‹ La vie erranteChapitre 2 sur 3 · MMM · texte numérisé non relu

MMM

Je n*ai pas la prétention d'avoir découvert Dives, pas plus que je n*aurai celle d'en écrire l'histoire. Cependant j'y suis allé, véritablement allé, et l'on sait bien des gens qui n'en veulent pas davantage pour inscrire une Amérique nouvelle au catalogue de leurs découvertes.

En conséquence, on me permettra bien de dire que Di?6s est situé en Normandie, à quelques lieues de Trottville, département du Calvados, arrondissement de Pont-l'Evéque, canton de Dozulé. Quand on parle d'un pays, encore faut-il bien dire où il habite.

On arrive à Dives par terre et par mer, ce qui permet aux touristes de voyager au gré de leur fantaisie* Ceux-là prennent la diligence de Caen, qui se sépare da chemin de fer de Rouen à Saint-Pierre-de-Louviers, et dépose les touristes au carrefour Saint-Jean» d'où il est toujours facile de gagner Dives, à pied ou en

voiture; ceux-ci continuent leur course en wagon jusqu'au Havre, sautent sur le bateau à vapeur de Trouville, prennent un cabriolet chez M. Leiièvre, et entrent avec fracas à Dives, deux heures après.

Voilà pour le passé et le présent. L'avenir promet un service régulier et quotidien du Havre à Dives, quand rétablissement de bains que la spéculation projette aura bâti son casino sur les dunes de Cabourg.

Les douceurs d'un voyage nocturne en diligence peuvent ne pas séduire toutes les imaginations, et peut-être est-il permis de n'en pas aimer les déliées, sans passer pour un fantaisiste exagéré. Je sais bien qu'on traverse par la voie terrestre une contrée magnifique, où paissent ces grands troupeaux de bœufs, chers à la Normandie : mais les ténèbres déj'obent les herbages à tout regard indiscret, et fallût-il braver les caprices du perfide élément, si redoutable aux cœurs parisiens, on en connaît qui préfèrent les aventures d'une navigation aux beautés d*un paysage qu'on ne voit pas.

Quand j'arrivai au Havre, la ville était pleine de ces barriques de sucre et de ces balles de coton qu'on voit éternellement se promener par les rues et sur les quais en conquérants. Le Havre est une ville peuplée de marchandises ; les hommes y sont à l'état d'accessoire. On en voit bien un certain nombre qui marchent avec une certaine apparence de liberté, mais ceux-là sont accompagnés de colis qui les surveillent. Ces balles de coton et ces barriques de sucre, qu'on rencontre partout, ont des maisons de campagne à Ingouville et à Sainte- Adresse, où elles passent Tété. Elles sont généralement très-riches, et vivent honnêtement en

famille. Quelques-unes cependant soupent chez Lether, qui remplit au Havre les fonctions du café Anglais et de la maison d'Or, à Paris.

Les rues du Havre étaient, en outre, sillonnées de bandes d'Allemands de tout sexe et de tout âge, qui attendaient le jour du départ, et trompaient leur oisiveté par des promenades sans fin sur les quais et le môle, d'où leurs yeux contemplaient la mer. Quelquesuns de ces émigrants conservaient encore le costume de leurs forêts natales, le gilet d'écarlate, la culotte de velours noir, serrée aux genoux par de grandes guêtres de cuir, la veste à boutons d'acier, le chapeau de feutre avec un rameau veil ; les hommes avaient la grande pipe à tuyau flexible, les femmes portaient, autour de leur tête nue, les longues tresses natées de leurs cheveux blonds. De petits enfants trottinaient sur leurs pas, regardant partout d'un air à la fois craintif et curieux.

On a remarqué que les jeunes soldats, — ceux-là qu'Alcide Tousez appelait des tourlourous» — marchaient en se tenant accrochés par le petit doigt. Pourquoi le petit doigt ? Aucun philosophe ne l'a jamais su. Les Allemands et leurs Allemandes se promènent plus simplement, aux bras les uns des autres ; mais les Allemands d'une part, et les Allemandes de l'autre, et tous sur une même ligne, comme des grenadiers à la parade, sans que les deux sexes se mêlent jamais...

Chaque âge a ses plaisirs,

dit le poète.

Ces rangs inflexibles ne s'ouvrent que devant les barriques de sucre et les balles de coton. A tout seigneur tout honneur.

Le CastùTy sur lequel une douzaine de voyageurs avaient pris passage, agita ses nageoires vers neuf heures du matin, et mit le cap sur Trouville. Malgré son nom d'amphibie, le Castor est quelque peu paresseux. Il navigue comme un bateau qui n'est pas pressé et qui sait que personne ne l'attend. A cette époquelà, — on était au mois d'avril, — Trouville se repose. Trouville n'a pas alors d'autres habitants que ses habitants, c'est-à-dire, personne, ou peu s'en faut. Les pécheurs sont en mer et ne rentrent chez eux que pour embrasser leurs femmes, et voir si leurs enfants grandissent, ces enfants qui multiplient autour des cabanes les plus pauvres. Quelques marchands se promènent, regardant leurs voisins. Les plus actifs, ne voulant pas perdre les douces habitudes du négoce, se déguisent en clients, et s'achètent à eux-mêmes quelques marchandises, qu'ils replacent secrètement dans les tiroirs. Un douanier dort sur le quai.

Cependant la ville semblait se réveiller; Trouville sommeillait depuis cinq mois. Quelques aubergistes, debout sur le seuil de leurs établissements vides, regardaient le ciel d'un air joyeux. Ceux-là ouvraient les fenêtres closes, d'autres chassaient le sable apporté par le vent de mer sur leur porte abandonnée. Tous se frottaient les yeux. Le printemps était venu, — le printemps, ce courrier des baigneurs.

Un commissionnaire, médaillé par la municipalité de Trouville, et engraissé par un long repos, sauta sur mes bagages.

— Où va monsieur? dit-il de l'air majestueux d'un administrateur dans l'exercice de ses fonctions.

— Monsieur va chez Lelièvre.

— Quel Leiièvre 1

— Il y en a donc plusieurs î

— Il y en a deux : Leiièvre de V Hôtel de Dieppe^ et Leiièvre de YHôtel de France.

— Je vais chez Leiièvre qui a des voitures.

— Alors suivez-moi... Leiièvre est un fameux lapin !

déplorable effet de la littérature ! où l'on cherche la sainte hospitalité, c'est un calembour qui vous aecneille !

Leiièvre donnait à déjeuner à deux ou trois de ses amis ; il achevait un plat d'anguilles, et commençait un plat de tripes à la mode de Caen : en Normandie, on déjeune toujours... Cependant, il consentit à boucler les harnais d'un cheval blanc aux brancards d'un tilbury jaune, et nous partîmes.

La route suit quelque tempci les bords de la Touque, et traverse le village de ce nom. Le village et le paysage étaient constellés de bonnets de coton blanc : bonnets dans les herbages, bonnets aux fenêtres, bonnets sur terre, bonnets sur mer; tous en coton et tous blancs. Il serait plus facile de rencontrer un bonnet de coton blanc sans mèche qu'un Normand sans bonnet de coton. Le bonnet est du féminin et du masculin; c'est le chapeau des hommes et la coiffe des femmes. C'est laid, mais universel. On se souvient de ce roi d'Yvetot et de la chanson qui en raconte l'histoire :

Et conronné par Jeanneton p'an simple bonnet de coton.

Pour couronner son roi, Jeanneton s'était retiré le bonnet de la tête.

Eh bien ! le croirail-oa ? malgré le bonnet de cotou blanc, il y a des Normandes qui réussissent à rester jolies.

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,

a dit un poète.

On a vu des Normands sans souliers : on n'en a jamais vu sans bonnet de coton.

La route qui conduit de Trouville à Dives traverse un pays magnifique, semé de maisons rustiques, autour desquelles les pommiers ouvrent leurs petites fleurs, neige odorante du printemps. Les bœufs dorment dans les prés, et quelque bonne femme file au seuil de son jardin. Quand on monte sur les hauteurs, on voit à Thorizon les nappes vertes de l'Océan. Quelques hameaux, trahis par des volées de pigeons blancs, sont tapis dans le creu?^ des vallons, au milieu des haies, d'où sort un léger bruit de source, babillant sur le gravier.

Il faisait chaud, et la route était déserte. Tout à coup, au détour d'une colline, le cocher me poussa du coude.

— Monsieur, dit cet automédon, voilà Dives.

Je regardai. Un paysage éblouissant se déroulait sous mes yeux. La vallée d'Auge s'ouvrait à mes pieds, comme une immense coupe, faite d'une seule émeraude. Des îles de pommiers en fleurs et de gros poiriers piquaient cet océan de verdure, qui fuyait de plaine eu plaine, jusqu'aux falaises de Lion-sur-Mer. Le lourd clocher de Dives montrait l'emplacement du village, séparé de Gabourg par la rivière aux plis d'argent, et, par-dessus les dunes, les lames blanches

de l'Océan se courbaient en forme de croissant. Une lamière blonde couvrait cette terre enchantée; des bœufs fauves, pareils à des insectes, erraient dans les vastes prairies, çà et là dorées par le soleil ; de minces filets de fumée ondulaient entre les feuilles des arbres, et l'on entendait, sous l'ombre des bosquets, groupés autour d'invisibles chaumières, un doux bruit de chants d'oiseaux mêlés à de petits cris d'entants.

Un quart d'heure après, le tilbury de M. Lelièvre roulait avec orgueil sur les galets de Dives. Au bout de la rue, et presque en face l'une de l'autre, s'ouvraient les portes rivales des hôtels de Londres et de VÉpée royale. Les deux hôtelières étaient en présence, s'observant du bonnet; celle-ci grasse, celle-là maigre. Tels autrefois les Montaigu et les Capulet se mesuraient du regard.

— M. Collin? demandai-je à ma voisine de droite.

— M. Gollin?... Attendez donc... Un monsieur de Paris ?

— Oui, madame.

— Il mange chez nous.

— Très-bien. Et il demeure?

— Chez la mère Moisy.

— C'est parfait. Et la mère Moisy, où loge-t-elle, s'il vous plaît ?

— Là-bas, sur la route, à droite, la première grande ferme à gauche.

Un coup de fouet et un temps de galop conduisirent le tilbury à la ferme de la mère Moisy, qui épluchait des épinards, en compagnie du père Moisy et du fils Moisy. Une chienne noire et folâtre trottait à travers

les plants de légumes^ et vint à la rencontre du tilburf, en remuant la queue.

— M. CoUin? madame...

— M. Collin? il est sur les dunes.

— Y a-t-il une chambre par ici ?

— Il y en a cinq.

— J'en prends une.

— Entrez, monsieur... Monsieur choisira.

Je poussai la porte à claire-voie, et je me trouvai au milieu de la famille Moisy. La chienne sauta sur mes jambes, Tenfant grimpa sur mes genoux : la connaissance était faite.

— Quelle magnificence ! me disais-je, en suivant la mère Moisy, de pièce en pièce, dans la ferme. Un cabinet de travail, orné d'une table en bois de sapin^ cinq chambres à coucher, une salle à manger tapissée de lithographies : les prodigalités de Sardanapale sont dépassées !

La première chambre où m'introduisit la mère Moisy était meublée d'une armoire dont les deux battants, en bois du nord, fermaient l'une des extrémités; d'un lit à rideaux de camaïeu, d'une petite table sui*^ montée d'une petite glace et de deux chaises en paille. Une lucarne, ménagée en face de la porte, ouvrait sur un jardin, où quelques poules faisaient l'école buissonnière^ Les malles posées à terre, on avait trois pieds carrés de dalles pour la promenade. Un portrait de l'Amérique, coiffée de plumes de perroquet et armée d'un arc, décorait le mur. Au pied du lit, on voyait un crucifix avec un rameau de buis bénit.

Les rideaux du lit représentaient une fête de village à la manière de Téniers. Ces pastorales et la comme-

dite de Tarmoire, où l'on pouvait serrer les hardesi me séduisirent.

— Je reste ici, dis-je à la mère Moisy,

La mère Hoisy s*en alla. La mère Moisy, je m'en aperçus plus tard, était, à sa manière, une personne d'un grand sens. Solide comme une cariatide, avec des traits dont la pureté sculpturale augmentait encore l'expression calme et placide de sa physionomie, elle parlait peu, agissait beaucoup, et se montrait toujours de bonne humeur. La formule constitutionnelle du régime représentatif était en complet désarroi chez elle : la mère Moisy régnait et gouvernait. Quand elle avait dit : — Il fait beau, le père Moisy se hâtait de répondre : — Très-beau. Mais si elle reprenait : — Il fait froid, le père Moisy ajoutait immédiatement : — Très-froid.

Le fils Moisy, petit bonhomme de quatre ou cinq ans^ imitait le silence maternel. Quand il s'amusait à décapiter des fleurs, c'était, comme Tarquin, sans parler. Il riait tout seul, et, comme le trappeur de Cooper, sans bruit. On ne l'entendait jamais que le matin, quand on le débarbouillait; mais alors il criait en une seule fois pour vingt-quatre heures. Au premier cri, Collin sautait à bas du lit.

— Bon ! il fait jour, disait-il, on débarbouille Pierrot.

Le caractère de la chienne, — Diane, — était d!avoir faim. Elle abusait de son caractère. Pierrot ne se rappelait pas avoir mangé une tartine tout entière.

Aussitôt que mon hôtesse se fut retirée pour vaquer aux soins du ménage, je débouclai ma valise pour

changer de costume et serrer le linge et les vêtements dans l'armoire.

— Fameuse armoire! murmurai-je... Voilà qui est plus commode qu'une commode : on y mettrait un trousseau.

La malle vidée, j'ouvris l'armoire.

L'armoire ouvrait sur une échelle.

Pas de rayons, pas de planches, mais une échelle qui conduisait dans un galetas.

— Où diable la trahison va-t-elle se nicher! m'écriai-je en refermant l'armoire.

Le lit n'imitait pas l'armoire; sous la courte pointe à personnages, il y avait de vraies couvertures, de vrais draps et de vrais matelas.

La table non plus ne mentait pas; elle n'avait pas de tiroir, et le faisait voir.

Mon ami CoUin était sur les dunes. Pour arriver aux dunes, il faut traverser la Dives sur un affreux pont de bois, passer devant Cabourg et s'enfoncer dans la plaine à droite. La chaîne des dunes sépare TOcéan de la vallée.

Du sommet de ces dunes, la vue embrasse une immense étendue de mer. Des voiles et des panaches de vapeur passent à l'horizon. La côte, formée de dunes et de falaises, se courbe en croissant^ que terminent les caps d'Antifer et de Ronfleur. Si Ton se tourne du côté de la terre, le regard plonge jusque dans les perspectives lointaines de la vallée d*Auge, que protège un cercle de collines vertes, évasées comme les lèvres d'une coupe. Sur le premier plan, et couchés dans l'herbe, voilà Dives et Cabourg : là, le vieux clocher et l'église gothique, crénelée comme

ane forteresse, avec ses trois nefs et ses portails où l'ogive fait courir ses rinceaux de feuillage ; là, l'église neuve et le clocher blanc. La rivière glisse entre ses rives plates et limoneuses, et cherche la mer. Derrière un pan de collines, là-bas sur la c^te, entre Villers et Dives, cette pointe verte, c'est la pointe d'Houlgat, d'où Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, regardait le départ de la flotte qui allait à la conquête de l'Angleterre.

La magnificence de ce spectacle au soleil couchant défie tous les pinceaux. L'œil en perçoit les beautés, mais la plume ne peut en rendre les suavités et les délicatesses. La mer est ravée de bandes d'or où frissonnent des lames de feu; une lumière plus douce couvre la vallée, et rit sur les briques rouges et les ardoises aux tons gris. Des nuages couleur de pourpre s'enflamment dans le ciel, lavé de tons verts et orangés ; l'ombre des dunes s'allonge dans la plaine et descend vers la rivière, dont les eaux tranquilles ont l'éclat métallique de l'acier fondu. Le faîte des peupliers et des collines baigne dans la lumière, tandis que déjà la clarté s'efface des prairies, où la silhouette errante des troupeaux disparaît dans la naissante obscurité du soir.

Les chariots crient dans les chemins, les paysans suivent à pas lourds les sentiers amis qui mènent au village; les pêcheuses de crevettes, jambes et pieds nus, la perche sur Tépaule, abandonnent la plage où le flot monte , et regagnent les dunes lentement. La chaleur du jour tombe, et le vent de la nuit se lève. On n'entend plus dans le chaume que les alouettes, qui gazouillent et s'appellent. Une sérénité profonde

s'étend sur ia campagne, qui semble saluer d*uii sourire l'heure tardive du repos.

De Tun de ces sommets déserts, la vallée se présente aux yeux ravis comme un décor d'Opéra. On dirait qae la main capricieuse d'un artiste a posé là ces deux clochers, et dessiné à leur ombre les massifs de mw^ sonnettes qui éparpillent leurs toits dans la prairie*

Entre la Dives et la mer s'amincit une langue de terre, couverte de bruyères, d'épines et d'ajoncs, et que peuplent des tribus vagabondes de lapins ; reliée aux dunes par un isthme étroit, cette presqu'île offre, dans toutes ses parties désertes, des points de vue qui séduisent tour à tour. Devant, c'est la mer ; derrière^ c'est le panorama de la vallée, avec ses villages. On ne se lasse pas de voir et d*admirer. Quel spectacle pour un peintre ! quelle solitude pour un rêveur!

Vous souvient-il de cette promenade fantastique qu'un hôtelier de Bouc, en Provence, fit faire à Méry au travers des monuments invisibles de sa ville imaginaire ? Eh bien ! cette promenade, je l'ai faite sut* les dunes de Dives, en compagnie de mon ami CoUia.

Au moment de mon arrivée, il traçait du bout de sa canne un jardin anglais dans les plis du sable. Un bonhomme le suivait, plantant des piquets. Gollin jeta sa canne et vint à moi.

— Pardieu! dit-il, vous arrivez à propos; je vais vous faire voir le Casino.

Et grimpant comme un chamois sur les dunes, il s'arrêta au centre d'un plateau.

— Voilà! reprit-il.

J'étais au pied d'une bigue, portant à son extrémité un chiffon de cotonnade rouge, effilé par le vent.

— Là, sont les ailes; ici, la porte d'entrée; à droite, les salles de jeu; plus loin, la salle de bal; à gauche, le restaurant, ajouta-t-il : tout a été prévu, les dégagements sont nombreux et les ornements du meilleur goût. Voici la terrasse qui descend sur le rivage par un plan incliné. Nous avons un manège : voulez-vous le voir?... il est superbe.

Et Collin se met à courir... Je le suis, et je me trouve sur les bords d'une immense excavation, fermée par un cercle de dunes.

— Regardez quelle étendue... les écuries sont là, les gradins tournent autour du manège ; on retourne au Casino par cette avenue de sapins, une autre mène à la laiterie. Elle est charmante, cette laiterie ; quelque chose comme un chalet avec des sofas, un souvenir de Trianon. Venez.

Et Collin reprend sa course. Je cours avec lui et j*atteius une éminence sur laquelle flotte un drapeau jaune.

Tandis queje cherche la laiterie, Collin se retourne.

— Là-bas, sur ce sommet, vous voyez l'Observatoire, dit-il.

Je voyais une banderole bleue.

— A côté est le gymnase pour les enfants; il est admirablement situé, dans un creux, à l'abri du vent. Un pavillon est auprès pour les grands parents, un pavillon chinois du plus joli modèle. Il faut que je vous montre ça.

Et Collin me montre un ravin circulaire avec un monticule à côté.

— Sur la même ligne, mais à quelques centaines de pas du Casino, ce grand bâtiment dont vous admirer

les vastes proportions, c*est Thôtel ; il est ménagé pour donner du logement à cinq cents personnes. De la terrasse qui tourne autour de ce magnifique édifice, le plus beau qu*on ait encore élevé en France, la vue s'étend sur la mer et sur la vallée. Admirez, mon ami, admirez Téiégance de son architecture.

J*admirais, dans ce moment, les jeux de quelques lapins folâtres qui se divertissaient dans la bruyère.

— Cet immense bassin est préparé pour les baigneurs à qui le choc des lames ne convient pas; la mer y entre et en sort par un chenal ; on y descend par des gradins en pente douce.

Le doigt de Gollin me faisait remarquer un trou circulaire rempli d'épines.

— Et tout autour de ces aménagements si commodes, voyez avec quel art on a su distribuer les quinconces, les boulingrins, les avenues, les bosquets. Que d*ombrage et quels frais jardins! Ce n'est pas tout, reprit-il, nous avons des écuries pour cent chevaux et des remises pour cinquante voitures, tilburys, calèches, briskas, chars-à-bancs, phaétons. La salle de théâtre, une bonbonnière, occupe ce pavillon, à l'extrémité de ce corps de logis...; les cabinets de lecture sont derrière...; là est la bibliothèque. Remarquez comme elle est bien située..., tout à l'extrémité de la galerie qui conduit à la salle de concert.

Et Collin, se croisant les bras, regardait la plaine et les dunes où le vent du soir frissonnait parmi les épines.

Je m'assis par terre.

— Çà, mon cher, lui dis-je, on montre aux voyageurs, en Egypte, les ruines de villes fameuses qu^

n'existent plus; vous, ami du progrès, vous faites voir aux touristes les magnificences de cités qui n'existent pas encore ! c'est mieux !

— Comment^ qui n'existent pas ! s'écria Collin dans un vif mouvement d'indignation. Qu'est-ce donc que cela, s'il vous plaît?

Et tirant un plan de sa poche, il l'étala sur le sable.

^ Homme de peu de foi, reprit-il, vous avez regardé avec les yeux de la chair, regardez avec les yeux de l'esprit !

El, du doigt indicateur , il me montrait des dessins rouges sur un papier blanc, coupé de lignes vertes. C'était le plan du futur établissement de bains et du Casino de Dives, tel que l'a conçu la Société thermale.

Tout y était : l'hôtel, l'observatoire, le jardin anglais, les pavillons, le gymnase, la laiterie, les kiosques, le manège, le restaurant, les avenues. L'établissement était 'admirablement conçu dans son ensemble et ses détails, et, pour être sans rival en Europe, il ne lui manquait que d'exister.

— Avant deux mois le Casino sera debout, dans un an rétablissement existera! s'écria Collin avec l'enthousiasme de la conviction.

Des bandes d'ouvriers qui travaillaient sur les dunes semblaient donner raison à cet enthousiasme ; sous l'effort de leur pioche, on voyait se dessiner les avenues et courir les lignes du Casino.

Cependant la nuit se faisait. Il fallait songer à regagner Dives.

— Vous avez vu Lendtre, me dit Collin, vous allez voir Colbert.

Et, reprenant la canne savante avec laquelle il dessinait les jardins sur le sable fin des dunes, il entra dans une baraque, où il procéda avec la gravité d'un ministre des finances à la paye des ouvriers.

Quand nous passâmes devant Cabourg, le village prenait le frais sur la route qui va de Dives à Troarn par Varaville. On voyait là beaucoup de femmes et beaucoup, d* enfants, mais peu d'hommes et presque tous vieux. Les frères et les maris naviguaient dans la mer Noire et la mer Baltique, à bord des navires de l'État. Une pauvre vieille passa près de nous, tremblant de fièvre et traînant par la main un enfant de cinq ans. Elle portait sur l'épaule un paquet d'épines avec lesquelles elle allait faire cuire quelques petits poissons, des équilles, ramassées dans le sable. La mer fournit le dîner quotidien à toutes ces misères. Quand la mer ne fournit rien, on ne dîne pas. L'enfant pleure, la vieille mendie.

Une fille sortit d'une cabane, un pot de grès à la main. Elle allait puiser de Teau à la fontaine, comme une nymphe dans la poésie antique. Elle était jeune et jolie, et marchait lestement. Deux petites filles couraient pieds nus sur ses pas. Le père était mort ; la vieille mère était infirme, et la fille aînée, elle avait dix-sept ans, restait seule à la maison pour nourrir quatre enfants et sa mère.

Les enfants étaient roses. La sœur aînée était maigre.

C'est qu'il fallait travailler beaucoup et manger peu.

66 lever ayant le jour et se coucher tard ; ce paiu quotidien que rhomme demande à Dieu dans ses prières, elle ne Tayait pas toujours^ et quand la pèche ne Je lui donnait pas, la charité ne le lui prétait guère.

Un paysan portant sa bêche s'assit sur une borne. Avait-ii quarante ans, en avait-il soixante? c'est ce qu'il était impossible de deviner sous Tinextricable réseau de rides qui mêlaient leurs sillons sur sa peau couleur d'acajou.

— Eh ! bonjour, père Giraud, lui dit un voisin ; la clôture est-elle finie?

— Elle va l'être ; encore quatre coups de pioche et les bœufs ne passeront plus.

— Ça vous fera une belle pièce de terre, père Giraud.

— Eh, dame ! je ne la donnerais pas pour dix mille francs, foi d'honnête homme !

Le père Giraud avait eu un lopin de sable dans le partage des biens communaux. Il l'avait tant remué, tant fumé, tant bêché, tant retourné, que de ce lopin de sable il avait fait un herbage.

Le père Giraud avait six mille livrés de rentes en terres. Il dépensait cent écus par an.

— Prodigue! disaient les sages de Tendroit.

Un homme célèbre, M. de Balzac, a écrit l'histoire des paysans dans un livre fameux. Mais combien de traits encore n'ont pas pu trouver place dans les œuvres de ce vif et profond observateur, qui savait mettre à nu le cœur humain ! Ce n'est pas lui qui eût chanté les vertus champêtres de convention et la candeur idéale des villageois !

Entre autres historiettes où cette candeur et ces vertus éclatent dans tout leur jour, en voici deux qui portent avec elles leur enseignement.

Un paysan riche de Cabourg vendait du lait ; une pauvre femme de l'endroit, qui nourrissait quatre personnes du produit de sa pêche, en achetait tous les matins pour un sou. C'était le seul aliment que sa fille malade pût avaler. Depuis dix mois, chaque matin, elle donnait le sou, terrible dépense pour sa pauvreté.

Un jour, elle arrive avec son écueile; le paysan la remplit de lait et tend la main.

— C'est que... je n'ai pas mon sou, dit la pauvre femme.

— Hein! murmure le paysan, qui lève la tête.

— Le temps était mauvais, je n'ai rien péché, répond la pauvre femme ; demain je vous donnerai le sou.

— Alors, demain je vous donnerai le lait, répond le paysan.

Et retirant l'écuelle des mains de la pauvresse, il en verse le contenu dans la jatte.

Autre trait, même avarice.

Une marchande de crevettes s'arrête à la porte d'une auberge du pays. La maîtresse de l'auberge sort.

— Combien toutes ces crevettes? dit-elle.

— Six sous, madame, répond la femme.

— Six sous ! c'est pour rien ! vous faites là un terrible métier... Travailler toute la matinée, quelque temps qu'il fasse. . . ; marcher les jambes dans l'eau et

la plaie ou le vent sur la tète, et gagner six sous, c'est dur!

— Il faut bien vivre, ma bonne dame, et puis on a un enfant à nourrir..., ça donne du cœur.

— De belles crevettes comme ça pour six sous ! Vous allez donc à la mer tous les jours?

— Oui, madame, tous les jours, deux fois.

— Eté comme hiver ?-

— Dame ! oui, on mange en toutes saisons.

— Pauvre femme! s'exposer au froid, à la neige, aux bourrasques, pour six sous! quelle misère !

— Âh ! quand la pèche donne, on ne se plaint pas.

— D est certain que vous avez là de jolies crevettes. Tenez, ma brave femme, je les prends toutes. Voilà votre argent.

— Merci, madame.

La pêcheuse compte l'argent.

— Madame, reprend-elle, vous vous êtes trompée ; il me faut six sous et il n'y en a que cinq.

— Eh bien ! cinq sous, c'est assez... vos crevettes ne valent pas davantage ! Six sous ! comme vous y allez! Il faut donc se ruiner, à présent... Partez, ma bonne, vous n'aurez rien de plus !

Et l'hôtelière emporte les crevettes en grondant.

Voilà pour l'avarice, voici pour la cupidité.

Un habitant du pays avait loué à la commune un lot de terrain, une bannée^ comme on dit en Normandie, pour s'y livrer au plaisir nocturne de la chasse. Cette bannée lui avait été adjugée pour trois ans, au prix d'un franc par an, vingt sous ! L'homme avait creusé une mare et bâti une cahute sur sa bannée, et, peu-

daat les rudes nuits d'hiver, il venait y tuer des canards.

Il arriva que, pour faciliter les travaux en cours d'exécution, les entrepreneurs du Casino se servirent d'un petit coin de ce lopin de terre. Le propriétaire laissa faire, puis un matin il se présenta, son bonnet de coton blanc sur Toreille et la pipe à la bouche.

— Voilà de beaux travaux, dit-il ; ah ! pour être beaux, ils sont beaux et bien construits, et bien entendus.

— Ajoutez, père Pacot, répondit l'entrepreneur, qu'ils seront très-utiles au pays.

— Ah! pour ça, oui; mais ça n'empêche pas que vous n'ayez empiété sur ma bannée.

— Un petit coin, pour y jeter quelques charretées de sable.

— Petit coin tant que vous voudrez, mon bon monsieur; mais vous me devez une indemnité.

— Pour cette bannée que vous payez un franc par an ?

— Qu'importe le prix. Elle est à moi, c'est mon bien.

— Voyons, ne chicanez pas, vous aurez vingt-cinq francs.

— Je n'ai pas donné mon consentement, moi. Vous êtes sur ma terre.

— C'est bon, on vous donnera quatre pistoles.

— Je ne dis pas ; mais c'est tout de même vexant de voir des charrettes qui défoncent une pièce de terre qu'on a payée de son argent.

— Oh ! père Pacot, trois francs en trois ans !

-^ Et les canards ! voilà deux ans que j*y tire des coups de fusils ; quatre cent cinquante pauvres bêtes à un franc pièce, ça fait quatre cent cinquante francs, une jolie somme, mon bon monsieur, et qui fait vivre toute une honnête famille.

— Vous chasserez toujours, père Pacot ; voyez, on ne touche ni à la mare ni à la cahute.

— C'est vrai, comme il n'y a qu'un Dieu, mais le reste est à moi aussi et ça me donne droit à une indemnité.

Indemnité ! indemnité ! c'était le cheval de bataille du père Pacot. A tout ce qu'on lui disait, il répondait : Indemnité ! Peut-être aurait-il accepté comme une indemnité suffisante la valeur de sa baunée, calculée sur le prix des herbages.

L'auberge de la mère Lermois, à l'enseigne de YÉpée royale^ est une de ces auberges comme on n'en rencontre plus que dans les chapitres des vieux romans. Les armoires et les buffets sont en bois de chêne ou de noyer bien reluisant; la cheminée est ample, large, et propre à cacher une compagnie de chasseurs sous son manteau hospitalier ; de longues poutres noires soutiennent le plafond; la vaisselle, bien frottée, pend accrochée le long des murailles; la broche tourne devant un grand feu. Une ravissante fontaine en faïence de Rouen est dans sa niche, entre deux bahuts ; près de cette fontaine, et sur une planchette, la vue est égayée par quelques pots et des figurines en faïence du plus joli modèle. Les casseroles mijotent, le feu flambe, et la mère Licrmois va, vienti circule et gourmande la maison ; elle a un mot

pour tout le monde, et sa langue est prompte à la réplique. Une cour intérieure sépare la cuisine et la salle à manger des communs ; une galerie à jour, avec son escalier de bois, occupe un des côtés de cette cour. Sur cette galerie ouvrent les chambres des voyageurs. Les poules gloussent dans la cour ; les canards, insoucieux de la broche qui les attend, barbotent dans un ruisseau ; un cabriolet est dans un coin, un char-àbancs sous le hangar ; des bâts et des harnais sont suspendus aux piliers ; quelques outils gisent au pied d'un mur; des plantes parasites fleurissent sur la margelle des toits, Therbe encadre les pavés raboteux. Quand un coup de soleil éclaire cette cour d'un vif rayon, elle arrête et séduit l'œil; il y retrouve tout ensemble la vie et la couleur.

L'enseigne orgueilleuse de l'auberge est chère au cœur de la mère Lermois. Les archives de VEpée royale conservent la signature de Louis XV ; de grands seigneurs ont dormi sous son toit. Au temps où les eaux de Brucourt attiraient la noblesse de Normandie, les gentilshommes avaient leur logement à VEpée royale. C'était encore, en automne, un rendez-vous de chasse. Les dames de la cour y venaient chercher uu air pur, pour réparer leur santé altérée par les veilles et les soupers de Versailles. A cette époque-là, la science médicale regardait les eaux de Brucourt con\me le complément obligé des bains de mer. Le matin, on s'exposait aux coups de lame, l'après-midi on avalait quelques verres de la source de Brucourt, dont les eaux ont la saveur et, dit-on, la vertu, des eaux ferrugineuses de Vichy.

Les splendeurs royales de Versailles sont mortes.

les splendeurs de Brucourt sont passées : cependant^ la source coule toujours.

L'église de Dives, avec ses trois nefs du style ogival le plus pur, ses. portails couronnés de rosaces, son clocher carré et ses larges proportions, indique assez quelle importance avait jadis le bourg de Dives. Elle appartient, par sa construction, à l'architecture du treizième siècle, et peut être classée parmi les monuments les plus curieux de la Normandie, si riche cependant en monuments de toutes sortes. Mais les dalles de l'église sont effondrées; les voûtes, abîmées par le temps et l'humidité, s*écaillent par place et laissent voir à nu leurs ossements de briques disjointes. Les fines sculptures des portails et des rinceaux, les nervures des chapiteaux et des croisillons, les gargouilles attachées aux combles sont ébréchées. La ruine envahit Téglise et la menace.

Le lendemain de mon arrivée à Dives, c'était jour de foire à Dozulé, chef-lieu du canton. Toutes les voitures du pays étaient retenues. On eut grand'peine à nous procurer un méchant cabriolet à quatre places ; mais Normand était là, et quand Normand se mêle d'une chose, il faut qu'elle se fasse.

Normand est le vétérinaire de l'endroit ; il sort des lanciers de la garde royale. Normand a accompagné Charles X à Cherbourg. Quand la troupe fidèle de ces vieux serviteurs de la royauté fut licenciée, le vétérinaire vendit son fourniment et son cheval, ramassa tout ce qu'il avait d'argent, convertit la somme en or {six mille francs, à peu près), prit avec lui un camarade, rentra dans Paris et mangea bravement sa fortune en quelques jours.

— Il fallait voir comme ça roalait 1 nous disaiHl. Normand était à la pointe du jour à la porte de la

mère Moisy. Le cabriolet jaune était attelé d'une jument brune et boiteuse, qu'il appelait la Biche. Le harnais» tout cassé, tenait çà et là par des bouts de ficelle. La Biche avait la tête brune, la crinière ébon* riffée, le flanc maigre, la queue pelée, Tœil à deoiiclos.

-^ Hum ! fit Collin en la regardant.

— Ah ! vous croyez! s'écria Normand, qui comprit la signification de ce coup d'oeil ; eh bien ! vous allez voir... Montez seulement.

Nous montâmes.

— Eh ! la Biche ! reprit Normand.

La jument se redressa et secoua la tête ; elle avait alors dans le mouvement et la pose quelque chose de vif qui nous étonna.

— Eh I sauvons-nous ! ajouta Normand en lâchant les rênes.

La Biche partit au grand trot.

En dix minutes elle avait fait une lieue.

— Voilà la Biche ! reprit Normand, en posant de côté son feutre gris. Que dites- vous de ces allures ? Et c'est toujours comme ça.

— Quel âge a-t-elle ?

— On n'en sait rien ! mais ces bêtes-là, voyez-vous, c'a du sang dans les veines ! quand ça s'arrête , c'est que c'est mort. Elle fait ses petites douze lieues par jour, quelquefois plus ! Dame ! il faut vivre ! Eh ! sauvons-nous !

Lorsque Normand avait dit : Sauvons-nous ! il fallait courir. La bête le savait et partait comme une flèche.

En sa qualité de vétérinaire, Normand connaissait tout le monde et toutes les maisons ; il connaissait aussi tous les chevaux et tous les bœufs. Bipèdes et quadrupèdes ne passaient pas sans attraper un salut ou un mot.

— Eh ! bonjour, père Loriot ; ça va bien chez vous?

— Voilà la jument du gros Pierre ! . . . Mauvaise bête, (a mange plus que ça ne vaut.

— Mes compliments à votre homme^ m'ame Lambert... Le petit pousse-t-il bien î

— Oh! oh! le cheval du vieux Grignon I... voilà quinze ans que je le connais. C'est du fer que cette béte-là !

— Tiens I il n'y a plus de bœufs dans les^ herbages du père Futant ?... Faut croire qu'ils étaient graissés.

Le verbe graisser est certainement le verbe dont on se sert le plus fréquemment dans toute la vallée d'Auge et dans le Cotentin. Il fait le fond de la langue. Tout y graisse^ bètes et gens. Toute l'industrie du pays et toute son agriculture se réduisent à graisser les bœufs. Le métier ne demande pas une forte tête, mais il exige un vigoureux estomac.

On a un champ, c'est-à-dire un herbage ; il a une superficie de tant de bœufs. On calcule, en vallée d'Auge, non pas en hectares ou en arpents, mais bien par la quantité de têtes de bétail qu'une pièce de terre peut nourrir. Il y a, par conséquent, des terres de trois bœufs, de dix bœufs, de cent bœufs. La quantité n'implique pas toujours l'étendue. C'est aussi une question de fertilité. Le propriétaire achète des bœufs maigres, et les met dans son herbage} L'herbe du bon Dieu pousse, la pluie et le soleil aidant ; les bœufs

mangent et graissent, et le propriétaire attend au cabaret qu'ils aient assez d'embonpoint pour les vendre au marché.

Ce n'est pas plus difficile que ça : on ne touche jamais aux prairies, et la saison se charge de les faire fructifier ; mais encore faut-il bien tuer le temps et employer ses loisirs. En conséquence, on fait élection de domicile au cabaret ; ou déjeune longtemps, on dîne beaucoup ; on avale par-ci par-là quelques morceaux sur le pouce entre les repas pour entretenir l'appétit ; et, dans les intervalles, on boit souvent.

Quand on n est pas herbager en Normandie, il faut être aubergiste. La cuisine y est en permanence. On ne vide les verres que pour remplir les brocs. Si Ton vend des bœufs, c'est au cabaret ; si Ton achète des bœufs, c'est au cabaret. La cabaret est la Bourse . Si Ton se rencontre, c'est pour entrer au cabaret ; si l'on part, on entre au cabaret ; si Ton discute, on entre au cabaret; si Ton arrive, on s'embrasse au cabaret; si l'on pleure, on se console au cabaret. Le cabaret consomme ce que Therbage produit. On ne saurait parler sans boire. Comme en Belgique on offre une chope de bière à son voisin, en Normandie on offre une tasse de café au passant. Le café coule comme de l'eau. Un jour de marché, il n'est pas rare de voir les fermiers et les maquignons avaler quinze ou seize tasses de café. On en connaît même qui, dans les grandes occasions, en absorbent vingt-cinq ou trente. Le café aide aux transactions ; mais ces sortes d'opérations commerciales sont encouragées par les demoiselles du Calvados.

Honni soit qui mal y pense ! Il ne s'agit ici ni de

Paphos, ni de Cythère : les demoiselles du Calvados sont des petits verres très-grands, qui contiennent à peu près la valeur de deux ou trois verres à liqueur ordinaires. On ne saurait se souhaiter le bonjour, ou conclure un marché, sans prendre une demoiselle du Calvados, pleine jusqu'au bord de cognac ou d'eaude-vie de cidre. Les vingt tasses de café ont donc pour compagnes sept ou huit demoiselles du Calvados.

En Normandie, les estomacs sont doublés de zinc, et les gosiers à l'épreuve du feu. À la fin d'un repas, l'usage veut que les convives prennent le café, le pousse-café, la poussette, la rincette et la sur-rincette. Et les Normands y résistent de père en fils I

Le chemin qui va de Dives à Dozulé passe par Brucourt. La fontaine est sur la gauche, à quelques centaines de pas, dans un creux voilé de grands arbres. On y arrive par une avenue bordée de frênes et d'ormeaux. Ce petit coin de terre est vert et frais comme un paysage de Troyon. La source sort du rocher et tombe dans une auge, d'où elle se perd le long des haies. Elle ne diminue ni n'augmente jamais, quel que soit le temps, pluie ou sécheresse. Son volume est à peu près de la grosseur d'un pouce. Une colline domine la source ; un gros arbre en occupe le sommet, et, du haut de ces pentes vertes, l'œil découvre une immense étendue de pays, fermée par la mer. Il serait aisé, si la mode ramenait la foule à Brucourt, d'établir là un pavillon charmant. Quelques chaumières cachées sous les pommiers, et de jolis chemins creux augmentent la grâce de ce site agreste. Avec les splendeurs promises aux bains de Dives, Brucourt sortira peut-être de son oubli.

La source de Brucourt appartient à M™« Hope. L'herbage qui Tentoure appartient aussi h M'"' Hope, et la métairie aussi, et la colline aussi, et le vallon aussi. Le nom de M""" Hope revenait dans la conversation de Normand comme le nom du marquis de Carabas dans la fameuse chanson. M**»" Hope ici et M"^« Hope plus loin. A vue d'herbages, on estime qu'elle a trois cent mille francs de rentes dans le pays.

Le chemin sur lequel trottait la jument boiteuse de Normand est une allée de parc anglais. On traverse un pays coquet comme un jardin : chaque coude du chemin découvre des paysages qui semblent copiés d'après les tableaux de Jules Dupré, de Rousseau, de Français, de Corot. Les eaux vives coulent dans les herbes; des haies en fleurs tournent autour des prés; de grands arbres ombragent le sentier ; de jolis ponts sautent par-dessus le ruisseau ; des moulins babillent sur leurs rives ; des forêts de pommiers couvrent la campagne, et des bœufs énormes, errant dans le paysage, lui donnent Ja vie et le mouvement.

Dozulé est un bourg comme on en trouve dans les opéras-comiques, coquet, joli^ charmant, et ouvert de tous côtés sur la campagne. Quand nous y entrâmes, il était tout rempli d'une foule grouillante et bruyante, au travers de laquelle les voitures avaient grand'peine à circuler. Les fermiers et les maquignons arrivaient sur leurs vigoureux chevaux. La longue rue du bourg était pleine de marchands de toile, de rouennerie, de rubans, de bonnets, d'outils de toutes sortes, d'ustensiles de toute espèce^ au milieu desquels allaient et venaient les Normandes, en grands atours. Les coiffes prodigieuses avaient, pour un jour, détrôné le bonnet de coton blanc. On criait à étourdir des cloches*

À côté du champ de foire, un charlatan, grimpé sUf une carriole, faisait rage, battait du tambour, sonnait de la trompette, et arrachait les dents gâtées du Calvados à la pointe du sabre. Des bandes de porcs attachés par les pattes, des troupeaux de vaches attachées par les cornes, des escadrons de chevaux attachés par le cou, mêlaient leurs grognements, leurs beuglements et leurs hennissements. Les coups de fouet claquaient partout. Les commères, par douzaines, en jupons de cotonnade rouge, bavardaient dans une boucherie voisine où Ton débitait des quartiers de viande. Le cUquetis des verres et des tasses sonnait dans une grande auberge, où Ton entendait un grand bruit de faïences, interrompu par des chansons. On marchait sur les poules, on coudoyait les veaux. Le tapage durait depuis quatre heures et ne s'arrêtait pas.

Un torrent de café ruisselait dans le bourg ; les demoiselles du Calvados ne savaient auquel entendre. Les rôtissoires flamblaient. Ce n'étaient que poulardes embrochées et canards rôtis. On assistait aux fameuses noces de Gamache, où Sancho Pança ne se tenait pas d'aise. Les dix auberges de Dozulé regorgeaient de monde : et il fallait voir comme on mangeait !

Les transactions commerciales se traitent encore à Dozulé, comme dans toute la vallée d'Auge, en pistoles et en louis. La pistole vaut dix francs, le louis vingtquatre francs. Cet usage étonne et embrouille un peu les Parisiens. Un cheval qu'on leur vend cinquante louis leur coûte, en réalité, non pas niiile francs, mais douze cents francs. C'est un bénéfice au profit de la Normandie.

Nous reçûmes Thospitalité chez M. L. . ., notaire à

Dozulé. On aurait dîné quatre fois à Paris avec le déjeuner improvisé qu'il nous offrit. Mais M. L ... a dans sa cuisine un cordon-bleu, et il ne resta rien du déjeuner.

Quand M. L. . . acheta une étude à Dozulé, il n'y connaissait personne, et trouva devant lui cette froideur et cette réserve qui accueillent toujours l'étranger en province. Il est aujourd'hui maire de Dozulé, et membre du conseil général du Calvados, pour le même canton. Son étude est la plus achalandée du pays ; fermiers, propriétaires, industriels, tout le monde veut avoir affaire à lui, et rien de considérable ne se fait dans le canton sans qu'il soit consulté. Tout l'homme est dans ce résultat.

Le haras de Troam avait envoyé trois étalons pour la remonte à Dozulé : Ramsay , Parfait et Quia, Ramsay est un cheval de selle ; les deux autres sont des chevaux de trait. Tous trois étaient admirables de formes. Il est impossible que de tels producteurs ne finissent pas par améliorer la race chevaline, déjà si belle en Normandie. De pareils dépôts existent aussi à Beuvron et dans d'autres localités, où deux fois par an le haras de Troam envoie des étalons.

Le soir, en rentrant à Dives, nous trouvâmes un de nos amis, M . D. . . M. . . , installé chez la mère Moisy, avec ses deux fils, Georges et Henri. Georges et Henri profitaient des vacances de Pâques pour faire une excursion en Normandie. Ils avaient fait dix lieues dans la journée : c'était leur étape de début.

Ces deux jeunes écoliers marchent comme le Juif errant : c'est une habitude que leur père leur a don-

HUIT JOURS A DIVËS 101

née. Us ont déjà fait à pied, en suivant la côte, le voyage de Dunkerque à Dieppe. Cette année, ils iront du Havre à Cherbourg. Le vent, la pluie et les coups de soleil n'y font rien ; quand le sommeil s'en mêle, ils marchent en dormant ; mais, à Fheure du dtner, ils se réveillent toujours.

Pour tromper la fatigue et charmer les ennuis des longues étapes, M. D. • . M. . . imite le moyen que la sultane Sheerazade employait pour sauver sa tête : il raconte des histoires à ses fils. Il a remplacé les MiUe et une Nuits par les mille et un jours. Légendes, contes, fabliaux, chroniques, aventures, il emploie tout, mêlant le fantastique au réel, la chimère à l'histoire^ et puisant dans son imagination quand la mémoire ne suffit plus. La longue étape de la journée, — M. D. . . M. . . s'était égaré dans les herbages, — avait nécessité l'emploi des histoires les plus invraisemblables. Au moment de son arrivée chez la mère Moisy , la petite caravane était en plein dans les aventures étonnantes d'une servante, nommée Louison, qui, voyageant en Espagne, était tombée aux mains d'une troupe de brigands. Il était question de savoir comment elle sortirait de la caverne épouvantable, où elle avait été conduite par le terrible Rolandjno Rolandini. Le dîner mit fin aux perplexités de Georges et d'Henri.

M. D. . • M. • . a souvent cinq ou six histoires en train. On les interrompt et on les reprend tour à tour. Cela varie l'intérêt. C'est la suite au prochain numéro des feuilletons, appliquée à la promenade.

L'un des fils de M. D... M..., Henri, d'auditeur qu'il est le plus souvent, devient quelquefois narrateur.

Il invente alors des histoires, qu'il raconte ensuite à

son père et à son frère atné.

Un jour il commença son récit par ces mots :

« Il était une fois une grande calande, qui avait une

petite calande*. . »

— Qu'est-ce que c'est qu'une calande 7 lui demaada*t-on.

— Je n'en sais rien, répondit Henri.

Et il continua.

Parmi ces récits, il en est un qui rappelle, par sa Uiâveté, les légendes qui sont populaires en Flandre. Le voici dans toute sa fidélité. Cette légende est intitulée le Christ et le vitrier,

« Un soir le Christ, sous la forme d'un pauvre, sortant d'une ville située bien loin, suivait un chemin poudreux. Il faisait grand chaud et il avait soif. Il avisa un fermier qui regardait, assis sur le pas de sa porte, les charges de blé qu'on versait dans son grenier.

« — Donnez-moi un verre d'eau, lui demanda le Clirist.

« — Passe ton chemin, mendiant, répondit le fermier.

a — Ayez pitié de moi, reprit le Christ ; je marche dans le sable depuis ce matin et je suis altéré.

Œ — Si tu ne t'en vas pas, poursuivit le fermier, j'appellerai mes valets et ils te battront.

Œ Le Christ étendit la main, el aussitôt une quantité extraordinaire de rats accourut de tous les points de l'horizon, et se précipita dans les greniers, où tout le blé fut mangé en un instant.

« Un peu plus loin, le Christ rencontra un vitrier qui s'en allait par les chemins, vendant ses vitres.

HUIT JOURS A DIVËS i03

c Le Christ Tarréta.

« — Je suis las, lui dit-il ; une source est là-bas, allez m'y chercher un peu d'eau, je vous prie.

a Le yitrier laissa là ses Titres et courut à la source.

« Un moment après, il revint portant son chapeau plein d'eau.

, flc — Voilà de Teau. Buvez, brave homme, dit-il. J'ai là dans ma poche un morceau de pain ; c'est tout ce que j'ai. Prenez-le et mangez.

< Le Chnst but et mangea.

« Après qu'il eut fini, il prit dans son manteau un violon, et le donna au vitrier.

« — Allez, diMl, et soyez béni au nom de notre Père, qui est au ciel.

« Le vitrier s'en alla tout joyeux avec son violon, car c'était un homme gai, et qui aimait à rire quand il avait travaillé.

a Comme il entrait dans un bourg, il rencontra le gouverneur du pays qui revenait de la chasse avec une grande suite de pages et d'officiers.

« Le vitrier mit le violon sur son épaule, et se mit à en jouer pour faire fête au gouvernent.

« Voilà que tout aussitôt les chevaux se mirent à danser, et le gouverneur fut jeté par terre avec toute sa suite.

a Le vitrier accourut pour le relever ; mais le gouverneur, furieux, le fit arrêter par ses soldats et jeter en prison.

« Il y avait dans la prison un peu de paille, un morceau de pain noir et une cruche d'eau.

« Le vitrier se souvint du voyageur qui lui avait donné le violon.

«c — Il ne peut pas m'avoir rendu le mal pour le bien, dit-il.

c Et il s'endormit.

c Le lendemain, les soldats du gouverneur le menèrent devant le juge.

c Le vitrier était accusé d'avoir voulu faire mourir le gouverneur en effrayant le cheval.

« — Quel est votre état? lui demanda le juge.

« — Je suis vitrier, répondit le prisonnier.

« — Alors vous voyez bien que vous ne pouviez pas avoir de violon, si ce n'est dans de mauvaises intentions.

c Et on condamna le vitrier à mort.

« Quand le bourreau vint le prendre pour le mener au lieu du supplice, une grande foule de peuple remplissait les rues de la ville. On se mettait aux fenêtres pour regarder l'homme qui avait voulu tuer le gouverneur, et les femmes le faisaient voir aux petits enfants. Les soldats, armés de hallebardes, marchaient autour du vitrier.

« Étant au pied de la potence, le vitrier se tourna vers le bourreau qui apprêtait la corde.

« — Si tu veux me rendre un service, je te donnerai toutes les vitres qu'il y a dans ma hotte, lui dit-il.

« — Parle donc, repartit le bourreau, qui était un nègre.

« — Donne-moi mon vtelon, afin que je l'embrasse une dernière fois.

« Le bourreau donna le violon au vitrier.

« Aussitôt que le vitrier l'eut dans ses mains, il se mit à en jouer.

c Alors on vit sur la place tout le monde danser.

Le juge dansait avec sa robe ; les soldats dansaient avec leurs hallebardes; les femmes dansaient avec leurs petits enfants, et le bourreau dansait sur la potence.

« Le gouverneur lui-même, qui était sur un balcon avec toute sa cour, dansait au milieu de ses pages, qui dansaient aussi.

< Le vitrier seul ne dansait pas.

c Et, comme il jouait toujours, on dansait toujotirs. Et il joua tant, que tout le monde finit par tomber par terre d'épuisement.

« Alors le vitrier mit le violon sous son bras, et s'en alla.

c Hais il laissa ses vitres dans sa hotte comme il l'avait promis au bourreau.

< Gomme il marchait à grands pas, craignant d'être poursuivi, le vitrier rencontra le Christ, qui voyageait m bâton à la main.

« Du bout de son bâton, le Christ lui montra une rivière qui sortait d'un bois.

« — Tu suivras cette rivière, lui dit-il, jusqu'à ce que tu trouves une grande maison devant laquelle il y aura des gens qui boiront et mangeront. Va, ta foi fa sauvé.

« Le Christ disparut, et le vitrier suivit la rivière.

< Au bout d'une heure, le vitrier avait fait cinquante lieues ; si bien que les cavaliers du gouverneur, qui le cherchaient partout, ne purent pas le joindre.

« Il se trouvait alors devant une grande maison dont les habitants buvaient et mangeaient autour de la porte.

« Le vitrier ajusta son violon et se mit à jouer.

« On se leva de table^ et les filles, prenant les gar« çons par la main, se mirent à danser.

c Et la fille d*un meunier du pays ayant vu le vitrier, et ayant dansé aux sons de son violon, se prit à Taimer tout de suite, et Tépousa.

a Et comme elle avait de grands biens, il resta dans "te pays, où il vécut très-heureux, et il eut beaucoup d*enfants. »

Ici finit l'histoire du vitrier et de Jésus-Christ.

A «lui n*est-il pas arrivé de rencontrer des visages qui rappellent des souvenirs confus ? Il semble qu*on les connaisse, et Ton ne peut dire cependant où oii les a vus, ni dans quelles circonstances. Cette sensation, je l'éprouvai chez la mère Moisy. Il y avait dans la grande salle, — la salle des banquets, — au coin du feu, un grand jeune homme, dont la haute taille et la tête expressive et mâle parlaient à mon souvenir. C'était à Paris certainement que je l'avais vu, et sur ce boulevard où je ne sais quelle franc-maçonnerie du regard relie magnétiquement les habitués de l'asphalte.

Je ne me trompais pas, M. G... est un exilé de Paris, un transfuge du boulevard. Après avoir été un des hôtes accoutumés des premières représentations, des ateliers et des courses, il a tout à coup rompu avec ses habitudes et brusquement échangé le mouvement et le tumulte contre le calme et Tisolement. Il a sauté de Paris à Dives, sans transition.

Je ne sais quel hasard le conduisit à Dives. Cette solitude profonde, cette petite rivière, ces longues difnes, cet océan, séparé des prairies par une langue de sable, ce spectacle de la mer dans sa magnificence éternelle, ces hautes falaises qui semblent un rempail

HUIT JOURS A DIVES i07

bâti par des mains do géant, toute cette nature à la fois sauvage et souriante le séduisit. Il s'y arrêta et y acheta un coin de terre, sur lequel il a fait bâtir une maison coquette au regard et commode à l'intérieur.

Du sommet des collines qui bornent ce petit domaine, on jouit d'une vue admirable ; la Dires coule à quelques pas de la maison; au delà des dunes, c'est la mer.

Le café nous attendait chez M. G..., dans un salon qu'il a fait arranger et distribuer comme un atelier. De grandes armoires vitrées sont remplies d'oiseaux aquatiques tués à Dives, et empaillés par lui. Grues, hérons, canards de vingt espèces, pluviers, spatules, courlis, plongeons, macreuses, grèbes, oies, mouettes, bécassines, mêlaient leurs becs et leurs plumages dans ce musée ornithologique, qui prouvait tout ensemble la variété des espèces qui hantent ces côtes et l'adresse du propriétaire. Un quart d'heure de conversation avait fait jaillir vingt noms, qui étaient entre nous comme des points de contact. M. G... connaissait presque tous les artistes de Paris, et Ton voyait pendues au mur les œuvres signées de plusieurs d'entre eux, et parmi ces œuvres de très-beaux portraits de M. Tlssié.

M. G... est devenu l'un des propriétaires les plus considérables du bourg de Dives, où il demeure toute l'année. Sa maison est la plus confortable et la plus jolie. Les pauvres du pays en connaissent tous le chemin.

Les campagnes de Dives sont très-giboyeuses, les côtes surtout, où, pendant l'hiver, abondent toutes les races de palmipèdes et d'échassiers. M. G... est

devenu un terrible Nemrod, presque sans y penser. Pendant les nuits glaciales de décembre, de janvier et de février, il reste patiemment couché au bord de Teau, attendant le passage du gibier.

Les chasseurs silencieux ont devant eux une mare étroite, sous eux un peu de paille, sur eux et autour d'eux le toit conique d'une cahute sous laquelle un chien est blotti.

Quelques canards privés , attachés par la patte , nagent dans la mare. On les distingue au clair de lune, qui jouent et barbotent de l'air le plus innocent. Le silence est profond. La brise souffle. Tout à coup les canards privés s'agitent, ils crient et battent de l'aile , d'autres cris lointains leur répondent , des vols de canards sauvages, attirés par l'appel de leurs camarades, s'abattent à grand bruit dans la mare.

Tandis qu'ils lissent leurs plumes et causent entre eux des épisodes de leur voyage, les canards privés s'écartent prudemment et se retirent vers les bords delà mare. Les voyageurs restent seuls; un coup de fusil part, et la bande effarouchée fait à tire d'aile, laissant sur l'eau quelques victimes de cette trahison . Le chien bondit hors de sa niche et va ramasser les morts et les blessés.

Toutes les nuits, pendant la saison froide, les bords de la Dives sont sillonnés d'éclairs et troublés par de brusques détonations. Quand le vent du nord souffle, c'est un massacre. Les victimes vont au Havre, à Caen, àRouen, à Paris. Le canard est l'un des produits les plus abondants de Dives.

M. G... entretient chez lui une bande de ces vola-

tiles civilisés. Ils vivent à Tétat libre, et nichent patriarcalement dans les mares d'alentour. Chaque matin et chaque soir, à l'appel de leur mattre, ils accourent de tous côtés et viennent se ranger sous ça main. Mais, vagabonds et folâtres aux temps chauds, dès les premières neiges ils reprennent leurs fonctions traîtresses.

Un jour, nous avions poussé dans l'intérieur des terres, un autre jour nous avions suivi le rivage, dans la direction de Trouville : les falaises après les herbages. Cette promenade de six lieues est une des plus intéressantes qui se puisse faire; aux heures où la marée basse laisse la plage à nu, il est facile de suivre la côte-, dont les ondulations pittoresques découvrent mille sites variés. Partout le pied foule un sable fin et compacte, aussi doux que le velours. Quelques postes de douaniers, échelonnés à de longues distances, veillent sur le rivage, tout constellé de coquillages abandonnés par la mer. De grandes masses de glaise pareille à celle dont se servent les sculpteurs pour leurs maquettes, hérissent la cAte et s'éboulent avec la pluie; de leurs flancs nuancés de tons bleus et violets s'échappent des ammonites et une foule d'autres coqiylles pétrifiées , contemporaines du déluge. Quelquefois la campagne s'ouvre sur une baie étroite, et, par cette échancrure ménagée entre deux rampes vertes, l'œil découvre un frais paysage où file un petit ruisseau sous le dôme épais des arbres. Des chaumières, autour desquelles jouent des enfants, égaycnt de leurs doux bruits ces petits coins de terre.

Après les Yaches-Noires^ groupe sombre de rochers que la mer attaque dans les marées hautes, 6n

110 hh VIE ERRANT^

approche des falaises. Elles tombent^ pic sur )a plage, sillonnées partout (le larges fissures creusées par les pluies. liOurs flancs escarpés se dressent à d'énormes hauteurs; sur leurs crêtes tournoient sans cesse des vols de corbeaux. Aperçues du rivage, ces fa^ises affectent tpute espèce de formes, pu il semble que U main des hommes ait passé. Là, ce sont des toureUag et des clocbeirs, deç buffets d*orgne et 4e larges piliers d'église ; ici, de^ peiQp^fts b^stionnés et de sombres doi^oas, Des i^ass^s déchiquetées, pareilles à des p^ndei^tifs, supploE^bent çà et là les pentes raides des falc^is^s ; attaquée^ par les pluies et lézardées de toute» parts, up jour elles s'éboulent et roulent avec un fracas sourd jusqu'au)^ rochers qui bordent leur pied. On ne yoit rien que la mer, le ciel et la falaise. Quand le ciel est obscur et la mer houleuse, rien n'est plus imposant que Taspect sauvage de cette côte. Malheur «mx voyageurs que la marép surprend sur la plage! La falaise est infranchissable et le flot qui monte ^ en battra vite les flancs abrupts. Aucune fissure, aucun sentier n'en perce la muraille iuflexible, et l'argile glisse sous le pied qui veut tenter l'escalade.

De gros rochers tapissée de moules hérissent la plage çà et là, comme d'informes verrues noires. On dirait de loin des monstres marins oubliés par le flot. Autour de ces rochers, de pauvres femmes et des enfants cueillent avec des couteaux les coquillages qu'attend l'heure du dîner; d'autres femmes armées de légers filets pèchent les crevettes. Ces femmes, quelle que soit la saison, vivent dans Teau ; leur peau rouge est à l'épreuve du froid.

Des voiles qui viennent de traverser l'Océan passent

HUIT JOURS A DIYES m

à rhorizon ; les barques de pêcheurs rasent la cAte, et Ton voit au loin la longue colonne de fumée des ba-^ teaux à vapeur qui vont du Havre à Trouville, ou de Caen au Havre. Quelques douaniers, la carabine sur répaule, longent le rivage d'un pas rapide, le pied et l'œil au guet. Des étoiles de mer , des crabes, mille coquillages jonchent le sable brillant, où le flot qui reeule laisse des flaques d'eau qu'il faut franchir d'un bondt On tourne la pointe d'Houlgat, où sera bieiitàt élevé un monument k la mémoire de Guillaume le Bâtard qui fut Guillaume le Conquérant, et, après deux Qu trois heures de marche, on arrive au château de -

Yillers.

Le village qui est au bord paème de la côte, dans na pli de terrain, se compose de quelques chaumières et d'une église, enfouies dans un taillis de pommiers. Un banc de sable sépare à peine la prairie de l'Océan. Ici la source qui murmure, là le flot qui gronde.

La vallée de Beu^eval, qui s'ouvre près de Villers, vous invite à la suivre dans ses détours ombreux et firais. On s'avance sous le couvert des arbres, et, dès les premiers pas, on trouve pour chemin vicinal le lit même d'un ruisseau.

Les talus quelquefois profondément encaissés, comme ceux des traînes dans le bocage vendéen, ou évasés comme les bords d'une coupe, sont tapissés d'herbes où brillent la violette et la primevère ; Téglantine et Taubépine y mêlent leur léger feuillage, et sur les deux rives du ruisseau paissent des troupeaux errants.

Ce ruisseau est le seul chemin de la commune, les charrettes le suivent et rayent le gravier de profondes

ornières. Quand il a plu, les chevaux enfoncent jusqu'aux jarrets; quand il fait sec, ils barbottent dans un mince filet d*eau. Les piétons suivent la berge et passent en sautant d*un bord à Tautre.

On côtoie ainsi de petites cascades qui se couvrent d'écume en heurtant quelques pierres, colères d'enfants voisines du rire. On franchit de jolis ponts, délices des paysagistes, faits de deux ou trois poutrelles que la mousse tapisse de son velours vert; on tourne autour de bassins ménagés dans des creux de rochers, où la truite se joue; on marche à fleur d'eau sur la tête de grosses pierres roulées au milieu du ruisseau; on coupe à travers prés pour éviter un coude fait par le chemin, et l'on arrive ainsi au moulin de Beuzeval, où M. Alphonse Karr a placé la scène d'un de ses plus charmants volumes : la Famille Alain. Que de toits de chaume et que d'iris bleus sur ces toits !

Le vent nous attendait à Dives. Quel vent ! Le soir venu, quand le soleil dans sa pourpre, eut disparu derrière les flots, on aurait pu croire que le vieil Éole avait ouvert ses outres classiques. Le vent soufflait, sifflait, mugissait, hurlait, pleurait; tout le ciel était en rumeur, et l'on entendait le grondement sourd de la mer qui déferlait au pied des dunes. On ne sait pas ce que c'est que le vent à Paris : le vent est un provincial.

Si les baigneurs n'ont pas assez de quatre lieues de plages sans cailloux, ils n'ont qu'à choisir leurs promenades dans cet immense parc anglais qui sert de campagne à Dives. Là Beuzeval , ici Villers, plus loin Troarn ou Dozulé, Varaville ou Beuvron, des

dunes et des herbages, des chemins sablés, et la riyiëre qui promène sa course indolente au travers des pommiers et des prairies, comme un ruban d'argent sur un émail vert.

Cette campagne normande est pleine de surprises : partout de charmants presbytères qui invitent au repos, ceux-là assis au penchant des coteaux, ceux-ci cachés au creux de la vallée; de jolies églises où Tart a laissé son empreinte, à l'une un porche, à Tautre un clocher, ou bien encore des rosaces ou quelque fenêtre ogivale fouillée comme un bijou; des châteaux coquets avec leurs tourelles en poivrière et leurs toits pointus couverts d'ardoises ; des villages pittoresquement éparpillés dans les prés avec leurs enclos de verdure, et de tous côtés une eau limpide, canal ou ruisseau, sur lesquels naviguent des flottilles de canards.

Maintenant remarquez bien ces personnes que vous rencontrez coiffées du chapeau ciré des maquignons, ou vêtues de la blouse bleue du laboureur. Ce paysan dont les gros souliers ferrés incrustent leurs clous dans la poudre du sentier, c'est un capitaliste, il a cinquante mille francs de rentes en bonnes terres; cet autre qui conduit là-bas la charrue et harcèle les lourds chevaux du bout de son fouet, c'est M. le comte X.... Dans tout le pays autour de Dives, la noblesse habite la terre et la cultive de ses mains.

Dans toutes les maisons, derrière la vitre s'il pleut, au coin de la fenêtre ouverte si le soleil rit, le regard du touriste rencontre les profils inclinés des jeunes filles qui font de la dentelle. Leurs mains agiles chassent les bobines et croisent les mille fils de soie dont le réseau noir tapisse le coussin de serge verte qui repose

sur leurs genoux patients. Rien ne peut les détourner de ce travail, qui les absorbe et les fascine. Il paratt qu'on ne saurait expliquer, à moins de l'avoir éprouvée, Tinfluence de ces petits fils mêlés en tous sens. Ils vous commandent, ils sont les maîtres \ une fois la dentelle commencée, rien ne délasse qu'elle ne soit terminée. Le voyageur peut regarder l'active ou»vrlère, elle ne relève pas la tête; s'il lui parle, elle répond sans arrêter le mouvement de ses doigts. Toute cette activité, toute cette patience, rapportent vingt sous par jour.

Après huit jours de promenades à travers champs^ durant lesquels Henri avait embrouillé l'histoire de la grande calande et de la petite calande, notre ami Collin, tout fier de ses succès, nous fit voir son jardin anglais tracé entre les plis des dunes, et le plateau sur lequel doit être assis le casino de Dives, entièrement déblayé. On avait commandé le bâtiment aux constructeurs de Caen, et des curieux, attirés de tous les pays voisins, accouraient sur les dunes pour voir l'état des travaux.

. A ce pays de production, où toutes les denrées abondent, les consommateurs seuls font défaut; vienne encore une saison , et ils ne manqueront plus.

J'étais arrivé à Dives par Trouville, je m'en allai par Caen. La route n'est pas moins jolie, et on trouve, en la suivant, l'occasion de donner un coup d'oeil à la capitale du Calvados.* Les bateaux à vapeur qui font le service régulier et quotidien entre le Havre et Caen, rendent le voyage facile et rapide. Si la promenade du Havre à Trouville rappelle, dans les beaux jours de

Tété, la promenade de Paris à Saint-Cloud chère aux canotiers, celle de Caen au Havre est presque une navigation. La descente de l'Orne et la traversée en mer durent à peu près trois heures et demie, deux fois plus de temps qu il n'en faut pour aller de Calais à Douvres. L'Orne coupe de ravissantes campagnes semées de villages et de châteaux; le chenal est indiqué par des balises, et l'embouchure du fleuve dans la mer, ensablée çà et là, impose au navire des détours longs et patients dans lesquels le pilote doit montrer à la fois la prudence du renard et la sagacité du castor. Mais viennent quelques mois encore, et lorsqu'un embranchement aura mis Trouville en communication directe avec Paris, Dives et la vallée d'Auge ne seront plus qu'à la distance de quatre cigares du boulevard des Italiens.

Mon ami Jacques n'avait jamais vu TÂngleterre, et depuis un mois il n'était question partout que de l'Exposition, — great international Exhibition^ comme disent nos voisins. C'était une occasion. Il y a bien la mer ! mais elle se fait si petite de Boulogne à Calais, qu'elle n'a jamais le temps de noyer personne. De plus, ces vilains passe-ports qu'on demande aux voyageurs qui passent le Rhin, on ne les demande pas à ceux qui passent la Manche. Jacques partit donc un matin.

Et puis c'était le temps où le grand Derby allait être célébré sur la pelouse d'Epsom. Mon ami Jacques n'était pas fâché de se donner à peu de frais les coquettes apparences d'un sportsman.

La vapeur siffle, le convoi part, Jacques éternue ; on est à Creil.

— Et il y a des gens qui nient le progrès ! dit Jacques.

— Il y en a, répond son voisin.

Jacques s'aperçoit alors qu'il a parlé tout haut ; il salue ; la connaissance était faite.

, Le voisin avait la physionomie d'un honnête voyageur qui a glané quelques rentes dans le désert de la vie. Son linge était blanc, en belle toile dé Hollâilde, ses mains gantées, et il regardait le paysage de l'air indifférent d'un homme qui le connaît.

Par les portières, on voyait la pluie.

— Joli site, reprit le voisin.

— Ce n est pas la première fois que monsieur va en Angleterre ? dit Jacques de sa voix la plus câline.

— Oh ! non ! c'est la quatrième au moins, si ce n'est la cinquième.

— Ah I diable !

—• Je m'y rends de jiouveau pour assister aux cotti^ ses d'Epsom.

— Et moi aussi, répond Jacques qui prend uii petit air de gentleman.

Jacques se mouche, le conVoi s'arrête, on est à Amiens.

— - Messieui*s, vous avez quatorze minutes pour déjeuner, dit le conducteur.

Jacques se précipite dans la salle du buffet. Elle est envahie. Trois cents personnes interpellent dix garçons^ qui tourbillonnent. Chacun prend ce qu'il peut.

— Du pâté de canard pour deux ! crie Jacques*

— Voilà ! répond un garçon, et on lui apporte une cuisse de poulet.

Un coup de sonnette retentit.

— Messieurs, en voiture ! s'écrie le conducteur. La vapeur siffle ; Jacques court à la recherche de

son wagon.

— Dépêchez-vous, reprend le conducteur, nous avoïls dix-huit secondes de retard.

— Mais le déjeuner?

— On ne déjeune pas, ôii avalé. ' Le convoi est en route.

— LçL diligence avait du boîi, pourstiît iaCques.

— Le coche aussi, répond lé voisin.

— Mais le pfogrès, môiiSieur, les lois Ihdexftles du progrès !

— Ceftâinethént ; c'est pôUfqiïoI Sterne déjeunait en Picardie, tandis que nous. . .

Jacques cherché une réponse victorieuse, ffiàls tandis qil'îl la cherche, le convoi s'arrête.

— Ticket j sir ! crie une voix avec Un âécént britannique fofteinent prononcé.

— Ciel ! sommes-nous en Angleterre déjà 1 dît Jacques.

— Nous sommes à Boulogne. . . B. sur M., comme dirait Victot Hugo.

— Mais alors pourquoi ne pas dire ; Vos billets, messieurs ! Ce serait plus français.

— Monsieur, Boulogne est une annete âû comté de Ken! ; les voyageurs anglais l'ont conquise. On y parle anglais, on y mange, on y dort, on s'y marie en anglais.

La cheminée du bateau à vapeur fumait, tfiî flot de passagers s'élance sur le pont ; les roues battent la mer; la côte fuit.

— Monslettr, je m'attache à vos pas, dit Jacques qui remarque que son voisin a le pied marin.

— Monsieur, attachez-vous ; je m'appelle Richard.

— Un nom presque anglais.

— Oui» monsieur, un nom anglais du Limousin.

La tempête faisait relâche ; les vents dormaient dans

les cavernes d'Éole. On aurait voulu avoir le mal de mer, qu'on n'aurait pas pu. Jacques soupira.

— Stop ! cria le capitaine.

— Voici Folkstone, reprit le voisin.

— Gela tient du miracle ! dit Jacques.

— Oui, monsieur, le progrès a supprimé l'émotion.

— C'est une économie. .. Quelquefois, cependant, un peu d'émotion ne nuit pas.

Une locomotive trépignait d'impatience sur un rail. On s'assit.

— Diable ! j'ai faim ! dit Jacques.

— Vous dtnerez à Londres, répondit Richard.

La locomotive avait mis toute vapeur dehors. On disparaissait. L'horizon vert était tacheté de moutons et de bœufs.

— L'Angleterre est un grand Troyon, dit Jacques.

— Oui, monsieur ; un pré avec <^e l'eau tout autour. Tout à coup on aperçut un paysage de toits et de

cheminées, entre lesquels s'enfonçait le convoi. Vingt mille toits, cent mille cheminées !

— Voici Londres, dit Richard.

— Une belle ville, répondit Jacques dont le regard se noyait dans la brume.

— Oui, monsieur; une ville noire à la surface, jaune au fond. Le noir, c'est la fumée ; le jaune, c'est la brique.

Les deux amis montèrent dans un cab et s'élancèrent dans Londres à la recherche d'un hôtel. Les hôtels

n'étaient pas difficiles à trouver, les logements Tétaient davantage.

A Fanton's hôtel, on demandait quinze shillings d'une chambre ; à Long's hôtel, dix. Il y avait certains hôtels, ornés de laquais poudrés, où on en demandait vingt.

— Fuyons, dit Jacques.

— A présent, c'est moi qui vous suis, répondit Richard ; cependant permettez que je vous guide.

Le cab repartit au grand trot.

— Prévenez-moi seulement quand vous verrez au clair du gaz cette inscription : To let, sur une maison, poursuivit Richard. Ce to Ut anglais est le synonyme de notre à louer français.

Au bout d'un quart d'heure, les deux amis étaient possesseurs de deux chambres, qu'on leur faisait payer une couronne, cinq shillings en tout.

Et l'hôte, un pharmacien, leur offrait le déjeuner par-dessus le marché.

— Noble Albion ! murmura Jacques dans un bel élan de reconnaissance.

Dès le lendemain commencèrent les négociations relatives aux courses d'Epsom. Il s'agissait d'être acceptés comme passagers à bord d'un mail-coach frété pour le Derby.

— On m'a parlé de vingt-cinq francs à Paris, dit timidement notre ami Jacques.

— C'est maigre, répondit Richard ; cependant on essayera.

Vingt-quatre heures après, il n'avait rien trouvé ; omnibus, breaks, dog-cars, cabs, tout était loué. Il y

m LA VIEÎ ERtlANtE

avait une hausse formidable sur les roues et les brancards.

— Je crois bien qu'il faudra pousser jusqu'à cinquante francs, dit Richard.

— C'est voté, répondit Jacques avec dignité.

Et tout bas il murmura :

— Grand Dieu ! que dirait le juge de paix de mon endroit s*il savait qu'un homme qui est presque conseiller municipal s'abandonne à de telles prodigalités dans une saison où les hannetons pullulent ?

Le jour d'après, Richard entra comme tin coup de vent dans la chambre de Jacques, qui buvâlt le thé du pharmacien.

— Victoire ! dit-il, nous avons deux places à bord d'un break.

— Garanties ?

— J'ai parole d'un compatriote, un gentleman qui parle anglais comme M. Disraeli, et qui a ndlisé une voiture à quatre chevaux, avec àenX jockeys. Nous serons conduits à la Daumont. Noua slommes douze voyageurs.

Jacques jeta son sucre en l'air.

— Richard, vous êtes un grand homme ! ô'écriâ4-fl.

— Je m'en suis toujours douté ; mais la gloire se paye ; ce sera cher.

— Combien ? demanda hardiment Jacques.

— Cent francs.

Jacques courut après le sucre.

— Cent francs ! quatre livres sterling enati

— Ni plus ni moins !

— Bigre !

CURIOStTËS t)8 L0!<9DRES m

Rii^hard pHt l'attitude d*un orateur de ropposition qui foudroie le ministère.

-^ Mais songez, «lalheureux ! que c'est le Derby ! s'écria-t-iL Comprenez-vous T Le Derby, par un grand D, un D majuscule* Or il n'y a qu'un Derby au monde, un Derby par an ! Toutes les voitures de Londres sont en réquisition ; c'est une ras^zia I La nôtre arrive de Windsor. C'est le chemin de fer qui l'amène ! Toute rAngleterre sera sur le turf : le Parlement, la Chambre des lords, la banque, le Tintes^ les clubs, lord Pal-^ merston, M. Cobden, et vous hésiteriez? Arrière les ealculs d'une bourgeoise économie ! Songez que le Derby, c'est le mardi gras anglais multiplié par la descente de la Courtille ! C'est un jour où l'Angleterre fait divorce avec la gravité et rompt avec le bon sens. On rit, on boit, on chante pendant vingt-quatre heures ! Oh I le Derby ! le Derby I c'est un phénomène, un prodige, une saturnale sous la lumière du soleil. Figurez-vous tout un peuple criant Evohé en anglais, un royaume fou de joie ; songez que nous serons con^ duits royalement; mieux que cela, d'une manière sportsmanesque. . < Et, de plus, nous déjeunerons.

— Nous déjeunerons, bien sûr ?

— Je le jure !

— Alors va pour cent francs ! cria Jacques électrisé. Cependant il dormit mal, et il vit en rêve la Morale

en robe bleue qui fronçait le sourcil, un trousseau de clefs à la main.

Le grand jour sonna. Dès huit heures du matin Jacques et Richard se rendirent à Long's hôtel, où était le lieu du rendez-vous.

Les rues de Londres présentaient le spectacle d'une

m LA VIE ERRANTE

grande animation. On fermait les boutiques qu'on avait à peine entr'ouvertes. Celles qui débitaient des comestibles se faisaient remarquer au contraire par un luxe de poissons, de homards, de jambons et de langues fumées, qui prédisposaient à Tappétit.

Force gens devant Thôtel, mais point de break.

— Le monstre ! Taurait-on corrompu à prix d'or ? dit Jacques.

— Rassurez- vous ! nous lui intenterons un procès; il sera jugé dans cinq ans ; nous le gagnerons ; il nous coûtera six mille guinées, et nous serons vengés.

Dans un coin de la salle à manger un garçon de l'hôtel, blond, armé de favoris ébouriffés, d'une cravate blanche et d'un habit noir, rangeait, dans un vaste panier^ force pièces froides, tellesque volailles, jeunes canards et galantines. Les pièces s'engouffraient dans l'abîme, et le panier n'était jamais comblé. C'était un tonneau des Danaïdes en osier.

A côté, une formidable corbeille recevait une provision fantastique de bouteilles de vin de Champagne à goulots d'or, accompagnées d'un respectable contingent de bouteilles de vin de Bordeaux et de flacons de sodawater.

Richard poussa l'ami Jacques du coude.

— Cela est pour nous, dit-il.

— Tout ?

— Tout.

Jacques estima que Tami de Richard avait le goût bon.

Neuf heures avaient sonné ; dix heures sonnèrent. Point de break. .

L'inquiétude commençait à se répandre sur les vi-

dURIOSITÉS DE LONDRES 125

sages. Le garçon, seul, utilisait les petits coins de sa corbeille et de son panier pour y glisser des gâteaux et certains menus fours appétissants.

— Il y aura des œufs de vanneau, dit Richard à son ami Jacques pour le consoler.

— Je ne les connais pas, répondit Jacques.

— On les mange, et si c'est bon on continue. Voilà le moyen de faire connaissance.

Un bruit de roues et de chevaux entrant dans la cour de Tbôtel les interrompit. On se précipita. C'était un break, attelé de quatre chevaux bais, conduit par deux jockeys en veste bleue. Il arrivait de Windsor.

— C'est lui ! cria Richard.

terreur ! le break n'avait que huit places.

Les passagers échangèrent des regards menaçants! Il fallait jeter quatre hommes à la mer ; non, sur le macadam. Et il avait plu !

•— Tirons au sort ! dit l'organisateur du break.

Déjà on écrivait les noms des complices pour les jeter dans un chapeau, lorsqu'il se trouva quatre Gurtius. Us se drapèrent dans leur dévouement et leur mackintosch, et, sortant de la cour :

— Montez à bord, dirent-ils, nous allons chercher des rivages plus hospitaliers !

Et ils s'éloignèrent en toute hâte.

Jacques s'attendrissait, lorsque Richard, clignant de l'œU:

— Voilà un trait d'héroïsme qui leur rapportera quatre livres. La vertu est toujours récompensée, dit-il.

— Quoi ! vous croyez ?

— Je crois tout, poursuivit Richard. Seulement, si

426 LA VIE EftRANTE

les fugitifs nous empruntent des œtifs de vartnëau, nous leur en offrirons les coquilles.

Le break au complet, une voix prononça le mot sacramentel : AU right ! Et les ehevaux allongèrent le pas.

Bientôt on toucha aux bords dé la Tamise. Des colonnes épaisses dé voitures eticombraietit Lôhdon- Bridge, Waterloo-Bridge, Wéstmlnster-Bridgé, Vàux^ hall-Bridge. D'autres colonnes les suivaient. Ce n'était partout que mails-coachs, breaks, câbs, landaws, calèches, phaétons, briskas, tilburys, dog-cars, omnibus ! Un fleuve de roués, une atalâiiche de cheVaux, un tourbillon de jockeys, une armée de grootns !

Les mattres^ les heureux de la terre, étaient dehors, etl plein air, ont slde / les domestiques, laquais ôu valets de pied, dans l'intérieur.

On aurait dit les gardes affligés du récit de théttt* mèncé Quels profils lugubres! qilelS regards désespérés !

A mesure que les files se rencontraient au détour d'une rue, elles se fondaient dans la caravane immense qui accourait de tôus les coins de Londres. On il'eii voyait pi le commencement ni la fin. Chaque route avait sa foule de voitures, grossie à toute minuté par de petits flots qui arrivaient deâ ruelles voisines. Jacques he croyait pas qu'il pût y avoir* autant de voitures que cela dans le monde entier.

Mettez les courses dé Chantilly â la queue des coui^ ses du bois de Boulogne ; multipliez leS courses dé Satory et les steeple-chase de la Marche par tous les handicaps de France et de Navarre, et vous n'âttrez qu'un petit coin des courses d'Epsom.

GURtOSlTÉH DE LONDRES m

Tdiit le long du chemin on ne voyait que curieux assis sur des chaises, à Toinbre de ces arbres énormes (ju'on ne rencontre qu'en Angleterre. Les jeunes miss envoyaient des sourires aux voyageurs. Les maisons succédaient aux maisons, les Cottages aux cottages, les villas aux villas. Autant de nids dans le feuillage. Six lieues de nids! Oh marche toujours et on ert découvre toujours.

Londres se relie à la campagne par dix kilomètres de jardins.

Çà et là des gamins, — des gamins cinglais, qui le croirait ! — couraient sur les bas côtés de la route en faisant la roue. Leurs pieds leur servent moins que les mains. Il y avait des gamins noirs, des gamins rouges, des gamins bleus. Tous, en guenilles, demandaient FaUmône dans des chapeaux sans fond . Leurs véte-^ ments se composaient de trous, plus de trous que d'étoffe.

Quelquefois un penny tombait dans la poussière. Alors c'était une vague de gamins s'abattant sur le sol. Les sportsmen riaient, Jacques ne riait pas.

Dans cette marée de voitures erraient çà et là, pareils à des Léviathans, des chariots équipés par des brasseurs et des charbonniers. Tel un éléphant manœuvre dans un troupeau de moutons. On comptait sur le tillac de ces navires à quatre roues quarante-huit passagers. Jacques frémissait à la pensée d'un abordage.

— Ne tremblez pas, dit Richard, sur la route d'Epsom on ne verse jamais.

-*- Pourquoi ?

— Parce que si quelqu'une de ces voitures tombait, elle ne pourrait choir que sur sa voisine qui, dégrin-

golant sur une autre, forcerait celle-ci à en renverser une quatrième ; or, on n'a jamais vu, le cas de tremblement de terre excepté, dix mille voitures mordre la poussière, comme on dit en style noble.

Ce mot de poussière ramena l'attention de Jacques sur ce qui se passait en Tair. Il nageait dans un nuage. On apercevait les objets au travers d'un voile blanc qui ondulait, tombait, se relevait, et rappelait par son vol cette colonne de fumée qui jadis guidait les Israélites pendant leur fuite dans le désert.

— Voilà qui est miraculeux ! dit Jacques, la vieille Angleterre qui entre en lutte avec la Provence ! De la poussière ici ! où donc est la pluie?

— On l'a destituée, répondit Richard ; si vous étiez un peu plus au courant des mœurs anglaises, vous sauriez que jamais la pluie ne tombe le jour du Derby, c'est une affaire de tradition ; hier il a plu, il pleuvra peut-être demain, mais si la pluie s'avisait de montrer le bout du nez aujourd'hui, un policeman lui mettrait la main sur le collet. Les Anglais reconnaissants appellent ce temps queerCs time^ le temps de la reine.

Tout en parlant, on marchait toujours. Les curieux qui faisaient la haie, sans solution de continuité, avaient Tair quelque peu mélancolique. Vivre et ne pas aller au Derby ! On sait des gens qui se tuent pour moins que cela.

Cependant le chemin de fer faisait concurrence aux chevaux. Les locomotives étaient en permanence. Elles soufflaient, sifflaient, suaient, gémissaient, et de l'horizon sortaient, panache au vent, de longues colonnes de wagons qui se précipitaient à grand bruit vers Ëpsom.

CURIOSITÉS DE LONDRES iâ9

Celles-ci passaient , d'autres revenaient , les unes vides, les autres pleines. On aurait dit la navette d'un tisserand, une navette de fer et de feu.

Quelquefois les caravanes, que traînaient au pas vingt mille chevaux, se heurtaient contre une barrière. Tout s'arrêtait. Un homme tendait la main, un voyageur payait, et chaque voiture traversait la frontière au pas. À la cinquième barrière, Jacques eut un mouvement d'impatience.

— Quoi ! s'écria-t-il, tant de cerbères que cela dans le pays de la liberté !

— Économisez votre étonnement, répondit Richard, c'est ici le pays des surprises, parce que c'est le pays des antithèses.

Il y avait des instants où les escadrons poudreux faisaient halte devant des auberges. On voyait alors les filles en bras nus, les garçons en gilets rouges, les mains chargées de brocs et de verres, courant et répondant au hasard, tandis que des bœufs surpris regardaient par-dessus la haie voisine ; c'étaient comme de gigantesques Van Ostade, d'immenses Van der Meulen improvisés par le hasard du voyage .

Il çi'est si longue route qui ne finisse. Au détour d'un chemin, on vit une tribune. C'était Epsom.

— Ah ! mon Dieu ! dit Jacques.

Rien de plus légitime que cette exclamation. Le champ de course était comme une fourmilière. Vingt mille voitures étaient rangées en bataille par régiments, ou çà et là dispersées par groupes, mêlées, serrées, enchevêtrées, les roues contre les roues, les timons sur les timons, les brancards dans les brancards, et, le long de cent cordes retenues par des piquets, des

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milliers de chevaux broutant, hennissant, piétinât. Partout des hommes ! Les tribunes étaient comme des ruches : cinq étages de têtes si pressées, qu'uq gant n'aurait pu tomber à terre ! Un flux et un reflux de créatures humaines allant et venant, ondulant comme une mer frappée par le vent, et de cette immense coupe verte agitée et mouvante sortait un murmure pareil à la respiration de TOcéan, un bourdonnement sans fin qui montait et se répandait en éterneUes vibrations.

Jacques mit pied à terre et se jeta dans cette ipul* titude.

Il y avait çà et là de grands espaces vides. Des An-^ glais jouaient, des bâtons volaient en Tair, menaçant d'autres bâtons fichés dans le sol et au bout desquels on voyait suspendues des noix de coco. Il fallait se garer des bâtons aériens : Tentrepreneur ne répondait que des noix.

D'un autre côté, on découvrait des tirs à l'arc. Trois pantins en costume de grenadier servaient de but ; ils portaient une cocarde à la place du cœur.

— Prenez garde! cria Richard à Jacques.

Il était trop tard. Une flèche venait de percer la redingote de Jacques.

— Sacrebleu ! s'écria Jacques, on devrait bien faire attention ! un peu plus haut, j'avais le dos piqué.

— Mon ami, vous avez tort, dit Richard, la flèche va où elle peut; l'affaire de l'entrepreneur est d'établir un but, la vôtre est de vous en éloigner.

De grands cris les interrompirent. Un âne venait de prendre le inors aux dents ; d'autres ânes, égayés par l'exemple, couraient à perdre haleine, de ci, de là.

poursuivis p^r des gamins. Des cavaliers, qui n'étaient plus à jeun, partirent au galop. Qui tombait se relevait. C'était eomme une razzia.

Des rues faites de baraques et de chariots s'ouvraient sur un côté de la pelouse. On y voyait force bateleurs et fprcp saltimbanques, avec une armée d'animaux bizarres, de géantes, de nains, d'hommes sauvages, de serpents boas et de monstres singuliers. Des acrobates et des clowns faisaient rage. D'autres rues se prolon* geaient dans une autre direction, improvisées en une heure avec des pans de toile, pour les folies d'un jour.

Jacques hasarda un coup d'œil sous ces plafonds aériens et leva les bras au ciel.

— Pantagruel, où es-tu ! murmura-t-il.

Il venait d'apercevoir des montagnes de roatsbeefs, des collines de chester, des Pyrénées de langues fumées, des Alpes de jambons, des Himalaya de gigots froids. Autour des tables bouillonnaient des cascades de bière. Cette rue lui donna une idée formidable des appétits qui devaient battre en brèche ces remparts de victuailles .

— Au demeurant, on mange partout, dit Richard.

— Non pas, dit Jacques, on dévore.

Jacques mettait de la modération dans son langage. 0^ engloutissait. Voir une langue de veau et Tavaler, c'était tout un. Chaque voiture, omnibus ou cab, était une s£^Ue à manger. Il y avait cent cinquante arpents de réfectoires. Tous les paniers étaient éventrés, toutes les corbeilles prises d'assaut. Chaque convive avait les dents d'un ogre et la soif de Tantale.

Le champ de bataille était jonché de débris : carcasses de poulets mêlées à des queues d'écrevisses,

carapaces de homards pêle-mêle avec des pattes de canards^ détritus de pâtés confondus avec des coquilles d'œufs. Nul n'aurait pu compter, eût-il été de la force de quatre arithméticiens, la quantité de bouchons épars sur Therbe.

Dans de petits Goins, des Anglaises, à qui de longues boucles éplorées donnaient Tapparence de saules pleureurs blonds, faisaient circuler des tasses autour d'une bouilloire qui chantait.

Au hasard, le visage noir, le regard noir, les cheveux noirs, erraient des bohémiens, vêtus de déchirures ; ils ramassaient les os, cueillaient les montres, et disaient la bonne aventure. L'extrême misère auprès de l'extrême opulence.

Jacques avisa de petits garçons qui se faufilaient de groupe en groupe, glissaient sous les voitures, rampaient entre les baraques et promenaient de tous côtés leurs yeux vifs et leurs mains agiles.

— Ce sont des négociants, dit Richard.

Jacques interrogea son ami du regard.

— Faites attention et vous allez voir, reprit l'autre. Bientôt après lés jeunes rôdeurs sortirent de la foule,

les mains et les bras chargés de bouteilles vides ; une boutique n'était pas loin où leur cargaison était échangée contre des penny, et ils partaient pour une nouvelle expédition.

— Le Derby n'est pas l'ennemi du commerce, observa Richard.

D'ailleurs, on vidait les bouteilles plus vite encore qu'on ne les ramassait.

Cependant Richard, à l'exemple d'une foule d'Anglais, venait de tirer un calepin de sa poche et inscri*'

vait sur la page blanche des chiffres et des mots cabalistiques.

— Que faites-vous ? demanda Jacques.

— Je parie, répondit Richard.

. — Pour qui et contre qui î

— Pour qui, je ne sais pas, mais contre Marquis^ je le sais.

— Quoi ! Marquis n'est-il pas le favori ?

— C'est pour cela.

En ce moment, Jacques jeta les yeux sur le champ de course.

— Un homme rouge à cheval ! dit-il.

— C'est le juge ! Voici le Derby ! place au Derby ! La multitude avait la fièvre. On la vit se fendre en

deux parts, comme un nuage déchiré par le vent. Plus de déjeuners, plus de lunchs ! On laissa la bouteille à demi-pleine, le verre à moitié vide, et tout le monde fut debout en deux secondes.

Cent millions, que sais-je, deux cents millions de francs peut-être allaient être perdus ou gagnés !

Bientôt Jacques aperçut une casaque rouge, puis une casaque verte, puis une casaque bleue. Il en parut six, il en parut douze, il en parut vingt. Tous les yeux les regardaient.

— Vous savez qu'il y a eu deux cent treize engagements? dit Richard à Jacques.

— Et qu'il y a trente-huit chevaux inscrits, répondit Jacques.

— En tout, le prix officiel est de cent soixantedix mille francs.

Il y avait alors sur le sommet des mails et des breaks, et du haut des tribunes cent mille binocles

iS4 LA VIE ERRANTE

occupés à chercher Marquis. On le vit tout à coup essayant son galop sur le velours de la pelouse, et une furie nouvelle de paris s'empara de la foule.

Les saltimbanques pariaient, les cochers pariaient, les acrobates, les jockeys, les bohémiens, les mendiants pariaient, qui un shilling, qui un penny.

Les concurrents — il y en avait trente et un — se dirigèrent vers le point de départ. Quelle agitation partout, quel frémissement, quel tumulte ! La même pensée, la même impatience animait tous les cœurs.

L'homme rouge abat le petit drapeau qu'il tient i la main : l'escadron part, un frisson parcourt 1^ multitude, les chevaux filent sur le gazon! On les suit sur la piste que leur élan dévore. . . Ils passent, ils approchent, ils arrivent.

— J'ai gagné ! dit Richard.

— Quoi ! Marquis^ le fameux Marquis !

— Il est second. . Caractacus est son vainqueur.

Un immense hourrab retentit ; un gigantesque numéro, le numéro 17, se hisse au sommet du poteau; la foule, comme une mer, envahit le champ de course; les rivaux reviennent à pas lents, leur fin réseau de veines gonflé sous la peau, et Caractacus regagne l'enceinte du pesage, porté par un flot d'admirateurs. C*est à qui voudra le voir, l'approcher, le flairer, le toucher.

Richard effleure du doigt l'épaule de l'ami Jacques et lui dit ce simple mot : — Regardez !

Et des yeux il lui montre le ciel.

Jacques regarde. Deux ou trois douzaines de pigeons lâchés tout À coup tracent dans le ciel de grands

cercles, puis s'élancent à tire-d'aile dans l'espace et disparaissent à l'horizon.

— Ce sont les messagers de la fortune, dît Richard. Ds vont dire à tous les clubs de l'Angleterre que le favori a perdu et qu'un inconnu a gagné.

Le grand Derby avait duré deux minutes quarantesept secondes et demie. N'oublions pas la demie ! Marquis avait perdu d'une demi-longueur de museau. Voilà à quoi servent les museaux !

Quand on a vu Epsom on a vu un coin de l'Angleterre, le coin le plus singulier, le plus étrange, celui où le pittoresque manque le moins ; quand on a vu Londres on en a vu le cœur.

Jacques, aguerri par le rude assaut du Derby, et toujours accompagné de son ami Richard, prit sa course à travers la grande ville.

D'ailleurs, le vent soufflait, et il se méfiait des caprices d'Amphitrite.

Tout le monde n'est pas le Juif errant, c'est pourquoi on ne visite pas Londres à pied. Jacques, qui s'en doutait, ayant avisé un cai), le héla.

— Je vous prends à l'heure, dit-il.

— OhyeSy répondit le cocher.

Richard n'avait soufflé mot.

— Deux shillings par heure, ce n'est pas trop, reprit Jacques encouragé par ce silence... Les cabs, dit-on^ vont si vite l

Au bout de cinq minutes, iN remarqua, non sans une stupéfaction profonde, que le cab marchait au pas-

— Un cheval paresseux, quel miracle ! dit-il.

— Dites plutôt un cocher intelligent, répondit Richard.

— Que voulez-vous dire ?

■— C'est fort clair; les cochers pris à l'heure sont tenus de faire quatre milles à l'heure, rien de plus. Le tarif les y engage, et ils obéissent au tarif. Voyez.

Le cheval avait pris le trot un instant, par étourderie. Le cocher venait de le retenir et de lui infliger une correction.

— Que faire î s'écria Jacques.

— Levez le judas que vous voyez là, au-dessus de votre tète, et criez seulement ces deux mots : Trois shillings I

Jacques obéit.

— Oh yeSy dit le cocher.

Le cheval paresseux partit comme une flèche.

— Il n'y a rien de tel que de savoir l'anglais, l'anglais pratique, reprit Richard.

Une chose ne cessait pas d'étonner Jacques. C'était le mouvement silencieux de Londres. Deux coupés français font plus de bruit que vingt omnibus anglais. En revanche, ils vont moins vite. Tout le monde marche, personne ne se promène. Chacun a l'air de s'occuper d'une affaire qui ne peut souffrir aucun retard. Quelquefois] cependant un passant salue un autre passant.

— Çà ! dit Jacques tout à coup, ces gens-là n'ont donc rien à dire ?

— Ils ont à faire, répliqua Richard ; la parole a été donnée aux Anglais pour se taire. S'ils pouvaient exprimer toutes leurs idées par un signe, ils devien-

(Iraient muets. Un de leurs économistes a dit : La conversation est du gaspillage.

— Ils ne causent donc jamais ?

— Non, ils discutent quelquefois. — Voyez les chiens. — D'abord vous en verrez fort peu; — ils courent en personnes intelligentes qui connaissent le prix du temps : Time is money^ dit le proverbe. Les chiens anglais ne flairent jamais et n'aboient que lorsqu'ils chassent. Les oiseaux ont Tair de courtiers ailés. Tout ce qui vit et respire marche à la vapeur.

Comme Richard pérorait, un cab lancé trop vite en accrocha un autre qui sortail d'une rue voisine. Les deux cochers descendirent silencieusement de leur siège, s'approchèrent silencieusement de leurs chevaux, remirent les choses en leur place silencieusement et repartirent sans échanger un mot.

— Quoi ! pas un cri, pas une injure ! dit Jacques, pas même un coup de fouet !

— Ami Jacques, repartit Richard, le fouet est un instrument de correction, point un instrument de bruit. A Londres il frappe et ne parle pas. Quant à se disputer, pourquoi ? une dispute est une perte de temps, c'est-à-dire de capital.

Soudain le cab qui emportait les deux amis s'arrêta. On était alors dans Piccadilly, à la hauteur de l'hôtel de lord Palmerston. Deux files de ,voitures s'allongeaient jusqu'à l'arc de triomphe qui couronne la statue de lord Wellington. Jacques pencha la tête hors du cab.

— Ah ! qu'on voit bien que vous n'êtes pas Anglais ! s'écria Richard.

— Pourquoi?

tas LA VIE ERRANTE

-—• Regardez si personne autoar de vous a remué ; cette vénérable lady dans son landau flanqué de Valets de pied pondrés, ce marchand dans son hansome, eette jeune miss dans son coupé^ tous ces passants dans cet omnibus^ ce cockney dans son dog^arl C'est que tous savent que si leurs véhicules ne marchent plus, c'est parce qu'il y a une raison.

— Hais encore peut-on bien chercher à la cou* naître 7

-^ Pourquoi faire 7 Elle est, cela suffit.

Les files s'ébranlèrent devant HydePark, oùdéspôlieemen à pied maintenaient Tordre. C'était l'heure où les jeunes Anglaises se promènent à cheval dans la longue avenue sablée. Il y en avait mille, il y en avait deux mille, il y en avait trois mille.

— J'avais vu des régiments de hussards et de dragons, je n^avais jamais vu de régiments d'amazones, dit Jacques.

— Elles n'ont plus de flèches, répondit Richard.

— Elles ont leurs yeux, répliqua Jacques d'un air galant.

Autour de lui on trottait et on galopait. Les sabots des chevaux seuls faisaient du bruit en frappant le sable. C'était un murmure continu , égayé par un léger gazouillement. Quelques miss causaient près* que en se rencontrant. Point de mères, point de pères, quelques frères çà et là, et des laquais en livrée partout.

— Que me disiez-vous donc^ que les Anglais ne se promenaient jamais ? reprit Jacques.

— Distinguons I II y a Anglais et Anglais : ceux qui

produisent et ceux qui consomment. Vous avez ici une collection des derniers.

— Quelle injustice I

— Permettez I Ceux qui consomment ne sont pas oisifs; ils administrent, ils gouTernent, et ce n*est pas une mince affaire I à eux appartient le royaume de la politique . Ces aristocrates, comme on dit chez nous, gardeot les Indes, au besoin ils les reconquièrent. Ils parlent à la Chambre des communes, ils parlent à la Chambre des lords « Us sont le ceryeau et le bras de l'Angleterre.

L'heure des amazones avait passé; l'heure des équipages lui succédait* Ce fut une marée. Jacques eut un souvenir de pitié à l'adresse de l'avenue des Champs-Elysées et du Bois de Boulogne. Chez nous, des fiacres par douzaines ; ici des landaus et des ca^lèches par milliers. Des troupeaux de moutons paissaient tout auprès.

— Que font là ces moutons? demanda Jacques; un paysagiste les a-t-il placés là pour le plaisir des yeux?

— Ces moutons s'engraissent, et vous conviendrez qu'ils ne sauraient rien faire de mieux ^ Ils payent, en honnêtes personnes qu'ils sont, une redevance au ranger du park.

— Vous avez dit?

— Le ranger. C'est le lord qui a la charge ou la mission d'entretenir le park. C'est un honneur. Le prince Albert, que tout le monde pleure en Angleterre, était de son vivant ranger de Regent's Park. L'aristocratie anglaise n'a pas pour seule fonction de forcer les renards*

Vers le soir, Jacques eut envie d'entendre là compagnie italienne qui chante à Covent-Gardeu : Tamberlick, Faure, M°*' Miolan.

— Allons, dit Richard.

Cependant, chemin faisant, il hasarda un coup d'œil timide du côté de Jacques, qui avait arboré un habit noir superbe, un gilet blanc tout neuf et un pantalon gris coquet ; il semblait marcher à la conquête de la Toison d*or.

— Hum ! fit-il, voilà un pantalon gris qui m'épouvante !

— Mon pantalon? Un pantalon qui a vu le jour rue Yivienne I ce qu'il y a de plus délicat en fait de gris!

— On l'arrêtera au contrôle, votre pantalon ; pour les Anglais qui veillent aux portes de Covent-Garden ,

Rien n'est beau que le noir, le noir seul est aimable !

Richard parlait encore, que déjà on apercevait le péristyle de Covent-Garden.

Jacques, un peu inquiet, cambre sa taille et veut passer. Une voix l'arrête.

— Monsieur, lui dit cette voix, vous avez un pantalon gris...

— C'est vrai, mais j'ai un habit noir, un gilet blanc. . .

— Cela ne suffit pas. Le noir partout, le noir à perpétuité.

— Allez, dit Richard à Jacques, vous n'y perdrez qu'un air, deux chœurs, un duo et un quatuor. Quant à vaincre l'obstination du contrôle, n'y comptez pas.

Jacques, un peu confus, partit et revint. Tout le

• West-End était à Covent-Garden. Les femmes étaient décolletées, en toilettes de bal, les hommes en grande tenue, gants paille, habits noirs, presque tous en cravates blanches. Pendant les entr'actes, ils se promenaient dans le foyer, nu-tête. C'était moins un théâtre qu'un salon. On voyait sur la porte de chaque loge, dans un cartouche, le nom du propriétaire. C'était comme l'armoriai des lies-Britanniques. Richard prit le bras de Jacques, émerveillé.

— Venez par ici, lui dil-il.

— Qu'est-ce encore ? fit Jacques.

Richard, sans répondre, le conduisit dans un corn du foyer. Il y avait là une machine électrique, et tout à côté, dans un cadre, des feuilles de papier où l'on pouvait suivre les débats du Parlement. Les dépèches arrivaient de quart d'heure en quart d'heure. On savait quel orateur avait la parole, et cela presque instantanément, quels arguments il faisait valoir, quelle motion était à l'ordre du jour, quelle attitude avait le ministère ou l'opposition, quel incident se produisait.

Cette petite machine introduisait la vie politique dans le théâtre. On avait tout à la fois le discours et la cavatine.

— Qu'en dites-vous? demanda Richard h son ami Jacques.

— Il me semble que l'Angleterre est un pays. . • répondit Jacques.

— Je le crois.

Un soir, Jacques fut présenté dans un salon où il y avait nombreuse compagnie. Les jeunes miss allaient et venaient avec l'aisance et la grâce des colombes qui

142 LA VIE ERRXNtE

errent dans leurs forêts natales. Un monsieur entra. Il fit quelques pas, chercha des yeux le mattre de la maison, le découvrit, s'approcha et lui tendit la main. Le mattre prit cette main et la serra. Cela fait, le nouveau venu se dirigea vers un coin du salon où il y avait un groupe de femmes ; il en traversa le cercle et salua la maîtresse de la maison, qui, à son tour, lui tendit la main.

— Depuis quand de retour? lui dit-elle.

— Je suis arrivé il y a un quart d'heure, répondit l'inconnu.

Ce ne furent bientôt plus, de ci de % que poignées de main*

•^ Voilà un garçott que tout le monde connaît ici, dit Jacques.

— Comment ne le connaltrait-onpâs? C*est sir Johtt B . . « , le fils de céans, répondit Richard.

«^ Ah t il arrive sans doute de la campagne ?

*^ De la campagne ? C'est selon comment vous Vouless prendre les choses. Il arrive des grandes Indes.

— De Calcutta ?

*— Non, de Delhy; et il y a sept ans qu*il a quitté l'Angleterre.

— Et c'est ainsi qu'on le reçoit au sein de sa propre famille ? Où sont les cris, la joie, les embrassements, l'émotion ?

— En dedans. On l'aime fort, ce garçon, mais on l'aime à l'anglaise. Dans ce pays, les hommes sont comme les oiseaux : aussitôt qu'Us sont grands, ils ouvrent leurs ailes et quittent le nid.

-^ Mais le père et la mère ?

— 11$ 8e marient dans cette prévision. Tenez, vous voyez là-bas cette jeune femme blonde qui sourit. Elle a les yeux et le regard d'un jeune ange. Eh bien, hier, elle a bravement conduit son fils dans un collège voisin de Birmingham, à trente lieues d'ici. Elle le verra au moins trois fois Tan.

— r £t quel âge a l'enfant?

*— Huit ans, tout au juste.

— Ab l bon Dieu |

— Âml Jacques, ne vous effarouches pas.. • Avec eette éducation on étouffe un peu 1« 8ensi))ilité, je n'en disconviens pas, mais on fait des hommes»

Le lendemain soir, Richard prit Jacques par le bras,

— Suivez-moi, dit-il, si tel est votre bon plaisir; je prétends vous faire voir aujourd'hui un petit coin des mœurs nocturnes de la grande ville.

Il y avait un grand mouvement dans les rues, ce grand mouvement qui commence tard et qui finit tard. Les grenadiers de la garde, en habits rouges et en bonnets à poils, se promenaient devant Her Majesty's Théâtre, Des voitures, des policemen, des becs de gaz partout. On fumait presque comme sur le boulevard des Italiens. L'influence du continent a passé la Hanche.

Richard s'arrêta devant une porte bâtarde illuminée par un réflecteur, tira quelque monnaie de sa poche, prit deux billets à un guichet, et, suivi de Jacques, s'engagea dans une allée sombre, étroite et d'aspect sinistre, qui le conduisit, par de bizarres détours, en face d'une porte grinchue et sordide. Richard la pous-

sa^ remit les tickets à un gardien qui sommeillait, et ils pénétrèrent dans une taverne.

Cinquante personnes buvaient de la bière ou du sherry autour de petites tables garnies de vilains bancs; la salle était irrégulière, basse, assez laide, maigrement éclairée et peu réjouissante à Toeil. Aucun bruit. Une toile glissa sur une tringle au fond de la salle, et on aperçut sur un plateau mobile un groupe de femmes vêtues en déesses, qui prenaient des attitudes mythologiques.

— Des tableaux vivants ! n'est-ce que cela ? cria Jacques.

— Attendez I

La toile se referma, le tableau disparut.

Bientôt après, on vit passer devant la rampe un homme en costume déjuge, la robe au dos, le rabat au cou, la perruque en tête ; un autre le suivait, deux avocats parurent, un greffier survint, un huissier se glissa entre les banquettes, le tribunal s'assit et le président appela la cause.

— Çà, où diable sommes-nous ? demanda Jacques, que cet appareil dans une taverne ne laissait pas de surprendre un peu.

— Nous sommes chez le grand juge Nicholson.

— Un juge !

— Et les jurés sont là.

Le geste de Richard indiquait les buveurs.

Un des avocats prit la parole, le greffier saisit sa plume et le procès commença.

Les jurés écoutaient, buvaient et riaient.

Les débats semblaient fort vifs. D y avait des interpellations, des répliques, des interruptions, des interrogations.

— Comprenez-vous ? reprit Richard.

— Si je comprends, je ne comprends guère, répondit Jacques.

— Sachez donc que le grand juge Nicholson est quelque chose comme un directeur de théâtre ; seulement, au lieu de jouer des pièces, vaudevilles ou mélodrames, il joue des procès. Les plus fameux sont les meilleurs. Il les reproduit en charge avec leurs incidents, et chacun des acteurs imite de son mieux le geste, l'accent, les habitudes oratoires des avocats qu'on met en scène. Ce jury de fantaisie que vous voyez là confirme ou casse le jugement des véritables juges. Quand un bon procès manque, on en improvise un autre qui brille par son extravagance; les lazzis pleuvent et les attomeys ne manquent pas de glisser dans leurs plaidoiries des allusions aux événements du jour. Tout contribue aux frais de leur éloquence, la politique, l'administration, les choses et les hommes. On touche à tout, sauf à la reine.

— C'est la caricature en action.

— Et personne parmi les plus écorchés ne s'avise de crier.

Une affiche portée à dos d'hommes par une procession de pauvres hères qui allaient à la file avait frappé Jacques dans la journée. Elle représentait un nègre qui raclait du violon.

— Bon \ je sais ce que c'est, dit Richard.

Le nègre au violon demeurait à Oxford Hall. Ici la décoration changeait. La salle était immense, splendi-

dément éclairée, garnie de tables de marbre et couronnée d'une galerie. On payait à la porte et on consommait à l'intérieur force grogs qui auraient arraché des grimaces à la bouche de Belzébuth.

Il faisait dans la salle une température de yers à soie. Beaucoup d'hommes, quelques femmes, immensément de grogs. Un Américain assis à la galerîe laissait pendre ses jambes par-dessus la balustrade.

Sur la scène — car il y avait une scène — sept ou huit chanteurs des deux sexes attaquaient, non, dépeçaient vigoureusement un air quelconque. Un orchestre tapageur en étouffait les gémissements.

Point de nègres, si ce n'est sur laffîche.

— Attendez, dit encore Richard*

Les grogs succédaient aux grogs « Chaque bouche était armée d'un chalumeau.

L'air expira au milieu des cris de l'orchestre, et après un intervalle de quelques minutes employées à remplir les verres vides et à vider les verres pleins, une négresse apparut en toilette d'Andalouse.

— Une Andalouse, et pourquoi? murmura Jacques.

— Et qui diable voulez-vous qui danse une cachucha, si ce n'est une Espagnole I répondit Richard.

La négresse, en effet, était armée de castagnettes.

A la négresse succéda un nègre, au fandango le violon. L'instrument était impossible, le jeu fantastique. Des grincements, des contorsions, des bondissements. L^artiste était en guenilles, il avait un chapeau qui n'était plus uu chapeau.

L'archet, le violon, le chapeau, les guenilles, venaient de s'effacer derrière la coulisse, lorsqu'on apporta sur la scène une table. Un murmure de joie

parcourut rassemblée, il y eut redoublement de grogs ; rAméricain de la galerie fit passer sa jambe gauche sur sa jambe droite, et un nouveau nègre se montra à l'horizon.

Ce nègre était un orateur, il tenait un parapluie à la main* Ce parapluie phénoménal rappelait avanta^ geosement le parapluie historique que portait Bertrand dans la fameuse épopée de l'Auberge des Adrets ; c'était un grand trou porté par des baleines.

Comme autrefois Samson tirait sa force de ses cheveux, de même le nègre tirait son éloquence de son parapluie. Que de coups sur la table, quelle gesticulation, lorsque l'improvisation ne coulait pas avec assez d'abondance I et quelle pantomime !

Quelquefois, cependant, l'orateur s'arrêtait court et se grattait la tête d'un air perplexe. L'idée le fuyait et il poursuivait l'idée à grand i*enfort de parapluie. Pour se tirer d'affaire, il interpellait le public, et c'étaient alors des trépignements de joie ! L'Américain en faisait voltiger ses jambes par-dessus son front.

La question que traitait le nègre effleurait tout; il criblait son discours de noms célèbres. L'esclavage et le coton, le pape etCaribaldi y figuraient, l'Exposition y avait une place.

Cependant, le front de Jacques s'obscurcissait ; il avait le regard inquiet , le sourcil froncé et ses yeux consultaient un binocle qu'il venait de tirer de sa poche.

— Pourquoi cette attitude ? lui demanda Richard.

— Regardez le bras... là; au-dessus du poignet.

— Eh bien?

— Il est blanc I

— Mais alors, ce nègre n'est pas nègre ?

— Sans doute.

— Et la négresse... Vous savez, TAndalouse?

— C'est une Anglaise.

— Et moi qui riais !

— Riez toujours ! que voulez-vous ? on n'a pas des orateurs nègres aussi facilement^ et faute de nègres...

— On a pris des blancs !

L'orateur venait de tourner les talons subitement. C'était sa manière de terminer son discours.

On le rappela. Il revint, ouvrit la bouche, leva son parapluie et s'en alla.

Une certaine désillusion attristait l'âme de Jacques quand il sortit d'Oxford Hall ; Richard le conduisit vers les parages bruyants de Leicester square. Là régnaient Carlni et l'Alhambra.

The celebrated Nathalie illustrait l'Alhambra. Une affiche, deux affiches, dix affiches le proclamaient. La salle arabe était traversée de haut en bas, c'est-à-dire delà rampe aux cintres, par une corde roide. Nathalie pirouettait sur un parterre de grogs, de chopes et de cigares. L'enthousiasme était à son comble.

— Ne vous étonnez pas de cette exaltation, dit Richard. La voltige tient du sport, et, selon les Anglais, sans le sport point d'hommes.

Le père, immobile, attendait sur la scène, et quand la fille descendait, il l'embrassait tendrement.

Ah! le bon père.

Ce baiser paternel imprimait un nouvel essor aux applaudissements.

— Mais j'ai vu the celebrated Nathalie au Cirque des Champs-Elysées ! dit Jacques subitement.

— Oui.

— Alors passons.

A Carini, la pirouette ne s'élevait pas à plus de deux pieds au-dessus du sol. On dansait. On buvait surtout. La polka n* exclut pas le grog. Quelques Anglaises, privées de familles apparemment, semblaient prendre des leçons de belles manières sous les auspices de jeunes Parisiennes portées par le vent du hasard sur les bords de la Tamise.

La bonne volonté y était, le résultat n*y était pas.

Cependant la foule^ répandue dans Haymarket, dans le Quadrant, à Piccadilly, s'éclaircissait.

— Voulez-vous prendre une tasse de thé? dit Richard.

Jacques fit un signe de tête affirmatif, et ils entrèrent dans un couloir. Richard cogna du doigt contre une porte, un guichet s'ouvrit, un visage parut dans l'ouverture et les regarda.

L'inspection terminée, une main tira le verrou.

— Il paraît que nous n'avons pas tout à fait la mine de brigands, dit Jacques d'un air bonasse.

Ils se trouvaient alors dans une petite salle fort propre. Deux personnes considérables par leur embonpoint se trouvaient derrière le comptoir. L'une d'elles prit un lorgnon et examina attentivement les deux Français. Le lorgnon leur fut favorable ; elle daigna sourire.

Ces deux dames avaient force pierreries autour du cou, force bagues aux doigts, force broches, force bijoux, les bras nus, les épaules nues; elles rappelaient ces reines de comptoir qui faisaient la joie et l'admiration des lanciers de la garde «n 1811.

Autour d'elles, un certain nombre d'indiyiâus étaient assis, buvant silencieusement du porto ou du sherry. Ces messieurs avaient pour la plupart des habits noirs et des cravates blanches.

On aurait pu se croire chez Tortoni après une représentation auK Italiens. Ces messieurs si bien mis n'étaient pas seuls. D'admirables compagnes leur tenaient tête vaillamment. Personne ne causait, per* sonne ne riait. On n'entendait que le bruit des verres qu'on reposait sur le marbre des tables. C'était lugubre.

— Que font là ces gentlemen? demanda Jacques.

— Ils s'amusent.

— Mon Dieu ! que feraient-ils donc s'ils s'ennuyaient !

Tant de plaisirs commençaient à répandre des flots de mélancolie dans l'âme de Jacques. Il lui semblait qu'il était entouré de fantômes méditant sur les distractions du purgatoire ;' une tristesse noire l'envahissait.

— Si je m'amusais longtemps comme cela, j'en mourrais, dit-il.

Quand il sortit, les policemen qu'il rencontra lui produisaient l'effet de spectres ; les passants avalent des attitudes de goules. On voyait des formes vagues le long des murailles ; quelques-unes de ces formes chantonnaient d'une voix chevrotante, d'autres se blotissaient dans les coins avec des affaissements subits et ministres.

— Voici l'heure où le gin et le porter ont raison de ces soifs inextinguibles, dit Richard.

Londres s'emplissait de ténèbres, plus d'omnibus

sur le macadam, plus de bateaux à vapeur sur la Tamise. Les clubs seuls resplendissaient de vie et de lumière. Les clubs se couchent tard pour se lever tard.

Chemin faisant^ une chose avait frappé Jacques. C'était la quantité phénoménale de poissons qui s'étalent sur le marbre des boutiques. C'était un luxe surprenant de turbots et de saumons, une débauche de homards, une saturnale de soles et de maquereaux, des rassemblements de carpes et de truites, des fourmilières d'anguilles, et tout cela frais, blanc, rose, gras, dodu, appétissant. Pourquoi, en Angleterre, tant de homards à la carapace fine et lustrée, aux pinces énormes, lorsqu'on a tant de peine, en France, à trouver des langoustes à la croûte hérissée ?

— Pour les homards, que cela ne vous étonne point, dit Richard, il y en a des établissements... des banos de homards comme nous avons des bancs d'huttres... on les élève et on les engraisse dans des parcs. Chaque matin, le chemin de fer en apporte à Londres ce qu'il en faut pour la consommation de Londres. Quant aux poissons, c'est une autre affaire. Les mêmes flots baignent les deux rivages. Pourquoi tant de pêches miraculeuses sur les côtes de l'Angleterre, pourquoi si peu de poissons à Paris ? Ceux*ci prétendent que les bateaux anglais, plus nombreux et mieux outillés que les nôtres, vont pêcher sur les côtes de Normandie et de Bretagne; ceux-là affirment que, les côtes des Iles- Britanniques étant tournées du côté du midi, le poisson s'y plait davantage et s'y multiplie plus abondamment.

-^ Ho^, dit Jacques, j'ai toujours eu eette pensée^

qu'il y avait quelque part, dans un endroit sauvage et secret, une manufacture de poissons que les Anglais fabriquent par des procédés inconnus. On est si fort en chimie aujourd'hui!

En sortant du Zoological-Garden, ou Jacques avait assisté aux ébats de deux jeunes tigres jouant comme des chats, un hasard l'amena dans une galerie située en plein cœur du West- End, où des figures de cire honnêtement habillées attendaient la visite des passants.

— Si vous aimez les coquins^ on en a mis partout, lui dit Richard.

Il y avait là tout un congrès de scélérats de la pire espèce, les héros des Cours d'assises, les brigands légendaires, tous les aristocrates du crime : Papavoine, Lacenaire, Fieschi, Poulmann, et le dernier, le plus sinistre, Dumolard, uu monstre, un phénomène, une abstraction !

L'assassin des servantes de Lyon portait ce méchant costume que la photographie a popularisé : la blouse, le gros gilet, le chapeau hideux. Auprès de lui, on voyait M™* Dumolard, la femelle de ce dogue. Mais ce n'était pas tout. Au fond de la galerie consacrée à ces annales du meurtre, un instrument horrible dressait ses ais sinistres, ses planches, ses portants. Le couteau glissait dans la rainure, le panier était rempli de son, la lunette ouvrait sa demi-lune, l'échelle s'appuyait contre la plate-forme.

— Il n'y manque rien que le bourreau ! dit Jacques.

— Ne le demandez pas! on l'y mettrait.

On avait beaucoup parlé à Jacques de la désespérante longueur du dimanche à Londres^ de la monotonie et du silence de ce jour solennel que tant de

distractions accueillent à Paris. La fin de la semaine ramena le jour dominical. Le silence réveilla Jacques. Il descendit dans la rue. Personne. Cà et là quelques passants. Deux ou trois omnibus erraient d*un air contrit.' Point de boutique ouverte. Jacques avait négligé de souper; il eut faim, et voulut entrer dans une taverne. Les portes étaient closes. La terreur le gagna et il pensa à Ugolin.

— Ne tremblez pas, lui dit Richard ; il est avec le ciel des accommodements, même en Angleterre.

Un omnibus passait courant vers Richmond. On prît place à bord. Le chargement était complet. Deux douzaines d'insulaires se sauvaient subrepticement pour goûter un peu de repos, d'air frais et de beefsteak à la campagne.

Londres a des Saint-Germain, des Rougival, des Vincennes, des Saint-Cloud qui s'appellent Greenwich, Hampton-Court , Windsor, Richmond; on s'y rend volontiers, et la règle, austère dans la ville, se fait bonne personne dans la banlieue. Le temps est venu où on donne à déjeuner, à Richmond, aux heures des offices ! C'est l'abomination de la désolation. Jacques usa de précautions pour demander quelque chose à mettre sous la dent, il craignait, tant il avait été prévenu, de sentir sur son épaule s'appesantir la main d'un constable. Le garçon lui répondit par un sourire.

Un moment après, à midi, heure sacro-sainte, on servit quatre réchauds sur la nappe.

— Voici le dîner qui vient, murmura Jacques joyeusement.

— Tout s'en va ! répondit Richard.

Et 11 attaqua un poulet fumant.

Un piano chantait non loin de là, et il était presque encore midi.

•^ Un piano, un déjeuner, tout cela le dimanebe h midi, reprit Ri«hard. Les traditions sont mortes I

De la fenêtre au coin de laquelle ils se trouvaient, ils voyaient une flotille de yoles, de pirogues, de youyoux, de gigs, de péniches, de canots amarrés sur le rivage. Des canotiers passaient, Taviron surPépaule, portant la vareuse de laine et le petit chapeau de paille.

-- Un reflet d'Asnières ! dit Jacques.

'-' Avec moins de crinolines et plus d'arbres> ajouta Richard.

Le vaste paysage qui se déroulait jusqu'à l'horizon rappelait celui qu*on aperçoit du haut de la terrasse de Saint-Germain. Mais en place des taillis et des buissons qui ornent le bois du Yésinet, ce n'étaient que hautes futaies et massifs de grands chênes.

Jacques fit cette réflexion, que les arbres anglais sont tous séculaires de naissance. Ils ont vu presque tous la guerre des Roses. Si on les interrogeait, ils parleraient de Cromwell. Plusieurs ont connu Edouard le Confesseur.

— Les Anglais devraient bien nous en prêter quelques-uns pour ombrager le bois de Boulogne, dit Jacques.

Une locomotive qui sifflait par là le conduisit à Windsor.

La chapelle du château royal était ouverte; il crut voir un joyau de pierre; une voiture lui fit parcourir Virginia Water. Il fkllut suivre une avenue d'ormes

gigantesques pour en atteindre les profondeurs. Quatre kilomètres de titans branchus et verdoyants ! Tout au bord, des troupeaux de bœufs fauves et blancs enfoncés dans Fberbe; plus loin, des bandes sans nombre de daims errant sur les pelouses. Au bout- de cet en* chantement, un bois inventé pour le plaisir des yeux. Des buissons épars de rhododendrons, des catalpas, des chênes, un gazon frais, des lacs, des ruisseaux, des saules échevelés sur la rive, des faisans trottant parmi les herbes, des lapins filant d'un air espiègle, des ramiers voletant çà et là, et de lointaines perspectives s'ouvrant dans les futaies.

A Thorizon, le château de Windsor ferme sa ceinture de tours.

On dirait une vallée de Tempe couronnée par un château gothique.

Il n'y avait pas de nymphes, mais il y avait un restaurant. Les bosquets ne chômaient pas, les salons non plus.

Jacques finit par comprendre qu'à Londres le dimanche n'était pas si terrible qu'il en avait Tair. C'est un instrument dont il faut savoir se servir.

Ce qui ne laissait pas non plus d'exciter son attention, c'était l'énorme quantité de moustaches formidables et de barbes monstrueuses qu'il découvrait sur des visages anglais. Des favoris, bien, cela rentrait dans la tradition ; qu'ils fussent ébouriffés, hérissés, et pareils à des chevaux de frise, il n'y voyait aucune trahison, mais tant de barbes que cela! Pourquoi et comment?

Cela intriguait fort notre ami Jacques, et il en tou-^ cha quelques mots à son voisin. Richard sourit et lui

156 LA VfE ERRANTE

montra un omnibus qui filait grand train. Cet omnibus avait Tair d*un petit bataillon.

Il y avait en dehors six caporaux, deux sergents, quatre tambours, trois fifres et un officier. Un tas de simples grenadiers remplissaient Tintérieur. On en voyait un ou deux en équilibre sur le marchepied.

Tous avaient le sabre au côté et le fusil en main.

Un autre omnibus suivait ce premier omnibus', et un troisième accourait du fond de la Cité avec les mêmes gibernes et les mêmes baïonnettes.

— D'où vient cet appareil guerrier? s'écria Jacques; les vigies ont-elles signalé une invasion de Danois? Voit-on quelque part une flotte montée par d'autres Normands ?

— Les omnibus sont une révolution, repartit Ri-^ chard.

— Expliquez-vous.

— C'est fort simple; vous avez devant vous une compagnie de volontaires, et ces volontaires se reîi^ dent à l'exercice.

— Bon 1 une garde nationale ! je sais ce que c'est, j'en fais partie !

— Non pas ! Une milice qui ne relève pas du gouvernement, qui a payé son uniforme, qui l'a choisi, qui s'équipe à sa guise, nomme ses chefs à son gré, achète ses canons» ses fusils, ses tambours, et manœuvre comme elle l'entend. De là ces barbes et ces moustaches. La France n'en a plus le monopole.

Des volontaires en retard se rendaient à l'exercice en cabs. D'autres par files, conduits par un officier qui marchait l'épée nue , longeaient les trottoirs. Ceux-ci ne portaient pas. (e mousquet sur l'épaule^

comme chez nous ; ils le tenaient de la main gauche. Chaque compagnie avait un uniforme particulier; cela dépendait du quartier. Il y avait des chasseurs, des grenadiers, des montagnards, des tirailleurs. Les équipements étaient gris, noirs, marron, fauve, rouges, verts, bruns.

Il y a le bataillon des étudiants, celui des avocats, des marchands, des commis, des médecins, des courtiers, la cavalerie du Strand, les artilleurs de Portiand-place, les fusiliers de la Cité, les dragons de Charing-cross, les riflemen de Chelsea, les carabiniers de Pall- Hall.

Tandis que Richard parlait, il semblait à Jacques entendre le Tasse faisant le dénombrement de Tarmée .de Godefroy de Bouillon, avec cette différence, cependant, que les croisés de Godefroy allaient en guerre, tandis que les volontaires de Londres restaient chez eux.

C'était d'ailleurs le moment où Londres est le plus brillant; la saison où le Parlement discute, où Taristocratie prend ses vacances mondaines, ses vacances en ville, dans le West-End, où les larges avenues de Hyde Park semblent trop étroites pour la foule de cavaliers qui les parcourt, la grande saison enfin. De plus, TExposition décennale ouvrait ses immenses galeries.

Les gentlemen avaient abandonné leurs châteaux, plus de lords dans leurs terres. Jacques ne pouvait passer à Grosvenor-square, à Hanover-square, à Belgrave-square, à Waterloo-Terrace, à Cavendish-square, à Porlland-place, à Piccadilly, sans voir partout des

laquais poudrés, des cochers poudrés, des valets de pied poudrés.

•»— Or, sachez qu'ici la vanité paye un impôt, dh Richard. Ne poudre pas ses gens qui veut. Passez d'abord chez le collecteur des impositions. Et l'œil de poudre est taxé fort cher.

Ces h^mx messieurs poudrés se paraient d'un air magnifique et digne que n'ont pas leurs congénères de France, Ils avaient la mino calme, le geste sobre, l'attitude grave. Ils semblaient dire : Nous coûtons beaucoup d'argent, regardez-^nous ! Ils croyaient à leurs fonctions.

Jacques avait vu l'aristocratie h Hyde Park, à ch^ val à deux heures, en voiture à cinq ; il voulut la voir à l'Exposition, Il s'y rendit donc un samedi,

Samedi e^t le seul jour de la semaine où rentrée coûte une couronne, un peu plus de six francs de notre petite monnaie. C'est donc le samedi que la gentry a choisi pour ses promenades. Or, ce qui frappa le plus Jacques, ce ne furent d'abord ni les teints éclatants, ni la luxuriante beauté des cheveux emprisonnés dans des résilles, ni la fraîcheur vermeille des bouches taillées en cœur, ni la limpidité cristalline du regard, non, ce fut l'audace insolente des crinolines.

Ah ! pauvres crinolines de Paris, modestes cages, que tant de lèvres masculines ont maudites, que vous êtes vengées ! Quelle envergure en Angleterre, quel développement, quelle ambition ! Il en passe deux et une rue est obstruée.

Quelle peine n'eutril pas, ce malheureux Jacques, pour se frayer un passage dans la galerie de peinture!

De9 escarpements de Jupes, des promontoires de cri-< noliues! Mais ce fut dans ces parages qu'il lui fut donné de fkîre connaissance avec une certaine école de paysagistes qui lui parurent avoir été mordus par la t£p*entule de Tarc-en-ciel. Jamais il n'avait eu le rêve d'un tel conflit de couleurs. Des tourbillons de jaune et d'azur heurtant des valses de vermillon et de lilas, des courants de vert bruyant se mêlant à des vagues de cinabre en ébullition, une débauche de tons exaspérés, un fièvre d'empâtements multicolores ! Cela criait, cela hurlait, cela sautait aux yeux et s'y cramponnait.

— Vous voilà tout ébahi, dit Richard à Jacques, qu'il surprit en arrêt devant un soleil couchant furibond, un pré livrant bataille à un lac. Ce sont là, cependant, les produits d'une école nouvelle qui a reçu le nom de raphaélesque.

— Pourquoi raphaélesque ?

— On ne Ta jamais su.

Jacques proposa de donner à ces coloristes furieux des médailles de découragement. On pouvait craindre qu'ils n'eussent des petits.

— Ah ! cela vous surprend ! s'écria Richard, eh bien ! quittons pour une heure ces jolis escadrons de crinolines coiffées de petits casques empanachés, et suivez-moi au National Gallery, c'est là que vous verrez le prince de la fantaisie.

Jacques, émoustillé, suivit son guide à la galerie nationale et il vit face à face les toiles de Turner !

— Eh quoi ! se dit-il en parlant comme un monologue, an pays existe, où de telles danses macabres voltigent à TeeU nu, un pays possède ces fantasma-

gories que nulle palette n*a rêvées, et, dans ce pays, il y a des hommes que le spleen précipite dans la Tamise I mais ils n*ont donc jamais vu Turner ! Quoi ! on peut à toute heure du jour s'arrêter devant ces délires encadrés, et on songe à mourir I On est libre cle voir ces brouillards et ces abîmes, ces locomotives et ces bateaux à vapeur, ces soleils et ces océans, ces ciels et ces brumes, et on ne rit pas éternellement, et une immense hilarité ne s'empare pas d*une foule qui voit ces Vénus bizarres chassant en compagnie d'Apollons vertigineux ! Mais le rire a-t-il donc été donné à l'homme pour pleurer ? Turner, toi seul as voulu sauver cette nation, et cette nation, au lieu de danser des sarabandes autour de tes tableaux et de se réjouir, t'admire et te prend au sérieux. Elle croit à ta peinture, cette nation intelligente, elle croit à ton génie, et cette erreur, où se mêle un grain de folie, lui fait méconnaître tes bienfaits ! Turner, je te le jure, quand je serai atteint d'un accès de mélancolie, je travereerai la Manche et j'irai te rendre visite !

Ainsi parla Jacques, et il retourna à l'Exposition.

Là il fat doucement ému en voyant quel soin les commissaires de ce grand édifice de vilaines briques jaunes avaient apporté dans l'administration du déjeuner. Quatre kilomètres de salles, disposées en galeries au rez-de-chaussée et au premier étage, ont été réservés aux appétits cosmopolites. Le rez-de-chaussée appartient aux viandes froides, le premier étage aux repas chauds. Les tables sont en permanence.

D'autres réduits s'ouvrent pour les pâtisseries. On y voit des pyramides de sandwichs, des monticules de brioches, des tours de Babel de babas, des amon-

cellements de petits gâteaux. Tout est giûgnoté, savouré, dégusté.

L'admiration creuse, a dit un sage.

Jacques remarqua avec attendrissement que, si l'Exposition réservait une large place à la porcelaine, aux dentelles, aux velours, aux satins, aux moires , aux faïences, aux bijoux, aux pierreries, aux broderies, elle donnait asile aux canons. Que de canons ! des canons de tous les pays, en bronze, en fer, en acier, et tous rayés, et tous envoyant des projectiles foudroyants. A la vue de ces engins destructeurs et de Tattention respectueuse qu'on leur accordait, il comprit que les idées de paix étaient en progrès.

Un ennemi déguisé en ami voulut entraîner Jacques du. côté des instruments de musique. Il y en avait trois mille rangés en bataille; Jacques prit la fuite. Vingtquatre pianos parlaient à la fois.

La foule qui se pressait autour des perles de M"*" de P..., et celle qui s'étouffait autour du saphir de M™" la comtesse B..., indiquaient assez combien le mépris de la richesse s'était emparé des âmes.

Jacques avait vu les docks, où vingt mille vaisseaux versent les produits de toutes les latitudes; la Tour de Londres, gardée par des hommes d'armes du temps de Henri VIII; Saint-Paul, Westminster et ses tombeaux, le British Muséum et ses collections ; pouvaitil quitter Londres sans avoir rendu visite à Sydenham?

Et d'ailleurs il l'aurait voulu, qu'il ne l'aurait pas pu. Des affiches par milliers, des hommes-annonces par centaines, lui répétaient en lettres bleues, rouges, vertes^ que Blondin, le fameux BJondin, le Blondin

ie« LA VIE CREANTE

du Niagara, illustrait le palaia de Cristal de sa présence !

Jacques partit donc. C'est alors qu'il put voir de quels rails sans nombre les environs de Londres sont sillonnés. Les chemins de fer passent les uns sur les autres; viaducs et tunnels s'entre-croisent, se côtoient, se rencontrent, s'évitent, se poursuivent ; ce ne sont que rails sur rails, rails partout... un écheveau de locomotives et de tenders, et aussi loin que l'œil peut embrasser le paysage, des chemins de fer en construction!

Le soleil frappait le palais de Cristal et en faisait luire le dôme comme un phare.

Une longue galerie vitrée monte du débarcadère à Sydenham, Les annonces en peuplent le vide. C'est fort pratique et fort laid. Tout en haut comoïencent les merveilles. La vue saute par-dessus cinq ou six lieues de prairies et atteint Londres; un océan de verdure fermé par un océan de maisons, Les jardins s'étagent par terrasses remplies d'arbres monstrueux.

Tout h l'extrémité de ces jardins, des formes étranges se dessinent au-dessus de la ligne de l'borizgn, dans une île que tapisse une végétation exotique. On regarde, on approche, et, parmi les rochers che« velus, les buissons au long feuillage, on reconnaît une faune gigantesque d'an|maux antédiluviens taillés dang la pierre.

Que de hurlements et quelles batailles, si un soufle de vie venait à les animer tout à coup !

Une corde suspendue à une hauteur énorme, entre deux tours, démontrait la présence de Blondin. Une

CURIOSITÉS D£ LONDRES i«3

grande multitude était accourue. Un coup de vent se leva, la longue corde oscilla.

■^ Diable ! lit Jacques.

— Bah I quand on a franchi le Niagara î

Blondin parut, son balancier à la main. Il était permis de croire qu'il allait s'envoler. Point. Il prit sou élan et passa par«<des8us l'abîme.

II n'y avait plus à en douter, Blondin était une vérité,

««- Blondin voulait traverser Tespace en poussant devant lui une brouette où sa femme eût été assise, dit alors Richard. Il avait essayé déjà ce petit tour de force au Niagara; mais au premier bruit de cette exhibition, la poJice est intervenue.

— Pourquoi?

— On a fait remarquer à Blondin que» sa femme devant résider partout où il lui plairait de la conduire, il avait peut-être abusé de Tinfluence que lui accor-r dait la loi pour la contraindre à résider dans une brouette. C'était un abus, une tyrannie. Donc on lui faisait défense de la promener eu Tair au-dessus du sol anglais ; mais on*ajouta que si un Anglais majeur et jouissant de toutes ses facultés se trouvait pour l'accompagner dans son trajet, TAnglais était libre de s'asseoir dans la brouette.

L'ère des tavernes est en décroissance et Tère des restaurants en progrès, Si Hampton-Court , Riche*mond, Windsor ne l'avaient pas prouvé à Jacques, Sydenham le lui aurait démontré ; mais au moment de passer une porte derrière laquelle il voyait des tables et des comestibles, Richard le tira par la manche de son habit*

— Ne dérogez pas, lui dit-il ; ceci est la salle réservée aux personnes munies de billets de seconde classe. Passez, je vous prie, à la salle des billets de première classe.

Et Richard disait vrai !

Le respect qu'il devait à son billet conduisit donc Jacques vers une autre salle plus belle, plus vaste, mieux décorée, en meilleure exposition, où un bataillon de garçons en habits noirs attendait les convives. Tel apparaît le pavillon de Henri IV aux yeux ravis des consommateurs.

Il est vrai que Thabit noir el la cravate blanche se payent; mais il faut respecter les mœurs des pays où l'on voyage.

Tout en payant, Jacques fit cette observation — et ce n'était pas pour la première fois — que le chef de l'établissement faisait sauter les pièces d'or et d'argent sur le marbre du comptoir, et tandis que le métal rebondissait, il en écoutait le tintement.

— Qu'est-ce à dire ? exclama Jacques.

— Cela veut dire que ce pays est plein de fausse monnaie, dit Richard ; on en fabrique que c'est une bénédiction. De là vient que tout marchand, avant de l'accepter, s'assure de la qualité de la pièce qu'on lui offre. On est homme de précaution en Angleterre. Voyez de quel air un cocher tourne dans sa main et pèse la monnaie qu'il reçoit. Ce n'est pas uu soupçon... c'est une précaution.

En ce moment le garçon, qui tenait la carte entre le pouce et l'index, revint. Il présenta une couronne à Jacques.

— Monsieur, lui dit-il, cette pièce est fausse.

— Comment, fausse I c'est le chemin de fer qui me l'a donnée I

— Voyez, monsieur.

Ce garçon prit la couronne entre ces dents, serra les mâchoires, et deux marques vigoureuses s'imprimèrent dans le métal.

— Eh bien, pensez-vous qu'on ait tort î reprit Richard.

Jacques soupira et tira une guinée de sa poche, et quand on lui rendit la monnaie, il mordit toutes les pièces les unes après les autres.

— On m'a mordu, je mordrai, disait-il .

Hais le lendemain le vent tomba, et, jugeant que mer lui serait propice, Jacques partit.

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