Escorial disparut.

Madrid, qui est une ville pacifique, était à cette époque fermée comme une ville de guerre. A dix heures et demie on abattait les grilles, et les voitures publiques, malles-postes et diligences, avaient seules le droit d'entrer. Quand les vitres du palais de la reine criblèrent d'étincelles l'obscurité de la nuit, le majorai, qui nous avait prédit, — Calçhas lugubre, ^- un sommeil inhospitalier hors des murs de Madrid, tourna sa

tète rers nous d'un air ironiquement plaintif. En ce moment la yoix de bronze des campanilles sonna l'heure ; le mayoral leva son doigt et l'un de nous compta les tintements emportés dans l'espace : il était minuit.

Hais la Providence avait ce jour-là mis aux portes de Madrid des carabiniers tolérants et philanthropes, qui, voyant notre péril, ouvrirent les grilles, nous visitèrent à la clarté de leurs cigarettes, et nous mon-^ trèrent du bout du doigt le faubourg solitaire qui dormait.

Un quart d'heure après, la casa Honnier se réveillait en sursaut, au bruit de notre invasion.

Le traité de commerce que nous avions négocié avec le mayoral fut rompu cette nuit-là. Alexandre avait failli le dévorer un peu durant le trajet de l'Escorial à Madrid ; et le brave homme, qui avait bien l'une des plus déplorables physionomies qui soient au monde, n'était pas fâché de tirer de son carrosse un prix supérieur à celui que nous lui donnions.

Depuis quarante-huit heures, le prix des voitures avait triplé ; il y avait hausse sur le marché, et Ton commençait à vendre des ])laces à prime. L'Andalousie, la Galice et la Catalogne, accourues à Madrid pour les fêtes célébrées à l'occasion du mariage de S. A. R. le duc de Montpensier avec l'infante Luiza de Bourbon, sœur de la reine Isabelle, se mouraient d'envie de retourner chez elles.

On liquida, et le mayoral déguerpit*

Le jour suivant fut donné aux adieux et aux albums. Où ne quittait l'habit des visites que pour saisir la plume des madrigaux. Je crois bien que Damas couvrit

fC LA VIE ERRANTE

de vers soixante ou quatre-vingts feuilles de vélin. Giraud improvisa vingt croquis, et Boulanger usa deux plumes jusqu'à la barbe à tracer des esquisses.

Desbarolles avait été commis au soin de trouver un nouveau véhicule. Ce véhicule, il le trouva.

Vers minuit, quand Dumas eut déposé Thabit noir des cérémonies, on distribua les fonctions, chacun des voyageurs étant résolu à se charger de Tune des branches du service public.

— Moi, dit Dumas, je me nomme cuisinier en chef.

— Vous devancez votre élection, répliqua Desbarolles.

— Il y aura , continua l'illustre romancier , un payeur et un trésorier. Maquet tiendra les clés du trésor public, et Desbarolles, premier interprète de la compagnie, débattra les prix et payera. Il est interdit à Maquet, caissier central, de délivrer un centime sans le visa de Desbarolles.

— Moi, dit Giraud, j'aurai l'intendance du panier aux provisions et veillerai à ce qu'il soit toujours à peu près plein.

— Vous en répondez sur votre tête, interrompit Alexandre ; si jamais nous trouvons le panier vide^ vous serez mangé.

— Soit, répondit Giraud, Je suis un peu maigre ; mais le plus beau peintre du monde ne peut donner que ce qu'il a.

— Quant à moi, dit à son tour Boulanger, vous savez que je suis grand-maître de la garde-robe; j'ai le département des chemises et des cravateis, je reste dans mes attributions.

UN TOUR £N ESPAGNE tt

— Le ministère des finances et le ministère de l'intérieur, le ministère des relations extérieures et le ministère du commerce étant occupés, dit Alexandre, le seigneur Riego étant, par sa tonsure, tout naturellement ministre des cultes, je me nomme au seul emploi que vos occupations ne vous permettent pas de remplir. Vous faites tous quelque chose, moi je ne ferai rien.

— Promets-tu de remplir fidèlement cet emploi ? s'écria Dumas.

— Je le jure.

La vérité m'oblige à confesser que, durant le peu de jours que je passai avec les six voyageurs, Alexandre tint religieusement sa promesse.

Nous devions partir à trois heures du matin pour Tolède. A une heure nous étions encore tous assis ou debout autour de cette table fraternelle qui avait vu couler tant de flots d'encre. Nos amis de Madrid entraient et sortaient ; Boulanger achevait un Hamlet d'une belle tournure, pensif et rêveur, et tenant la tête d'Yorick entre ses mains; Giraud terminait une de ces charges si vivantes et si folles qu'il improvise au vol de sa plume ; Dumas écrivait des vers, les plus charmants de son esprit fécond ; puis, à deux heures, on pensa qu'il serait temps peut-être de se mettre au lit. Desbarolles ouvrit Tavis de dormir plusieurs heures en quelques minutes, et l'on se sépara.

A trois heures, le problème était résolu. Paul luimême avait chaussé ses pantoufles. La voiture arriva, on empaqueta les sacs de nuit, les fusils furent soigneusement assujettis dans les coàrroies, et l'on assura le panier aux provisions sur l'impériale.

Jje Qiayopa) nous pressait fort et déployait une activité surprenante ; il avait peur que ses mules ne gagnassent un rhume à rester en repos. On se hâta donc le plus qu'on put, on se fatigua, on se multiplia, puis enfin on partit, et quand on arriva aux portes, elles étaient fermées.

On avait oublié seulement la permission signée la veille par le chef politique de Madrid. Cette permission, qu'on ne voulait pas perdre, avait été enfermée dans un portefeuille, et le portefeuille était resté sur une table.

A cinq heures les portes s'ouvrirent. Il y avait, en dehors de ces portes de grands convois de chariots et des caravanes de mules : des ânes sans nombre, rangés pôle-mêle dans les champs voisins, broutaient philosophiquement les carottes et les choux qu'on leur avait confiée. Les grands bœufs ruminants, les chariots aux roues pleines, les bergers armés de longues gaules, donnaient à la campagne un aspect plein de grandeur et de simplicité. Toute cette foule était immobile et muette, les paysans accoudés au timon des chariots comme le moissonneur de Léopold Robert, les muletiers rêveurs près de leurs mules et fumant la cigarette, les bûcherons drapés dans un bout de manteau et la tête ceinte d'un mouchoir. Nul d'entre ces hommes ne pressait son voisin et ne cherchait à prendre sa place ; celui qui arrivait le dernier restait le dernier. Ce silence et cette gravité me firent songer au bruit et au tumulte qui retentissent aux barrières de Paris. Quand les grilles eurent tourné sur leurs gonds, chacun passa suivant son rang.

Une lueur blanche glaçait la terre et les sillons hu^

mides de rosée éparpillaient aux ciairtés de Tanbç nouvelle leurs ceintures d'argent. Une vapeur tremblantç flottait autour des campagnes lointaines, et de petits nuages traversaient le ciel, vagabonds et roses comice ces amours que Ton voit dans les tableaux de l'Aibane.

Un flot de lumière inonda tout à coup l'atmosphère; la flamme but la rosée et le soleil parut.

Cette fois, nous n'avions avec nous qu'un carrosse, Dumas et le vieux Riego ayant retenu leurs places à la diligence qui va tous les matins de Madrid 4 Tolède.

Déjà certains cabots dont nos reins gardaient encQfQ le souvenir avaient fait naître d'étranges soupçoai» dAQS mon esprit. Il m'avait semblé reconnaître, aux douteuses clartés d'une lanterne matinale, certaines formes baroques qu'on ne pouvait oublier aussitôt qu*Q9 les avait vues ; le jour vint, et le doute fit place à )a certitude. C'était Ij^ien cette fois encore le même carrosse jaune, enricbi d'agréments bleus, qui nous ayait cour duits Tavant-veille à l'Escorial. Lemayoral sourit d'un air narquois, regarda l'horizon et poussa ses mules»

Durant une courte absence de notre ministre pléDÎpotentiaire, le mayoral avait terminé avec, Dumas la négociation commencée avec DesbaroUes^ Cette absence lui avait rapporté dix douros.

Après le pont de Tolède, — ce pont où passait Iji, dona Sabine du poëtè, — le chemin court à trave^a cbasaps, droit devant lui, comme une rivière, Quai^^il rencontre^ une colline, il se détourne et ramp^ jiuaf«% caqWU ait trouva une issue : si la cô,^ ^'^st pas e^^i^ pée, i] la grimpe ; mais m fossé ou quelque, ruIasMl»

ne sont pas faits pour l'arrêter : il descend le fossé comme il peut et passe le ruisseau à gué. C'est un brave chemin qui a tout à fait les allures de Guzman d'AlfaracbCy battant la campagne à Faventure et pre« nant son bien où il le trouve. Si par hasard un orage le défonce, il fait un tour à gauche et s'en va de cdté ; le champ voisin est à lui , et gaiement il pousse ses ornières un peu partout.

Le pays s'aplatit bientôt et s'étend comme un linceul couleur d*amadou jusqu'à Thorizon : le chaume couvrait encore la moitié des champs, où tourbillonnaient des nuées d'alouettes. Quelques troupeaux de bœufs suivaient le chemin, soulevant la poussière de leurs pieds fourchus, et çà et là deux ou trois laboureurs, poussant la charrue, égratignaient la terre du bout de leur soc nonchalant.

Le paysage était monotone, mais ne manquait pas de grandeur. Il y a toujours dans la campagne espagnole quelque chose de biblique qui charme la pensée : ce sont des bœufs fauves qui regardent passer le voyageur et tendent vers lui leur mufle noir, des bergers appuyés sur de longs bâtons recourbés comme ceux que portaient les tribus de Juda, des chariots paresseux et criards qui suivent un sentier perdu, de grandes plaines où fume le sillon, çà et là des bouquets de pâles oliviers, et partout cette couleur éclatante, harmonieuse et pure qui adoucit les ombres et répand sur la nature un air de calme et de majesté.

Cependant des compagnies de perdrix rouges gloussaient dans le chaume et s'envolaient au passage de la voiture ; des tourbillons d'alouettes se poursuivaient dans la lumière. Une violente envie de chasser prit à

Haquet, qui a tout à fait les goûts de Nemrod. Nous avions bien des fusils, mais à ces fusils il ne manquait que de la poudre et du plomb ; on retourna toutes les poches, on vida toutes les corbeilles, on visita tous les paquets mieux que ne l'auraient fait tous les carabiniers du royaume, et la poudre ne pai*ut pas. Paul Pavait oubliée. 11 faflut renoncer à l'espoir consolant d'un plat de gibier.

— Au fait, s'écria Alexandre, à quoi servirait Paul, s'il servait à quelque chose? Il n'aurait plus de spécialité !

Il faisait grand vent ce jour-là,* comme au jour où le roi Charles tua ces fameux six loups dont il est question dans Ruy-Blas; dans cette campagne, où nulle colline ne peut arrêter Taile impétueuse du vent, nous marchions courbés et luttant, et retenant à grand*peine les plis flottants de nos manteaux ; nul arbre jusqu'à rhorizon, pas une broussaille, rien, si ce n'est dans quelque champ aride un plant d'oliviers dont l'ombre échevelée tremblait au soleil.

Vers onze heures nous entrions à Illescas, espèce de bourg qu'on dirait bftti de pierre ponce, tant il est brûlé et calciné.

Le mayoral s'arrêta devant une posada, où deux muletiers déjeunaient d'une gousse d'ail. L'hôtesse, femme accorte et réjouie, nous déclara qu'elle n'avait rien à nous offrir, et il fallut tenter une exploration dans le village.

Alexandre trouva un canapé de jonc et s'endormit ; Boulanger trouva un coin de masure pittoresque et croqua; Giraud, Desbarolles et moi nous partîmes

CQndciits pu? cette espérance qui est rétoile du voya?« geur.

Le bourg cuisait au soleil ; il n'y avait dans les rues qu'une douzaine de porcs qui cherchaient dans la pous* sièret ce dîner qu'ils ne trouvent jamais et qu^Is at-» tc^pdent toujours. Une tour mauresque, d'une belle couleur, portait dans le ciel ses créneaux tout ruisselants de lumière ; six graves mendiants se reposaient à son ombre, les pieds au soleil, superbes et nonchalants ; au seuil des maisons, des groupes d'enfants demi-nus et bronzés dormaient ou jouaient pele-méle.

Quatre ou cinq hommes debout et pensifs fumaient sous le porche d'une église ; l'un de ces philosophes était le boucher. Il prit à sa ceinture une clé et marcha devant nous. Au bout d'une centaine de pas, il s'arrêta devant une lourde porte qu'il ouvrit ; la lumière tombait ardente et terne dans une cour dont les murs étaient ornés d'une tauromachie peinte à la fresque en sang de bœuf par un artiste d'Illescas. Une formidable machine de fer dressait ses bassins et ses tringles sous un auvent : c'était la balance. Le boucher prit une autre clé, descendit deux ou trois marches et ouvrit une seconde porte. La marchandise était dans une cave, au frais, pendue à des crocs.

Le boucher saisit un quartier de mouton et une hache ; mais au moment où il levait le bras, Desbarolles l'arrêta.

— Vous allez nous donner des côtelettes, u'estH)e pas ? lui dit-il.

TTT Oui,

•-r C'est que ne^us préférerions le gigot, -^ C'est impossible.

rra- gt pourquoi ?

-^ J'ai corumencé par la tète, je dois finir par la queue,

— Cependant je dois vous confesser que Ries amis i^'aiment pas les côtelettes.

rr-. Alors ils n'auront rien.

I^e boucber laconique Iftchait son coutel^^; inai^ De;»bftPolles« qui tenait à déjeuner, r^nou4 r^utrç» tien.

--^ Voyons-, caballero, voilà ici près un trèfiobeau mouton, un mouton royal, sur ma foi I prenez-^moi ç^ drôle et commencez par la queue, vou9 finirez par {a tête.

— Ce n'est pas Thabitude.

— Nous vous donnerons le prix que vous yoiidrez,

— Le prix n*y fait rien.

L'éloquence de Desbarolles était vaincue, et notre appétit n'était pas d'humeur à souffrir une plus longue discussion.

Le boucher, maître du champ de bataille, coupa ses côtelettes, les porta à sa balance et les pesa méthodiquement.

—. N'auriez-vous pas une feuille de papier à i|ous , prêter ? demanda Desbarolles d'une voix timide, •

— Allons donc ! fit le boucher.

Cet allons donc! triomphant et dédaigneu?^ nous écrasa. Il nous parut que nous avions demandé quelque chose d'exorbitant, et chacua de qous §q résigna.

L'bôtesse apprêta le dîner en un tour d^ maipt ; le couvert se trouva mis dans une salle basse et fr$i|cb6 1

la nappe était blanche, le pain exquis, le vin bon, l'eau limpide, et ce fut bien vite un joyeux bruit de fourchettes. L'hôtesse s'assit près de nous. Elle arrivait de Madrid, elle avait vu les fêtes, elle s'était trouvée dans la rue au passage du cortège royal, et, toute heureuse de ses souvenirs, elle nous accabla de questions sur la France et les Français. Une chose surtout l'inquiétait fort, à savoir si Paris était plus beau que Madrid.

 cela, Boulanger lui répondit que c'était une question fort difficile à résoudre, et qu'il l'engageait vivement à faire le voyage pour en juger.

— Tout ce que j'en puis dire, ajouta-t-il diplomatiquement, c'est que ce sont deux belles villes.

Les dernières grappes de raisin ayant disparu, on se quitta les meilleurs amis du monde.

Au sortir d'Illescas, nous trouvâmes des bandes d'arrieros couchés au bord du chemin, le sombrero sur le nez ; ces braves gens faisaient la sieste. Le vent était fort, impétueux et très-vif; mais il était midi. La règle l'emportait sur la température.

Vers le soir, au coucher du soleil, Tolède se dessina sur le ciel assombri.

Ce fut un spectacle éblouissant et merveilleux. L'horizon était chargé de nuées noires, zébrées de larges bandes de feu ; mais un cercle ardent et rouge, flamboyant comme du métal en fusion, séparait le ciel de la terre, où déjà l'ombre tombait. Le clocher de la cathédrale et les tours de Tolède baignaient leurs têtes sveltes dans l'air phosphorescent et dessinaient leurs arêtes vives et leurs fines sculptures sur le ciel, brillant et pâle comme une plaque d'argent. On voyait à

gauche, sur un pan de rocs arides, les grosses tour du Castillo de Cervantes, effondrées et croulantes, et les escarpements sauvages des collines tombant à pic sur . le Tage. Un rayon de lumière glaçait la surface du fleuve, plaqué de reflets métalliques comme une peau de serpent ; devant nous c'était le pont d'Alcantara, avec sa porte mauresque, ses tours crénelées et ses charmantes constructions éparses sur les berges ; plus haut, TAlcazar profilait ses dentelures pittoresques, et partout^ au pied du monticule où s'asseoit Tolède, c'était une profusion de jardins semés d'arbres, de mou* lins babillards, de maisons rustiques et de bois sombres, au travers desquels le Tage promenait ses méau" dres d'argent.

Martinez lui-même n'eût pas inventé un tableau plus magique et plus saisissant : une tempête lointaine entassait sur un pan du ciel , une sombre armée confuse de nuages violets rayés de pourpre ; les ténèbres couvraient la campagne, déjà noire comme la nuit, et tandis que le vent poussait au loin ces nuées, çà et là reluisantes comme une armure, Tolède découpait sa silhouette hardie sur un coin du ciel lumineux ; les décroissances de la clarté étaient rapides mais harmonieuses. Le cuivre ardent passa à l'or pâle, le pourpre vif devint rose ; une teinte verte glissa dans l'espace, fondit bientôt toutes les nuances dans sa masse claire et profonde, les tons bleus du zénith s'assombrirent, le ciel, d'argent tout à l'heure, parut lilas, et la nuit promena son estompe sur la ville obscurcie.

Nous pétions tous émerveillés : Boulanger remerciant Dieu, qui l'avait conduit dans la patrie de la lumière.

et ûiraud décriant qu'il venait enfin de retrouver l'Espagne de Se ville.

Le Tage brisait son cours aux arches du pont toutes blanches d'écume ; chacun passa sous la porte mauresque, et nos mules escaladèrent la pente du Miradero.

Quand on fut parvenu à la plate-formé qui domine le fieuve encaissé dans une gorge, la nuit laissait pendre sur le paysage le pan de sa robe étoilée, et toute forme s'était effacée dans l'ombre.

La voiture passa sous un triple rang d'arcades dont les premières seulement sont fermées et s'arrêta à la Fonda de los Cabalieros.

Dumas nous rejoignit dans la soirée, et Ton remit au lendemain notre pèlerinage dans Tolède.

Au point du jour nous étions sur pied, et dès sept heures dans la rue, ceux-là couverts de mantes espagnoles, ceux-ci vêtus de burnous arabes.

La première chose vers laquelle court tout étranger aussitdt qu'il entre à Tolède, c'est la cathédrale. Nous y courûmes donc l'esprit tout plein de chimères, enflammés de mille souvenirs puisés dans mille descriptions, impatients, curieux et nous redisant les uns aux autres quelles merveilles allaient nous surprendre ; mais aussitôt que nous eûmes franchi la porte, une porte de bronze du plus surprenant travail, nous comprimes tous ensemble que la réalité l'emportait sur nos espérances.

Un poëme de pierre était sous nos yeux, splendide et rayonnant.

On ne s'attend pas, j'imagine, à une description de la cathédrale de Tolède ; pour que cette description

fût complète, il faudrait passer à Tolède six mois, et encore faudrait-il joindre à la plume de Técrivain le pinceau de Tartiste. De ce travail utile et fécond sortiraient les matériaux de trois ou quatre volumes. Or, je ne fais rien ici qu'un récit de voyage.

L'histoire de la cathédrale de Tolède touche par tous les côtés à Thistoire d'Espagne ; c'est une mine inépuisable où l'architecte, le sculpteur, le peintre, le statuaire, l'ornemaniste, Thistorien, le penseur, le poëte, le romancier, le ciseleur trouveraieat à s'enrichir. Cette cathédrale est un monde qui attend son Christophe-Colomb.

Depuis Elpidius, ermite du mont Carmel, jusqu'à Tan 1227, l'église de Tolède a été mêlée à toutes les gloires et à tous les désastres de l'histoire d'Espagne ; rasée par le préfet Dacien^ reconstruite par l'archevêque Hélanicus sous Constance, achevée par Marinus sous Constantin, et rebâtie telle qu'on la voit aujourd'hui par l'archevêque Rodrigue, la cathédrale a vu tour à tour les Romains, les Goths, les Maures et les Espagnols. '

On marche, quatre ou cinq heures durant, de sur^ prise en surprise, ébloui, fasciné ; ou ne cause plus que par exclamations : on va, on vient, on regarde, on s'arrête ; on précipite sa marche, craignant de manquer un chef-d'œuvre ; on revient sur ses pas, craignant de perdre une merveille. C'est un entassement prodigieux de boiseries qu'on dirait taillées par la main des esprits ; de grilles forgées avec un art si parfait qu'on se demande si elles ne sont pas sorties de ces lieux souterrains où travaillent les gnomes ; de marqueteries délicates, de tapisseries brodées par des

m LA VIE ERRANTE

doigts de fées, de ciselures à croire que dix Benvenato Cellini ont épuisé leur science à Tolède, de figurines sans nombre, de peintures adorables, de plafonds tels qu'il ne s'en trouve pas dans les Mille et une NuitSj de bas-reliefs à remplir un musée, de fresques mira* culeuses, de chapiteaux fouillés comme de la guipure, d'orfèvreries dignes d'un empereur; chaque petit eoifi, chaque pierre, chaque pilier a son miracle. Ce Be sont partout que lampes d'argent, missels éblouis^ sants, stalles découpées, écussons sculptés, aigles de bronse, lustres scintillants, vierges vêtues de robes d'or, candélabres épanouis comme des fleurs d'aloès, tombeaux superbes, retables flamboyants, portes de cMre, i^afonds dorés, voûtes toutes criblées d'arabesques, fleurons et dentelures, têtes d'anges souriant dans un feuillage de pierre, animaux chimériques grimpant le long des colonnettes, goules et salamandres, fleurs de marbre écloses au souffle de l'art, frises plus aériennes qu'une dentelle, tentures de damas, fauteuils en cuir de Cordoue, reliquaires tout piqués de diamants. Tous les métaux, toutes les matières sont entrés dans la formation de cette cathédrale : la pierre, le marbre, le fer. Tangent, le bois de chêne, l'ivoire, le porphyre, le jaspe, l'albâtre, le bronze, le cuivre, l'ébène, tout ce que la lime et le ciseau peuvent travailler. Que d'artistes ont usé leur vie à cet entassement de chefs-d'œuvre ! combien sont morts inconnus qui méritaient d'être immortels î

L'esprit s'étonne de cette profusion et de cette fécondité ; on ne voit pas une grille qui ressemble à sa voisine, pas un chapiteau qui ne soit original, pas une colonnette qui rappelle une autre colonnette ; tout

UN TOUR tM ESPAGNE a»

vtrie à Tinfini, le style et romementation. L'artiste a jeté sur tons les murs, sur les Toutes, dans les chapelles souterraines, les trésors capricieux et charmants de son invention ; la cathédrale entière est épanouie et flamboyante. Chaque chapelle, — et combien y en a-t-îl ! — a sa forme spéciale et sa décoration : Tune appartient àTart gothique, une autre au style fleuri de la renaissance^ une autre encore au goAt mauresque. Toute nicbe a sa statue, tout autel son saint de pierre ou sa madone. Il n'y a pas Jusqu'au gigantesque saint Christophe peint à la fresque sur le mur, vis-à-vis la porte de bronze, qui ne s'harmonise avec l'église immense.

lel, la masse est imposante, et le détail divin. Le monument est complet.

Le clottre, charmant et fleuri, est digne de la cathé* drale : un jardin verdoie dans une ceinture d'arcades travaillées avec cette perfection qni ravit la pensée, et mêle l'ombra agitée des arbres au recueillement paisible de la maison catholique. Un puits est auprès, sous une vigne, plein d'eau limpide et fraîche, construction naïve qui 8omît& l'esprit : la charité dans la magnificence .

Des peintures à la fresque courent sur les murs du clottre, çà et là dégradées, éclatantes et vives ailleurs; mais ces peintures, qui sont d'un peintre nommé Bayeu, ne sont pas en harmonie avec le reste du mo-* nument On voit trop vite qu'elles ont été appliquées lorsque déjà le sentiment de l'art gothique était éteint.

Un bon ehasoine du chapitre de Tolède, vieilkird doux et souriant qui se souvenait de M. de Salvandy,

nous conduisit dans la sacristie, où sont les portraits de tous les évéques de Tolède, peints sur bois. C*est une collection rare et précieuse, dont quelques portraits pourraient être signés par Véronèse ou Vélasquez. Chaque tête a son caractère, et chaque évéque son costume, qui varie avec le temps.

De la sacristie on passe au trésor. Je ne crois pas que la lampe d'Âladin ait rien découvert de plus féerique, je ne crois pas que le palais des sultans ait rien possédé de plus merveilleux. C'est tout Tor du Pérou et toutes les pierreries des Indes, c'est la fusion de l'art le plus exquis et des matières les plus précieuses^ Tout resplendit et tout reluit, tout étincelle et tout flamboie; Tor ouvré en bagues, en bracelets, en tiares, en diadèmes, en couronnes, en agrafes, en ostensoirs, en mitres, en reliquaires, en calices, en coffrets, en croix, en colliers, est criblé de diamants, de rubis, d'améthystes, d'émeraudes, de saphirs, de turquoises, de grenats, de topazes. Les robes de la Vierge sont eu tissus de perles fines et plus lourdes que du plomb : il a fallu des siècles pour recueillir dans les mers de Ceylan un pan de cette toilette divine !

Eh bien ! cette cathédrale, qui a vu passer tant d'invasions et mourir tant jde guerres civiles, n'a rien perdu de son trésor, ni un diamant, ni une perle ! Dix armées ont campé dans la ville, et les dix armées ont respecté la cathédrale; dix révolutions ont éclaté dans Tolède, et les révolutions se sont arrêtées au seuil de régiise. Le présent lègue à l'avenir ce trésor tel qu'il l'a reçu du passé.

Le bon chanoine souriait en voyant notre étonnement.

— £h quoi ! s'écria Dumas, de tous ces régiments traqués par tout un peuple, rongés par la misère, exaspérés, furieux, au^un n*a pillé la cathédrale ?

— Certes, interrompit un touriste anglais qui était par là, si j*ayais eu l'honneur de commander à cette époque un bataillon de notre armée, j'eusse défendu le trésor à coups de canon !

— Nous l'avons défendu avec nos soutanes, répondit le chanoine d'un air de bonhomie, et il a été sauvé.

Dans une chapelle supérieure où le jour tombe à peine, au-dessus d'un petit aulel, Giraud, à qui rien n'échappe, découvrit une Vierge tenant un enfant endormi sur ses genoux. A la vue de cette peinture, l'artiste poussa un cri; il appela Boulanger; et tous deux^ un cierge à la main, se mirent à contempler le tableau. Un premier coup d'œil avait fait croire à Giraud que la Vierge était d'Âlonzo Cano, mais un examen plus attentif lui prouva qu'Âlonzo Cano n'avait jamais eu cette fermeté et ce coloris. L'enfant surtout était d'une éblouissante beauté ; le souffle était sur ses lèvres, la vie dans sa chair palpitante, le sommeil sous ses paupières roses.

Le chanoine ne savait pas d'où venait ce tableau.

— Si ce n'est pas du Titien... dit Giraud.

— Ce doit être de Paul Véronèse, reprit Boulanger. Nous sortîmes de la cathédrale éblouis, écrasés,

anéantis. Combien nos cathédrales de France, si belles au point de vue architectural, nous parurent mesquines et pauvres auprès de cette église royale si fleurie et si magnifique ! Je ne sais quels philosophes au cœur sec ont mis à la mode les murs nus et 'les chapelles dé-

42 LA VIE IRRAMtB

meublées ; mais , i>our peu qu'on tisite une cathédrale espagnole» on Toit bien vite combien la magnificence et réclat s*al]ient à la religion.

L*art, qui vient de Dieu^ doit retourner à Dieu.

Au commencement, nous avions voulu prendre des notes; cinq minutes après notre entrée on serrait portefeuilles et crayons : un seul coin de chapelle aurait noirci toutes les pages blanches.

Les monuments se pressent et se multiplient dans Tolède. Après la cathédrale ce fut le tour de Son- Juan de los ReyeSf avec son cloître merveilleux» ses tribunes ouvrées comme un joyau, ses découpures, qu'on dirait enlevées à la pierre par un emportepièce, son chœur couronné d'une voûte surbaissée où s'entrelacent des arabesques du goût le plus délicat, ses chimères aux angles des chapiteaux, et, à l'extérieur, tout autour des frises, cette ceinture de chaînes suspendues à des crocs, glorieuses dépouilles ravies aux Maures de Grenade.

Les chaînes que Tépée avait brisées, l'épée les consacrait à Dieu.

Puis, ce fut la synagogue, dont l'aspect nous transporta, en.esprit, au temps des Âbencerrages. Plafonds de cèdre ouvragé, galerie circulaire autour d'une cour plantée d'arbres, escalier charmant et fleuri avec une balustrade, comme les péris en ont, sans doutOi dans leurs palais, colonnades sveltes, pavés de marbre; une

mosquée de Bagdad à Tolède; puis encm-e, ajftrès l'Alcazar, Thôpital du Cardinal avec son église ; les tours mauresques jetées aux portes de la ville, et des ruines qui datent du temps des Romains I

Mais, lors même que Tolède n'aurait pas un seul monument, Tolède serait encore une ville éblouissante. A tous ses carrefours, le hasard a mis un ta-* bleau. Les peintres y manqueraient de toiles avant d'y manquer de motifs.

Ici les rues sont, grâce à Dieu, des ruelles ; elles s'enfoncent, tortueuses et charmantes, entre des maisons blondes qui jettent en l'air leurs balcons ; une lumière limpide ruisselle des toits sur le pavé et en^ veloppe toute chose de son nimbe d'or : la tète de la fille qui se penche à la croisée, les fleurs qui s'épanouissent à la margelle des fenêtres, les dégradations du mur fauve, le manteau du muletier passant dans la ville, le vase qui sue au bout d'une corde, le tablier rouge qui sèche sur un pavé, le banc de pierre où dort un mendiant, les guirlandes de piment rouge suspendues à des clous, les matrones qui causent au seuil de leurs maisons ! Çà et là, tout au milieu de la ville, Tœil découvre une pauvre maison qui croule, un pan de mur en ruine, une façade qui laisse voir le ciel par les fenêtres, des décombres arides et pittoresques, et^ arrêtés au coin des rues, des groupes d'arrieros drapés dans leurs mantes rayées, ceux-là couchés parmi les mules, ceux-ci assis sur un quartier de pierre. Cependant le ciel, noyé de lumière, se revêt d'une teinte blanche et chaude, semblable à de l'étain fondu ; les tours et les campanilles lavées d'or s'enchlssent dans ce cièi éclatant, comme des lames de

vermeil sar un plat d*argent, les tons se marient, les nuances se confondent, et la ville tout entière, avec ses monuments et sa campagne, se révèle aux yeux éblouis comme le tableau gigantesque d'un coloriste inconnu.

Boulanger disait que c'était une ville toute pleine de Decamps, et Giraud s'étonnait que tous les Tolédans ne fussent pas peintres de père en fils.

Dans les ruelles fermées aux rayons du soleil, Tombre était transparente, — une ombre plus claire que la clarté de Londres, — et toutes les femmes des maisons voisines mêlaient, sur les portes, leur causerie et leur travail. Que d'aquarelles en plein vent ! Toute porte était grande ouverte, et de la porte nous passions dans des cours silencieuses et fraîches, autour desquelles tournait une galerie couverte à la mode arabe. Quelque jeune fille lavait du linge dans un coin, chantanl sa chanson, et quelque enfant sauvage fuyait vers elle, les yeux tournés du côté de l'étranger.

Dans cette ville, qui pourrait contenir et qui a contenu de 80 à 100,000 habitants, 8 à 10,000 Espagnols errent à Faventure. La population va s' éteignant, et si quelque miracle ne secourt pas Tolède, le jour est proche où Tolède restera morte et déserte, comme ces villes dont il est question dans la Bible.

Combien de rues silencieuses n'avons-nous pas traversées ! combien de maisons que la solitude habite î '

La visite des églises et les promenades au travers de la ville nous avaient conduits jusqu'à quatre heures ; il fallait enfin songer au départ ; la diligence qui

devait conduire Dumas et ses amis à Grenade, passait le lendemain à Aranjuez. On reprit donc le chemin de la posada, après avoir donné dix heures à une ville où il faudrait vivre dix mois, et l'on commença d'atteler les mules au carrosse.

Cette fois le bon vieux Riego et Dui^as devaient être du voyage, et, malgré l'élasticité dont nous avions donné de récentes preuves, nous ne pouvions pas croire qu'on pût entrer huit dans une voiture où, pour tenir six, il fallait résoudre un problème insoluble.

Un Milanais, qui était au service de notre ami l'Anglais, nous procura deux mules, dont Tune fut pour Alexandre et l'autre pour moi. Nous fîmes marché pour Aranjuez, et les mules se trouvèrent à la porte de la posada, toutes sellées et bridées.

Le mayoral ayant fait quelques dépenses à la posada, demanda quelque argent. Maquet s'étant éloigné, Dumas tira de sa poche une longue bourse qui contenait à peu près deux mille francs en pièces d'or, et, tout en causant avec l'Anglais, prit un doublon et le donna au mayoral. Le mayoral serra le doublon dans sa poche, et suivit la bienheureuse apparition des pièces d'or de ce regard que devait avoir Mascarille alors que le bonhomme Anselme prenait et remettait à sa ceinture la fameuse bourse que l'on sait.

A quatre heures et demie, le carrosse descendit la rampe escarpée qui tombe du Miradore aux bords du Tage, traversa le pont d'Alcantara et prit le chemin qui longe le fleuve. La soirée était pure et limpide, les eaux du Tage bouillonnaient entre les rochers qui bordent son lit. Des lavandières battaient leur linge

46 LA VIE SRRAIITB

ftor la margelle d'une fontaine, et le vent ebantatt au branches des platanes.

Alexandre et moi nous trottions derrière la Toitnrs, qui commençait à s'engager dans nn diemin sablon«neux tout crevassé d'ornières ; le mayoral, le zagal et l'arriéro avaient pris place sur le siégCi et devisaient fraternellement.

— Devons-nous pousser jusqu'à Aranjuez t deman^ dai-je à Dumas.

— Non pas, nous coucherons à Yilla-Mejor, me répondit-il.

— Ott'est-ce donc que Villa-Mejorî

-^ C'est une espèce d'Illescas, sans doute.

— Vous lui faites beaucoup d'honneur, interrompit Desbarolles. Yilla-Mejor est une posada, une simple posada de campagne.

<^ Ah ! diable ! fitMaquet, vous ailes voir qne cette posada smui eomme ce brave négociant dont Bilboquet nous a conté l'histoire : elle manquent de tout.

Le mayoral fbuetta ses mules, et nous prtmes le gal6p.

Le chemin qui va de Tolède à Aranjuez est tout à fait dans le goiït du chemin qui va de Madrid à To* lède. On y passe, mais on n'y voyage pas.

Durant un quart d'heure nous suivîmes le Tage, dont les eaux brillaient entre les plis du terrain, puis tonte culture disparut^ une dernière maison s'effls$a

derrière an monticule, et ce fut, comme ia veille, nne grande plaine dont les brunes ondulations fuyaient yers un horizon sans limites.

La terre était morne, le ciel splendide, la ville perdue au loin dans l'espace se dessinait au sein de cette atmosphère transparente comme le squelette d'un animal antédiluvien. Les mules marchèrent une heure encore, et la solitude nous entoura de son étemel si** lence.

La voiture roulait lentement, et nous allions près d'elle, Alexandre et moi, tantôt la suivant et ttntàt la précédant, selon les fantaisies de nos mules et les ec^ prices du chemin.

La mule est un animal étrange et pittoresque, d<mt l'histoire est encore à faire. Entre tous les animaux que Thomme a soumis à son service, c'est le seul qui ait conservé le sens du libre arbitre ; il marche, mais il marche où il veut, choisissant presque toujours l'endroit où l'on ne voudrait pas passer. C'est la mule qui a introduit la fantaisie dans l'esclavage, et quand une idée lui pousse entre les deux oreilles, aucune puissance humaine ne pourrait lui faire changer dV pinion.

La mule est un peu de Thumeur de ce valet qui ne réussissait à se débarrasser d'un caprice qu'en lui cédant.

Celles que nous avions louées à Tolède — Carbenera et Capitana — servaient tour à tour à chacun de nous, ne s' arrêtant que pour changer de cavalier et buttant du meilleur cœur du monde, ce qui |iou8 donnait une fâcheuse opinion de cette fermeté d'allure dont on fait si grand bruit.

Après le jour, ce fut le soir, puis la nuit vint, et bientôt, vers huit heures, nous découvrîmes tout au bout du chemin un grand mur jaune qui se dressait sur le ciel tout criblé d'étoiles.

C'était Villa-Mejor.

Giraud et Maquet nous précédaient en éclaireurs, le vieux curé sommeillait dans la voiture^ le mayoral, le zagal et l'arrlero causaient ensemble sur le siège, et nous marchions à pied, Dumas, Desbarolles, Boulanger, Alexandre et moi.

Ce grand mur fauve qui se dressait devant nous avait une fort belle apparence.

— Si la cave et l'office sont à l'avenant, dit Dumas, Villa-Mejor est un lieu magnifique.

. — Ne vous y fiez pas, répliqua Desbarolles, à qui les longs voyages ont enseigné l'incrédulité. Hélas! que j'en ai vus de grands murs qui ne recelaient pas de petites chambres !

— Eh ! que diable ! ceci a l'air d'un palais I

— Ce palais n'a peut-être pas de l'eau à boire.

— Éh ! qu'importe, s'il a du vin à nous donner, s'écria Boulanger à qui la marche séchait la gorge.

Cependant nous marchions toujours : dans ces pays plats comme le Champ-de-Mars, l'œil avance toujours sur le pied d'une heure au moins.

Quand mules et voitures s'arrêtèrent, il se trouva que Desbarolles avait raison.

On voyait le ciel à travers le grand mur ; de fenêtres, il y en avait beaucoup, mais de chambres, on n'en trouvait point. Le toit était tombé au ras du sol. A droite et à gauche s'étendait un tas de murailles qui se regardaient tristement, brisées et croulantes.

Au centre du grand mur, on distinguait une sorte de façade opaque, noire, inhospitalière. La porte était fermée, les fenêtres étaient fermées aussi. De ce lieu sombre sortait un bruit étincelant de castagnettes et de guitares. Ceux qui étaient à mules sautèrent à terre ; ceux qui étaient à pied coururent à la porte.

Les castagnettes pétillaient, la guitare frémissait et le tambour de basque mêlait ses ronflements métalliques aux agaceries de cette musique espagnole.

Il n'y avait pas à s*y tromper, c'était un bal dans la Manche.

— Parbleu ! dit Alexandre, ce sera comme à l'Opéra, nous danserons et puis nous souperons.

Desbarolles hocha la tête.

Le majorai cogna contre la porte, une fois, deux fois, trois fois. Le zagal se joignit au mayoral, et au bout de cinq minutes on ouvrit. Deux secondes après nous pouvions voir le bal face à face.

Un corridor étroit séparait deux salles basses : celle de gauche, chauffée par une immense cheminée, servait tout à la fois de cuisine et de salon ; celle de droite était meublée d'une table et de trois ou quatre chaises.

Deux veilleuses — deux lampes d'un goût primitif — pendues à l'auvent de la cheminée par un fil d'archal, éclairaient la première pièce ; une autre lampe presque éteinte et fumant dans un coin rendait visibles les ténèbres de la seconde pièce et du corridor.

Deux hommes et deux femmes dansaient dans la cuisine ; les spectateurs, assis ou debout çà et là, suivaient les exécutants d'un œil avide. L'un des musi-

50 LA VIE ERRAUTE

ciens, nonchalamment couché sur une table, promenait ses doigts sur une guitare» un autre faisait bondir son ponce sur le tambour de basque, un autre encora faisait claquer des castagnettes.

Aussitôt que les deux femmes étaient lasses de dan-* ser, deux autres prenaient leur place etle fandango ne s'arrêtait jamais.

Parmi les spectateurs, l'un d'eux, un magnifique drôle, leste, élancé, nerveux, debout sous le manteau de la cheminée, s'appuyait du coude contre le mur, les jambes croisées; sa taille souple et cambrée, ses épaules finement modelées, ses bras musculeux se dessinaient magnifiquement sous un vêtement bleu de ciel relevé de broderies et d'agréments rouges ; l'une de ses mains pendait le long du corps, l'autre soutenait sa tête brune ; un couteau à manche de cornft croisait sa ceinture écarlate. Ainsi posé, et la clarté de la lampe tombant d'aplomb sur son visage et sa poitrine, il semblait attendre le peintre comme un modèle.

Giraud plongea ses doigts impatients dans sa poche ; il y trouva des cigares.

— C'est évident I murmura-t-il ; quand on n'a pas besoin de ses crayons, on les a ; mais aussitôt qu'on en a besoin, on ne les trouve plus.

L'un des danseui*s portait une veste brunie garnie de velours à boutons d'argent, un gilet brodé à la façon des Maures, et de grandes guêtres de cuir, ouvertes sur le côté comme les majos andalous ; ses jambes, plus sèches et plus nerveuses que le pied d'un chevreuil, battaient le sol à coups pressés; ardent, infatigable^ radieux, il sollicitait les danseuses du geste et

de la YOiX) et broyait ks castagnettes entre ses pouces.

Tous deux, rhomme à la veste bleue, l'homme à la Teste brune, avaient des cheveux et des yeux noirs comme l'enfer.

Les cordes de la guitare palpitaient sous les mains agiles du musicien, le tambour de basque ronflait, agitant ses anneaux de cuivre, et chaque fois que l'une des danseuses quittait le fandango, épuisée, haletante, une autre se levait.

Nous étions tous près de la porte, écoutant et regardant. Personne ne prenait garde à nous ; quand Tun des spectateurs avait envie de quitter la salle, il nous écartait de la main sans dire nn mot, et passait.

Le mayoral et le zagal chucfaottaient dans un coin de la pièce voisine, avec deux ou trois de ces danseurs au repos.

Desbarolles se glissa dans la salle du bal et s'assit sur le bout d'un banc auprès de la mattresse du logis, qui venait de céder à une voisine sa part du fandago.

— Âuriez-vous par hasard, madame, quelque poulet à nous donner ? lui dit-il.

— Non.

— Peut-être alors, pourrez-vous nous faire sauter une omelette ?

— Non.

— Vous avez sans doute ici du pain ?

— Non.

— Serait-il possible d'avoir ur>e bouteille de vin?

— Non.

— Y a-t-il dans la maison des lits pour sept ou huit voyageurs ?

* — Non.

— Mais, au moins, on trouvera bien quelques bottes de paille ?

— Non.

— Âh ça ! madame, ce n'est donc pas ici une posada?

— C'est une maison de campagne, — una ca$a de campo.

L'entretien devenait impossible. Desbarolles se leva et vint nous rendre compte du mauvais résultat de sa mission.

— Ma foi ! s'écria Dumas, nous ne quitterons pas Villa-Mejor pour si peu.

— Si peu ! reprit Alexandre ; j'ai grand'faim, et si je n'avais pas faim, j'aurais grand sommeil.

— Bah ! continua son père, il y a des provisions dans la voiture et du feu dans la cheminée. Après souper, nous dormirons dans nos manteaux. Nous avons tout l'hiver pour voir les bals de l'Opéra. C'est la première et la dernière fois peut-être que nous verrons un bal de cette couleur.

— Mon cher, ajouta Desbarolles, l'Escorial et Tolède vous ont gâté. Ici vous n'aurez rien, ni une étincelle de feu, ni une goutte d'eau. On ne dérange pas l'honnête homme qui danse.

Nous étions cependant déterminés à rester, lorsque le raayoral vint à nous. II avait fini ses conférences.

— Eh ! eh ! s'écria-t-il, les mules prennent froid ; quand partons-nous ?

— Comment, partir ! répondit Boulanger, que la

physionomie pittoresque de ce bal ravissait ; n'est-ii pas convenu que nous passerons la nuit à Villa-Mejor ?

— Je vous dis que mes mules s'enrhument ; partons ! continua le mayoral, éludant la question comme un diplomate.

— Va-t'-en au diable! s'écria Alexandre, qui dans toutesi les discussions de cette espèce avait une façon particulière d'argumenter.

Le mayoral ne se tint pas pour battu et revint à la charge.

— Ma foi, senors , dit-il, s'il vous plaît de ne pas souper et de ne pas dormir, il ne me plait pas à moi de laisser mes mules sans orge et sans paille. Nous allons partir.

Si Alexandre l'avait entendu, certainement il aurait ouvert la proposition de traiter le mayoral comme Figaro voulait qu'on traitât Basile ; mais Alexandre était retouiTié à son poste d'observation.

Cependant notre ami Auguste Maquet estimait dans son for intérieur qu'un lit valait mieux qu'un manteau et ne trouvait pas que le raisonnement du mayoral fût si dépourvu de sens. J'avais la lâcheté d'incliner vers cette opinion, la poésie le cédant à la faim.

Je sondai Desbarolles, et il se trouva que Desbarolles était de notre avis.

La minorité, — une imposante minorité, comme on dit en style parlementaire, — présenta la question du départ à la majorité, et la majorité, ébranlée par nos discours, adopta la proposition.

Le mayoral était retourné dans son petit coin, où le zagal achevait de causer avec deux ou trois messieurs pittoresquement ornés de couteaux.

Aussitôt qn'il fut bien avéré que non» partions, le vin se trouva par enchantement. Une Maritorne aimable et rousse apporta nne bouteille de Val de Pefias, et peu s'en fallut qu'on ne poussât robli^ geance jusqu'à nous offrir quelque poulet frit dé la veille.

H devint nécessaire d'appeler le zagal et le mayoral, fort occupés à faire tout bas leurs adieux aux gens de Yilla-Mejor. Dumas monta sur Carbonera, Alexandre prit Capitana, nos amis entrèrent dans la voiture et je partis à pied.

La nuit était sereine et les mules allaient an pas.

Dumas, Alexandre et moi nous marchions plus vite que le carrosse, dont les roues s'enfonçaient dans le chemin sablonneux* Nous allions suivant les ornières et craignant peu de nous égarer. La campagne était silencieuse et la route se dessinait dans sa mystérieuse étendue comme un ruban de cuir jaune.

On n'entendait pas d'autres bruits que l'aboiement rare et lointain d'un chien de berger, et les frémissements des buissons secoués par le vent. La lanterne rouge de la voiture vacillait à quelques centaines de pas derrière nous.

Nous marchions dans la bruyère au bord du chemin, tantôt pensifs et silencieux, tantôt causant de ces mille rêves qu^ enfante l'esprit, et qu*on caresse aux heures où l'on fait des châteaux en Espagne. Cepeo-

UN TOUR EN ESPAGNE iW

dant le chemin fuyait sous les pieds des mitles, Ion(iae» toaraant la tète, je n'aperças pins la lan* terne qui, tout à l'heure encore, se balançait dans la nuit.

•— Peut-être ferions^nous bien de nous arrêter, dis-Je à Dumas; il se fait tard, et par de tels chemins on ne sait ce qui peut arriver à nos camarades.

-^ Arrêtons-nous, reprit Dumas, et, tirant la bride» il fit pirouetter Gaii>onera«

Gapitana imita sa compagne, et les deux bêtes allongèrent leurs oreilles vers le côté de la route que nous venions de parcourir.

En ce moment, un cri vague et lointain fendit l^espace et passa avec le vent.

— Bien! dis-je en riant, voilà les escarpes espagnols qui détroussent nos amis.

Un autre cri suivit le premier, incertain et rapide.

<— Vous verrez, ajouta Dumas, qu'on leur aura défendu d'appeler, et c'est pourquoi ils crient si fort.

Un troisième cri retentit dans la solitude» plus difh tinct cette fois. Il me sembla qu'on avait prononcé le nom de Dumas.

— Mais on vous appelle ! m'écriai-je.

Chacun de nous joignit les mains en entonnoir devant sa bouche, et nous poussâmes trois cris.

Le vent prit le son et l'emporta derijère nous.

L'appel devenait d'instant en instant plus clair et plus saccadé ; c'était bien le nom de Dumas que j'avais entendu, et ce nom ret^tissait dans la nuit avec une précipitation qui nous fît battre le eosur.

Autour de nous, c'était une campagne morne et désolée , des champs couverts de bruyères ou de chaume^ des landes incultes coupées de ravins où frissonnaient d'énormes broussailles; devant nous et derrière nous, pas une maison, si ce n'est Yilla-Mejor; partout le silence et Tabandon.

Nous échangeâmes un regard, et tous trois nous poussâmes du côté d*où venait la voix, Alexandre et Dumas de toute la vitesse de leurs mules rétives, moi à toutes jambes,

La voix criait toujours, haletante, essoufflée, sans trêve et sans repos.

Nous courûmes ainsi durant dix minutes peut-être, qui nous parurent longues comme dix heures; puis enfin, dans la transparente obscurité de cette nuit des Castilles, nous vîmes venir à pous un homme qui semblait avoir des ailes aux pieds.

C'était Giraud, Giraud qui criait toujours,

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il donc, et que vous est-il arrivé? lui demandai-je.

— Ah! c'est vous... enfin! répondit notre pauvre ami Giraud, qui s'arrêta une main sur mon épaule et l'autre sur l'encolure d'une des mules.

— Mais parlez donc! qu'y a-t-il ? reprit Dumas.

— Il y a que la voiture a versé.

■ — Quelqu'un est-il blessé?

— Personne heureusement.

— Bien sûr?

— Parbleu I... Cependant le panier aux provisions est, je crois, fort gravement blessé.

Le sang-froid de Giraud nous étourdit : il se grattait la barbe et s'essuyait le front.

— Diable ! reprit-il, comme vous marchez !

— Voyons, lui dit Dumas, ne plaisantons pas...

— Croyez-vous que j'en aie envie ? Le jambon est perdu et la bouteille à l'haiie dans un trou ! s*écria Giraud.

— Ah ça ! dit Alexandre, comment la voiture, — un si beau carrosse jaune, — a-l-elle fait pour verser?

— Ma foi, c'est ce que j'ignore. Je ne sais même pas comment nous avons fait pour en sortir.

— Eh bien ! allons-y voir, reprit Dumas.

— Allons et marchons vile, ajouta Giraud.

Ce dernier mot me donna beaucoup à penser; Giraud plaisantait fort, mais ne riait guère. Dumas et son fils pressèrent leurs mules, qui prirent le trot, et nous les suivîmes le plus vite possible, Giraud et moi.

Au bout d'un quart d'heure, ne voyant rien, je me tom*nai vers Giraud.

— Et la voiture ? lui dis-je.

— Oh ! vous n'y êtes pas encore ; marchons toujours, et dans vingt minutes nous commencerons à en approcher.

Enlin nous vîmes une lumière dans la nuit, et autour de cette lumière des ombres qui s'agitaient.

La voiture était renversée, les roues en l'air et l'impériale en bas, dans l'ouverture d'un précipice dont l'angle coupait la route; le précipice, taillé à pic, pouvait avoir cinquante ou soixante pieds de profondeur; une langue de terre avait accroché la voiture qu'elle tenait suspendue dans le vide. Il s'en était fallu d'un demi-tour que le carrosse ne roulât sur les rochers dont 'les aspérités blanches gerçaient le fond de l'abîme.

sa LA VIE lllEAIfTE

Lorsque, penché sur cette ombre sinistre et béante, je pus me rendre compte du danger qu'avaient couru nos amis, je me sentis froid dans le dos. Un miracle les avait sauvés.

Auguste Maquet pouvait à peine respirer, et sentait sa poitrine comme écrasée sous un poids énorme ; le vieux Riego avait les hanches meurtries, et se t«iait assis sur un quartier de roc, épouvanté et gémissant ; Boulanger souffrait d'un coup reçu à la jambe ; naais, en somme, il n'y avait ni fracture, ni plaie.

Desbarolles, perché sur la voiture, s'occupait déjà du sauvetage.

Le mayoral, le zagal et Tarriero chuchottaient entre eux, et dételaient les mules embarrassées dans les traits.

Voici maintenant ce qui s'était passé.

La voiture allait au petit pas, lentement secouée dans le chemin tout crevassé. Le zagal marchait à la tète de Tattelage, tenant les mules par la bride ; il était à gauche et du c4té où s'ouvrait le précipice ; la lanterne jetait une vive clarté sur la route, et, à défaut de lan-* terne, on avait assez de la lueur des étoiles pour se guider.

Pour ne pas voir le précipice devant lequel nous venions de passer, Dumas, Alexandre et moi, il fal* lait être aveugle, ou, mieux encore, être bien déterminé à regarder à droite quand le danger était à gauche.

Le zagal passe ; entre son pied et l'abîme il ne pou-* vait guère y avoir plus de six pouces de terrain ; il chasse les mules sur la droite et continue à marcher; le mayoral et l'arriero, assis sur le siége^ se tieaottit

Ulf TOUR EN ESPAGNE 59

coi et la yoitnre avance. Une des petites roues s'en* gage dans le trou, Téquipage chancelle,..

— Âh ! nous versons I s'écrie Haquet.

Nous avions, depuis trois jours, cette exclamation stéréotypée au bout des lèvres, si bien que c'était à tout instant un grand sujet d'éclats de rire.

^— Ha foi, nous y sommes! ajouta Boulanger.

— Ab ! pour le coup, ça y est ! reprit Giraud, au moment où la grande roue, tombant dans le vide, dé*termina la cbute de la voiture.

Auguste Maquet, qui était au coin de la portière do côté gaucbe, pencha sa tête en dehors pour voir sur quel talus le pauvre carrosse jatne allait s'étendre ; il regarde et découvre un abîme noir et béant. Frissonnant, il se rejette en arrière, et la voiture entrât** née par son propre poids se renverse sur elle-même. Une saillie se trouvait dans la pente, le carrosse la heurte et s'arrête.

Cependant nos camarades étaient tombés les uns sur les autres, empaquetés dans leurs manteaux et pêle-mêle. Giraud pesait de tout son poids sur la poi* trine de Maquet qu'il étouffait ; mais tous, gardant leur sang-froid, s'abstiennent de tout mouvement pour ne pas aggraver la position de ceux qui gisaient en dessous ; le vieux Riego seul perd la tête, et donne, en se débattant, de son pied, dans la poitrine de Maquet qui commençait à ne pouvoir plus respirer.

— Je manque d'air... j'étouffe! dit-il de cette voix brisée qu'où a dans les moments difficiles.

Giraud, qui n'osait pas remuer, eut peur cette fois pour Maquet et cbercba à ouvrir la portière, que Des*

barolies secouait de toutes ses forces. Mais la portière semblait enchâssée dans son cadre.

Cependant le mayoral et l'arriero s'étaient élancés par terre aussitôt que la première roue eût glissé le long du précipice. Puis, quand la voiture se fut abattue, l'un d'eux arracha la lanterne et l'éteignit.

La position de nos amis devenait de plus en plus critique; ils se débattaient vainement dans la caisse; Maquet commençait à perdre la respiration, et le mayoral appliquait à ses mules des coups de fouet : chaque élan des bêtes effarouchées imprimait à la vx>iture une secousse qui la faisait tasser.

Du reste, ni le 2agal, ni le mayoral^ ni l'arriero ne s'avisaient de pointer secours à nos camarades. Ils parlaient entre eux et s'occupaient à débrouiller les traits.

Desbarolles, Boulanger, Giraud criaient de toutes leurs forces : on ne les entendait pas ; ils appelaient : on ne leur répondait pas. Enfin, Desbarolles jum qu'il allait rompre la glace et casser la tête à l'un des muletiers^ si l'on ne venait pas.

Le mayoral se décida cette fois, et ouvrit la portière.

Desbarolles sortit le premier et tira Giraud qui tira Boulanger, et à eux trois, à cheval sur la roue, ils parvinrent à extraire Maquet et le vieux Riego de la voiture.

A peine Maquet eut-il touché la terre du pied, que, la colère lui rendant ses forces, il appliqua deux furieux coups de poing au mayoral; puis, l'empoignant au collet, il le tira du côté de l'abîme.

— Viens donc voir, bandit, le trou dans lequel tu as failli nous jeter ! lui criait-il.

A l'aspect de cette colère, le mayoral, épouvanté, s*arc-bouta sur ses pieds, s'imaginant qu on avait la louable intention de le pousser dans Tabîme, pour lui en faire apprécier la profondeur.

Desbarolies, qui avait tout de suite décroché son fusil, se joignit à Maquet. A la vue de Tanne qui luisait aux mains du voyageur, le mayoral devint livide.

— Si vous voulez me tuer, murmura-t-il d'une voix effarée, tuez-moi tout de suite I

Ses lèvres étaient blanches et ses dents claquaient.

Quant à Giraud, aussitôt qu'il avait vu tout le monde sur pied, il s'était élancé à notre poursuite. On sait comment il courut.

Au moment où nous arrivions près de la voiture désemparée comme un navire naufragé, Desbarolles avait déjà sauvé deux ou trois paquets.

Giraud sauta sur une roue, plus leste qu'un chat, et se mit à la recherche des malheureuses provisions dont il avait tant déploré la perte. Boulanger, coiffé d'un foulard, furetait dans tous les coins, inquiet, attentif et muet. Il avait perdu sa casquette.

Desbarolles venait de poser à terre un sac de nuit, lorsque me tournant du côté de Villa-Mejor, je distinguai sur la route six hommes qui s'avançaient vers

nous.

— Voilà des curieux qui nous arrivent, dis-je à mon voisin.

Desbarolles arma son fusil et courut droit à ces curieux.

fit LA VIE ERRAHTE

— Vite aux ftisils I s'écria-Ml, c'est un guet-apens!

11 y avait par terre un couteau de chasse, je le ramassai; Maquet fit jouer la platine de son fusil, et nous courûmes nous ranger aux côtés de DesbaroUes.

Des six hommes qui surf^issaient tout à coup dans la nuit, l'un d*eux, le premier, portait une escopette sur l'épaule, les cinq autres avaient des couteaux à la ceinture.

 la vue de gens armés, debout au milieu du chemin, nos six héros eurent un instant d'hésitation; ils s'attendaient bien à nous rencontrer, mais dans une autre position, j'imagine. Us se consultèrent du regard et vinrent à nous.

Nouji nous étions, pour la circonstance, ralliés à la politique de l'observation armée, suivant nos drôles pas à pas, et tout prêts à casser la tête au premier qui toucherait du bout du doigt le manche de son couteau ou la détente de l'escopette.

— Ayez l'œil sur eux , nous disait DesbaroUes, ils ont un talent merveilleux pour jouer du couteau.

Quand ils furent tous réunis auprès de la voiture, Dumas se mit à charger sa carabine à deux coups ; Alexandre prit à sa ceinture deux cartouches et l'imita.

Nos six aventuriers ne disaient rien et regardaient tout.

— Deux balles, deux hommes, dit tranquillement Dumas en faisant sonner la détente d'acier sous son doigt.

Au moment où la visite imprévue de ces messieurs nous était arrivée, aucun de nos fusils n'était chargé si ce n'est celui de DesbaroUes* En cas d'attaque, nous

aurious été quelque peu embarrassés sans doute, mais l'audace est le meilleur des boucliers.

Tandis que nous observions nos voisins, le zagal laissa fort innocemment tomber la pauvre cbandelle qui éclairait la scène. Il l'eut bien vite ramassée, et on rengagea d'une façon si nette à se montrer plus habile dorénavant, qu'il enfonça ses cinq doigts dans le suif. La chandelle fut désormais fichée dans sa main comme dans un étau.

Parmi les curieux qui rôdaient autour de la voiture, se trouvaient le charmant garçon, vêtu d'un habit bleu à broderies écarlates, que nous avions laissé sous le manteau de la cheminée à Yilla-Mejor, et le danseur infatigable qui s'enivrait tout à l'heure de fandango.

La politesse de ces messieurs les avait engagés à nous rendre visite sur le grand chemin.

Après qu'ils eurent assez voltigé autour des sacs de nuit, ils prirent, — n'ayant rien de mieux à faire, — le parti de se retirer. Les mules étant dételées, on les tira par la bride, et toute la troupe, le mayoral en tète, s'en alla philosophiquement du cété de Villa- Mejor.

C'était une spéculation manquée.

De la caravane, il ne nous resta plus que Tarriero avec ses deux mules, encore faisait-il mine de suivre ses amis ; mais nous tenions* les bètes par le mors, et il fallut bien qu'il nous aidât à charger Funed'elles de nos bagages. Le curé s'assit sur l'antre, et quand on eut bien vidé la voiture, on poussa du côté d'Aranjuez, le fusil sur l'épaule.

Plus tard, à Madrid^ plus tard encore, à Paris, on

m'a demandé si nous avions eu affaire à une bande de voleurs. Ce mot de bande m*a paru un peu bien formidable pour l'aventure. Je ne crois pas aux Rolaudo et à leurs troupes : le gendarme, en Espagne comme ailleurs, a tué le brigand. Mais je crois qu'on improvise un vol tout comme une tragédie. Il y a des Pradel de grand cbemin. D'ailleurs, on sait le proverbe : L'occasion fait le larron.

On nous permettra bien de croire que ces aventuriers, habillés comme des ténors d'opéra-comique, ornés de couteaux et d'escopettes, n'avaient pas quitté Villa-Mejor pour le mince plaisir de se promener au clair des étoiles. Au demeurant, ce sont peut-être les meilleurs fils du monde. La veille, c'étaient sans doute d'honnêtes laboureurs ; ils le seront encore demain. Il s'agit seulement de ne pas fes rencontrer la nuit.

Nous marchions fort gaiement depuis une heure, par groupes ou à la file les uns des autres, lorsque l'un de nous s'avisa de demander à Desbarolles si nous étions loin encore d'Aranjuez.

— Penh I fit-il, c'est l'affaire d'une ou deux lieues!

— Quelles lieues ?

— Parbleu ! des lieues de France.

Ce fut une consolation, et la vitesse pouvant nous épargner du temps, nous nous mîmes à marcher comme des soldats en train de doubler une étape.

Une heure se passa. La conversation ne ralentissait pas.

— Eh bien? dis-je à Desbarolles.

— Aussitôt que vous verrez des arbres, ayez pour

certain que nous serons proche d'Aranjuez, répondit-il.

— Ces arbres, où sont-ils?

— Tout près d'ici.

La campagne autour de nous était nue, et je me mis à murmurer tout bas la chanson d'Elespuru :

L'Océan trompeur Couvre de vapeur

La dune.

Vois; à l'horizon Aucune maison,

Aucune.

Enfin, je distinguai une ombre incertaine amassée au bord de la route; je fis cent pas encore. C'étaient des arbres.

— Voilà des arbres! cria-t-on.

— Bien ! dit DesbaroUes, nous en avons à présent pour un quart d'heure.

On marcha une demi-heure, après quoi Boulanger se retourna :

— Y sommes-nous bientôt? demanda-t-il.

— Dès que vous entendrez le bruit d'une chute d'eau, c'est que nous serons dans le parc... le parc n'est pas à plus de dix minutes.

Au bout d'une autre demi-heure, nous entendîmes bruire dans la nuit une^ cascade qui couvrait d'écume son lit de pierres.

On se pencha sur l'herbe de la rive et on but l'eau limpide qui passait comme une flèche d'argent.

— Voilà qui est fait, dit Alexandre ; maintenant, DesbaroUes, dites-nous bien vite où est l'auberge.

— Davs la ville, à un petit qnart-lienre de la porte que nous allons franchir à Tinstant.

Aussi loin que la vue pouvait aller, on ne voyait rien qu'une avenue de grands arbres. Des vaches paissaient dans les prairies, faisant tinter leurs sonnettes.

On marcha une demi-heure encore, après quoi on rencontra les deux forts piiiersd'une porte absente.

— Parbleu ! s*écria Desbarolles, voici la première porte.

— Comment ! il y en a une autre ?

— Evidemment, puisque c'est la première.

— Et à quelle distance est-elle , cette . seconde porte?

— Ma foi, si je m* en souviens bien, elle doit être à une petite demi-lieue.

Personne n'osa demander à Desbarolles s'il s'agissait de lieues de France ou d'Espagne, et l'on se remit en marche.

Cette seconde porte que tous les yeux cherchaient, on ne l'aperçut qu'au bout de trente ou trente-cinq minutes. Elle se composait, comme la première, de deux grands piliers.

— Y en a-t-il une troisième ? dis-je à Desbarolles, qui parlait cette nuit-là comme cet Arabe dont il est question dans une des Scènes de la vie militaire de Balzac.

— Je ne crois pas, répondit-il en riant ; la ville est là-bus au bout de l'avenue.

— Et nous y serons ?

— Dans trois quarts d'heure.

•«-ffien sûrî

— Très-sûr.

Cette fois, c'était la vérité vraie* Au boat d'un pea moins d'une heure, un amas blanchissant de eonstin^tions se dessina dans l'ombre, et nous entrions dans Âranjuez.

L'auberge n'était pas loin; on ne mit guère que cinq minutes à réveiller le garçon, dix autres à réveiller le sommelier, dix autres encore à réveiller le camérier, et il fut enfin démontré que nous aurions un souper et des lits.

11 s'agissait seulement d*y mettre un peu de temps et beaucoup de patience.

Tous les garçons de cette posada s'appelaient Ma* nuel, et se réveillaient les uns les autres avec une discrétion pleine de soins.

Le premier Manuel que nous avions tiré du sommeil cogna à la porte du second Manuel comme applaudi»sent les beaux messieurs de rOpéra,dubout des doigts, mesurant ses coups et cherchant à faire peu de bruit.

Ce léger tapotement était accompagné d'un appel furtif doucement murmuré du bout des lèvres. La brise n'a pas de soupirs plus incertains et plus ten* dres.

Le second Manuel s'habilla lentement et passa au troisième Manuel , auquel il prodigua les mêmes ménagements.

L'un de ces Manuel auquel l'un de nous demanda le secret de cettediscrétlon^ nous répondit que lesbrusques réveils étaient ce qu'il y avait au monde de plus dangereux pour la santé ; il savait à ce sujet-là des histoires effrayantes qu'il ne nous raconta pas.

Quand on servit le souper, — un potage et un poulet froid, — Alexandre dormait le nez dans son assiette. On le poussa du coude, et il mangea comme mangent les somnambules.

A trois heures du matin, nous dormions les poings fermés.

L'Anglais que nous avions laissé à Tolède arriva le lendemain à Aranjuez, et nous raconta que la diligence avait été arrêtée par le timon de la voiture dont la pointe barrait le chemin. Le digne gentleman nous avait cru tous morts. Les mules de la diligence, sept à huit bétes endiablées, furent attelées au carrosse et l'arrachèrent de son trou pièce à pièce, roues par ci, panneaux par là.

Quant au mayoraï, à qui nous devions encore quatorze douros (soixante-dix francs), il ne s'avisa pas de venir les réclamer, et l'on ne sut jamais ce qu'il était devenu.

Le bruit de l'aventure, colportée 'par les gens de la diligence, courut bientôt dans Aranjuez. Le corrégidor vint nous rendre une visite et nous questionna. Au récit des accidents nocturnes de notre -voyage, il se gratta le menton et hocha la tête. Quant aux muletiers de la posada, ils prétendirent qtie nous avions eu affaire aux gardes de la reine, gens empressés à porter secours aux voyageurs. Il nous parut que ces muletiers calomniaient leur souveraine.

Plus tard, deux ou trois journaux français ordinairement bien informés affirmèrent, avec l'aplomb qui les caractérise, que les aventuriers de Villa-Mejor, si lestement accourus sur le lieu de l'accident, appartenaient au corps roval de la gendarmerie.

Si le brave général qui commande la gendarmerie espagnole. — un corps d'élite, — avait connaissance de ces articles, il pourrait bien intenter aux journaux français un procès en diffamation.

Âranjuez est le Saint-Cloud de Madrid, comme la Granja en est le Versailles. Le Tage, qui arrose la ville, fournit aux jardins de Teau en abondance. Ce ne sont que cascades et fontaines, bassins et canaux. Les arbres, rafraîchis par une constante humidité, atteignent une hauteur prodigieuse et peuvent rivaliser avec les plus beaux arbres de nos parcs royaux. A leurs pieds, l'herbe s*étend comme un tapis de velours vert. De longues avenues croisent en tous sens ces jardins immenses, semés de bois et de taillis, où la reine se livre aux plaisirs de la chasse. Un haras est à Âranjuez, forêt charmante entre des solitudes mornes.

A une heure, la diligence qui va d* Aranjuez à Madrid devait partir; il fallut enfin dire adieu à mes compagnons, tout prêts à continuer leur pèlerinage vers l'Andalousie. Je les quittai fort triste. Tout le plaisir était pour eux, et tout Tennui pour moi. Ils allaient vers le soleil et moi vers le brouillard.

Le jour oji je passai la Bldassoa, ils passaient le Guadalquivir.

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